‹ L'esprit des bêtesChapitre 38 sur 50 · LE BLAIREAU · texte numérisé non relu

LE BLAIREAU

En Belgique, où cette espèce abonde et porte le nom de Taisson, le Blaireau pris vivant est destiné aux jeux du cirque, suivant un usage qu’on dit remonter aux jours de la domination romaine. Le peuple belge se montre avide de ces combats comme le peuple de Madrid de ses courses de taureaux. Le jour des combats est annoncé par la voie des affiches et de la presse. On cite le nom des chiens célèbres qui figureront dans la lutte Ces batailles sont parfois meurtrières pour les assaillants. On a vu des blaireaux faire des défenses sublimes, et, renversés sur le dos, la gueule ardente, les griffes ouvertes, tenir en respect quatre ou cinq chiens à la fois.

Il est certain que cette féodalité financière nous donnera du fil à retordre avant de réclamer merci 1

LE RENARD

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Tous les historiens du vieux monde, écritures saintes ou profanes, racontent 1 infamie du Renard. Ésope 1 avait chanté avant Phèdre, *Phèdre avant La Fontaine, et les fabulistes de la Bible avant tous leurs confrères. Le renard joue dans 1 apologue le même rôle à peu près que le sage Ulysse, cher aux dieux, dans la double épopée d’Homère. Toutes les fois qu’il s’agit de faire un mauvais coup, la mauvaise bête est là. Les mœurs du Renard, curieuses à étudier, sont la peinture exacte de celles d’une foule de civilisés de bas étage, et notamment du voleur à la tire, du filou, de l’escroc, du débitant félon. Si les animaux tiennent jamais boutique, je parie tout ce qu on voudra que c’est un Renard qui sera le premier boutiquier.

Je n ai jamais dissimulé ma haine et mon mépris pour cette race, j’en ai beaucoup détruit, et je donnerai même, s’il plaît à Dieu, dans un prochain volume les moyens de les détruire tous en moins de deux ou trois ans. J’avoue même qu’il me serait doux de vivre après ma mort dans la mémoire des hommes, sous le nom de Fléau clu Renard. L’amour de l’humanité m’a logé sous le crâne deux idées fixes dont je poursuivrai l’application jusqu’à ma demi re heure : 1 extermination du Renard et celle du brocanteur. Quand j étais gouvernement.... en Afrique, et que je surprenais quelqu’un de mes administrés en flagrant délit de vente de boissons falsifiées ou de viande de bœuf mort, je commençais par confiner le coupable en un séjour paisible et parfaitement abrité du soleil ; puis je faisais fermer son officine, et j éciivais de ma main sur les volets : Fermé pour cause de vol . C’est pour le coup que MM. les économistes auraient crié au sacrilège s’ils avaient connu mes méfaits, ces dignes précepteurs de morale qui n’entendent pas qu on rogne les ailes au commerce, parce que ça l’empêche de voler.... Hélas 1 oui, j’avais espéré un jour parvenir à supprimer dans mes États le

vol mercantile et la falsification du sulfate de quinine; j’avais compté malheureusem1 nt sans les agents comptables et leurs puissants amis.

On sait que le Renard forme un des principaux groupes de la grande famille des forceurs , famille robuste, intelligente, douée d’un jarret d’acier, d’une finesse d’odorat exquise, d’une vue perçante, d’une patience à l’épreuve et de l’esprit d’association. Mais l’instinct supérieur, mais la force de la mâchoire et le génie de la combinaison stratégique ont été particulièrement dévolus dans la famille au Loup et au Chien : au Loup, emblème du bandit, du flibustier; au Chien, emblème du gendarme et du sergent de ville; celui-là opérant en mode subversif, celui-ci en mode harmonique. Le Renard, titré en mode mineur (familisme), est le paria de l’espèce. Le Loup et le Chien, titrés en mode majeur (ambition, amitié), en sont la caste noble, faite pour ïa guerre et le gouvernement.

Le Renard se marie donc. Si les savants savaient lire dans les œuvres du Créateur, quelle leçon de haute morale ils trouveraient dans ce fait du mariage du Renard, qui leur a paru jusqu’ici, j’en suis sûr, le plus insignifiant de tous les phénomènes!

Pourquoi le Renard se marie-t-il, tandis que le Chien, qui appartient cependant à la même famille, vit dans le célibat?

