‹ L'esprit des bs (volume 2)Chapitre 14 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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des Chinois comme élément pivotai de friture. Je comprendrais mieux qu'on instituât des grivières pour enlever le goût de genièvre ou de térébenthine aux Grives qui en sont naturellement affectées , que pour l'inoculer à celles qui ne l'ont pas. Mais gardons-nous de jeter entre Paris et Marseille une nouvelle pomme de discorde , à propos de cette question venimeuse de la supériorité du goût en matière gastrosophique , et bornons-nous à donner comme nôtre et non comme celle du public éclairé l'opinion que nous venons d'émettre.

Un guéridon de province que je consultais une fois sur la maladie de la vigne, me répondit d'abord par cette phrase en douze lignes : Maladie contagieuse. Sol épuisé de la vieille Europe. Transporter dans l'Amérique Nord.

Puis , comme j'insistais pour savoir le remède au mal actuel : Griveline , ajouta-t-elle.

La griveline est le guano de Grive dont il a été question tout à l'heure. Le guéridon insinuait par là que l'abondance de fumier qu'on donne de nos jours à la vigne était la première cause de sa dégénérescence , et qu'il fallait pour la guérir retourner à la pratique des créateurs des plus fins vignobles de France , ces pieux enfants de Saint-Benoist, « de Citeaux, de Saint-Maur, heureux propriétaires » qui laissaient systématiquement aux oiseaux du ciel, aux Grives, aux Bcc-iigues, aux Alouettes, le soin de féconder leurs cultures. Quelle merveille de voir, à tant d'années de distance, la sagesse et l'expérience des vénérables Pères confirmées par le dire d'un simple guéridon!

La Draine. Nom excellent parce qu'il a été pris du mot de passe de l'oiseau, et presque généralement adopté en France. Haute Grive de Lorraine^ Merle mangeur de gui [Mcrula visci vora) des savants.

Cette espèce un peu plus grosse que la précédente et plus pâle de ton est également indigène de France , où elle habite peut-être soixante départements. Elle niche de bonne heure au printemps, et place volontiers son nid dans les maîtresses enfourchures des pommiers des jardins , des vergers et des avenues , ou encore

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dans les chevelures touffues des têtards de saules, d'ormes et de chênes (|ui entourent les champs; elle niche aussi dans les bois. Son nid, qu'elle ne sait pas cacher, est construit avec beaucoup d'art. La co(|uc extérieure est bâtie de cette mousse grisâtre des arbres qu'emploient les Pinsons et les Chardonnerets pour confectionner leurs chefs-d'œuvre. Ce revêtement couvre une muraille solide en maçonnerie ou en stuc faite de bois mort et de salive et qui supporte à son tour un lin matelas de menus brins d'herbes sèches ou de menues racines. Le mâle et la femelle travaillent à cette bâtisse avec la même ardeur et la même habileté. La femelle pond cinij œufs à fond gris, tiquetés de points rougcâtres. Elle ne fait qu'une ponte par an.

La déplorable habitude qu'a contractée cette espèce de conlier son nid à la bonne foi publique et de le montrer à tout venant est pour elle une source féconde de conllits et de tribulations. Elle a surtout fort à souffrir des entreprises des Pies , des Geais et des Corneilles , races maudites et ennemies de la Famille , qui aiment aussi à faire des collections d'œufs d'oiseaux, mais pour les avaler ou les faire humer à leurs jeunes. Je n'ai jamais su un nid de Draine que les Pies du voisinage n'eussent connu avant moi , et le plus souvent ce sont elles qui me l'ont indiqué. Les méchantes bêtes bloquent l'établissement, et tapies dans le branchage ou le feuillage des ormes d'alentour , attendent patiemment que les propriétaires s'en absentent ()Our fondre dessus et faire maison nette. L'enlèvement de tout ce qui s'y irouve, œufs ou jeunes, est l'affaire d'un tour de main. C'est pour se soustraire aux périls de ce blocus permanent dont elle se sait menacée, que la Draine vient se réfugier pour nicher sous le regard de l'homme, plaçant la sécurité de sa famille sous l'égide de la peur que le roi de la terre inspire généralement aux espècQS malfaisantes. Triste calcul , confiance généreuse mais funeste ; car de tous les ravageurs de nids l'homme des champs est le pire; le gardien de bctes surtout, berger ou pâtre, dont la principale fonction pendant trois mois de l'aa consiste à chercher pour ses maîtres des sujets d'omelette ou de fricassée d'innocents. Il est bien rare que la malheureuse Draine qui s'est

fiée au civilisé une seule fois ne s'en repente pas toute sa vie.

