LE CHAT SAUVAGE ET LE LYNX
J ai dit du Chat sauvage tout ce que j’en devais dire à l’article du chat domestique. C’est une bête bonne à détruire dans l’intérêt du gibier poil et plume et que personne ne pleurera. Quant au lynx, le moule est si près de ses fins qu il est parfaitement inutile de prêcher contre lui la croisade.
M. de Buffon avait déjà rayé le lynx de la liste des bêtes nationales, vers la fin du siècle dernier. Cependant l’histoire et la statistique de la de,t. uction des animaux nuisibles prouvent qu il en a été tué encore quelques-uns depuis cette époque. Marolles fait mention d’un lynx natif d’Auvergne, tué en 1788 dans la plaine de Saint-Flour. Des chasseurs des Hautes-Alpes et des Hautes-Pyrénées m’ont affirmé en avoir revu de nos jours. Ainsi, les rares survivants de cette race proscrite auraient, suivant l’usage, déserté les pays montagneux de 1 intérieur, le Cantal, les Cévennes, pour aller demander un refuge aux gorges boisées des chaînes de la frontière, où ils se maintien-
draient encore et d’où ils disparaîtront un matin sans prévenir personne. Au surplus, la chasse du Lynx ou Loup-cervier n’avait rien d’intéressant et je ne la regrette pas.
Le Lynx est un félin qui se distingue de tous ses congénères par deux caractères particuliers. Ses oreilles, droites comme celles du Chat, sont garnies d’un pinceau de poils comme ceux de PÉcureuil; il a, de plus, la queue courre e son aiaire semoie îe rapprocner ae l’Hyène autant que de la Panthère. Nous l’avons retrouvé en Algérie, en compagnie du Caracal, un autre chat sauvage, son plus proche parent. C’est une bête maussade qui ne se fait pas chasser, qui se recèle partout, sous les rochers, dans les fourrés impénétrables, sur les arbres. L’espèce était vouée à la destruction par le fusil, comme celle du Chat sauvage, puisqu’elle ne savait pas se défendre des chiens. Si nous regrettons peu le Lynx, le Cerf, le Daim et le Chevreuil le regrettent encore moins que nous, car, ainsi que son nom l’indique (loupcervier), ce carnivore était mortel au fauve. Il se postait sur le passage de ces bêtes, quand elles se rendaient à l’abreuvoir ou au gagnage, s’embusquait sur les branches comme l’Ours, le Glouton, le Kinkajou, et de là se laissait tomber sur sa proie, qu’il saisissait pir la partie supérieure du col, et qu’il dévorait vive, lui déchirant les chairs par lambeaux et lui suçant le sang.
Le Lynx d’Europe, à la robe rutilante et légèrement mouchetée de taches brunes, aux oreilles droites et garnies du caractéristique pinceau de poils, ne se retrouve plus guère que dans la province d’Algarve, en Portugal. Un être qui vit de carnage et qui s’embusque sur les grandes routes pour arrêter les gens pourrait bien symboliser le détrousseur de passants, l’assassin de la voie publique, race ignoble; de qui les chemins de fer ont ruiné l’industrie.
Qui regrette les brigands? qui regrette le Lynx?
l'ours.
De toutes les bêtes inscrites sur la liste de proscription qu’on vient de lire, celle-ci est la première dont la condamnation m’inquiète, et me fasse presque désirer de ne pas savoir écrire. Il me semble entendre de loin des voix s’élever de l’auditoire pour me reprocher ma barbarie et mon iniquité, et me faire un crime de refuser à l’Ours le bénéfice des circonstances atténuantes, que j’ai si facilement accordé au Loup et à la Loutre.
Récriminations injustes; car l’analogie passionnelle ne demande pas la mort, mais la conversion du pécheur, et quand elle se voit forcée de pronon-
L'OURS
cer la peine capitale contre une pauvre bête, elle est la première à gémir de la dureté de la loi.
Si j ai donc admis en faveur du Loup et de la Loutre des circonstances atténuantes, dont je n’ai pu étendre le bénéfice à l’Ours, c’est qu’il y avait certainement à l’extension demandée de graves empêchements.
C’est que le Loup et la Loutre (emblèmes du bandit et du ravageur), symbolisent de puissantes natures, qui ne sont que dévoyées par l’influence du milieu subversif où elles se développent et qui peuvent être ramenées au bien et ralliées à l’harmonie par la transformation de ce même milieu; tandis que l’Ours symbolise l’esprit de rétrogradation systématique et d’anarchie incorrigible qui prohibe la clémence. Le Loup et la Loutre peuvent se domestiquer, l’Ours pas.
L’Ours est en effet l’incarnation vivante de l’hostilité au progrès, et la protestation armée des prétendus droits de la Bête contre l’autorité de l’Homme. Et les raisons de ce double antagonisme se comprennent parfaitement.
L’Ours était quelque chose comihe le premier de la terre avant la venue de 1 homme; c’était même alors la seule bête à quatre pattes qui eut le privilège de se tenir debout et de se servir de ses pieds de devant en guise de mains. Or, comme tous ceux qui ont un peu régné, l'Ours a eu la faiblesse de se croire le seul gouvernement légitime, le gouvernement de droit divin; et il n a pas pardonné à l’homme de l’avoir déplacé, et il le traite journellement de ravisseur de son sceptre, d’usurpateur de son autorité.
L’Ours est l’emblème des regretteurs incorrigibles du passé, des prétendants déchus qui espèrent en des résurrections impossibles. Pour lui l’âge d’or est encore celui où régnait l’Ours; et il est peut-être de bonne foi quand il affirme que l’invasion du mal en ce bas-monde date du renversement de la monarchie à quatre pattes.
Les fauteurs d’obscurantisme systématique et de superstition appellent aussi le moyen âge où ils régnaient l’âge d’or, et ils traitent d’hérétiques et de païens les apôties des idées nouvelles. Tonjouvs plaint le présent et vante le passé. C’est l’éternelle protestation de la Routine contre le Progrès, des
vieux contre les jeunes, des amoureux en retraite contre les amoureux en fonction.
Pour les causes ci-dessus déduites, l’Ours ne peut donc reconnaître la suzeraineté de 1 homme, sans faire abdication de ses droits à la couronne, sans se déhonorer, comme disent les prétendants.
Voilà qui expose en quelques lignes toute l’histoire de l'Ours, qui raconte ses habitudes et ses façons d’agir et qui dit les motifs de sa condamnation.