L’Institut a décerné beaucoup de médailles d’or dans sa vie, pour une foule de solutions moins intéressantes que celle-là.

Le Renard se marie et non pas le Chien, parce qu’il y a des hommes nés

pour le mariage et d’autres pour le célibat.

Le Chien ne se marie pas, parce qu’il est exclusivement titré en ambition et en amitié, c’est-à-dire parce que le Chien a une destinée de dévouement et d’utilité sociale à accomplir, et qu’il ne convient pas aux intérêts de l’espèce humaine, reine du globe, que le Chien soit distrait de ses occupations d’ordre supérieur par les soucis de la famille. Le Chien doit être prêt à suivre l’homme e^ tous lieux, à toute heure, prêt à verser son sang pour lui jusqu’à la dernière goutte. Or, le ménage familial, suitout le morcelé, qui est celui du 1 enard (chacun son trou), est la pierre angulaire de l’égoïsme et le tombeau du dévouement. Le Cerf, qui porte la série sur le front, en guise d’étendard, ne se marie pas non plus.

Les grands génies n’ont pas de femme, parce que, dans les sociétés limbiques, la famille est une gêne, et que les grands révélateurs qui ont mission d’éclairer le monde et de périr à la peine doivent commencer par s’affranchir de toute entrave susceptible d’embarrasser leur marche. Il est reçu, même en civilisation, que les militaires mariés font de mauvais soldats. C’était l’avis de l’empereur Napoléon, qui devait s’y connaître, en ayant consommé beaucoup.

LE RENARD

Le Christ exige aussi que ceux qui l’aiment abandonnent tout pour le suivre, fortune, femme, enfants.

La religion catholique, qui s est posée comme religion de dévouement, a ete conséquente avec son principe en condamnant ses ministres au célibat. On peut ne pas vouloir de la religion catholique, mais vouloir la religion

catholique sans le célibat des prêtres est vouloir l’impossible ou l’absurde, qui pis est.

Le Renard, qui vit de rapine et de maraude, et dont l’homme ne peut tirer parti pour l’emhellissement du globe, le Renard, race infime condamnée à disparaître un jour de la surface de la terre, peut se marier sans qu’il en résulte un grand mal pour l’humanité, et il se marie précisément pour nous apprendre à détester le ménage familial et morcelé, source de tous les vices et de toutes les misères.

Le ménage moi celé et le Renard ont pour eux les moralistes hypocrites qui ne manquent pas de jeter la pierre au Chien, à raison de son cynisme et de la brutalité scandaleuse de ses amours ; mais je réponds, pour le Lhien, aux moralistes : que la fidélité conjugale, dont se targue le Renard, n est pas toujours l’apanage des natures supérieures, et que l’influence de la papillonne n a jamais terni l’éclat d’aucune grande renommée masculine ou féminine ; témoin Alcibiade, Aspasie, Salomon, Charlemagne, François Ier, Henri IV, Louis XIV, Catherine et Ninon. La fidélité en amour, idéal de tous les nobles cœurs dans les phases limbiques, n’est possible et normale qu’en phase d’Harmonie. •

Qui nous dit après cela que cette inconstance cynique, qui caractérise le tempérament du Chien domestique comme celui du Baudet, n’a pas sa raison d’etre ? Qui nous dit que la grande question du ralliement à l’homme des espèces rebelles comme le Loup, le Zèbre, l’Hémione, ne se rattache pas à ce vice de facilité d’amour reproché au Chien et à l’Ane?

Laissons respirer un moment les moralistes atterrés, pour nous occuper

exclusivement du Renard et le suivre dans les diverses phases de sa carrière.

Le Renard se marie, mais il n’est pas monogame ; il ne fait terrier commun avec la femelle que pour le temps seulement où l’éducation de la famille rend ses soins nécessaires. Cette union, qui commence vers la fin de 1 hiver, dure jusqu’au mois d’août. La Renarde porte deux mois comme la Louve et la Chienne ; elle met bas en avril: sa portée est de cinq petits.

Il e>t d observation que, hors le temps de mariage, les renards, faut mâles que femelles, font très-peu parler d’eux. C’est la venue de la famille qui développe avec luxe chez le père et la mère les instincts de pillage et de vol dont le ciel les a doués. Il en est de même chez les civilisés, où l’on voit

fréquemment de jeunes commis -marchands très-délicats au jeu avant le mariage, tricher au domino incontinemment après. Ce défaut n’est pas étranger non plus à l’épouse civilisée qui triche aux cartes, à ce qu’on dit, plus souvent qu’à son tour.

lin couple de portiers, désireux de trouver une loge, n’oublie jamais, pour capter la confiance des propriétaires, de se déclarer sans enfants.

