‹ L'esprit des bêtesChapitre 6 sur 50 · RUMINANTS DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

RUMINANTS DOMESTIQUES

C’est la famille des mammifères la plus importante, la plus riche en espèces, la plus utile à l’homme par les nombreuses qualités de son esprit et de sa chair. Il faut croire que les astres, dont le concours P a créée, n’ont guère été troublés dans leurs opérations, car la série est presque complète, et

Chaque troupeau de vaches.

nous retrouvons ses groupes sous toutes les latitudes : la Vache et la Biche partout; l’Antilope, la Girafe, le Zébu sous la zone torride; le Renne jusque dans les régions glacées où la terre ne vit plus. La Providence maternelle, qui veille sur la destinée des globes, a su distribuer les pièces de son plus précieux mobilier, de manière que chaque contrée, même la plus déshéritée, en eût sa part. C’est elle qui a donné au Chameau, avec la sobriété et le don de deviner les sources, le large sabot qui le fait glisser comme un navire sur la houle embrasée des sables. C’est elle qui a donné la légèreté de l’oiseau au Chamois, au Bouquetin, à l’Isard, pour voltiger sur la crête des pics, au séjour des neiges éternelles.

Nulle famille n’a fourni à l’homme autant de serviteurs dociles que celle

des Ruminants, témoin le troupeau de bœufs, de moutons et de chèvres, le troupeau, premier élément du bien-être de l’homme et la plus intéressante de toutes ses conquêtes animales. Les Ruminants ont fait pour l’homme dans l’ordre des quadrupèdes ce qu’ont fait les gallinacés dans l’ordre des oiseaux; ils ont donné à toutes les bêtes l’exemple de la soumission à leur roi légitime. L’homme ne sait pas encore tout ce qu’il doit de gratitude à ces deux races modèles, dont les unes, celles à lui ralliées, comme le Bœuf, le Mouton et le Dindon, le servent, le nourrissent et l’habillent ; dont les autres, les rebelles, le Chevreuil, le Faisan, la Caille, entrent pour une si large part dans ses festins et dans ses plaisirs comme gibier. Avant cinquante années du régime d’Harmonie, tous les Ruminants seront à nous, le Karibou du Nord comme l’Élan du Cap, et le Bison des prairies herbeuses de l’Amérique occidentale, comme le Buffle soi-disant indomptable des forêts de l’Abyssinie et des îles de la Sonde. La Vache domestique a déjà fait de louables tentatives vers les parages de Terre-Neuve, pour rallier le Karibou.

Dieu a écrit lui-même la bonté, la placidité, l’innocence dans l’œil des Ruminants ; car Dieu a voulu que toutes les bêtes portassent leur caractère écrit dans leur regard, comme les fleurs leur nom brodé sur le champ de leur corolle. C’est pour cela que le vieux procureur a du renard dans les traits et que la figure de l’usurier juif vous fait songer malgré vous au vautour.

Le peuple grec, qui comprit si admirablement les lois de l’analogie universelle, a chanté dans ses poëmes l’œil bleu du Ruminant. La reine de l’Olympe païen, la fière Junon, se trouvait excessivement flattée de s’entendre appeler îa déesse aux yeux de bœuf ( boôpis ) par ceux qui lui faisaient la cour. Les Persans, les Arabes, une foule de poëtes jaunes et noirs de la ligne équinoxiale, ont épuisé les formules d’adoration les plus hyperboliques pour célébrer le regard velouté de la gazelle. Je ne vois pas de mal à cela, certainement; toutefois, si le sort m’avait fait naître Persan, j’avoue que je me ferais scrupule d’attribuer le regard de la femme aimée à la Gazelle, quand il est évident que c’est la Gazelle qui a emprunté son regard à la femme aimée. Il y a toujours du bénéfice à dire les choses comme elles sont.

Et comme toutes ces espèces innocentes étaient destinées à servir de pâture aux espèces malfaisantes, l’homme en tête ; comme toutes symbolisent le travailleur, le juste, opprimé, persécuté parla coalition des parasites, par celle des loups-cerviers notamment, Dieu a marqué leur face du cachet de victime. Aux races les plus persécutées, Daim, Cerf, Chevreuil, etc., à ces doux yeux si grands ouverts, si remplis d’innocence, il a donné la faculté des larmes... un don qu’il a refusé obstinément au chien, et sagement a-t-il fait ; car le chien eût abusé de ce don pour se rendre maître de l’homme.

Ce fut un grand événement dans la société primitive que la conquête ou

LES RUMINANTS

Taureau, et dont on parla bien longtemps. Le Chien fut pour beaucoup dans cette victoire importante de Fhomme sur la brute; l’histoire ne l’a pas dit assez l’ingratitude est le vice dominant de l’homme des sociétés limbiques. Du jour où le Taureau docile accepta le servage, la société transita de Sauvagerie en Patriarcat : pas immense ! Ce fut la première rédemption de l’humanité après sa chute, et la reconnaissance du monde rédimé de la faim éleva des autels aux dompteurs du taureau, aux inventeurs de la charrue. L’Égypte bâtit des temples au bœuf Apis, comme au chien Anubis. La Grèce, sage imitatrice de l’Égypte, admit Bacchus et Triptolème au rang des dieux, et fit

une place brillante au chien et au taureau parmi les constellations de son ciel.