Il résulte pourtant de ses déceptions anières , que la noble créature, revenue de sa foi dans l'homme et ne sachant plus à quel saine se vouer , se prend résolument à ne plus compter que sur elle-même ; et on la voit alors déployer un courage admirable pour se défendre elle et les siens. C'est-à-dire qu'on voit tous les jours des couples de Draines bien décidées à se battre, non-seulement tenir tète à des coalitions de Pies et de Geais redoutables par le nombre et l'audace, mais les enfoncer, mais les rompre, et faire passer pour quelque temps à ces lâches forbans le goût de la rapine. Le triomphe de l'insurrection est bien autrement éclatant, quand des meneurs habiles ont réussi à rallier toutes les Draines d'un canton en une vaste société d'assurance mutuelle, et à leur faire signer un traité d'alliance offensive et défensive. La première mesure qui suit la conclusion de ce traité est , en effet , l'organisation d'un service de surveillance spéciale , dont les agents ont pour consigne de signaler avec un grand tapage et avec redoublement de crécelles l'apparition de l'ennemi, de si loin qu'il se montre. A ce signal toute la république est en armes , et fond comme une seule Draine sur le ravisseur dévoilé, qui, froissé d'un semblable accueil, décampe et ne reparaît plus. Je sais de véritables oiseaux de proie, des rapaces à mandibules crochues et à serres prenantes, qui ont été forcés de déguerpir de leurs propres domaines héréditaires par suite des tracasseries et des contrariétés que leur suscitait cette police, et qui avouaient franchement que le métier de fort n'était plus tenable dès que les faibles s'entendaient.

Cet épisode intéressant de l'histoire de la Draine, joint à l'exemple de l'affranchissement de la Suisse par Guillaume Tell et à d'autres , prouve que l'oppression a toujours beaucoup de peine à se maintenir là où on n'en veut pas, et que l'insolence des tyrans n'est jamais que l'expression de la bassesse des esclaves.

La Draine qui fait preuve d'un si grand courage en certaines rencontres et qui sait si bien mettre en pratique le principe tutélaire de la solidarité , ancre de salut des faibles , la Draine qui

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est un oiseau plein d'intelligence et de cœur, devait à ce double titre se prononcer fortement contre l'oiseau des ténèbres , emblème de l'obscurantisme. Elle donne à la pipée , en effet, mais avec une réserve extrême et avec beaucoup moins de résolution que le Mauvis , la Grive et même que son cousin le Merle. Car il est très-remarquable (|ue la Draine , qui se montre si insoucieuse de sa sécurité dans l'affaire du choix d'un domicile d'amour, fait preuve , au contraire , d'une prudence excessive dans toutes les autres circonstances de sa vie.

Le chant d'amour de la Draine ressemble beaucoup à celui de la Grive; il est moins mélodieux seulement et vire tant soit peu k la mélancolie. Elle le lait entendre sans interruption depuis la lin de février jusqu'à la lin de juin. La Draine choisit pour tribune , comme tous les oiseaux de sa famille, la plus haute cime de l'arbre le plus haut du canton. Elle commence ses ariettes de très-grand matin, souvent même avant l'aube. Il n'est même pas rare qu'elle retrouve son chant d'amour pendant l'hiver, quand la rigueur du temps vient tout à coup cà se détendre et lorsqu'une pluie douce va succéder à la gelée.

La Draine, quoique toujours en voyage à partir de l'équinoxe d'automne , n'abandonne jamais complètement nos provinces du Nord , môme par les hivers les plus durs. Elle y vit pendant la saison rigoureuse de baies de genièvre , et surtout de gui , ce qui lui a fait donner par la science le nom de Grive de gui , qui suffit parfaitement pour la distinguer de ses sœurs. Elle aime aussi le raisin, le lierre et l'escargot, mais sa chair n'approche pas pour la délicatesse de celle de la Grive de vigne.

La Draine est le plus grand de tous nos oiseaux chanteurs. Sa taille est celle de l'Émérillon et de la Tourterelle. Ses notes de basse sont aussi les plus graves et les plus résonnantes de tout le registre musical. Sa voix s'entend le soir de près de deux kilomètres.

La LiTouNE. Tiatia, Tchatcha, Grive d'hiver. Tout le monde connaît la Tiatia , parce que le nom de l'oiseau pris de son cri d'appel , comme celui de Coucou ou de Tourtour , ne peut trom-

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per personne. Cette Grive est du reste aussi facile à distinguer des autres par le costume et les allures que par le son de sa voix. La couleur de son manteau est le gris ardoisé de celui des ramiers avec la bordure des ailes noires ainsi que la partie supérieure de la queue. Elle porte un plastron jaune orangé clair, non marqué de taches brunes ovoïdes comme celles de la Grive , ou triangulaires comme celles de la Draine, mais historié d'étroites ravures noires verticales. La Litorne est originaire des contrées septentrionales de l'Europe comme le IMauvis et ne descend dans nos plaines qu'aux approches de l'hiver. Elle voyage par bandes très-nombreuses, se répand par les plaines , surtout par les prairies, où elle cherche sa vie parmi les laissées du bétail. Elle fréquente également les pays sauvages et les friches où abonde le genévrier dont elle mange les baies qui communiquent à sa chair coriace une saveur détestable, mais que certains palais peu délicats s'obstinent à trouver délicieuse. Je ne l'ai jamais entendue chanter et je doute qu'elle chante. A cette espèce appartenait la Grive de Linnœus , qui donna le scandale de ses débordements et de sa passion elTrénée pour le jus de la treille.

Famille des Merles. Cinq espèces.

Le Meule. Merle à bec jaune, Merle commun.