C’est donc au mois de mai, quand il y a au terrier cinq bouches de plus à nourrir, que la basse-cour, le parc et la garenne ont à subir de la part de ces maraudeurs à longue queue les p’us terribles assauts. Au père revient de droit l’office de directeur des expéditions diurnes et nocturnes; à la mère, le soin de partager entre ses petits le produit de la chasse. Quand

La bête îusée avait tourné la tête.

un Renard pénètre dans un poulailler à cette époque, il ne se borne pas à étrangler une seule volaille et à l’emporter sur-le champ, il fait main basse sur tout le personnel de l’établissement. Quand on prend des poulets, on n’en saurait trop prendre (ainsi disent les Juifs à propos d’actions de chemins de fer) ; puis il range ses victimes avec ordre, comme un chasseur ' son gibier, et procède avec calme à l’emballement et au transport de la marchandise. Si la femelle est là, elle lui prêle assistance. Tout ce qui ne peut pas être mangé le jour même est enfoui soigneusement dans la terre, à des places qu on remarque. Tous les individus de la grande famille des canins, qui sont menacés de mourir de faim ou réduits à vivre de mulots et de racines, quand la chasse ne rend pas, ont cet instinct d’enfouissement

il ’l -

et de prévoyance. Il y en a même, je l’ai déjà dit, qui poussent la précaution jusqu’à enfouir ce qu’ils ont déjà mangé une fois. La manie de feu Castagno était d’ensevelir des pierres et des manches de fouet; j’ai toujours respecté ce travers et ne tiens pas à en savoir la cause. J’ai tué plusieurs fois des renards à l’affût, en me postant dans le voisinage d’un quartier de levraut ou d’une aile de volaille enfouis par un de ces animaux et découverts par la charrue. On ne tue pas toujours, en ce cas, le propriétaire de la chose dérobée. J’ai tué, une fois en plein jour, derrière le

mur d’une maison de ferme, un renard qui s’amusait à compter une demidouzaine de chapons qu’il venait de prendre, et qui paraissait tellement

absorbé par ses calculs qu’il me laissa approcher de lui jusqu’à une distance de quinze pas. II était midi : c’était l’heure où les laboureurs quittent

la plaine, où tout le monde fait la méridienne au logis. Le Renard est un observateur profond de toutes les circonstances extérieures; il a étudié les

allures des bêtes et des gens de son canton, il possède à un haut degré la mémoire des heures, sans être cependant de la force du Chien, qui distingue parfaitement les jours de la semaine et qui sait que, dans les campagnes, les bouchers ont l’habitude de tuer le samedi.

On connaît qu’une portée de renardeaux grandit dans le voisinage, quand on voit les carrefours de la forêt, où la jeune famille vient prendre ses ébats, tapissés de fémurs d’oie et de tibias de levraut. Les jeunes renardeaux sont friands de ces hochets, et l’amour paternel veille à ce que ces charmantes fantaisies soient toujours satisfaites. Les louveteaux, dont la mâchoire est plus forte, préfèrent, pour folâtrer, le gigo.t et le mouton.

Que de vols au faux poids, hélas î et de sophistications de denrées n’entraîne pas aussi l’amour paternel de l’épicier, désireux de fournir sa progéniture de toutes sortes de hochets et d’une veste d’artilleur! Quel sentiment louable n’aboutit pas à une turpitude dans cette misérable société civilisée !

La Renarde est pleine de tendresse et de soins vigilants pour ses petits ; elle quitte peu le terrier dans leur première enfance ; elle les guide à leur début dans la carrière du vol ; elle leur enseigne avec amour les ruses du métier. Tel le marchand.,., mais je suis las de ces comparaisons; que le lecteur s’en charge. Elle assume sur sa tête toute la responsabilité du péril lorsque la voix des chiens se fait entendre ; elle s’offre à leur poursuite en victime dévouée. La jeune famille ne paye pas toujours cette affection si vigilante et si tendre d’une parfaite gratitude. On a vu de jeunes renardeaux affamés porter une dent parricide sur leur mère et la dévorer jusqu’au squelette, dans des terriers dont l’homme avait bouché les issues.