On parle de son humeur sauvage et de sa misanthropie. Mais c’est que les regrets de la puissance perdue n'ont pas pour effet habituel de teindre
la pensée en rose et que l’Ours n’est pas tenu d’aimer l’homme qui lui a pris sa place. Je comprends les douleurs et la misanthropie de 1 Ours, mais n’en trouve pas moins qu’il y a de sa part petitesse d’esprit et prétention risible à se croire supérieur à l’homme et mieux fait que lui pour régner. Les prétendants par malheur, ne se convertissent pas, ils s’éteignent. L’Ours est près de ses fins.
Il a boudé d'abord le gouvernement nouveau et s’est retiré dans ses terres, en signe d’opposition, comme font, depuis que le mon îe est monde, les partisans de toutes les dynasties déchues. Les terres de l’Ours sont les forêts épaisses, les cyprières marécageuses, les montagnes escarpées. La Barbare Moscovie, espoir des prétendants, refuge du droit divin et de l’autocratie, est, dans la vieille Europe, sa patrie d’adoption.
Là, il a vécu solitaire pendant de longues années, attendant chaque jour une restauration chimérique ; puis l’ennui de la solitude qui rend les ours méchants l’a pris, et de la conspiration par pensées et par paroles il a passé à la conspiration par les actes. Il est sorti de sa refaite pour envahir le territoire de l’ennemi, et il s’est attaqué à ses troupeaux ; même il lui est quelquefois arrivé de manger le berger.
Or, il était impossible que de pareilles provocations ne fussent pas suivies de fâcheuses repr sailles. L’homme rendit à l’Ours guerre pour guerre, l’entoura de mille pièges et dressa des chiens contre lui. Et comme le goût de la chair de la bête lui vint en même temps que la fantaisie de se parer le chef de sa dépouille, la persécution ne tarda pas à s’organiser contre l’Ours sur une échelle immense, et il advint qu’au bout de quelques siècles d’une lutte meurtrière, l’animal avait disparu presque partout des plaines plantureuses, des col ines boisées et des zones habitables, et que les rares survivants de l’espèce se trouvaient acculés en leurs derniers refuges, aux gorges inaccessibles des chaînes les plus hautes, dans le voisinage des neiges éternelles.
Ainsi les choses se sont passées en France, où l’Ours était partout au temps de Jules César et florissait sur les rives de 1 Oise vers l’ère mérovingienne, où les chasseurs du siècle dernier avaient encore la chance de le rencontrer de temps à autre dans quelque âpre canton du Jura et des Vosges. Aujourd’hui, l’Ours de France n’est plus que dans la région du Chamois, aux gorges les plus abruptes des Alpes et d* s Pyrénées. L’espèce a disparu successivenm nt de* forêts du Centre, du Cantal, des Cévennes, des Vosges et du Juia, comme de la chaîne Apennine, et il y a tout à parier que ce siècle verra sa fin. Et il en sera de l’Ours de Moscovie, si le défrichement s’y met, comme de celui de France. Car cela est éerit, et nous aurions tout à fait mauvaise grâce à protester cotre l’arrêt de la fatalité. --
L’OURS
Je sais qu’il fut un temps où je nourrissais pour l’Ours des sentiments meilleurs et où je n’acceptais pas aussi complaisamment la sentence prononcée sur lui. C’est que vraisemblablement à cette époque l’égoïsme du chasseur d minait en moi la raison et empêchait la lumière de l’analogie passionnelle d’éclairer ma pensée. Plus franc et plus désintéressé dans mon réquisitoire d’aujourd’hui que je ne le fus dans ma défense de jadis, je demande pardon au Mouton et à l’Homme de mes sympathies d’autrefois pour leur ennemi naturel. Hypocrites sympathies du reste; car s’il m’en souvient bien, je ne poussais à la conservation de la bête qu’en vue de la conservation du plaisir de la tuer.
Mais le même sentiment de justice qui m’a forcé de confesser la culpabilité de l’Ours, à raison de ses tendances rétrogrades et anarchiques, m’impose le devoir de protester contre les nombreux mensonges dont l’histoire de l’Ours est chargée. Il semble vraiment, en effet, que la plupart des biographes de la malheureuse bête, sacrés comme profanes, antiques comme modernes, se soient donné le mot pour en faire le bouc émissaire de toutes les iniquités de sa caste.
Disons d’abord pour réhabiliter l’Ours dans l’opinion des masses et rétablir ses droits à la considération publique, que c’est après l’Homme et le Singe, le plus élevé en rang de tous les mammifères, et que c’est, \ ar conséquent, en Europe, où les quadrumanes manquent, /notre plus proche parent. Et le titre supérieur de l’Ours n’est pas seulement écrit dans son attitude verticale, dans la quasi-absence de l’appendice caudal et dans la conformation de ses membres taillés évidemment sur le patron des nôtres, ce type se reconnaît surtout a la prédominance de ses appétits innocents sur les appétits carnivores, car l’Ours est éminemment frugivore , et l'on sait que la frugivorie est l’apanage exclusif des espèces supérieures dans tous les règnes de l’animalité, Bimanes et Quadrumanes chez les mammifères, perroquets parmi les oiseaux. L’Homme de la phase normale ou de la phase d’Apogée, 1 Harmonien est exclusivement frugivore.
La prédominance des appétits frugivores sur les carnivores est si marquée chez l’Ours, qu’on connaît des espèces du genre, l’Ours Noir de la Louisiane notamment, à qui la seule odeur du sang et de la chair soulève le cœur de dégoût, et qui vivent de longs jours, innocentes de tout meurtre et se contentant pour toute nourriture de racines, de miel et de fruits. On m’interrompt ici pour m’objecter que la règle n’est pas générale et qu’elle offre, -par exemple, deux fâcheuses exceptions dans l’Ours Gris de la Californie et l'Ours blanc des mers polaires. Je réponds à l’interruption pour ce qui est de 1 Ours Blanc, que le miel et le fruit sont rares uix régions glaciales qu il habite, et que le régime anachorétique y
lia vécu solitaire.
est, par conséquent, de pratique difficile; que pour ce qui est de 1 autre, son histoire est encore à faire. Mais ce que nous savons paifaitement, et à n’en pas douter, c’est que l’Ours de France, qui est parfaitement omnivoie et mangeur de moutons à ses heures, fait très-peu parler de lui dans la
saison des fraises.
Il y a, d’ailleurs, en faveur de la modération des appétits sanguinaires de l’Ours, la fameuse preuve tirée de l’histoire des jeux du cirque de la Rome impériale. On sait que les Romains, qui étaient un grand peuple et qui aimaient les drames épicés de sang humain, avaient un immense plaisir à livrer les chrétiens aux bêtes, se repaissant avec délices du spectacle des tortures de ces hérétiques et applaudissant avec enthousiasme aux plus
L’OURS
beaux coups de dent des bêtes. Or, l’Ours fut en re temps-là le premier carnivore à qui cet ignoble métier de bourreau-dévoreur répugna. Et comme il ne se cachait pas de ses répugnances, les ordonnateurs des fêtes publiques
furent obligés de lui retirer leur confiance et l’accusèrent officiellement de tiédeur pour le culte païen.