Avouons pourtant que nous aurions tous un peu plus profité dans nos classes, si nos professeurs,' au lieu de nous fatiguer de leurs insipides rabâchages sur les batailles d’Alexandre, eussent pris la peine de nous enseigner 1 histoire de chaque conquête de l’homme sur la nature, la conquête du blé, de la vigne ou du bœuf, et l’influence d’icelle sur les progrès de l’humanité. Eh ! sans doute, mais voilà l’obstacle. Si les savants s’avisaient de rendre les études attrayantes, les enfants, en deux ans, en sauraient un peu plus que leurs maîtres, et ceux-ci perdraient bientôt l’avantage de position que leur a conservé jusqu’ici l’ignorance des masses. C’est toujours, hélas! l’histoire des répulsions de tous les corps constitués pour les grandes découvertes, que le découvreur s appelle Gahiée, Fourier ou Colomb ; c’est la vieille guerre de l’obscurantisme contre le progrès, de la papauté contre la philosophie, du prêtre contre l’homme. Nous-mêmes, nous autres Français, qui nous disons le peuple spirituel et progressif par excellence, le peuple ami du nouveau, nous n’avons de sympathie que pour la routine, de sarcasme et d’esprit que contre les inventeurs ; nous semblons craindre toujours que le temple ouvert à nos grands hommes par la patrie reconnaissante ne soit pas assez grand pour contenir toutes nos gloires.

Le ruminant adore la mélodie... la mélodie et le sel, l’une qui parfume l’âme, l’autre qui purifie le corps.

Et cette passion de la mélodie est encore un des signes où se reconnaissent les douces et nobles natures, les créatures victimes. Le Lézard, emblème de l’innocence, raffole de la flûte. Le Bœuf oublie à écouter la plaintive villanelle, et la dureté du sol et la profondeur du sillon. La folle par amour se guérit par des airs tendres. Et quelle douleur, en effet, ne se détendrait pas ; quel orage du cœur ne fondrait pas en pluie de larmes sous l’impression suave et mélancolique qui vibre dans les accents de certaines voix de femme, qui s’échappe par bouffées balsamiques de 1 Invitation à la Valse ou de la Devniève Pensée de Weber? Je me suis bien fait des ennemies déjà parmi le beau sexe de l’Asie

Mineure, pour avoir dit un jour : On aime les femmes grasses, on n’adore que les mince.s. Eh bien 1 je ne crains pas d’attirer sur ma tête une nouvelle disgrâce en disant : Pas d’organe harmonieux et velouté, pas de femme; pas de romance, pas d’amour... d’amour complet, s’entend, amour de collégien ou de prêtre. L’histoire dira comme moi, que parmi les femmes célèbres de ce temps-ci les deux qui réalisèrent le mieux l’idéal de leur sexe pour une foule d’esprits distingués, Marie Malibran et une autre, une Marie aussi, étaient de grandes artistes, chez lesquelles la puissance de séduction résidait dans une multitude de charmes, mais surtout dans la voix.

Le monde a connu de bonne heure la passion musicale des bêtes.

De là sont nés ces bruits reçus dans l’univers,

Qu’aux accents dont Orphée emplit les monts de Thrace,

Les tigres amollis dépouillaient leur audace.

Les premiers législateurs des peuples, les poètes, ayant saisi avant les autres les rapports mystérieux qui unissaient la bête à l’homme par la chaîne d’harmonie, consignèrent le fait dans leurs chants. En Perse, l’élégie amoureuse est intitulée Gazelle. Les Français, les Latins, les Grecs ont appelé Bucoliques les poésies pastorales. Aristote, ainsi qu’on le verra plus loin, connaît la sympathie du Cerf pour la musique sentimentale.

La fable rapporte que dès les temps les plus anciens l’homme se servit des notes de la gamme pour rallier ses troupeaux. Dans les grands pâturages de la Suisse,. chaque troupeau de vaches est conduit par une commandante qui ne porte d’autre insigne de généralat qu’une clochette au cou. Mais cette clochette a un son particulier et distinct de celui des autres clochettes du voisinage; et tous les autres membres de la réunion sont d’une force si remarquable sur l’intonation, qu’il n’y a pas d’exemple qu’une vache suisse se soit jamais trompée de compagnie en prenant un ut pour un sol. Si les bergers de la Mœsta espagnole, qui conduisent tous les ans des Pyrénées à l’Estrama-

dure des millions de mérinos, avaient la sagesse d’adopter la méthode helvétique, il leur suffirait à chacun du concours d’un seul chien, muni d’une clochette en fa dièse , ou en mi ou en ré, pour mener sans encombre un troupeau de dix mille têtes. Je suis en position de garantir aux bergers de la Mœsta les bonnes dispositions du Chien. Je connais le Chien, il fera toujours pour l’homme plus que celui-ci ne lui demandera.

Cela est si vrai, que le Terre-Neuve qui a eu la chance de retirer de l’onde un noyé devient parfois insupportable par exagération de dévouement. On en cite qui ne peuvent voir un homme se baigner sans éprouver le besoin irrésistible de le noyer pour le sauver ensuite.

J’affirme encore que s’il existait dans la nature un son absolu qui s’appelât

LES RUMINANTS

le sol et qui fût l’analogue du rayon jaune dans la gamme de couleurs, ce serait la note que les Ruminants affectionneraient le plus, parce que la note sol , ainsi que le rayon jaune, est celle qui correspond à la passion de familisme, la plus puissante des passions affectives chez les Ruminants.

La dominante de Maternisme est, en effet, caractéristique de l’espèce, et ce qui est vrai de la Vache ou de la Chèvre l’est également de la Biche ou de la Chevrette.

Une autre passion non moins noble du ruminant est sa passion pour le sel. Admirons encore ici la manière dont le civilisé s’est conduit avec les ruminants et avec lui-même dans cette question du sel.

Quand une chose est indispensable ou simplement utile à l’homme, Dieu a grand soin de multiplier cette chose et de faire en sorte qu’elle se trouve en tous lieux à la portée de sa créature.

Ainsi a-t-il fait pour le sucre et pour le sel, deux substances qui sont éminemment nécessaires à la nourriture de l’homme, et qui sont destinées à servir d’assaisonnement à tous ses aliments. Il a placé le sucre au fond de tous les fruits, de tous les grains, de toutes les tiges ; il a voulu que les roseaux de la zone torride le versassent à longs flots et presque sans travail, afin que

l’homme n’eût qu’à se baisser pour en prendre et pour s’en composer des

breuvages réconfortants et des mets délicieux. Il a voulu que cette denrée précieuse fût pour les peuples des zones brûlantes ce que le vin avait été pour ceux des zones tempérées, un moyen de ralliement et d’échange avec les autres pays du globe. Aussi le sucre serait-il aujourd’hui la denrée alimentaire la plus commune et la moins chère, si le civilisé n’avait trouvé moyen d’en entraver la production par tous les procédés imaginables, et de manière à la rendre inaccessible à la bourse du pauvre. Si j’étais gouvernement français, le demi-kilogramme de sucre coûterait moins que le demi-kilogramme de pain avant deux ans d’ici, et l’impôt du sucre rapporterait trois fois ce qu’il rapporte.