LE RENARD

J’ai élevé plusieurs fois des renards que j’avais ravis à l’amour de leurs parents dès l’âge le plus tendre. Je ne veux pas dire que je n’ai jamais eu d agrément avec eux dans le cours de leur éducation; seulement je suis forcé de convenir qu’avec cés bêtes-là les relations d’amitié finissent toujours mal. Le Renardeau ne manque ni d’esprit ni de scélératesse, au contraire; malheureusement, il est impossible de compter sur sa parole et de se fier à ses antécédents. L’éducation la plus soignée demeure impuissante contre les suggestions .incessantes d’un naturel dissimulé et perfide et trop porté d’amour pour la volaille. La dissimulation, voilà le vice qui ternit toutes les qualités du Renard. Au surplus, sa physionomie n’est pas trompeuse, et la perfidie est écrite en caractères gros et lisibles dans son regard en dessous, dans sa démarche quasi-boiteuse, serpentine et oblique. Vulpes., comme qui dirait volvipes, une allure tortueuse. Défiez-vous de ces regards étroits et louches qui brûlent d’un feu sombre, comme le regard de la vipère, emblème de la calomnie. Le bon Dieu est un puissant physionomiste, vous ai-je dit, qui a voulu que les grands yeux fussent le miroir d’une âme innocente et candide. Le Mouton, le Bœuf, la Gazelle, le Cerf le Lièvre ont reçu de grands yeux. Vous pouvez lire le dévouement et la

loyauté dans le regard intelligent du Chien. La plus noble et la plus admirable créature qui soit sortie des mains du créateur, la Femme, type supérieur de l’ange, lève aussi vers le ciel de grands yeux veloutés et tendres dont le cristal azuré reflète la candeur de son âme. S’il y a des femmes perfides et qui mentent pour mentir et sans y être forcées, soyez bien sûrs que c’est l’injustice de l’homme et l’habitude de l’esclavage qui • les ont dénaturées ainsi. La Femme ayant été créée pour régner en ce monde ne peut pas, en effet, désobéir à la volonté de Dieu, en se résignant à la servitude honteuse à laquelle l’homme l’a réduite. Opprimée, elle est bien obligée de recourir à la ruse pour ressaisir son sceptre. C’est là de la bonne guerre, non de la perfidie.

Le Renard est donc le type du sournois et du tendeur de pièges. Le monde civilise est rempli d’individus de ce type ; on îbs rencontre surtout dans cette classe d industriels qui se distingue par son uniforme de castorine fauve, et qui porte pour armure de tête la casquette de loutre. Ces gens-là sont même très-flattés qu’on les dise de fins renards.

Du reste, le jeune renard s’habitue facilement aux figures et aux êtres de la maison dans laquelle il a été élevé. Ce qu'il paraît priser le plus dans nos institutions, c’est la régularité des repas. Je ne connais pas de chronomètre firéguet capable d’indiquer Y heure militaire d’un dîner avec la même

ponctualité que l’estomac du Renard. On a vu des renards qui avaient repris leur liberté d’eux-mêmes, revenir dans les mauvais jours, après trois mois

d’absence, à la ferme où ils avaient vécu, et toujours, notez bien, à l’heure du repas.

J’étais propriétaire d’un très-jeune Renard, il y a bien longtemps, un insigne farceur, capable de rendre quatre-vingts points sur cent à un munitionnaire général, en matière d’accaparement de comestibles. C’était une de nos consolations de l’étude du latin et du grec, à mes jeunes condisciples et à moi. Les applaudissements prodigués à ses bons tours avec trop de complaisance peut-être, et l’enivrement du succès, avaient réussi à développer outre mesure l’essor de son naturel cauteleux. Ma mère, responsable, aux termes du Code civil, des faits et gestes de mon Renard, affirmait quelquefois tout bas qu’elle eût pu acheter un cheval avec le montant des indemnités que lui avait coûtées la bête scélérate, indemnités de volailles, de marmites désossées, de lapins disparus. La tête de 1 animal fut enfin mise à prix dans un conciliabule de ménagères du voisinage. Mais qui eût osé se charger d’attacher le grelot, nous présents? Un Milan courageux ne craignit pas de tenter l’entreprise.

C’était un oiseau redoutable, la terreur des chiens caniches et des chats du quartier, fier de cinquante victoires. Il demanda le champ clos contre le

Renard, et la lice s’ouvrit de mon consentement.