L'oiseau le plus déliant de nos forêts était peut-être le Merle après le Ramier et les oiseaux de proie; c'est un de ceux dont Paris a fait le plus aisément la conquête; preuve que l'homme peut tout ce qu'il veut sur les bêtes. ^

Le Merle est après la Fauvette à tête noire le chanteur le plus harmonieux du printemps pour les jardins de Paris. L'insulaire de rOcéanie qui retrouve l'arbre de son pays au jardin botanique d'une capitale européenne n'éprouve pas un ravissement plus joyeux que le gamin de Lorraine qui , débarqué pour la première fois à Paris, à la mi-avril , et rentrant trop tard à son hôtel de

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la rue du Bac ou de la rue de Sèvrc? , entend résonner de toutes parts le chant d'amour dos Merles, qu'il croyait jusqu'alors le précieux privilège de ses l'orcMs natales.

Le Merle est l'emblème du sonneur de cloche. C'est le muezzin des bois qui se charge de chanter matin et soir l'heure du travail et celle du repos aux hùtes des forêts. On lui reproche comme au sonneur de trop aimer le jus de raisin et celui de la cerise (kirschwasser). Le manteau «oir que le Merle aflectionne dénote l'égoïsme et la dévotion. Le Merle s'enivre seul; les personnes dévotes ont aussi le tort de s'occuper trop exclusivement de leur salut personnel. La couleur de la robe de la femelle qui est le brun indique aussi des tendances à la pruderie et à la bigoterie. Le bec jaune de l'espèce veut dire encore que les alfections de l'oiseau ne sortent guère du cercle de la famille et que son industrie n'a d'autre stimulant que le besoin de fournir à la subsistance d'icelle.

Le Merle vit donc solitaire , et c'est son goût pour la solitude qui l'a fait l'habitant des allées silencieuses et sombres de ces jardins aristocratiques de Paris où survit l'esprit de famille. Son véritable quartier dans cette capitale est le faubourg saint-Germain; sa demeure de prédilection, le couvent où il sonne les Matines, Compiles et l'Angclus. Il est prescjue inconnu dans les régions industrielles de la vaste cité.

Cependant le sonneur public ne borne pas son rôle à rappeler aux fidèles les heures des offices religieux. Il est tenu aussi d'avertir les populations de tous les périls qui menacent le pays. C'est pour cela qu'il signale avec tant d'énergie le passage du renard et de l'oiseau de proie dans la forêt et qu'il donne sur la Chouette. Il est juste de remarquer toutefois qu'il hésite longtemps à se ruer sur l'ennemi commun , et qu'on ne le prend guère à la pipée qu'à la suite de quelque orgie copieuse , et lorsque le jus du raisin ou celui de l'alise égare sa raison et l'empêche de se conduire. Et encore fant-il dans ce cas-là pour le pousser à l'action que le Rouge-gorge et la Grive lui donnent l'exemple du courage. Généralement il aime mieux exciter les autres au combat que d'y prendre part pour son compte. C'est une fine

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bote, soupçonneuse et rusée, comme la gent dévote, mais comme elle accessible par un certain coté. Il était naturel que l'oiseau qui pleure tous les jours la splendeur éclipsée des ordres religieux qui firent tant pour la gloire des vignobles français, partageât'' les chaudes sympathies des moines de Citeaux, d'Hautvillers et d'ailleurs pour le fruit de la plante dont a la culture enivre comme la liqueur qu'elle produit, n Paroles de M. Mathieu de Dombaslc , un ennemi fanatique de la vigne et du Rossignol, mais ami des chenilles.

Le Merle est un chanteur de haut mérite qui peut acquérir par l'étude et sous les leçons des grands maîtres des talents prodigieux , mais de qui l'homme semble se complaire à pervertir les facultés brillantes. Le Civilisé, qui dresse le boule-dogue à sauter à la gorge du premier venu et le Merle à siffler des airs de corps de garde, se trahit dans ses œuvres. Il est impossible d'exprimer tout le dégoût qu'éprouve un Merle de noble famille , instruit à haute école , à entendre quelque lils dégénéré de sa race siffler un chant ignoble comme J'ai du bon tabac.

Le Merle chante exclusivement pour les siens, et adieu ses mélodies comme celles du Rossignol, quand ses petits sont éclos. Ce n'est pas ainsi que procèdent le Rouge-gorge , le Roitelet, le Traîne-buisson, l'Alouette, à qui le moindre rayon de soleil, même au milieu de la froide saison, met soudain l'Ame en joie. Il est regrettable que toutes les vertus et toutes les facultés du Merle se renferment , comme je l'ai dit plus haut , dans l'enceinte du cercle familial; car elles sont de haut titre. Audubon, qui a déjà décerné au Merle moqueur des États-Unis le premier prix de chant, est presque d'avis de lui décerner aussi celui du courage maternel. La planche consacrée à l'illustration de cet oiseau dans son ouvrage magnifique représente une famille de Moqueurs attaquée par un énorme serpent à sonnettes. Le reptile odieux qui s'est hissé dans le branchage jusqu'à la hauteur du nid , ouvre une gueule démesurée et capable d'engloutir d'un seul coup l'édifice aérien et tous ceux qui l'habitent. Mais le père et la mère soutiennent l'attaque avec une énergie désespérée, et, loin de songer à fuir, se précipitent sur l'agresseur

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pour lui crever les yeux, pendant que les amis du voisinage accourent de tous côtés pour prêter secours aux assiégés.