C’est aussi l’opinion du chasseur et du peuple que l’Ours est généreux et ne tue pas les morts, et la tradition devait être incrustée de longue date dans la conscience publique pour en être sortie plusieurs fois sous la forme d’apologue. Les livres de chasse, en effet, font mention d’une foule de rencontres dramatiques et de luttes désespérées d’Homme à Ours sur des rampes d abîmes, où Ion voit que la bête, lorsqu’elle a le dessus, se contente d’é-
touffer son ennemi dans ses embrassements et de le précipiter dans le gouffre, sans l’endommager autrement.
De graves raisons physiologiques s’ajoutent maintenant à ces faits pour démontrer que le régime végétal convient mieux que tout autre au tempérament de l’Ours.
L’Ours ne se dissimule pas, en effet, qu’il est plutôt taillé pour escalader l’arbre à fruit ou pour cueillir des fraises que pour forcer le Dix-cors à la course, et il a adopté, en conséquence, un régime diététique et une ligne de conduite conformes à sa nature. Son appétit frugivore étant plus facile à satisfaire que l’autre, il profite de cette facilité qu’il a de bien vivre pour amasser pendant l’automne, saison des fruits, de larges provi ions de cette graisse philocome avec laquelle les parfumeurs de la rue Yivienne prépa-
rent le fameux cosmétique, si connu dans le beau monde parisien sous le
nom de pommade du lion (prodige de la chimie!). Puis, une fois nanti de sa provision d’embonpoint, il se recèle dans une tanière où il passe à dormir les deux plus mauvais mois de l’année, frimaire, nivôse, les mois des frimas et des neiges.
La femelle se recèle comme le mâle et à -la même époque, et, chose assez bizarre, choisit précisément pour mettre bas le temps de sa réclusion On a dit en Piussie, à M. Louis Yiardot, que les ourses de ce pays-là avaient l’habitude de s’enfermer avec ûn jeune ours, que les Russes désignent sous le nom de précepteur ou Ramant, et qui n’est pas le père de la famille future.
Or, tous 1rs calomniateurs de l’Ours, fabulistes ou historiens, profanes ou sacrés, auront beau dire, ces habitudes-là ne sont pas d’une méchante bête ! Et cet animal qui sommeille pendant la saison de la misère et du crime, et qui préfère ks fraises, les sorbes et les alises à un quartier de chevreau, ne peut pas raisonnablement être classé parmi les ogres.
La tendresse maternelle de l’Ourse est encore un de ces textes où chacun a fait sa glose depuis qu’on a écrit sur les bêtes. On a commencé par lui faire un crime du courage qu’elle déploie pour défendre ses petits et de l’exagération de sa tendresse qui lui fait voir des ennemis de sa progéniture dans tous ceux qu’elle rencontre. Comme si la pauvre mère n’était pas excusable de s’exagérer les périls qui menacent ses oursons et de trembler pour leur peau, quand elle songe à la consommation désastreuse que fait de cet article la seule institution de la garde nationale. Je voudrais bien savoir comment les accusateurs de l’Ourse se comporteraient s’ils étaient à sa place.
Quand je pense qu’on a été jusqu’à se moquer des lècliements sans fin et des douces caresses qu’elle prodigue à ses petits pour les amener à bien, et
même de 1 habitude qu’elle a d’en prendre un sous chaque bras pour les garer de tous les mauvais pas dans leur première enfance! Je ne ferai pas ici à la brûle 1 injure de la défendre contre les mauvais propos de l’homme mon semblable.
Ainsi l’histoire et la physiologie démontrent que l’Ours des pays à fruit ne fut jamais un partisan effréné de l’effusion du sang. Ainsi le lecteur prudent fera bien de n’ajouter qu’une demi-foi aux bruits que la malveillance des fourreurs a fait courir sur le compte de l’animal pour les motifs intéressés qu’on devine. Je l’engage surtout à se défier de l’opinion fâcheuse qui a cours parmi la gaminerie parisienne, à savoir que si l’ours aime le pain d épice, il adore l’Invalide. L’Ours des zones tempérées n’aime pas plus l’homme au physique qu’au moral, voilà le fait; il ne porte guère la main sur lui qu à son corps défendant, et n’en mange que dans les plus mauvais jours, lorsqu’il est pressé par la taim, détestable conseillère. Or il faut bien que nous tenions compte a la brute de cette circonstance atténuante de la faim, si nous voulons qu’on nous excuse, nous, créatures raisonnables, de neus entre-dévorer et de nous entre-tuer par passe-temps, sans motif a^uable. L’Harmonien a parfaitement le droit de reprocher à l’Ours sa férocité sanguinaire, mais non le Sauvage, le Barbare, ni le Civilisé qui n’ont su organiser chez eux que la boucherie humaine.
Notons bien qu’il ne s’agit dans l’apologie qui précède que de l’Ours de la France, de l’Asie et de la Grèce, et que j’ai réservé complètement la question de l’ours Gris d’Amérique et celle de l’ours Blanc.
Ainsi tombent d’elles-mêmes les atroces calomnies d’Élien le Grec, qui fit de l’Ours un meurtrier de bas étage, un ignoble assassin, tuant pour tuer, et pour l’unique plaisir de répandre le sang. Ainsi se retournent contre la véracité des saintes Écritures.... et la légende d’Elisée, le prophète irritable, qui fit manger d’une seule bouchée par deux Ourses de Judée une quarantaine d’enfants mal élevés qui l’avaient traité de chauve, et les fausses appréciations du bienheureux saint Basile et les comparaisons injurieuses du prophète Daniel, qui eut la faiblesse de faire d’une bête essentiellement frugale et amie des poires et des fraises un type de perfidie et de
voracité, pour s’en servir comme d’une arme d’insulte contre les rois persans.