Un des bonheurs suprêmes du civilisé est de détruire l’œuvre du créateur, afin d’avoir occasion de se donner des peines infinies pour réparer ses sottises et reconstruire l’édifice démoli. Le voilà très-occupé en ce moment à reboiser les montagnes qu’il a dénudées par besoin de destruction. Ces penchants de destruction semblent innés dans la race ; le petit civilisé, au sortir de la mamelle, essaye déjà de briser de ses faibles mains les tiges des fleurs et les vases qui sont à sa portée.

Le sel étant pour l’homme un produit de nécessité indispensable, absolue, Dieu l’avait donc répandu sur la surface du globe avec prodigalité. Il en avait saturé certaines sources, pour que l’homme n’eût d’autre peine à prendre que d’en faire évaporer les eaux et d’en recueillir le résidu. Il l’avait fait

jaillir en couches immenses des vagues de la mer, pour que le pêcheur eût toujours sous la main le moyen de conserver le produit de ses pêches et de l’expédier au loin. Au sein des continents, il avait fait effleurir le sel à la surface du sol, et il en avait renfermé dans les entrailles de la terre des masses inépuisables.

Comme la richesse de l’homme devait consister principalement dans le nombre et dans la beauté de ses troupeaux, qui fécondent la terre par leur travail et rendent à cette terre en engrais ce qu’ils lui enlèvent en récoltes, Dieu avait doué la plupart des animaux qui devaient les premiers se rallier à l’homme d’un vif appétit pour le sel. Le sel est pour les ruminants la première condition de la santé, de la vigueur et de la succulence. Avec le sel, il n’est point d’épizooties à redouter, pour ainsi dire ; avec le sel, il n’y a pas de mauvais fourrages pour le mouton ni pour le bœuf. Les herbes sèches des prairies voisines de la mer et saturées de sel sont préférées par le bétail aux herbages les plus gras et les plus tendres des prairies de l’intérieur. Le mouton par excellence est le mouton des prés salés.

Le civilisé n’a pas eu de repos qu’il n’eût complètement tari cette source naturelle de richesses, et qu’il n’eût corrigé l’œuvre de Dieu. Le produit que Dieu donnait pour rien, 'parce que la consommation de ce produit était nécessaire à la santé de l’homme et à celle de sës compagnons de travail, il l’a imposé à des taux tellement fabuleux, que non-seulement le mouton et le bœuf ont été forcés d’y renoncer, mais que l’homme lui-même a dû réduire sa consommation de sel à des proportions totalement insuffisantes. Le peuple français, jusqu’en ces dernières années, a payé 50 et 60 centimes le kilogramme de sel, qui ne vaut pas un centime sur les lieux d’extraction.

Il y a folie et folie, mais je ne connais pas de pire folie gouvernementale et fiscale que celle-ci, qui s’arroge le droit de priver l’homme d’un aliment que le bon Dieu lui donne pour rien, et dont il a absolument besoin pour vivre Je conçois la haine du peuple pour les gabelous et les gabelles ; je conçois qu’on fasse des révolutions, rien que pour se délivrer de l’impôt sur le sel. Les professeurs d’histoire astronomique des autres planètes ont toutes les peines du monde à persuader à leurs auditeurs que les habitants de la Terre aient pu tolérer paisiblement une semblable tyrannie.

Mais il me faut mes impôts, dira le gouvernement, et il faut bien que je prenne de l’argent quelque part pour faire aller ma machine, et avoir de quoi solder mes garnisons et engraisser mes banquiers. — Vous avez raison, gouvernement, mais imposez le contribuable proportionnellement à sa fortune, comme le prescrit la Constitution, et non pas proportionnellement à sa consommation de sel, attendu que cette consommation est précisément proportionnelle à la pauvreté du consommateur. Je sais un moyen de supprimer

LES RUMINANTS

dès demain l’impôt sur le sel sans qu’il en coûte un centime au Trésor, au contraire.

Et ce serait merveille de voir comme les choses changeraient de face quasi subitement s’il était employé ; car, notez bien ceci : le sel, c’est la richesse.

Le sel, c’est la richesse, la pureté ; le sel a un caractère tellement sacré, que dans toutes les religions primitives les hommes ne trouvent pas de plus noble offrande à présenter à la Divinité.

Jésus-Christ a dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. »

L’hospitalité s’exerce par le sel. L’Arabe se croit obligé de protéger et de défendre l’étranger qu’il a admis à partager le sel avec lui.

Le sel est l’élément par excellence de la salubrité et de la conservation. Le produit que le peuple éloigné de la mer estime le plus est le sel. La denrée qui renchérit le plus vite dans la ville assiégée est le sel.

Le sel est le principe de toute croissance et de toute vigueur. La taille et la vigueur de l’homme sont en proportion du sel qu’il consomme. Le Patagon et le Taïtien, qui sont les plus grands des mortels , font leur cuisine à l’eau de mer.

J’ai ouï dire à des physiologistes consciencieux et éclairés que la génération de 92 n’avait déployé tant d’énergie physique et morale que parce que c’était la génération qui avait le plus consommé de sel. En effet, comme l’impôt de la gabelle, sous les rois Louis XV et Louis XVI, forçait chaque contribuable à payer une redevance fixe au Trésor, qu’il consommât ou ne consommât pas la quantité voulue, le contribuable était forcé de consommer... De là cette vigueur herculéenne et ces merveilleuses campagnes que nos aïeux ont exécutées sans effort, et qui nous paraissent, à nous autres pygmées qui économisons le sel, des travaux de géants.