Le Merle de France n'atteint jamais l'embonpoint de la Grive, d'où le proverbe de tendue qui de temps immémorial signala son infériorité : Faute de G/-ives , faut bien prendre des Merles. Mais en revanche, il y a des pays comme la Corse où la chair du Merle atteint un si haut degré de finesse que le chasseur de ces pays- là aurait presque le droit de retourner l'adage du tendeur de Lorraine. Mais l'histoire ajoute, circonstance fort étrange, que dans ces mêmes contrées le Merle a complètement changé de caractère , que sa sauvagerie est devenue de la férocité , que ses mœurs, en un mot, se rapprochent considérablement de celles de l'oiseau de proie !

Cela voudrait-il dire que la droiture et l'innocence ne conduisent pas à grand'chose dans le monde où nous sommes.... et que toutes les chances de succès y sont pour les méchants!

Le Merle blanc n'est pas une espèce particulière du genre Merle, mais une simple variété accidentelle, un simple cas d'albinosisme du Merle noir; ce qui est cause que je ne l'ai point rangé dans la catégorie des espèces. Le Merle à bec jaune ayant été considéré longtemps comme le type le plus parfait de l'oiseau noir dont il porte le nom en anglais [Hlack hird) , il était rationnel que le Merle blanc semblât le parangon du merveilleux et du phénoménal , digne d'être promis en récompense aux tentateurs de l'impossible. Mais aujourd'hui que chacun sait que le blanc est la couleur de l'Unitéisme, et que, par conséquent , toute espèce domesticable est susceptible d'en être affectée ; aujourd'hui , dis-je , le Merle blanc a dû passer de l'état de mythe ou d'anomalie à celui d'anneau de transition indiquant une tendance vers certain ralliement au même litre que la Poule blanche, le Faisan blanc , le Moineau blanc, la Grive ou l'Hirondelle blanche, etc. La couleur du ralliement universel se trouve à l'état latent sous toutes les autres nuances, chez les bêtes comme chez les Heurs; elle se trouve chez l'homme lui-même dans ses races diverses et sous ses cheveux rouges ou noirs. L'existence du Merle blanc , loin de contrarier la nature , entrait

donc (le toute éternité clans les nécessités de la logique. Comni tout changement radical de couleur dans les espèces animales et végétales débute par le panacliemcnt , le Merle qui veut virer au blanc commence par se panacher les ailes, par porter une queue blan<?he. Peu à peu la nuance nouvelle empiète sur la primitive, et de progrès en progrès la métamorphose s'accomplit, et l'iris passe au rose trouble comme chez les lapins blancs , pour achever de caractériser l'aibinosisme. Puis, comme il est naturel que les oiseaux qui se ressemblent se rassemblent, il arrive que des unions se contractent entre Merles blancs qui transmettent leur uniforme à leur progéniture et se cantonnent dans des résidences spéciales. C'est ainsi que j'ai su et que j'ai déniché des Merles blancs dans une localité qui n'est pas éloignée de Paris de plus de (parante lieues et où ces oiseaux doivent se propager depuis un temps immémorial; puisque j'ai retrouvé dans un vieux titre féodal du pays la mention d'une obligation imposée au seigneur de ladite localité, d'avoir à offrir chaque année à son suzerain du bourg voisin un Merle blanc, à titre d'hommage de respect et de vassalité.

Le Merle a plastron. Espèce un peu plus forte que la précédente et incomparablement plus rare, exclusive aux districts forestiers des montagnes. Ainsi nommée du superbe plastron blanc qui lui couvre la poitrine, et qui se détache hardiment du fond noir et moiré de sa robe, de manière à produire une parfaite opposition de nuances. Le nom de Merle à collier qu'on donne aussi à cette espèce lui convient moins que l'autre , par la raison que l'ornement qu'il porte sur la poitrine est une plaque d'ordre et non pas un collier , c'est à dire un colilichet faisant le tour du cou. Le Merle à plastron qui, malgré sa rareté, paraît habiter toutes les montagnes de hauteur moyenne de l'Europe, depuis les Alpes Scandinaves jusqu'aux chaînes de l'Apennin et des AIpujarras , émigré en même temps que la Grive et s'attarde avec elle dans nos vignes , où tous les chasseurs en ont tué. C'est un gibier d'une délicatesse exquise et dont l'embonpoint le cède à peine à celui de la caille.

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Cette espèce est de celles qui hivernent en Corse et qui contribuent à l'illustration culinaire du Merle de cette ile, dont le nom s'cteud à plusieurs genres voisins. Elle est aussi voisine que possible de l'espèce vulgaire dont elle se rapproche par la parenté universelle des goûts, des habitudes et des mœurs, s'habillant des mêmes couleurs , vivant de la même nourriture et suivant les mêmes méthodes de bâtisse et de chant. Le costume du Merle à plastron est , en effet , tout pareil à celui du Merle à bec jaune , à la réserve du plastron qui est blanc et du bec qui est noir. Son manteau semble fait aussi d'une étolTe plus moirée, plus précieuse et plus riche. Quatre ou cinq cantons montagneux du Puy-de-Dôme, du Cantal, des Cévennes et des Vosges sont à peu près les seules demeures d'amour de cette superbe espèce qui partout ailleurs est peut-être aussi rare que le Merle blanc.

Le Merle solitaire. Merle de roche ; jolie espèce, douée d'un gosier mélodieux et amie de ces vieilles tours féodales dont les ruines sont vêtues de noirs manteaux de lierre. Taille du Mauvis; manteau bleu cendré tendre; tout le devant du corps plaqué d'un beau roux orangé ainsi que l'abdomen et les pennes de la queue. 11 fut un temps où tous les vieux édifices de l'Est et du Midi de la France, castels des monts ou églises des cités, nourrissaient une famille au moins de ces hôtes charmants, qui revenaient fidèlement chaque année à leur gite natal comme les Hirondelles.