Je ne sais de quelle infamie les romanciers de la Bible et d’ailleurs ont oublié de safir la biographie de l’infortuné quadrupède ; car à peine en ai-je fini avec ceux qui 1 accusent d’appétit violent pour la chair de l’invalide, qu il me faut reprendre la plume pour le défendre de cette autre accusation non moins absurde d’appétit déréglé pour la chair des jeunes filles. Toutes les personnes qui s’occupent d’histoire naturelle ont lu le récit de Conrad
ri
Gesner, qui raconte comme quoi un ours de la Savoie enleva un beau jour une jeune savoyarde de seize ans et l’emporta dans sa tanière, où il la tint séquestrée pendant plus de trois mois, et d’où les parents de la jeune recluse eurent toutes les peines du monde à la tirer. Conrad Gesner est ce même zoologiste naïf qui entendit une nuit deux rossignols d’auberge disserter politique. Les deux récits se valent; ce qui n’empêche pas Marolles, un historien de chasse d’il y a quatre-vingts ans, de confirmer par sa crédulité les faux bruits que l’imagination pervertie des conteurs a fait circuler de tout temps sur les appétits d’un tas de monstres, ours, orques, minotaures pour la chair rose des vierges.
Ce n’était pas assez pour la malice humaine d’avoir calomnié l'Ours dans ses appétits et ses mœurs ; elle a éprouvé le besoin de ridiculiser le malheureux animal et d’en faire le plastron d’une foule de mystifications plus ou moins incroyables. La palme revient au fabuliste, en ce genre nouveau de menteries.
Il faut savoir d’abord que l’Ours tant calomnié est une bête fine et cauteleuse, habile de ses mains comme pas une, faisant bien tout ce qu’elle fait, mais n’allant pas au delà, et tâtant le terrain avant de s’engager. Toutes les personnes qui ont vécu avec l’Ours et qui l’ont étudié chez lui ou dans le monde s’accordent à lui reconnaître l’adresse et la prudence au suprême degré. Et pourtant le fabuliste n’a pas moins réussi à en faire un type proverbial de gaucherie et de stupidité. Le fabuliste a conté en un style charmant, à qui a voulu l’entendre, qu’il était une fois un ours qui avait cassé la tête à son ami, un homme, pour le débarrasser d’une mouche qui troublait son sommeil Je ne sais pas si l’histoire est vraie ou apocryphe, ne connaissant personne digne de foi qui se soit trouvé sur les lieux au jour de l’accident, mais ce que je puis affirmer en toute sécurité, c’est que si les choses se sont passées comme la fable le rapporte, c’est l’Ours qui a été ici le mystificateur et le fabuliste le mystifié. C’est que si l’habile émoucheur a fait de sa pierre deux coups, il y a dix à parier contre un qu’il y visait, et qu’il s’est joué odieusement de la simplesse et de la crédulité de son biographe, en lui disant plus tard qu’il n’y avait pas tâché. Mais peu importe, hélas 1 le fond de l’histoire au badaud. La calomnie était écrite en vers irréprochables et assaisonnée d’une morale piquante : Rien n’est plus dangereux qu’un maladroit ami ; mieux vaudrait un sage ennemi. La calomnie a fait son chemin dans le monde ; les vers sont devenus proverbes, et il n’y a pas de jour que l’occasion de les citer ne se présente pour chacun et pour tous. C’est ainsi qu’il vous est impossible de lire certains articles en faveur de la morale écrits par certains moralistes, certains articles en faveur de la religion écrits par certains journalistes, sans qu’aussitôt la maladresse de l’Ours de la fable ne vous saute
L’OURS
au souvenir. G est bien le cas de signaler ici un nouvel exemple du danger des livres bien écrits. • - •
En effet, si la calomnie qui précède n’avait pas été stéréotypée par le bon Ga Fontaine en d admirables vers, elle eût glissé comme tant d’autres sur la malice des hommes, sans y laisser de traces; mais ce prince des poètes l’a burinée de sa touche magique, et elle est devenue immortelle. Triste privilège du génie que le privilège d’éterniser l’erreur; car l’erreur finit toujours Par retourner contre celui qui l’apporte et par le blesser au visage ; et le malheur, croyez-moi bien, ne tardera pas d’arriver au Bonhomme que j’admire par-dessus tous ses rivaux comme sty liste et comme mouleur de phrases, mais que je suis loin d’honorer de la même estime comme penseur, et surtout comme historien des bêtes. Sa fable de Y Ours est une faute contre la science et contre l’analogie. Sa fable des Beux Pigeons , tant citée, tant vantée, débute par un non-sens absurde *
Deux pigeons s'aimaient d’amour tendre ,
L’un d’eux, s’ennuyant au logis.. .
Tout le monde sait parfaitement qu’on ne s’ennuie pas ensemble quand on s’aime, et qu’on n’a pas envie de se séparer, au contraire. C’est-à-dire que c est à quitter la lecture du livre dès la première ligne et à prier le Bonhomme de vous en tirer d’une autre, comme n’entendant rien à l’amour. Mais ces péchés-là ne sont encore que péchés d’ignorance, véniels par conséquent; tandis que La Fontaine a de plus pour moi l’impardonnable tort d appartenir de trop près à cette triste école du bon sens qui procède de Sancho Pança, et dont le Grison est l’oracle. Je sais vingt de ses fables où le beau rôle est à 1 égoïsme, la risée aux choses du cœur, et dont la morale prouve que fauteur aime mieux se tromper avec tout le monde, que d’avoir raison à lui seul, à la façon de tous les grands penseurs. Arrière les vulgaires esprits qui visent aux bravos de la vile multitude, et que les dédains de la postérité soient sur eux ! Et vainement vous me diriez, à moi, que tous les 'bourgeois de Palis sont d’accord pour proclamer la fable de la Cigale et la Fourmi , un chef-d’œuvre.... l’exemple de tous vos bourgeois de Paris ne me ferait pas reculer d'une semelle et ne m’empêcherait pas de déclarer tout haut, la main sur la conscience, qu’un chef-d’œuvre qui contient l’apologie oe 1 Avarice est un crime, et que le génie n’a pas été donné aux poètes pour mentii ainsi doublement à la charité et à la zoologie. Car, remarquez-le bien, la Fourmi n'amasse pas, et par conséquent le fabuliste inimitable ignore 1 histoire ue la bête, et la calomnie gratuitement.
La lectrice me pardonnera l’accès d’mdignation légitime auquel je viens de me laisser emporter, en considérant que, dans la fable de La Fontaine,
tout l’odieux du principe de liarderie bourgeoise a disparu sous la grâce du style, et que le serpent de la fausse morale e>t .si bien caché sous les fleurs, que les malheureux parents n’aperçoivent pas même le péril de l’indigne apologue, et ne songent pas à préserver l’imagination de leurs jeunes enfants de son influence pernicieuse. Qui pourrait chiffrer cependant le nombre d’âmes innocentes et candides que l’odieuse morale de la fable de la Fourmi a perdues? Qui oserait nier que le succès et la popularité de cette morale n’aient pas été pour beaucoup dans l’envahissement progressif de ce noble pays de France par l’esprit de liarderie hébraïque, et n’y aient pas ouvert les voies à l’établissement de la féoda ité financière? Si quelque chose me console de n’être pas le bon La Fontaine, c’est de n’avoir jamais illustré de ma plume l’avarice de la Fourmi ni la gaucherie de l’Ours.