Cherchez à travers les rangs de cette génération invincible quelles sont les populations qui ont enfanté le plus grand nombre de héros , les guerriers qui ont le moins fondu au soleil de l’Égypte et le moins gelé en Russie, vous trouverez que ces populations sont celles de la Lorraine et de la Franche- Comté, pays de sel..

Quels sont les marins qui se conservent le plus longtemps sur mer? Les Bretons des marais salants.

A quelle contrée appartenaient ces fédérés géants dont la taille superbe excitait si vivement l’admiration des dames parisiennes aux beaux jours de 90? Au Jura, pays de sel.

Quelles sont aujourd’hui encore les contrées les plus éclairées, les plus laborieuses et les moins procédurières de la France? Contrées de sel, Franche- Comté toujours et Lorraine. Le Breton ne sait pas lire, mais du moins il plaide peu.

Bans quelle industrie s’est introduit d’abord le principe vivifiant de l’association? Dans la fabrication des fromages, une industrie salée...

Je me suis contenté d’arracher quelques preuves à l’histoire de nos conquêtes pour démontrer la sottise et l’immoralité de l’impôt sur le sel. Je ne veux pas attaquer à ce sujet la corde révolutionnaire, et mettre en regard les conséquences de l’odieux impôt sur l’existence du riche et sur celle du pauvre, parce que ce sont là des comparaisons qui appellent des conclusions terribles. Mais je veux foudroyer l’impôt par des considérations d’un autre ordre, par les inductions de l’analogie, science des sciences, c’est-à-dire par des arguments sans réplique.

Le sel, qui cristallise en cube, est l’emblème de la richesse, de la salubrité,

LES RUMINANTS

S’il y a une bête du bon Dieu sur la terre.

de la conservation. Sans le sel, l'homme ne peut conserver ses richesses acquises, le poisson, les viandes ; comme sans le sucre, ses fruits.

Le sel répahdu sur la terre stérile la fertilise, contrairement au préjugé antique, et y développe une végétation vigoureuse. Le peuple breton, qui vit dans une atmosphère salée, est le peuple le plus chevelu de l'Europe.

Le sel excite l'appétit de l’homme et le maintient en santé. Il lustre le poil du bétail et active son engraissement.

Privez l’homme de sel, condamnez-le à manger de la viande non salée, et aussitôt vous allez voir se développer dans ses intestins, dans toutes les parties de son corps, des myriades de vers, ténias et dragonneaux, emblèmes de parasitisme. Ses cheveux et son corps se couvriront de vermine, emblème de

misère et de dégradation ; je parierais que les enfants ont leurs raisons pour adorer le sel. Les Abyssiniens, qui mangent beaucoup de viande et qui n’ont pas de sel , sont constamment affectés de dragonneaux et de vers solitaires. Je ne sais plus où j’ai lu que dans certains pays du Nord l’interdiction du sel était le supplice réservé à l’aristocratie. Au bout de quelques mois du régime, le condamné périssait, dévoré par la maladie pédiculaire.

Pénétrez pendant l’hiver dans les étables des pauvres cultivateurs de France, et vous y trouverez tous les animaux dévorés de vermine, par raison de mauvaise nourriture et de privation de sel. La plupart des épizooties, la clavelée, la morve, proviennent de l’appauvrissement du sang, et n’ont pas d’autre cause que la mauvaise qualité de la nourriture, qui se bonifierait immédiatement d’une minime addition de sel. Les mêmes causes produisent les mêmes effets sur les chevaux, le porc, le chien, qui semblent cependant ne pas rechercher aussi avidementle sel que le mouton et le bœuf. On découvrira quelque jour que la rage ne se développe chez les chiens qu’à la suite de l’inflammation de la glande salivaire sublinguale, produite par une trop longue abstinence de nourriture salée.

Les cerfs de l’Amérique du Nord, instruits par la nature, font tous les ans, à une certaine époque, des voyages de 400 à 600 kilomètres pour venir paître le sel aux rives des lacs salés. La tradition leur a appris que c’était là le seul moyen de se débarrasser des myriades de tiquets (poux de bois) qui s’attachent en grappes à leurs chairs.

11 y a quelques années que tous les chevreuils de la belle terre de Vaux, appartenant à M. de Praslin Barbe-Bleue , périrent de cette peste.

Autrefois, quand il y avait des forêts royales, où l’on tenait beaucoup de fauves, on avait soin d’établir de distance en distance de petits monticules de glaise et de sel pétris ensemble, et que venaient lécher les daims, les cerfs et les chevreuils.

Cette loi de l’efficacité du sel, emblème de la pureté et de la richesse, contre la vermine, emblème de la misère et de la corruption, est si universelle que tous les animaux la comprennent. Tout le monde sait la passion du pigeon pour le sel. Tout le monde sait que le meilleur moyen d’affriand.er le pigeon fuyard et de le retenir au colombier est d’orner de temps en temps sa demeure d’une queue de morue bien salée, ou mieux encore d’un rôti de renard richement salpêtré. Le pigeon mange les murs comme la brebis et la chèvre, par goût pour le salpêtre qui y effleurit quelquefois. Le pigeon fuyard, que dévorent une foule de misères, est le trop fidèle emblème des amours civilisés.

Donc, ces civilisés avaient à choisir entre le sel et la vermine, entre la pu-

LES RUMINANTS

reté et la corruption, entre l’extension de la richesse et celle de la misère, et ils ont opté pour la misère et la corruption. Je flattais le civilisé quand je le comparais à Nabuchodonosor ; car son intelligence, dans cette question du sel, ne s’est pas même élevée à la hauteur de celle d’un ruminant, que disje ? à la hauteur de celle d’un simple volatile.

La science officielle aura bien de la peine à se laver dans l’histoire du rôle odieux qu’elle a joué dans cette question du sel ; car c’est un savant des plus illustres, M. Gay-Lussac, pair de France, qui, contrairement à l’avis de tous les ruminants et de tous les cultivateurs de France, a déclaré la question du sel parfaitement étrangère à l’agriculture.... et l’impôt juste de tout point.

