LE MULET
chasse, pêche, cueillette, droit d’insouciance; mais il désirerait en même temps en éluder les charges. Il aime mieux payer pour faire défendre le sol de la patrie et pour faire veiller au maintien de l’ordre que de se charger de la besogne. Du reste, ce brave et digne accapareur, qui a volé deux ou trois millions à la société dans le commerce des farines, ne demande à cette société qu’une seule chose, qui est de lui assurer la jouissance paisible de ses droits , fruits de son travail. C’est un ami de l’ordre et de la paix à tout prix, un abonné fidèle du journal de Juda, exact en ses payements.
Le mulet tient beaucoup plus de son père l’Ane, quant aux facultés intellectuelles, que de sa mère la Jument. Quoique moins aventureux et plus réfléchi que le Cheval, il est beaucoup plus têtu et plus opiniâtre que ce dernier dans ses rébellions contre le droit, et il y a peu à espérer qu’il fasse un autoda-fé de ses titres de rente, comme le Cheval en a fait un de ses titres de noblesse dans la nuit du 4 août. En fait de littérature et de spectacles, il affectionne par-dessus tout, comme l’Ane et le paysan, le mélodrame et la guillotine. La postérité ne lui pardonnera pas d’avoir voté la mort des affamés de Buzançais, et d’avoir redressé l’échafaud politique après les journées de juin 1848.
Le Mulet, emblème de la féodalité mercantile, emblème du bourgeois têtu, vaniteux et poltron, n’a pas été destiné par Dieu à faire souche. Que le saint nom de Dieu soit béni!
La Mule n’est cependant pas stérile dans l’acception absolue du mot, puisqu’il est connu depuis des milliers d’années qu’elle peut produire par accouplement avec le Mulet, avec le Cheval et avec l’Ane. C’est la race elle-même qui est frappée d’infécondité, puisqu’elle ne peut se perpétuer indéfiniment par ses femelles, et que sa fécondité s’arrête à la troisième ou à la quatrième génération; Les savants qui se sont occupés de cette question intéressante des mulets ou des métis ne me paraissent pas l’avoir comprise jusqu’ici, faute d’avoir limité la puissance de l’homme. L’homme peut modifier et améliorer les espèces créées, mais non en créer de nouvelles. Les mulets, qui sont un produit de l’art ou de la création humaine, doivent apporter en naissant pour principaux caractères naturels la neutralité du sexe et l’aptitude à tous les services. Ainsi les métis de Faisan et de Poule commune s’engraissent avec autant de facilité que les chapons, et remplissent avec plus de complaisance encore que ceux-ci l’office de couveuses , oubliant complètement leur sexe. La chair du Mulet est de beaucoup préférable aussi à celle du Cheval, et pourrait devenir succulente si l’on y tenait beaucoup ; et jamais le Mulet n’aurait songé à son sexe si les savants n’avaient éprouvé le besoin de s’en préoccuper pour lui. Le Mulet, qui n’est pas un sot, sait parfaitement que sa race bâtarde est frappée d’infécondité, et il n’essaye pas de se révolter contre la condamna*
Il vise au majestueux et n’atteint qu’au risible.
tiondu sort. Or, quand il renonce si philosophiquement et si spontanément à l’amour et à ses peines, c’est mal à nous de lui monter la têle avec des chimères et de l’abuser par l’espérance d’une postérité fabuleuse.