La vraie histoire de l’Ours est celle que j’ai dite. C’est un animal de haut titre, intelligent et omnivore, qui n’a pas su se résigner à la position que la dernière création lui avait faite. Mais si le. stoïcisme lui manque pour supporter noblement l’infortune, sa fidélité inébranlable à ses tristes principes, l’honore, et l’énergie qu’il a déployée plus d’une fois dans le cours de sa lutte désespérée contre l’homme a coloré sa chute d’un certain reflet de grandeur. Mithridate aussi dut périr sous la chasse effrénée de Rome; mais la cause du grand vaincu a toujours plu aux âmes généreuses, sympathiques par nature au courage malheureux.
Ce n’est pas sans dessein que j’ai évoqué le souvenir des malheurs de Mithridate, à propos de ceux de l’Ours; car il y a plus d’un point de similitude entre les deux infortunes. Vaincu , 'persécuté , sans abri , sans État, errant de roc en roc. C’est un portrait fidèle qui convient aussi bien à l’Ours qu’au roi de Pont. Et la ressemblance, hélas! ne s’arrête pas là. L’O jrs qui sait parfaitement de quel sort le menace la cupidité du fourreur et que sa tête a été mise à prix, l’Ours s’e»t habitué de bonne heure à vivre de toutes sortes de choses et à se faire un estomac à l’épreuve de tous les poisons, à l’instar de l’ennemi de Rome. Aussi l’arsenic et la strychnine, qui sont de violents poisons pour l’Homme et pour le Loup, ne mordent -ils pas sur l’Ours. Pris à la dose d’un demi-kilogramme, l’arsenic est sans effet apparent sur l’animal; à la dose de deux kilogrammes, il opère sur la muqueuse intestinale comme un léger purgatif. L’Ours paraît même avoir connu les vertus anesthésiques du chloroforme dès les temps les plus reculés.
C’est pourquoi j’ai eu tort autrefois de faire de ce moule l’emblème du Sauvage. L’analogie était exacte sur beaucoup de points, nuis non complète. Il est bien vrai que l’Ours ne va guère au deli de la Sauvagerie dans ses aspirations les plus ambitieuses et les plus utopiques, et que le retour à la
vie sauvage, suivi de la rentrée en jouissance des sept droits naturels de Lhasse, Pêche, Cueillette, Insouciance, etc., est tout son idéal. C’était aussi celui de l’inlorturié Jean -Jacques, que l’horreur de la civilisation et le mépris de ses semblables induisirent à désespérer du futur et à retourner ses regards vers les choses du passé. Comme le Sauvage encore, l’Ours éprouve un dégoût profond pour le travail esclave, et l’amour de l’indépendance et des bois est au,ourd’hui sa dominante passionnelle. Comme le Sauvage qui a été forcé de confesser la supériorité de la tactique et des armes du civilisé et de fuir devant la destruction bien loin dans le far-west, l’Ours a fui de contrée en contrée devant les empiétements de l'espèce humaine. Comme le Sauv; ge, le marasme l’a pris, quand il a reconnu l’impossibilité de soutenir plus longtemps une lutte inégale, et il s’est couché pour mourir, demandant aussi à l’esprit de feu qui empêche de penser sa consolation dernière. On sait que la passion de l’ivrognerie ne s’est développée chez l’Ours qu’à la suite de ses longs malheurs.
Il y avait aussi beaucoup de la tactique des Peaux rouges des Grands Lacs
dans celle de la bête, au temps où elle régnait encore sur la vaste solitude
et où la conscience de son infériorité vis-à-vis dùin autre être ne lui avait pas ôté une partie de ses moyens. En ce temps-là, l’Ours préférait comme le Sauvage la guerre d’embuscade à l’attaque de front, et son habitude était de s'embusquer traîtreusement dans les branches inférieures de quelque arbre touffu, ou derrière quelque quartier de roche commandant le passage d’une source ou d’un défilé quelconque, d’où il se précipitait furieusement sur sa victime, la saisissant au col, l’étranglant et la scalpant sur place avant de l’entamer. La force musculaire de l’Ours est prodigieuse et dépasse considérablement celle de nos plus vigoureux athlètes. On a vu des ours arrêter roide et abattre d’un seul coup de leur griffe puissante un cheval, un taureau; d’autres rentrer chez eux d’un pas leste, emportant sous chaque bras une chèvre ou un mouton. Si l’Ours a rarement le dessus dans ses duels avec l’homme, cela provient de la supériorité des armes de l’homme et surtout de l’ignorance complète de l’animal en matière d’escrime. L’Ours, qui a l’habitude de se dresser sur ses pattes de derrière pour attaquer le chasseur, commet naturellement la faute de prêter le flanc à son ennemi, qui n’a plus besoin que d’un peu d’adresse et de sang-froid pour lui ouvrir le ventre de son couteau ou pour lui percer le cœur de sa balle ou de son poignard. ‘La méthode du poignard est la meilleure, dit- on, pour ne pas abîmer les peaux. J’ai connu dans les Pyrénées, aux Eaux-Bonnes, un chasseur d’ours qui en avait poignardé de la sorte une soixantaine en sa vie, et qui, suivant l’usage, en manqua un soixante et unième qui ne le manqua pas.
Il la tint, séquestrée pendant plus de trois mois.
Si jusqu’ici l’analogie de l’Ours et du Sauvage a pariaitement marche, c’est que le Sauvage est aussi une sorte de propriétaire évincé, de domination déchue. Où elle commence à boiter, c’est lorsqu’il s’agit d’expliquer l’antipathie naturelle et invincible de l’Ours pour le Cheval, sa ténacité à la vie et son observance ridicule des règlements de l’étiquette; travers ou facultés qui ne sont aucunement dans les dons du Sauvage, qui méprise souverainement les lois de l’étiquette , aime fort le Cheval et tombe sous le souffle de la contagion comme la feuille d’automne sous celui de la bise.
L’antipathie invincible de l’Ours pour le Cheval fut connue de toute antiquité, et les zoologistes et les chasseurs attendent encore d’en apprendre la
L’OURS
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Tel autre a péri.
cause. A Tanalogie passionnelle revient de droit l’honneur de deviner l’énigme et d’expliquer la fameuse histoire de cette bande d’ours endiablée contre laquelle la fusillade et le bruit des chaudrons ne faisaient rien du tout, et qui fut mise en fuite par une paire de ra et de fia provenant d’un tambour fait de peau de cheval.