Le Taureau, réduit à la condition de bœuf, est le plus précieux de tous les serviteurs de 1 homme : il le sert pendant sa vie, le nourrit après sa mort, l’enrichit de toutes les parties de sa dépouille. C’est l’emblème du travail utile et pacifique ; la vue du drapeau rouge, signe de guerre et de sang, a la propriété de le mettre en fureur ; car la guerre inhumaine porte le deuil et ha désolation sous le toit du laboureur, dont il s’est constitué l’appui. Par la même raison, le bœuf s’irrite comme le cerf du bruit éclatant des fanfares, qui plaisent tant à l’oreille du cheval belliqueux.

Le bœuf était la victime d’honneur dans les sacrifices solennels de la Grèce, la victime dont le sang devait apaiser la colère des dieux et purifier le pays do tout germe d’infection. Saint Bernard compare la goutte de sang du Christ qui suffit à elle seule pour racheter tous les pécheurs, à la goutte de sang du la vache rouge , répandue sur l’autel des dieux du paganisme. Toutes les affections du noble et pacifique coadjuteur de l’homme dénotent l’innocence et la pureté de ses mœurs. Son goût passionné pour le sel, emblème de propreté et de richesse, révèle ses attractions pour le travail utile, producteur du bienêtre. La puissance de ses efforts et sa reconnaissance pour son maître sont un raison des égards qu’on lui témoigne, du soin qu’on a de lui. On a vu, je l’ai dit, des races entières de ces animaux pousser la déférence envers l’homme jusqu’à abdiquer leur armure de tête qui pouvait inquiéter leur maître. La France, terre sainte de charité où les droits du travailleur n’ont jamais été méconnus en principe, mais simplement en fait, a toujours témoigné une aversion profonde pour les combats de taureaux.

Et mal en a pris au peuple espagnol de sa passion pour ces jeux sanguinaires, institués pour prolonger la barbarie des hommes. C’était déjà ce peuple qui, du plus loin qu’on s’en souvienne, avait dressé le bœuf à la chasse, à une chasse de guet-apens et d’assassinat. La pauvre bête, contrainte d’obéir, s’était prêtée à la perfidie. Elle servait à masquer le chasseur qui la poussait devant lui et se glissait jusqu’à portée du gibier sans défense qu’il s’agissait d’assassiner. L’Espagne a payé assez cher sa passion démoralisatrice pour les

courses de taureaux, pour le tabac, l'inquisition, les moines fainéants et les chasses sans gloire. Il serait peu généreux à nous de l’accabler de nos colères.

Je passe sous silence les mérites et les vertus de la Vache, notre mère nourricière à tous, cette bonne amie d’enfance dont les roses mamelles, gonflées de leur blanche liqueur, symbolisent si ostensiblement la fécondité de la nature. Je ne dis rien de cet admirable sentiment de tendresse et de prévoyance maternelle qui pousse tous ces animaux, mâles, femelles et neutres, à se réunir par escouades en présence du danger, et qui leur inspire l’idée salutaire de placer les nouveau-nés au centre de leurs groupes circulaires présentant le front à l’ennemi. J’affirme seulement que, s’il y a une bête du bon Dieu sur la terre, c’est le Bœuf, et que je ne passe jamais devant un attelage de ces braves animaux sans les remercier et les saluer tacitement du cœur, tandis que je passerais dix fois devant un ministre des finances en costume sans éprouver le moindre besoin de lui tirer mon chapeau. Il m’est arrivé deux ou trois fois dans ma vie de posséder un atome de pouvoir. Je crois avoir saintement employé ma puissance en infligeant des châtiments à tous les bourreaux de bêtes qui me sont tombés sous la main.

La question de la vache laitière soulève une série de considérations trèsgraves sur l’hygiène et l’alimentation publique. Nous croirions manquer à nos plus sacrés devoirs d'historiens des bêtes de ne pas arrêter un moment le lecteur parisien sur ce chapitre.

C’est une question immense que celle de la vacherie parisienne, je parle sérieusement ; une question comme l’Académie de médecine et le Palais-Bourbon n’en agitent pas souvent. La ville de Paris nourrissait dans ses murs avant l’annexion plus de dix mille vaches laitières dont tout le lait était employé à la fabrication des glaces , mais une fraction minime était consacrée à la consommation des rares amateurs ennemis du lait baptisé. On sait que le lait pur s’appelle de la crème à Paris et que le badaud parisien vous traiterait d’utopiste si vous essayez de lui faire entendre que la vraie crème est un lait naturel et que le lait naturel est un lait de Paris.

Or toutes les vaches de Paris mouraient phtisiques. En ce temps -là les dix mille vaches ci-dessus se renouvelaient toutes dans l’espace de dix-huit mois.

Et comme le lait communiquait à l’être qui s’en nourrit tous les vices du sang et toutes les maladies de l’être qui le fournit, il arrivait alors que la phtisie pulmonaire enlevait chaque année un peu plus du cinquième de la population parisienne, elle sévissait surtout sur les jeunes filles, et le fléau a marché, élargissant chaque jour le cercle de ses ravages. Seulement la maladie tuberculeuse a changé de nom et de physionomie. La contagion naît toujours loin de la même source, mais elle n’attaque pas les mêmes organes;

LES RUMINANTS

elle s’appelle la fièvre typhoïde. L’affection tuberculeuse se porte à la muqueuse et non plus au poumon. Le nombre des phtisiques a considérablement diminué depuis que celui des typhoïques s’est accru.

La phtisie de la vache s’appelle la pommelière ; elle provient, comme celle des pauvres ouvrières de Paris, de la sédentarité perpétuelle, du défaut de mouvement et d’air.