La voix du Merle solitaire a beaucoup de rapport avec celle de la Fauvette à tête noire. L'oiseau monte pour chanter, suivant l'usage invariable de ceux de sa famille , sur le point le plus culminant de la tour ou du rocher qu'il habite. Le Merle solitaire était l'oiseau favori du roi François I" : il est encore en grande estime chez les musulmans de la Roumélie et de l'Asie Mineure. Un écrivain d'il y a deux siècles affirmait que de son temps le prix des bons Merles de cette espèce variait de 200 à 500 livres sur le marché de Constantinople. Le Merle solitaire est devenu très-rare en France. Je ne répondrais pas qu'on pût trouver un seul échantillon de l'espèce dans un rayon de cinquante lieues tout autour de Paris.

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Le Merle bleu. Espèce quasi-exclusive aux montagnes rocheuses du Sud-Est de la France, commune en Savoie, en Picmont, où elle niche comme le Solitaire dans les fissures des hautes roches et quelquefois aussi dans celles des anciens édifices isolés et inhabités. Le mâle adulte de cette espèce est un des plus beaux oiseaux de nos climats. Manteau bleu foncé, robe idem, les ailes et la queue noires, toutes les plumes du dessous du corps frangées d'une élégante bordure noire en forme de croissant. Il y a entre le Merle bleu et le Merle solitaire, indigènes de la même zone et amis des mêmes solitudes , la même parenté de mœurs, de talent et d'habitudes, qu'entre le Merle à bec jaune et le Merle à plastron.

Le Merle bleu , très-rare en France et qui porte un manteau de turquoise trop riche pour nos climats, engrène avec distinction dans la série des Merles à manteaux fulgurants que produisent en grand nombre les îles de l'archipel indien. C'est à l'endroit de cette classification où nous sommes, que demandent à se rattacher les groupes des Merles mirifiques de Java et des Paradis de Timor.

Le Meule d'eau. Cincle plongeur; Merle plongeur. Espèce plus remarquable par l'excentricité de ses habitudes que par la beauté de sa robe ou le charme de sa voix. Cet oiseau qui est un véritable Merle par toutes ses allures, par son chant, par sa forme et par son nom grec [KiJdos , Grive) , le Cincle , qui a une jolie voix et de jolis doigts de pieds libres et non cousus ensemble , caractères complètement incompatibles en apparence avec la profession d'oiseau d'eau, n'en est pas moins à ses heures un plongeur fort habile et qui cherche sa vie avec succès au fond de l'eau comme un grèbe ou une macreuse. Phénomène qui a fort intrigué jusqu'ici les savants et que je ne me flatte pas d'expliquer d'une façon satisfaisante; attendu qu'il ne m'a pas été donné de vivre assez de temps dans la société de cette espèce et que je n'aurais pu d'ailleurs consacrer à l'étude de ses mœurs un nombre d'années suffisant.

Les uns affirment que le Cincle se promène au fond de l'eau et

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qu'il y marche avec la même aisance que sur la terre un autre Merle; que là, il passe l'inspection des cailloux pour se saisir des chevrettes et des larves de demoiselles qui stationnent volontiers dans les interstices d'iceux et leur servent de cales. Les autres prennent à témoin la raison , que l'oiseau n'a d'autre organe de locomotion et de propulsion au fond de l'onde que le jeu de ses ailes et qu'il vole entre deux eaux , à la façon des harles et des grèbes. Cette dernière version a toutes mes sympathies et je ne la crois pas tout à fait inconciliable avec la première; parce que d'abord il est déjà excessivement difficile de se trouver à portée d'examiner les évolutions d'une béte au fond de l'eau , et qu'ensuite à qui a cette chance il faut des rétines douées d'une sensibilité microscopi(iuc pour distinguer clairement à une certaine profondeur le jeu des ailes mi-ouvertes. Cependant Vieillot assure avoir vu le Cincle marcher avec une facilité extrême sous le poids d'une colonne liquide de soixante centimètres de hauteur, et il a même observé que pendant ce travail toute la surface de son corps était enveloppée d'une couche ou d'un réseau de petites perles . comme un grain de raisin qui se promène dans un verre de Champagne, lesdites perles formées par les bulles d'air (]ui s'échappent des réservoirs pneumatiques de l'oiseau et s'accrochent à ses plumes. M. Crespon de Nîmes, qui a vu en 1835 un Merle d'eau se réfugier dans les souterrains de la fameuse fontaine romaine de cette cité , où il passa une grande partie de la froide saison, était admirablement posé pour étudier le problème et le résoudre. Mais il se contente de dire qu'il a vu l'oiseau marcher dans les rigoles des bains d'Auguste , où il n'a pas été témoin du brillant phénomène de la couche des bulles d'air signalé par Vieillot. Or , de telles indications ne sufHsent pas pour éclairer les profondeurs d'une semblable question, et j'ai tout lieu de croire qu'elle attend encore sa solution définitive, d'après les tristes paroles que j'ai entendu prononcer à ce sujet à M. Isidore-Geofïroy-Saiut-Hilaire, dans une de ses leçons publiques des dernières années.