La première attaque fut terrible. Interdite et effrayée par l’impétuosité de l’agresseur, la bête à quatre pattes lâcha pied honteusement et fut chercher une retraite dans le coin le plus obscur de la cuisine, théâtre du combat. Alors, le Milan victorieux se campa fièrement sur la croupe de son ennemi aux abois, déchiquetant à grands coups de bec la partie la plus insensible et la plus fourrée du corps de son adversaire, la seule, d ailleurs, que celui-ci offrît à ses outrages ; puis, enfin, saturé de son triomphe et des applaudissements du public, l’oiseau vint se percher sur le dos d’une chaise basse, où il ne tarda pas à se pelotonner et à s’assoupir, dans l’attitude de la buse repue. Et les théories de marcher leur train parmi les spectateurs, relativement à la supériorité des carnivores ailés sur les carnivores à quatre pattes, et la discussion de s’échauffer pour et contre, si bien que l’assemblée tout entière avait perdu de vue les combattants, au moment où un cri d’effroyable douleur fit retentir soudain les échos de 1 enceinte. On se re tourne, on regarde.... Spectacle déchirant!... le Milan gisait sur l’arène, battant les airs de son dernier coup d’aile et contractant ses serres dans une suprême convulsion d’agonie....

Gomment le coup de mort avait été porté, je pouvais seul le dire. G était une feinte renouvelée du fameux combat des Horaces et des Guriaces.

Le Renard avait fui pour que l’oiseau s’attachât à sa poursuite et épuisât ses forces contre le bouclier rembourré de sa croupe. Aussitôt que 1 oiseau

LE RENARD

fatigué eut renoncé à combattre et se fut perché sur le dossier de la chaise, dans la pose insolente du triomphateur insoucieux, la bête rusée avait tourné la tête, jugé la position et calculé la distance ; puis, s’-élançant d'un bond terrible que nul n’avait prévu, que personne n’entendit, elle avait engueulé le Milan endormi et l’avait percé d’outre en outre, d’un coup de dent unique. Ç’avait été l’affaire d’une seconde. Quand les regards cherchèrent le meurtrier, on l’aperçut sous l’évier de la place, dans l’attitude d’un être complètement étranger à la scène tragique qui venait de se passer et prosaïquement occupé à mâcher la besogne à la servante, en essuyant les assiettes.

Comme nous étions très-forts en ce temps-là sur le De Vins , un nom de livre que nous prenions pour un nom d’homme, ainsi que le Selectæ profanis , nous baptisâmes le héros de l’aventure de l’illustre nom d’Horace. L’infortuné ne jouit pas longtemps de notre admiration et de sa gloire. Emporté par une hallucination étrange que produisit sur lui l’aspect de la première neige, il s’enfuit à travers les plaines, sans prendre la précaution de se débarrasser préalablement du collier à grelot dont il était orné, et périt à quelques pas de là, sous le plomb d’un braconnier.

Le Renard fait la guerre à tous les animaux plus faibles que lui. C’est le fléau de la basse-cour et de la garenne ; il lève sur la race du lièvre un épouvantable tribut; il attaque avec succès les faons de la chevrette et de la biche. Dans les jours de misère, il se rabat sur les mulots et les racines; il est moins friand de raisin qu’on ne le dit; mais tout ce qu’il peut dérober à l’homme a pour lui un charme de saveur tout particulier; c’est pain bénit, pour me servir de l’expression des juifs qui volent les deniers de l’État. Le Renard ne s’associe pas pour le vol avec les larrons de son espèce ; il préfère travailler pour son compte et garder ses bonnes aubaines pour lui seul, quand l’aide d’un complice ne lui est pas indispensable. Ce n’est que pour le cas de chasse, et pour celle du lièvre notamment, qu’il a recours au procédé d'association. Tant que l’affût lui paraît préférable au courre, il s’en tient à l’affût. C’est le mode de chasse qu’il pratique le plus fréquemment à l’égard du lapin, gibier facile à surprendre au sortir du terrier, en se masquant d’un tronc d’arbre, d’un buisson de charmille ou d’un bouquet de ronces. L’été, lorsque les blés sont grands, il ne craint pas de se hasarder en plein jour dans la campagne où il surprend les levrauts au gîte, et les perdrix et les cailles sur leurs nids. 11 n’est pas rare que le Renard qui vient guetter un lièvre, à la sortie ou à la rentrée, trouve la place occupée par un braconnier et vice versa. Le braconnier, né railleur, ne manque pas de dire en ce cas : Il m’est arrivé ce soir, ou ce matin, un grand malheur ; nous étions deux à l’affût du même lièvre, j’ai tué mon camarade.