Aussitôt que les symptômes de la maladie se manifestent et que la bête refuse de manger, on l’abat, et on la sert sous forme d’aloyaux et de biftecks au badaud parisien, qui vit et meurt dans cette croyance salutaire que la viande de boucherie n’est mangeable qu’à Paris.... De sorte que nous mangeons, que nous buvons, que nous aspirons la phtisie et la fièvre typhoïde sous toutes les espèces

Juste châtiment des fraudes commerciales ! L’homme des champs, naïf et candide en ses supercheries, s’était contenté de doubler le volume de son lait par une innocente addition d’eau de source, substance inodore et limpide. Est venue la science, qui a perfectionné la méthode pastorale, qui a découvert le procédé de falsification du laitage par la farine et la cervelle de mouton. Le consommateur riche espérait pouvoir se soustraire à l’une et à l’autre fraude, en allant chercher le breuvage nourrissant aux sources mêmes ; il a trouvé ces sources empoisonnées, et il y a puisé des germes de consomption et de mort. Le lait tuberculeux est le châtiment de la falsification du laitage. Il ne doit disparaître de la société qu’après qu’il sera devenu inutile de falsifier le lait des pâturages. Ce qui n’empêche pas que si j’avais l’avantage d’être préfet de police, pas une. goutte de lait falsifié ne se débiterait dans Paris, et que pas une vache n’aurait le droit de s’y établir inlra muros.

Peut-être, si l’on cherchait bien, trouverait-on que les empoisonneurs patentés, je veux dire les falsificateurs de denrées alimentaires, tuent plus de monde en dix ans que les guerres les plus meurtrières en un siècle. Les guerres, en effet, ne tuent que l’homme, ce qui n’est que demi-mal ; elles respectent la femme, qui est pour beaucoup dans la reproduction de l’espèce, ainsi qu’il a été prouvé par l’accroissement du chiffre de la population française après les grandes guerres de l’Empire. La phtisie et la fièvre typhoïde , au contraire, semblent choisir de préférence leurs victimes parmi les types les plus adorables et les plus suaves de la beauté féminine, frêles , pales et nerveuses....

Ils disaient avant 89 que tous les épiciers iraient au paradis , n'était la terre ï Auvergne, se fondant sur cette parole de l’Évangile : bienheureux les pauvres ï esprit. Comme la liste des cas d’empêchement s’est allongée, Dieu du ciel! lepuis cette époque d’innocence! C’est-à-dire qu’aujourd’hui la voie du salut de l’épicier est tellement parsemée de pierres d’achoppement couleur de

a Ht

terre d’Auvergne, que je défie le plus honnête d’y faire un pas sans trébucher. Je frémis de songer qu’on a pu faire un gros livre, rien qu’à enregistrer par ordre alphabétique les crimes de l’épicerie moderne. Hélas 1 elle n’a guère changé depuis son origine punique, cette noble corporation des marchands, cette sainte milice de Baal, et tant que dominera son influence en ce monde, il est à croire que l’enfer ne chômera pas de recrues. En vérité, je vous le dis, tout est resté de l’ancien temps comme avant le Christ et malgré le Christ, et c’est toujours Mercure, Mercure le triple Dieu de l’Éloquence, du Commerce et des Voleurs, qui conduit les âmes à Satan !

Comme le dégoût du lait falsifié avait forcé de recourir au lait de la vache phthisique, de même l’usage du lait de la vache phtisique a forcé de recourir à celui de l’ânesse. Le lait de Ydnesse parisienne est le remède destiné à neutraliser les ravages du lait de la vache parisienne. C’est une méthode médicale civilisée qui s’appelle cercle vicieux.

LE CHAT

Le Chat sauvage est le père du Chat domestique , comme le Sanglier est le père du Porc. Les deux races n’en sont vraiment qu’une. Le type primitif est devenu fort rare en France, où on ne le rencontre plus que dans les vieilles forêts de l’est, en Franche-Comté, en Lorraine, en Alsace, dans les Ardennes et dans la Côte-d’Or, etc. C’est un charmant animal, bien nourri, à la robe soyeuse, tigrée et non mouchetée, à la face carrée et majestueuse. Sa queue, ondée de larges anneaux noirs comme sa robe, est plus forte, mais plus courte que celle du Chat domestique. La taille du Chat sauvage adulte approche de celle du Renard : j’en ai tué qui pesaient jusqu’à dix kilogrammes. Les bonnes femmes du pays considéraient la graisse de cet animal comme un spécifique excellent contre les rhumatismes; pour mon compte, je ne sais pas de corps gras préférable pour préserver les armes de la rouille.

Le Chat sauvage fait très-peu parler de lui, bien qu’il ait déclaré à tous les menus gibiers de la terre et du ciel une guerre acharnée. Il ne se fait pas chasser; à peine sent-il un roquet à ses trousses qu’il grimpe sur un arbre pour voir le chien courir, et de là le plomb du chasseur le fait bientôt descendre. C’est encore une espèce dont la disparition est imminente ; il y a même longtemps qu’elle serait détruite si la chatte domestique ne veillait attentivement à sa conservation et n’avait soin de l’entretenir par de fréquents croisements.

Chose remarquable et bizarre que ce soit ici la femelle qui fasse retour à la sauvagerie ! car cette rétrogradation de la part de la femelle est contraire à la règle générale du mouvement. On sait, en effet, que dans toutes les races anî-

LE CHAT

males ou liominales, le progrès s’opère par les femelles. Ainsi il n’y a pas d’exemple que la chienne ait jamais accepté volontiers la mésalliance avec un hôte des bois, le Loup ou le Renard, tandis que tous les jours, au contraire, on voit la louve écouter avec la facilité la plus extrême les propos amoureux du Chien, et môme faire des avances à celui-ci dans le voisinage des bois. La femme noire vient au blanc, jamais la blanche au noir; la fille du juif aspire à la main du gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s’abaissera jusqu’au juif; toutes les femmes européennes viennent au Français, rarement la femme française prend-elle mari hors de France , parce qu’elle sent vaguement qu’il lui faudrait descendre pour épouser ailleurs.