Je dois dire cependant à ma louange , que si la question est encore à l'état de problème , la faute n'en est pas à moi , qui

tentai vaillamment mais vainement de la trancher pendant deux étés consécutifs. Le premier sujet de mes études fut le Merle d'eau qui habitait eu 1839 le petit ruisseau qui coule contre le Clos Vougeot lui-même et y fait mouvoir un moulin. Si celui-là ne m'a pas révélé le secret de ses évolutions sous-ondines , c'est qu'apparemment la disposition des lieux n'était pas favorable à l'observation ; car je vis bien des fois l'oiseau piquer sa tète à la façon des Martins-pécheurs et gagner le fond à la façon des poules d'eau, mais jamais je n'eus la chance de l'y voir arpenter la grève , debout et dressé sur ses jambes. Le second fut un habitant d'un ruisseau à cascade des Vosges. S'il ne m'apprit pas mieux (|ue le premier les mystères de l'anibulation sous-marine, il m'enseigna au moins un fait assez curieux , à savoir que le Merle d'eau fait quelquefois son nid dans les fissures de la voûte surplombée qui est sous la cascade, de sorte qu'il est forcé de percer la nappe verticale pour apporter la pâture à ses petits. Cette manière de dérober son nid aux regards du public est à coup sur des mieux imaginées.

Mais à supposer môme que l'observation nous eût donné le mot de l'énigme qui nous intrigue , resterait encore à deviner celleci qui n'est pas moins intéressante : Pourquoi le Merle d'eau? Car il est certain que le besoin de cette création ne se faisait pas vivement sentir dans la série des Merles. C'est ici que le savant ordinaire a beau jeu pour se retrancher derrière l'impénétrabilité des voiles de la nature, sa fin de non-recevoir habituelle; mais l'ornithologiste passionnel , qui sait parfaitement que Dieu ne présente jamais à l'homme de rébus indéchiffrable, ne jette passa langue aux chiens aussi vite, et il voit dans la création du Merle d'eau une des conséquences les plus logiques du grand principe d'Unité qui régit tous les règnes :

Dieu a créé uu Merle plongeur pour qu'il y eût un oiseau d'eau qui chantât et un oiseau chanteur qui plongeât, et pour prouver par un exemple de plus que tout se tient dans la nature , à tous les degrés de l'échelle, même les êtres qui semblent au premier abord les plus antipodiques. Puis tous les autres Merles aimaient le vin et les licjueurs fortes (raisin, groseille, kirsch) ; c'était bien

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le moins qu'il y en eût un dans la l'amille qui fit profession d'aimer l'eau et jeùnài pour les autres. Grive de vin, Merle d'eau, l'oiseau est bien nommé.

Le Merle d'eau est le plus petit des Merles et l'un des plus petits oiseaux d'eau. Il est moins gros que le Merle solitaire et semble avoir emprunté au Martin-pêcheur quel(iues-uncs de ses allures , rasant droit comme lui la surface de l'onde et poussant un cri en partant. Ou le rencontre en France dans tous les pays de montagne , Vosges , Côte-d'Or , Jura , Cévenncs , Alpes et Pyrénées, où il occupe les moyennes régions arrosées par ces petits courants d'eau vive ou la truite se plaît. L'espèce est sédentaire. Manteau brun , gorge et poitrine blanches, ventre roux , bec finement dentelé à l'instar de celui des oiseaux d'eau , iris gris clair , pieds jaunes.

Je regrette vivement de ne pas connaître assez à fond l'oiseau mystérieux que Georges Cuvicr appelle le Merle à queue blanche et Tcmmynck le Traquet rieur pour oser me permettre de lui marquer ici sa place; mais je suis sûr, cependant, que j'aurais bien fait d'oser et que je me repentirai plus tard de ma timidité.

En attendant, je termine par le Merle d'eau comme tout le monde, l'histoire de la famille des Merles, famille si immaniablc au dire des savants, qu'il n'y a pas de raisons pour n'en pas faire une branche du groupe des Fauvettes, tout aussi bien qu'une branche du groupe des Corbeaux. Halte-là, s'il vous plaît , mes maîtres. J'accorde bien qu'il n'y ait pas d'inconvénient grave à placer la famille des Merles , oiseaux chanteurs, à côté de celle des Fauvettes, et la preuve, c'est que j'ai reconnu moi-même la parenté des deux groupes en les avoisinant. Mais je vois, au contraire, un immense danger à loger l'innocente famille aussi près de celle des Corbeaux. C'est que les Geais , les Pies , les Casse-noix , les Corneilles raffolent des œufs du Merle, et que la Pie-grièche le croque lui-même bel et bien. Or, j'admire toujours que les périls et les anomalies

d'une alliance aussi monstrueuse n'aient pas encore frappé votre esprit ni vos yeux. Car enfin, vous n'avez pas osé encore apparenter dans vos ciassilications de Mammifères le Lapin et le Renard , bien que tous deux aient quatre pattes et logent dans des terriers... Pourquoi auriez-vous plus le droit, dans le cas des oiseaux que dans celui des quadrupèdes, d'unir ce que partout la nature sépare : la victime et le bourreau.

Genre Loriot. Espèce unique.