L’Ours, ai-je dit, est un vaincu orgueilleux qui est plus disposé à attribuer sa défaite à la défection des siens qu’à la supériorité de l’homme, et qui croit sincèrement que ce dernier aurait infailliblement eu le dessous dans la lutte, sans le concours du Cheval et du Chien. De là sa haine implacable contre ces deux espèces qu’il accuse d’avoir trahi la cause des bêtes à quatre pattes. De là vient que l’Ours gris de la Californie, le plus audacieux et le
si
plus fort de tous les ours, a juré au Cheval guerre à mort et l’attaque partout libre ou non.
A ce titre d’emblème de domination déchue et d’amant des forêts, 1 Ours est de tous les grands carnassiers celui qui souffre le plus de la perte de sa liberté. C’est le plus difficile à garder de tous les captifs. Quand il n’est pas occupé à manger ou à dormir, il médite une évasion; tous les ressoits de son imagination sont sans cesse tendus vers ce but. Cette tete dont le mouvement monotone et régulier de va-et-vient vous fatigue, est le pendule d’une idée fixe, mise en branle par l’aimant de la liberté. Si l’Ours des Pyrénées et celui de Russie résistent si longtemps aux morsures du chagrin, s’ils ne meurent pas de honte foudroyante sur la place publique, c est que l’espoir de la liberté et du triomphe prochain vit indestructible en leurs cœurs. Mais l’Ours blanc, l’Ours des pôles qui ne peut pas humer, comme ses congénères de la terre terme, les brises de la contrée natale, meurt de
nostalgie et d’eau tiède au bout de quelques mois.
A cette persistance incorrigible d’espoir en une restauration impossible, l’Ours devait joindre aussi cette susceptibilité chatouilleuse sur le point d’honneur et ce ridicule amour des titres qui sont les caractères spéciaux
de la monomanie de tous les prétendants.
Il s’apprivoise, à raison de sa haute intelligence, mais n’abdique jamais sa personnalité ni ses droits. On l’a bien vu exercer le métier de jongleur pour vivre, à l’instar du tyran Denys, le jeune, qui fut maître d’école à Corinthe; mais son maître ne sait pas les tribulations et les remords que coûte à son esclave la conscience de sa dégradation, et ce qu’il lui faut de force d’âme pour ronger en silence le frein de sa servitude. Ce a quoi 1 Ours tient le plus est d’être traité en roi, c’est-à-dire sur le pied de parfaite égalité avec l’homme. Aussi les voyageurs de l’Amérique septentrionale, qui savent toute l’importance que la bête attache aux procédés de politesse et aux moindres considérations de la part de l’homme, n’oublient-ils jamais de le saluer quand ils le rencontrent sur leur route. Buenos dias, hombre , lui font-ils : Bonjour, l'homme. Des personnes dignes de foi m’ont affirmé qu’il avait suffi quelquefois de cette simple formule adulatrice pour faire oublier à l’Ours le plus mal inspiré ses intentions homicides et sa faim.
L’Ours est poli du reste, obséquieux même de salutations et révérences envers les autorités constituées. Tout le monde a entendu parler de la civilité de cet ours qui avait pris ses degrés à l’école d’enseignement mutuel de la commune d’O..., arrondissement de Saint-Girons, et qui, reconnaissant un jour, au milieu de son public, sur la place de la Bastille, le maire de cette localité, interrompit soudain ses exercices pour offrir à l’honorable magistrat l’hommage de ses respects.
hn revanche, 1 Ours blessé dans son orgueil ne pardonne jamais, et maintes lois on 1 a vu briser sa chaîne, rien que pour se venger d’un affront, d un geste inconvenant, et préluder à l’exercice de sa liberté reconquise par l’égorgement de son insulteur et de tous ses complices. J’ai lu dans YHis-
toire des Erreurs rouges et blanches des faits presque analogues à ces colères
d’Ours.
L’Ours s’est rencontré primitivement dans toutes les parties du globe excepté 1 Australie et sous toutes les latitudes, à Bornéo, sous la ligne, comme à Tornéa, près du pôle; en Asie, depuis l’extrémité la plus méridionale des Gattes jusqu’à l’embouchure de la Léna, et au delà, jusqu’à la Nouvelle- Zemble; en Europe, depuis le cap Matapan jusqu’au cap Nord; en Amérique, depuis la terre des Géants de la Patagonie, jusqu’à celle des Mirmidons du Labrador (Esquimaux). L’Afrique voudrait bien faire exception à la règle générale, mais je crois à l’existence de l’ours africain annoncé par Virgile, et que l’on retrouvera un de ces quatre matins sur quelque cime neigeuse d une haute montagne de l’intérieur de ce continent immense, comme on a déjà retrouvé en Algérie le cerf africain, prophétisé depuis dix-huit cents ans par le même cygne de Mantoue, et si longtemps nié par la science officielle...; comme on reconnaîtra un jour encore, avec Virgile, que l’usage de la poudre à canon et du canon lui-même était déjà fort répandu dans le monde à l’époque de la guerre des Titans 1 1 Combien de professeurs qui commentent Airgile tous les jours et qui ne se doutent même pas qu’une affirmation de cette importance se trouve consignée en toutes lettres dans les pages les plus illustres de leur auteur favori !
J’ai dit en quelles solitudes s’était réfugié l’Ours de France, et que ces solitudes étaient celles où la liberté humaine avait trouvé ses derniers asiles, les Pyrénées, les Alpes. Les autres refuges européens sont les Alpes de Norvège, les monts Krapachs, l’Hémus et les sombres forêts de la Pologne, de la Finlande et de la Tartarie. C’est au cœur de la chaîne la
plus élevée des Alpes helvétiques que l’ours a fondé la ville qui porte son nom (Berne).
L ours de Berne a connu autrefois de beaux jours; il avait son trésor à lui avant la révolution française, qui renversa tant de fortunes. Ce trésor s élevait même à la somme de 60 000 francs, si j’ai bonne mémoire, à l’époque mémorable où une armée française victorieuse entra dans cette ville et mit la main dessus. De cette triste journée date la décadence de l’ours de Berne, qui ne vit plus aujourd’hui que d’une misérable pension alimentaire qu’on a déjà tenté de lui supprimer dix fois. L’ours Martin, premier du nom, le même qui mangea l’Invalide de Paris, était une des gloires de cette vilie. Quand nos armées victorieuses frappaient sur l’ennemi consterné des
contributions de chefs-d’œuvre, et envoyaient au Musée du Louvre les dépouillés opimes de Venise et de Rome, il était naturel que l’Ours Martin suivît la fortune de sa patrie, et servît d’ornement au triomphe des vainqueurs de l’Helvétie. Ainsi le conquérant de l’Asie, Alexandre le Grand, faisait contribuer la victoire au profit de la science, expédiant soigneusement à son maître Aristote tous les moules d’animaux que nourrissaient les contrées ouvertes par ses armes.