Pour chasser le lièvre à courre, le Renard s’y prend de la même manière que le Chien et le Loup pour forcer la grande bête. On connaît la passée d’un lièvre ; un renard, deux renards vont se poster sur la voie, aux endroits les plus favorables pour la surprise. Ceux-ci sont chargés de happer l'animal au passage ; un autre se charge de le mener à voix et d’indiq» er la direction qu’il suit. Quand le lanceur est fatigué de courir, i’un des affûteurs postés en embuscade le reprend et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’animal soit happé, ou forcé ou manqué ; mais les renards n’attaquent guère les grands lièvres qu’à défaut de levrauts. Les jappements aigus qu’on entend de tous côtés la nuit, dans les pays infestés de renards, et qui ressemblent assez à des aboiements de roquets, annoncent des renards en chasse. J’ai souvent entendu raconter l’histoire ou le conte de ce Renard qui, après avoir reproché amè rement à son camarade de chasse d’avoir manqué le lièvre, répète devant lui le saut qu’il fallait faire, et paraît ne pas pouvoir comprendre qu’on rate un pareil coup.

Que je cite un trait de cette adresse du Renard, en même temps que de

son effronterie. Un soir que nous revenions de la chasse au sanglier à la

neige, un lièvre part devant nous dans la plaine et se dirige vers le bois ;

quelques-uns de nos chiens l’aperçoivent et le poussent. Mais le lièvre a eu

à peine le temps de gagner le buisson, que nous l'entendons jeter son cri de

détresse. Je m’imagine qu’un de nos chiens le tient, ou qu’il s’est pris à quelque piège; je m’élance de toute la vitesse de mes jarrets pour m’en emparer avant que les chiens n’arrivent. Mais en voici bien d’une autre; le lièvre continue de crier, et sa voix s’éloigne à mesure que je m’approche Curieux d’avoir la clef de l’énigme, je redouble d’efforts pour gagner un jeune taillis voisin où il faut que l’animal passe et que le mystère s’éclaircisse. Qu’aperçois-je? un renard qui débûche à vingt pas de moi, traînant le malheureux lièvre à la remorque et fort gêné dans sa marche, comme on pense, par un pareil fardeau. Tant d’impudence méritait châtiment; le coupable ne l’attendit pas une seconde. Ainsi l’effronté avait eu l’audace d 'avcourir , sur la voix des chiens, à la rencontre du lièvre et de le leur enlever à leur barbe, à moins de trois cents mètres du lancer!

Heureusement que le Renard, si rusé quand il chasse pour son compte, ne sait pas se défendre contre les chiens courants, pas mieux que les boulangers prévaricateurs devant le juge de paix. C’est le Renard qui, dans les battues, arrive le premier sous votre fusil, à la voix des traqueurs ; il ne rebrousse pas comme le Sanglier, le vieux Loup et le Chevreuil. On le prend facilement a tous les pièges, au rejet, au traquenard ; on l’empoisonne avec les gobes, boulettes de viande assaisonnées de noix vomique. Je corneille pour ce procédé l’emploi de la taupe saturée de strychnine. Le Renard étant le seul

LE RENARD

animal qui dévore la taupe morte, on ne risque pas, comme avec les autres gobes, d’empoisonner les chiens. 11 arrive quelquefois que le Renard pris au piège s’ampute courageusement la patte prisonnière et se sauve sur les trois qui lui reste. La Maison rustique veut que, pour éviter ce désagrément, on attache le traquenard à une pierrre que le renard puisse traîner après lui jusqu’à une certaine distance, attendu que cette opération V amuse, dit le livre naïf, et éloigne de son esprit toute idée de suicide. Cette naïveté rappelle ce précepte célèbre du Cuisinier français: la truite aime à être mangée vive , le brochet préfère attendre.