Le Loriot n'habite guère la France que pendant quatre mois sur douze. 11 nous arrive aux premiers jours de mai pour nous quitter au commencement d'août. 11 passe, par conséquent, dans le voisinage des tropiques les deux tiers de l'année et pourrait être considéré en quelque sorte comme un oiseau de la zone équatoriale, qui n'est jamais qu'égaré dans le nord de l'Europe où l'attire la passion des cerises. On a besoin de s'appesantir sur cette circonstance d'habitat de prédilection , pour s'expliquer la richesse exceptionnelle du costume de cette espèce, qui écrase si impitoyablement les pâles habits de nos tarins et de nos canaris, lesquels mis en regard du Loriot paraissent bien moins des oiseaux jaunes que des oiseaux atteints de la jaunisse.

Il est certain que le ton de l'uniforme jonquille ou topaze brûlé du Loriot appartient à une gamme de couleur d'un diapason plus élevé que celle de nos brumeux climats, et qu'il nous serait complètement impossible de nous procurer chez nos autres espèces, ni bleu, ni violet, ni rouge concordant avec ce jaune-là. Le Loriot est bien plus encore que le Merle bleu un moule d'engrenage ou de transition des races emplumées de la zone torride à celles de la zone tempérée. 11 donne la main dans la classilication universelle à cet immense groupe d'oiseaux à manteau d'or, manteau orangé roux, manteau orangé rouge, etc., qui comprend les Troupiales, les Carouges, les Cassiques du nord de l'Amérique, sans compter une foule innombrable d'Orio-

SEDIPEDES. 273

Jus, d'Ictérus, de Sturnus innommés. (Loriots, Traquets, Sansonnets.)

Le Loriot est un des plus infatigables arpenteurs des plaines de l'air. Il suit plus fidèlement le soleil dans ses courses qu'aucune autre espèce voyageuse de nos pays, voire le Martinet et le Coucou. Il se remet en marche du Nord pour le Midi , le lendemain même du solstice ; il semble plus impatient encore du repos que la Caille. Il a comme celle-ci , comme tous les navigateurs au long cours, l'aile longue et pointue. Les Loriots passent de jour, par familles isolées.

J'ai déjà dit assez de fois pour qu'aucun de mes lecteurs ne l'ignore que la couleur jaune jonquille était celle de l'étendard du limiilisme. Nous pouvions donc parfaitement, sur la seule enseigne du Loriot, nous attendre à rencontrer en lui un des types les plus purs et les plus achevés de l'amour maternel. Comme l'amour des enfants se trahit d'abord chez les oiseaux par la richesse et le luxe du berceau qu'ils façonnent pour leurs petits , le nid du Loriot est une merveille d'art qui pourrait bien mériter à ses auteurs le premier prix d'architecture aérienne. Je ne sais pas de nid, en eiïet, qui l'emporte sur celui du Loriot pour l'élégance de la forme, la richesse des matériaux , la délicatesse du travail et la solidité de la bâtisse. Le nid du Loriot est encore plus mignon peut-être et de moindre dimension relative que celui du Chardonneret. Il est tapissé au dehors comme celui du Pinson d'une couche de ce lichen argenté des arbres fruitiers qui lui donne l'air de faire corps avec la branche qui le supporte. Mais la demeure du Loriot est bien plus habilement dissimulée encore que celle du Pinson. Celle du Pinson est assise sur la branche dont elle augmente le volume, et elle appelle les regards. Le nid du Loriot, au contraire, est iixé par des attaches de liane aux deux branches d'une fourche horizontale entre lesquelles il flotte suspendu , et dont l'épaisseur masque une forte partie de la muraille extérieure. On peut se faire une idée parfaite de ce nid par ces jolies petites corbeilles d'osier tapissées de laine à l'intérieur et qu'on donne pour nicher aux Serins. Les matériaux employés à sa confection sont avec le lichen , la laine ,

274 ORNITHOLOGIE PASSlOiNiNELLE.

la toile d'araignée, la plume, mais le tout choisi de couleur blanchâtre , pour que rien de la masse ne se détache en sombre du milieu feuillu qui la couvre et n'attire le mauvais œil du pâtre comme un nid de Merle ou de Roitelet. D'autres fois , à défaut de fourchettes de pommier, le Loriot choisit pour assises de sa demeure un épais bouquet de feuilles de bouleau, de peuplier, voire de gui. Dans ce cas-là, le nid, solidement attaché par un système d'élégants cordages à quelques brindilles d'en haut, à l'instar de la nacelle d'un aérostat , Hotte dans le vide de la verdure ambiante. Quand les attaches sont latérales, la bercelonnette légère est un hamac mobile où la brise du printemps s'amuse à bercer les petits.

Audubon, qui a passé des semaines entières à regarder travailler le Loriot de Baltimore , sur un arbre perché et à l'aide d'une longue vue , a constaté que ces oiseaux employaient pour tisser l'étoffe de leurs matelas le même procédé que nos tisserands pour confectionner leur toile : c'est-à-dire qu'ils commençaient par faire une chaîne et une trame , et que chacun des deux époux , comprenant les avantages de la division du travail , se chargeait de la conduite de l'une des deux opérations, non de l'autre. Les travaux de couture et d'entrecroisements de fils qu'exigent la construction et la suspension du nid de nos Loriots de France ne permettent pas de douter que la science du tisserand , celle du vannier et du tailleur , ne soient aussi bien dans leurs dons que dans ceux des Loriots d'Amérique. J'aime à penser que si tout le monde était instruit de ces détails , personne n'oserait plus porter sur le nid du Loriot une main sacrilège ; nid qui mérite d'autant plus le respect des humains que cette espèce ne s'élève pas et n'est pas agréable en cage , tandis que, laissée libre , c'est l'ennemie la plus redoutable de la chenille processionnaire, cette vermine immonde qui mange quelquefois en nx semaines pour quarante à cinquante millions de chênes et de pommiers français.