Or, je suis bien certain que pas un des écrivains qui ont appelé dans le temps les foudres de l’indignation publique sur l’Ours du jardin des Plantes, coupable du meurtre de l’Invalide, n’a tenu compte au meurtrier des circonstances atténuantes qui militaient en sa faveur, et notamment du ressentiment naturel qui dut surgir au cœur de l’animal, à la vue de 1 uniforme qui lui rappelait si cruellement les malheurs de sa ville natale et les siens, et le vol de ses capitaux, et les misères de sa déportation. Car si doux que lui fût l’exil au sein de la capitale de la France, il n’y respirait pas l’air pur de ses montagnes ; il n’y était pas le maître, il n y vivait pas sur ses terres. Paris, en un mot, ne s’appelait pas la ville de l Ours, et on n y donnait pas des fêtes publiques comme à Berne pour célébrer la naissance
de ses fils.
Les rois d’Espagne, qui ont toujours honoré et cultivé la chasse, sont les seuls veneurs qui aient tenu des équipages pour l’Ours et qui aient chassé cette bête à cor et à cri, comme le Sanglier et le Cerf. Le roi de Castille, Alphonse, onzième du nom, qui a écrit sur la vénerie un traité célèbre, déclare qu’il préfère la chasse de l’Ours à toutes les autres. Il est question dans ce traité, continué par Argote de Molina, d’Ours pris après cinq jours et cinq nuits de chasse non interrompue. Le courre se pratiquait comme celui du Dix-cors, au moyen des relais. Les chiens de la meute royale étaient issus d’une race de chiens gris de montagne, exclusifs à la Péninsule, les ancêtres probablement des fameux chiens pasteurs des Pyrénées d’aujourd hui. L hallali de l’Ours est toujours un drame aux péripéties émouvantes et largement arrosé de sang. Comme l’Ours ne tue pas les morts, l’homme aux abois a la ressource d’abuser de cette générosité de l’animal en se jetant à terre et en contrefaisant le trépassé. Il s’agit seulement, clans ce cas, de retenir parfaitement son haleine et de bien jouer son rôle de cadavre jusqu au bout ; car l'Ours est une fine bête et à qui il ne suffit pas de dire que 1 on est mort pour qu’elle ajoute foi à vos assertions ; 1 Ours veut flairer de près son monde, afin de s’assurer de la réalité du décès par son nez, par ses yeux, par ses mains. Mal en a pris à quelques-uns, qui s étaient avisés du stratagème, de n’avoir pas fait preuve d’assez de malléabilité sous la griffe de l’examinateur, de ne pas s’être laissé retourner et fouiller d assez bonne
L’OURS
grâce. Tel autre a péri, au contraire, pour s’être montré de trop bonne composition dans l’affaire; l’Ours, ayant à sa disposition un corps d’homme qui roulait si bien, s’est amusé à le pousser tout doucement jusqu’au bord d’un précipice et à lui faire faire un plongeon de trois cents mètres. Argote de Molina rapporte que, dans l’une de ces chasses solennelles, à laquelle assistaient l’empereur d’Allemagne et le roi Philippe II, on vit un Ours emporter un chasseur imprudent sur la pointe la plus élevée d’un rocher et l’en précipiter aux yeux de toute l’assistance. C’est dans le même auteur qu’on trouve le récit de cette belle défense d’un Ours qui, se voyant assailli par une multitude innombrable de chiens et une grêle de flèches, s’accule contre un roc, ramasse tous les traits qu’on lui adresse et les retourne avec un sang-froid remarquable à ceux qui les lui ont décochés. Il y a quelque chose de semblable à cela dans le récit authentique de la fameuse chasse à l’Ours qui eut lieu en 1781, sur le territoire de la commune d’Arètes, près Oloron, en Béarn, où l’on vit un Ours, blessé de plusieurs coups de feu, mettre à mort une demi-douzaine de tireurs, et arracher le fusil des mains de celui qui l’ajustait, sans lui faire d’autre mal. Est-il vrai que l’Ours furieux poursuive jusque sur les arbres le chasseur qui l’a outragé? C’est plus que probable ; je ne comprends même pas que la question ait pu jamais faire doute pour qui que ce soit.
On ne peut pas se dissimuler que la chasse de l’Ours n’ait énormémeni perdu de ses périls et de son intérêt dramatique, depuis l’invention de l’arme à feu. C’est aujourd’hui une chasse tout aussi prosaïque que celle du San* glier, et beaucoup moins amusante, attendu que c’est à peine si l’on y emploie les chiens. Des pâtres de la montagne ont-ils aperçu un Ours, ils le font savoir à des chasseurs du voisinage, qui dépistent l’animal, le cernent, le traquent et le tirent à bout touchant. Il arrive quelquefois que l’animal blessé se retourne contre le tireur, et que, si celui-ci perd la tête ou n’est pas secouru à temps, la bête se venge; mais les exemples de ces luttes désespérées in articulo mortis sur la rampe des abîmes deviennent malheureusement plus rares de jour en jour. Encore une étoile qui file du ciel de la vénerie française !
Une tradition intéressante, une sainte légende atteste que le domaine de l’Ours ne se borna pas toujours en France aux sommets neigeux des montagnes, et l’intérêt de la gloire cynégétique de ma patrie ne me permet pas de passer sous silence un fait qui prouve catégoriquement que l’Ours florissait encore sur les rives de l’Oise du temps des Mérovingiens, ainsi que je l’ai affirmé.
C’est la légende d’Ourscamps. Ourscamps, comme qui dirait les champs aimés de l’ours ?
La forêt d’Ourscamps est située à l’extrémité septentrionale du delta giboyeux que forment, avant de se réunir, les deux rivières de l’Oise et de l’Aisne. Elle a vu de beaux jours avant l’invasion des Romains et depuis. C’est la limite nord du Faisan de France. La forêt d’Ourscamps fait partie de cet épais massif de verdure qui couvre la rive gauche de l’Oise dans une étendue de plus de trente mille hectares, et au centre duquel s’épanouit, comme un diamant enchâssé dans l’émeraude, la Villa royale de Compïègne. C’est le seul canton de la France qui me traduise encore les Commentaires de César, et me donne une idée de la Gaule des Druides. Ce n’est plus que là et à Fontainebleau que se rencontrent encore ces chênes archiséculaires qui meurent de leur belle mort, arbres géants dont l’âge a dégarni la tête, et dont les longs bras décharnés, perchoirs favoris des palombes, s’élèvent au-dessus de la feuillée d’alentour comme les hautes vergiu-s d’un navire englouti dans un océan de verdure. Je me suis laissé dire que parmi ces têtes couronnées, dont la naissance remonte à l’avénement de la dynastie capétienne, plusieurs étaient qui pouvaient se vanter d’avoir assisté dans leur enfance aux ébats du Bison, de l’Ours et de l’Aurochs, les trois seules choses du moyen âge que nous puissions raisonnablement regretter.