Un de mes amis de l’Aisne, grand destructeur de mauvaises bêtes, m’écrivait l’an dernier: « Tous êtes bien dans le vrai, ainsi que saint Ambroise, quand vous dites que le Renard est une bête de peu de défense. J’en ai pris un ce matin dont la stupidité m’a fait peine. Imaginez-vous que l’imbécile s’était coupé la patte juste au-dessous de l’endroit par où elle était tenue au piège, de sorte que ce douloureux sacrifice n’avait amélioré en rien sa position. Vous avouerez avec moi qu’une telle étourderie approche de la bêtise. Je ne crois pas qu’un Loup, en pareille occurrence, eût fait semblablement. »

C’est une mauvaise bête que le Renard, et qui a la vie dure et la dent venimeuse. Ne lui mettez pas le pied sur la gorge avant de vous être bien assuré auparavant qu’il est parfaitement mort. Plus d’un chasseur imprudent a été victime des airs de trépassé qu’il se donne pour ruser jusque dans la tombe. Il y a quelques années que des bûcherons avaient déterré un Renard à la fosse Bazin, une gorge escarpée des collines de Fontenay-aux-Roses. L’animal avait été assommé au sortir de son repaire et gisait sur le sol, ne donnant plus signe de vie, quand le garde champêtre, qui avait assisté à l’exécution, et qui se défiait de quelque méchant tour de la bête, eut l’idée de lui plonger dans le flanc son arme redoutable! O surprise! le Renard, piqué au vif, se réveille soudain de sa feinte léthargie, et détale aux yeux des spectateurs ébahis, emportant avec lui le sabre qui l’a blessé. Le fonctionnaire public en fut pour son insigne.

J’ai entendu dire par beaucoup d’écrivains que le Renard avait souvent recours au stratagème ci-dessus quand la faim le pressait; qu’il faisait le mort pour attirer à sa portée les corneilles et les autres oiseaux de proie qui vivent de charognes. Je crois tout du Renard, emblème du boutiquier; du Renard, qui s’approprie le terrier du Blaireau par des moyens que la délicatesse de l’odorat réprouve, et de qui l’existence entière n’est qu’une longue série de rapines, d’escroquerie et de meurtres d’enfants nouveau-nés.

Aussi, cette maudite engeance dont l’histoire politique est si noire de crimes a-t-elle provoqué de toutes parts, et depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, J’anatlième des générations. Le Renard de l’Écriture sainte

Tant d’impudence méritait châtiment.

se distingue par trois qualités principales qui sont : voracité insatiable, fourberie, cruauté. C’est pourquoi saint Luc l’évangéliste représente sous l’emblème du Renard Hérode, tétrarque de Judée. Un détracteur forcené de la Grande-Bretagne, un anglophobe, comme on les appelle, dirait qu’il y a aussi de l’Anglais dans ce portrait, sauf les griffes du Léopard, qui manquent ici pour compléter la ressemblance. Les livres saints reprochent encore au Renard de ne cultiver d’autre amitié parmi les bêtes que celle du Serpent, ami des sombres cavernes comme lui. Je traduis le texte mot à mot.

Ézéchiel, qui n’était pas, au dire de la Bible, un gastrosophe de haut titre, Éiéchiel et le Cantique des cantiques assimilent les faux prophètes aux renards. Qrigène et les autres Pères de l’Église vont plus loin; ils affirment positive-

LE RENARD

ment que la fourrure du Renard sert d’enveloppe au Démon, et la tradition se perpétue jusque dans le moyen âge. Elle se reproduit dans les légendes démoniaques de nos pères; elle s’incruste en mythes vivants dans les pierres de nos cathédrales. On peut voir dans les stalles du chœur de la curieuse église de Guiseaux (Saône-et-Loire), Satan sous la forme d’un Renard, éteignant d’un souffle impur la flamme de l’Esprit saint.

Le livre des Juges, les Fastes d’Ovide, Tite-Live, mentionnent l’emploi du Renard comme stratagème de guerre. Un grand nombre d’écrivains incrédules et sceptiques ont paru révoquer en doute la véracité de l’histoire des trois cents renards accouplés deux à deux et munis de torches à l’arrière, avec lesquels le valeureux Samson fit tant de mal aux moissons des Phiîis-