L’analogie passionnelle, sphinx de toutes les énigmes, pouvait seule donner la clef de l’apparente contradiction qui précède. Il faut se souvenir d’abord que l’Amour est un petit dieu malin qui se fait un jeu d’intervertir toutes les relations sociales et de bouleverser toutes les conventions, toutes les idées reçues. Il faut savoir ensuite que la Chatte est un emblème d’amour....

Triste amour, s’il est permis d’honorer de ce nom les débordements de la courtisane, prêtresse tarifée de Vénus. La société civilisée ne peut pas pius se passer de la chatte que de la prostitution, affreux vampire qu’elle nourrit du plus pur de son sang et de sa chair, et dont elle n’ose se débarrasser dans la crainte d’un mal pire.

Les fabulistes et les voltairiens ont voulu voir longtemps dans cet animal lainéant, égoïste et fripon, l’emblème édifiant du chanoine, un saint homme de chat , ont-ils-dit, bien fourré, gros et gras. J’en suis fâché pour les fabulistes, mais leur analogie ne soutient pas l’examen. Une bête si proprette, si lustrée, si soyeuse, si caressante, si électrique, si gracieuse, si souple; une bête dans l’existence de laquelle les soins de la parure tiennent tant de place ; une bête qui fait de la nuit le jour, et qui scandalise les honnêtes gens du bruit de ses orgies amoureuses, n’a jamais pu avoir qu’une seule analogie au monde, et cette analogie tapageuse est du genre féminin.

Tout n’est pas rose dans ces amours honteuses que symbolise la chatte. L’infortunée créature le confesse assez haut par les miaulements d*e douleur que lui arrachent les brutales caresses de ses amants, et cependant c’est toujours elle qui court au-devant de ses bourreaux. La Chatte est la bête noire du Moineau franc, emblème des ardentes et fidèles amours. Elle est en relation de sympathie avec l’asperge, emblème parlant de corruption et de vénalité. Le Matou batailleur qui ne se marie pas, et qui partage sa vie entre l’orgie amoureuse et le vol, est la personnification la plus frappante du gentilhomme de lansquenet, du viveur parasite fonctionnant de nuit , de Y escroc de la haute , non moins habile à manier le carton et à faire sauter la coupe que chatouilleux sur le point d’honneur.

f il

Le fléau marche.

. fi

La femelle tient toute la place dans cette espèce ; le monde ne connaît guère le mâle qu’à l’état neutre, fanciullo o soprano. Le monde n’a jamais connu de maris non plus aux Ninon de l’Enclos et aux Marion Delorme. La Chatte est essentiellement antipathique au mariage; elle accepte un amant, deux amants, trois amants, des esclaves tant qu’on veut, mais jamais un tyran ; et pour peu que la Civilisation lui refuse le droit de libre essor amoureux, elle va le redemander à l’état sauvage et retourne aux forêts. Voilà pourquoi la sauvagerie développe la taille et la beauté du chat. Le Chat n’est que campé chez nous comme le Turc en Europe. C’est l’homme qui est Y auxiliaire du chat bien plus que le chat n’est le nôtre. Le Chat se caresse à nous, il ne nous caresse pas.

La Chatte est la plus gracieuse et la plus souple de toutes les créatures. On

LE CHAT

Là, à la lueur furtive.

dit d’une femme éminemment gracieuse qu’elle a des poses de chatte. La Chatte est le seul animal que l’embonpoint ne déforme pas. Sa câlinerie appelle la caresse ; sa fourrure étincelle, et son dos s’arrondit sous la main qui la flatte. Elle a pour sa maîtresse des inflexions de tête et des clignements d yeux a elle et un langage confidentiel (ron ron) pour son bonheur intime.

Les bayadères de Madras et les aimées du Caire, les zambas liméniennes et les sylphides de l’Opéra parisien possèdent aussi au plus haut degré la grâce et la souplesse du corps et le secret des attitudes provocantes. Le ciel est de v.-is leurs yeux.... N’achevons pas le vers.

La Chatte dissimule soigneusement ses armes sous leur étui de velours •

elle débute en ses querelles par le soufflet et l’injure. La Gazette des tribunaux affirme que c’est parfois aussi le procédé de ces dames.

La Chatte s’attache à la demeure, non aux personnes qui l’habitent, preuve d’ingratitude et de sécheresse de cœur. Ce n’est pas ainsi que se conduit le Chien, qui ne s’attache qu’aux personnes, et à qui la misère est indifférente, pourvu qu’il la partage avec les objets de ses affections.

Paresseuse et frileuse, et passant tous ses jours à méditer et à dormir, sous prétexte de souris...; incapable du moindre effort pour un travail répugnant, mais infatigable au plaisir, au jeu et à la volupté, amante de la nuit. De qui écrivons-nous l’histoire?

L’amour est une passion de luxe, exigeant pour son libre essor insouciance et richesse. Le petit dieu malin, qui professe pour les culottes un si souverain mépris, craint naturellement la froidure, et volontiers il élit domicile sous les riches lambris calfeutrés, où, grâce à la pérennité artificielle deszéphirs, la gaze transparente et l’écharpe brodée d’or suffisent à voiler la pudeur.

La Chatte adore aussi les étoffes soyeuses, les tapis chauds et sourds qui protègent les pattes roses contre l’humidité redoutée, et les crépines dorées qui pendent des rideaux comme pour solliciter la jouerie enfantine, et les divans moelleux où elle et ses petits endormis font si bien. Où la Chatte fait bien encore, c’est dans la corbeille élégante qui décore le marbre blanc des comptoirs de limonadiers, près de la jeune fille qui pose pour attirer les chalands.

Qui prend tant de soins de sa toilette doit chérir les parfums ; la Chalte raffole d’essences ; la valériane la met hors d’elle. La Chatte avait découvert plus de mille ans avant les chimistes modernes la propriété désinfectante de la braise et du charbon.

La musique mélancolique ne produit pas moins d’effet sur ces organisations nerveuses, passionnées, électriques. J’ai vu des chattes mélomanes se tordre de plaisir, s’évanouir de bonheur, au son d’une symphonie trop tendre. La Chatte est également sensible au charme de la voix humaine ; j’entends de la voix féminine.