Et la légende, d’accord sur ce point avec l’analogie, rapporte que l’Ours, qui peuplait les solitudes des Gaules avant l’invasion du christianisme, ne vit pas avec plaisir l’établissement de l’homme dans son voisinage, et qu’il travailla de tout son pouvoir à lui susciter des obstacles. Si bien qu’un beau matin, sur les rives de l’Oise, une de ces bêtes sournoises eut l’inhumanité de dépareiller un attelage de bœufs qui s’apprêtait à creuser un premier sillon dans le sol vierge d’une forêt dénudée. Le bœuf mort, le meurtrier l’emporta dans son antre. Mais un Ours et un Bœuf ne s’en vont pas comme cela, l’un portant l’autre, sans laisser quelques traces de leur passage à travers la feuillée; le ravisseur, d’ailleurs, qui comptait sur limpunité, n’avait pas cru devoir dissimuler sa piste; son imprudence le perdit.
Il se trouva, en effet, que le hasard avait amené le jour même, sur les lieux, un pieux personnage aimé de Dieu, se nommant saint Médard, évêque de Soissons ou de Noyon, le même qui fait tant pleuvoir. Or, la nouvelle de l’attentat était arrivée jusqu’à lui, avant que le corps du délit ne fût entièrement consommé Le digne évêque saisit avec empressement cette occasion admirable de faire un de ces miracles qui sont d’une si grande efficacité en matière de prosélytisme au début des religions neuves. Il se rend sur le théâtre de l’accident, suit la bête à la trace, pénètre dans son fort, l’avise, l’interpelle, et après lui avoir adressé une réprimande sévère
L’OURS
sur sa gloutonnerie, lui annonce que le Seigneur, en punition de son forfait, la condamne à remplacer à la charrue le bœuf innocent qu’elle a si méchamment occis. Puis, prenant par l’oreille l’Ours intimidé et docile, il le conduit au champ du travail, au milieu des applaudissements de la foule enthousiaste, qui n’en demandait pas tant pour se convertir au christianisme. L’histoire ajoute que la bête, ainsi subjuguée par la parole du saint homme, édifia longtemps le pays par sa conduite exemplaire et son zèle, et qu’elle vécut toujours en bonne intelligence avec son compagnon de travail. Heureux temps où la foi produisait de tels miracles ! Essayez donc d'imposer de pareilles pénitences aux bêtes féroces d’aujourd’hui!
G était le moins que la piété des fidèles consacrât par un monument quelconque la mémoire d’un événement aussi remarquable. Une église fut donc bâtie sur le lieu même où saint Médard avait opéré son miracle, sur le champ labouré par l’Ours; de là le nom d’Ourscamps.
La forêt d’Ourscamps était le parc de l’illustre abbaye de ce nom avant 89. Là vivaient saintement de bons religieux de l’ordre de Cîteaux, à qui la sévérité de leur règle interdisait le Faisan et le Chevreuil, mais non la Sarcelle et la Loutre, exceptions salutaires et propices aux pieuses fraudes, et qui laissaient à l’intelligence culinaire le droit de métamorphoser en quadrupèdes amphibies ou en palmipèdes à chair noire tout le gibier poil et tout le gibier plume des forêts. Le marteau révolutionnaire, hélas! a frappé le saint lieu et l’industrie civilisée s’est assise à l’ancien foyer de la prière. Le bruit monotone de la navette a remplacé les chants sacrés et une population hâve et chétive, abrutie par un travail répugnant, énervée par un régime trop soutenu de pain bis et d’eau claire, a succédé à la race épanouie et joufflue qui peuplait cet asile. Un château de banquier s’élève aujourd’hui sur les ruines de l’ancienne Abbaye, et fait d’incroyables efforts pour marier le style plat de son architecture de caserne au style ogival et grandiose du monument de la foi. Prétention ridicule! Les quelques arceaux restés debout de la gothique chapelle écrasent de leur légèreté les lourds murs adjacents qu’a bâtis le bourgeois; et le soir, les rares vitraux coloriés qu’a épargnés la tourmente politique et que le vent d’ouest a oubliés aux dentelures des trèfles essayent encore de tamiser les rayons du soleil, comme pour dorer de poésie la solitude et la purifier des souillures de l’infecte vapeur. Il n’est pas jusqu’à l’Ours traditionnel qu’ils ont juché, je ne sais trop pourquoi, au fronton de l’édifice moderne, qui ne semble protester par la triste expression de ses traits contre sa position actuelle, redoutant par-dessus tout que l’imagination du vulgaire ne prenne son effigie pour une vile enseigne de fourreur.
Ourscamps! C’était au sein de cette superbe forêt domaniale que ma la-
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Il le conduit au champ du travail.
borieuse paresse avait rêvé le doux asile des vieux jours ! Là que les destins adoucis m’avaient permis une fois de déployer ma tente ! Là que l’affinité des humeurs et des goûts m’avait créé de nobles et nombreuses amitiés 1 Là que Castagno, mon chien braque, régnait sur un monde de faisans qu’il connaissait par leurs noms propres et que son bonheur était de compter tous les soirs! Là enfin que ma pauvreté charitable organisait les moyens de faire participer tous mes pauvres frères en saint Hubert aux jouissances des heureux du jour!
Est venue la spéculation odieuse sous les espèces de l’horlogerie et de l’épicerie parjures, et tout cet avenir d’enchantements s’est enfui comme un songe. La barbe en a blanchi au Maître, et les sourcils au Chien 1
L’OURS
Adieu donc à vous tous, mes bons amis de chasse, mes, inséparables d’au trefois, si humbles dans le succès, si gais dans les revers, anneaux dorés d’une alliance passionnelle que la tourmente politique a brisée. Adieu Fortuno, Tapageaut, Perçante, Ravissante, défunts compagnons de ma peine, instruments de ma gloire; il n’est, hélas! en ce monde, si bonne société qu’on ne quitte. Adieu, mes beaux Faisans, mes beaux Dix-cors, mes Biches, mes Chevrettes, par moi si magnanimement ménagés pour les plaisirs d'autrui. Et puissiez-vous trouver parmi mes successeurs qui vous aime et qui vous respecte comme moi !
Wi.
SW