tins. On se récrie sur la difficulté de réunir une telle quantité de renards et de leur attacher simultanément tant de mèches incendiaires à la queue ; mais j’arrive à la justification de la version hébraïque en commençant par signaler une confusion de texte. Il est évident pour moi qu’il faut toujours lire sanglier et chacal, là où les livres saints disent pourceau et renard , attendu que le chacal et le sanglier sont aussi communs dans la Judée et dans l’Asie Mineure que les porcs et les renards y sont rares, et, encore, parce que les renards ne vivent pas en. troupes comme les chacals, et parce que la loi de Moïse prohibait l’élève du pourceau comme la loi de Mahomet. Avec cette simple rectification, l’histoire de Samson s’explique le plus aisément du monde, comme toutes les histoires des possédés de l’Évangile, et la véracité des saintes Écritures est sauvée. Pour qui a vu l’Égypte et l’Asie Mineure, ou seulement l’Algérie, ce n’est pas la mer à boire assurément que de réunir, Dieu a dant, quelques centaines de chacals. Dans l’hiver de 1841, à Boufarick, j’avais prié trois de mes administrés de me procurer quelques peaux de chacal pour m’en faire des tapis; ils m’en apportèrent deux douzaines chacun au bout de trois ou quatre jours. Il y a plus, je tiens que, sans les chacals, l’Algérie eût été dévastée dix fois déjà depuis notre occupation par la peste, et cela, grâce aux innombrables décès de bœufs et de mulets provoqués par la négligence de l’administration militaire. En février 1842, le seul troupeau de Boufarick, troupeau du gouvernement, livra aux chacals de la Mitidja, en huit jours, plus de cent cadavres de bœufs d’Espagne et de Sicile, des bêtes gigantesques. Le neuvième jour, il n’en restait plus que les os.

Élien rapporte aussi que, de son temps, les renards étaient si communs dans les contrées voisines de la mer Caspienne, qu’on les rencontrait par bandes dans les rues des cités, où la présence des hommes ne les intimidait pas. Je répète que ces habitudes familières sont dans le caractère du Chacal et non dans celui du Renard. La version d’Ëlien est tout en faveur de ma thèse. L’antiquité a même accusé le Renard d’aimer la chair humaine, et Pausanias a cité un fait à l’appui de cette accusation, l’histoire du Messénien Aristomène qui s’échappa des oubliettes où il avait été jeté par les Lacédémoniens, au moyen d’un conduit souterrain que les renards avaient creusé pour venir manger les cadavres des oubliés. La faim est mauvaise conseillère, j’en conviens, mais je n'ai par devers moi aucun fait authentique moderne qui justifie l’imputation ci dessus. Quant au Chacal, c’est autre chose; le Chacal a déterre en Algérie plus de cadavres que l’IIyène. Le Chien, redevenu sauvage, donne également dans ce travers regrettable. Le Chien, ne l’oublions pas, est le très-proche parent du Chacal. La chacale ne dissimule même pas ses préférences amoureuses pour le Chien, et produit avec lui

LE RENARD

comme, la Louve; mais il y a antipathie invincible et mortelle entre le Renard et la Chienne. Jamais le dévouement et l’épicerie ne se donneront la main.

On sait enfin que les fabulistes ont fait abus de l’analogie du Renard, affublant de sa robe le flatteur, le parasite, le gourmand, le marchand d’amulettes, le fripon, le plaideur, l’oraleur politique ; et qu’ils ont usé le c stume à force de Je prêter aux procureurs.

Et maintenant que vous savez les raisons de ma haine et de mes mépris pour la bête favorite des veneurs d’Albion, écoutez la parole du Christ (Évangiles selon saint Luc, chap. ix, v. 58; saint Mathieu, chap. vm, v. 17) :

Vulves foveas habent et volucres cœli nidos, al Filius Hominis non habe’t ubi caput reclinet !

* Les renards ont leurs terriers, les oiseaux du ciel ont leurs nids ; mais le Fils de 1 Homme n’a pas où reposer sa tête ! »

Ainsi parlait le Christ aux puissants de la terre, il y a dix-huit siècles, reprochant à la société antique son égoïsme et son inhumanité. Depuis ce temps, la parole libératrice du Fils de Dieu s’est répandue sur le monde, et le dogme de la charité chrétienne n’a pas manqué d’apôtres ni de martyrs. Mais, vainement ces apôtres ont préché la justice, l’égalité et l’amour du prochain par tous les coins du globe.

Les renards ont encore pour 1 hiver une fourrure et une retraite chaudes, les oiseaux du ciel ont leurs nids; le Fils de l’Homme lui seul, le prolétaire infortuné, n’a pas où reposer sa tête !

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