Pour toutes ces gentillesses et ces goûts raffinés, la Chatte a eu de tout temps les gens d’esprit pour elle. C’est un des peuples les plus forts de l’antiquité qui lui a bâti des temples et qui l’a empaillée. Fourier a aimé la Chatte jusqu’à détester le Chien; Hoffmann a donné un des premiers rôles au chat Murr dans ses drames fantastiques. Rarement l’esprit, le goût et le génie, hélas! sont-ils pour la vertu en civilisation. C’est triste pour la vertu; mais

LE CHAT

nice compta un jour parmi les merveilles d’Athènes ; Flora eut ses autels à Rome; l’amour libre a son culte en Chine, la plus vieille terre de la civilisation. La courtisane a été chantée par les plus brillants génies de l’antiquité et du monde moderne : Anacréon, Sapho, Térence, Aristophane, Tibulle, Horace, La Fontaine. La Grèce, qui avait refusé de fléchir le genou devant la toutepuissance du grand roi, la même Grèce, un peu plus tard, se prosterna tout entière aux pieds de la courtisane Laïs. La France a voué les noms d’Agnès

Sorel et de Ninon de L’Enclos à l’admiration des âges, comme Athènes celui d’Aspasie.

Ceites, 1 espèce féline a été richement douée par le Créateur, et puissamment titrée en favoritisme. Manon Lescaut appartient à cette race, et aussi Cleopatre, l’ardente Égyptienne aux cheveux d’or, l’enchanteresse irrésistible qui n’eut pas de rivale dans l’art d’enivrer les mortels, la Cléopâtre fatale à qui disait l’esclave : une heure de bonheur et la mort , et qui acceptait le marché, et qui trouvait sa suprême jouissance dans le spectacle de l’agonie de ses amants, jouant avec ses victimes comme la chatte avec la souris.

Or, parce que je reconnais la puissance de fascination dévolue à ces êtres, je conçois et j excuse la sympathie des gens de goût pour la bête au menton rose, aux caresses perfides, au langage insinuant. Je conçois et j’excuse les amours furibonds des Antoines pour les Cléopatres ; mais je ne saurais céder a l’entraînement général, car, il m’en coûte de le dire, la passion des chats est un vice, un vice de gens d esprit, c’est vrai, mais de gens d’esprit dégoûtés.

Jamais un homme de goût et d’odorat subtil n’a été et ne sera en’relations sympathiques avec une bête passionnée pour l’asperge. Je m’étais demandé

bien souvent la raison de mes faibles attractions pour la race féline avant que l’asperge m’eût tout dit 1

La domestication du Chat est toute moderne, et n’a été opérée en France qu’à l’époque de l’invasion du Rat normand (rat brun). Jusqu’à ce jour, qui confine au temps de la première Croisade, le soin de nous débarrasser de la souris avait été confié au Furet, qui s’en acquittait fort mal. Le Furet nous était venu de la Mauritanie, en compagnie du Lapin et du cavalier arabe, par la voie de la Péninsule Ibérique. L’établissement du Rat normand en France fit éprouver à la nation française le besoin de confier la garde de ses lares à un auxiliaire plus respectable que le Furet. De là l’introduction du Chat dans nos demeures. La domestication du Chat avait été essayée, du reste, avec succès, chez la plupart des populations du Midi de l’Europe. J’expliquerai plus loin, dans un lumineux développement de la question du Rat, comme quoi le Rat moscovite (Surmulot) a depuis absorbé le Rat normand.

L invasion du Rat russe nous place aujourd’hui dans une situation parfaitement analogue à celle où se trouvaient nos aïeux vis-à-vis du Rat normand.

Le Chat domestique ayant lâchement baissé pavillon devant le Rat d’égout, il nous faut d’abord destituer de ses honorables fonctions cet insuffisant guetteur, puis le remplacer par un gardien plus brave. Le griffon d’écurie et le petit bouledogue ne demandant pas mieux que d’accepter les fonctions de l’indigne, j’opine h ce qu’ils en soient investis le plus tôt possible. J’ai toute confiance dans la parole du Chien, et j’ai, pour garant de sa fidélité, l’expérience. Ce n’est pas un chat qui tuerait douze rats à la minute, comme je l’ai vu faire à Montfaucon, par des bouledogues dressés à la besogne par des professeurs anglais. Ce n’est pas un chat qui braverait une myriade de rats pour conquérir un simple suffrage d’estime et faire gagner quelques pièces d’or à son propriétaire. Au lieu d’aspirer à cette gloire, seul but des nobles cœurs, le Chat a conclu sous main son pacte de Judas avec le rat d’égout qu’il avait juré d’occire. Que ceux qui croient le Chat incapable d’une aussi basse félonie se rendent, passé minuit, sur le carré des Halles. Là, à la lueur furtive des pâles réverbères, ils seront témoins d’un spectacle qui navrera leur âme d’étonnement et de tristesse ; car ils apercevront sur chaque tas d’immondices un groupe de chats et de rats devisant de bonne amitié ensemble, et fraternisant aux dépens de l’homme, et se partageant sans vergogne les entrailles des pigeonneaux et des lapins de choux.

Je ne rencontre jamais un chat en maraude, au bois ou dans la plaine, sans lui faire l’honneur de mon coup de feu, et j’engage vivement tous mes frères en saint Hubert à faire comme moi. Presque toujours, lorsque les pies agassenl et font tapage dans les parcs ou dans les petits bois voisins des habitations, c’est pour indiquer la présence d’un chat sur un arbre. Je me suis rendu vingt fois dans ma vie à des appels de cette nature ; autant de fois j’ai eu l’agrément de débarrasser le pays d’un mauvais larron. Les pies sont, comme les geais, des langues de vipère, à l’affût de tous les scandales, et qui ne peuvent voir voler.... quoi que ce soit, sans l’aller dire partout.

Page 1