L’AN E
les aphorismes les plus populaires du baudet. Qu’on inspecte l’arsenal de la politique de la peur, qui prend habituellement pour pseudonyme sagesse , on reconnaîtra que la plupart des armes défensives y incluses portent la marque de fabrique de maître Aliboron. Le chacun chez soi de M. Dupin aîné n’est pas venu d’ailleurs. Pour tous les hommes pratiques, Donquichotïsme est toujours synonyme du dévouement, de la délicatesse et de la fidélité.
Les pauvres travailleurs, hélas ! n’ont pas de pires ennemis que les honnêtes gens qui ne sont bons qu’après leur mort, comme les pourceaux et les avares, comme le banquier, le blaireau et le conservateur-borne , comme une foule d’autres institutions héréditaires que les lois protectrices de la liberté de tout dire m’empêchent de nommer. Mon Dieu, mon Dieu ! mais ce sont précisément ces idées d’utilité posthume exclusive qui poussent aux moyens violents et aux exécutions sanguinaires. Puisqu’ils doivent être si utiles et si bienfaisants après leur mort, disent les logiciens de l’échafaud, voyons, procurons-leur le moyen d’être utiles.
L’Ane (paysan) n’a pas non plus assez de désirs pour être charitable, et le monde ne peut être sauvé que par la charité. L’émotion de plaisir que cet animal éprouve à la vue de l’abîme béant ressemble aussi par trop à la curiosité cruelle qui fait affluer la population des campagnes autour de l’échafaud, un jour d’exécution.
L’Anesse, dont le lait réparateur ranime la vigueur des poitrines épuisées par l’abus des plaisirs des villes, symbolise la femme forte et laborieuse des champs à qui la pelite-maîtresse de la capitale est forcée de remettre le soin d’allaiter sa progéniture, incapable qu’elle est elle-même de cette fonction sainte. Or, on sait que le lait transmet au nourrisson le caractère moral et physique de la mère ; d’où s’explique trop facilement, hélas ! le nombre toujours croissant de types asiniques parmi les enrichis.
L’Anesse Laitière est affranchie du travail, prend du bon temps et se prélasse en voiture dans les rues de Paris... Comme la vigoureuse nourrice campagnarde que les riches familles admettent aussi à partager leur ordinaire, leur luxe et leur mollesse, aussi longtemps qu’elles ont besoin de ses services.
Pauvre peuple des champs, porte-bât méprisé du régime social actuel, c’est toi qui entretiens de ton travail l’orgueil et l’oisiveté du riche citadin, du bourgeois et du juif; tes fils montent la garde à la porte des plaisirs de tes maîtres ; tes filles sont obligées de refuser le lait de leurs mamelles aux fruits de leurs entrailles pour le vendre aux enfants des femmes étrangères ; ce sont elles seules qui soutiennent, elles seules qui empêcheL t de s’éteindre cette race d’énervés...
Et, tous les jours néanmoins, j’entends dire par les fainéants des cités que
c’est le fainéant qui te fait vivre ; et ce mensonge impudent ne te révolte pas!
Porte-bât du régime actuel, paysan aux longues oreilles, qui votes pour
le Juif . et les cuistres , je ne sais qui l’emporte en mon esprit, de ma pitié
pour tes souffrances, de mon mépris pour ta stupidité.