Le déploiement d'un pareil luxe dans la bâtisse et dans l'ameublement de cette demeure annonce que le séjour y sera long. En effet, la durée de l'incubation est la même chez le Loriot que chez la Poule ; les petits ne sortent du nid que très-tard ;

SÉDlPEIiES. 27.-»

et leur éducation n'est pas une sinécure , attendu que les jeunes Loriots sont de force à absorber en un seul repas le tiers de leur poids en nourriture, et que j'en'ai connu d'adultes qui avalaient aisément seize cerises de suite. Mais la tendresse infinie des parents pour leur progéniture satisfait largement à toutes les exigences de ces natures impérieuses. Peu d'oiseaux se montrent plus jaloux de leur liberté que les Loriots ; et cependant on a vu des couveuses de cette espèce , en proiq, à la fièvre d'amour maternel qui les prend à la lin de leur travail d'incubation , se laisser emporter avec leur nid par le ravisseur et mourir d'inanition sur leurs œufs. Les pauvres botes avaient fait le sacritice de leur vie; mais elles ne se croyaient pas le droit d'entraîner dans leur tombe les innocents prêts à éclore , et alors elles se faisaient un devoir de pousser jusqu'au bout le dévouement maternel. Leur courage pour défendre leurs jeunes contre les attaques des Piesgriècbes, des Geais et des Corneilles n'est pas moins admirable.

Le fusil fait peu de tort aux Loriots, qui ont le bon esprit de quitter nos contrées inliospitaliéres avant l'époque de l'ouverture habituelle de la chasse. Quant au filet, il n'est guère plus préjudiciable à l'espèce qui ne descend presque jamais à terre.

Ce n'est qu'au bout de sa troisième mue ou au commencement de sa troisième année que le Loriot se trouve enfin vêtu de ce splendide manteau d'or, qui couvre tout son corps, à l'exception des ailes et de la queue qui sont noires. En ce temps-là son bec se colore aussi d'un rouge sombre ; l'iris est rouge , les pieds glauques. Le costume de la femelle diffère considérablement de celui du mâle quant à la richesse et à la vivacité des teintes , et les jeunes conservent très-longtemps leur ressemblance avec leur mère.

Le chant d'amour du Loriot semble être le début de la phase musicale des Grives et des Merles. Il est sonore et retentissant, et , malgré sa brièveté et sa monotonie , ce chant tient parfaitement sa place dans le concert universel de la forêt au printemps. Il est trop souvent accompagné d'un cri de passe étrange qui tient du ricanement, du miaulement et du bruit de la crécelle, cri que mille musiciens ont entendu comme moi , mais que

jamais aucun d'eux n'a pu même approximativement me définir.

Le peuple appelle cet oiseau le compère Loriot, et il est persuadé que son chant veut dire : Je suis le compère Loriot... qui gobe les cerises... et laisse les noyaux. Plût au ciel que toutes les erreurs du peuple fussent aussi innocentes que celle-là!

J'aurais dû, avant d'entreprendre le récit qui précède, prévenir mes lecteurs que j'avais le malheur extrême de me trouver , sur la question de la parenté du Merle et du Loriot , en dissidence complète d'opinion avec l'illustre auteur du Manuel (f Ornithologie , qui est aujourd'hui , comme je l'ai déjà dit , à la tète de la meilleure classification sérieuse (1) des oiseaux d'Europe. Ce n'est pas le Loriot qui vient après le Merle , comme chez moi , dans la classification de Temmynck. Le plus proche parent du Merle pour le naturaliste hollandais est le Gobe-mouches... le Gobe-mouches, un tout petit oiseau qui adore les mouches et ne peut pas soufirir les fruits rouges, en quoi il se rapproche considérablement des Hirondelles et des Bergeronnettes. Après le Gobe-mouches vient la Pie-grièche... un oiseau Carnivore et chasseur qui mange les Gobe-mouches. Après la Pie-grièche vient l'Étourneau, puis enfin le Loriot, qui donne la main aux Ovivores (Geais, Corneilles, etc.).

Beaucoup de gens sensés auront une peine infinie à se rendre compte de celte étrange hallucination du sens de la vue chez certains... qui ne leur permet pas de saisir les caractères flagrants de parenté qui sont entre deux espèces comme le Merle et le Loriot : même figure, môme bec, même taille, même régime^ même voix de basse , même passion désordonnée pour les cerises.... mais qui, eu revanche, leur en fait voir d'imaginaires entre des espèces parfaitement étrangères l'une à l'autre , comme la Grive , le Gobe-mouches et la Pie-grièche. Mais le fait de l'aberration incroyable n'en est pas moins constant, constant et

(1) On appelle sérieuse en langage académique une classification bonne personne qui ne l'ail de lort à aucune erreur en place, et suit lidèlcnienl l'ornière de la routine où les •classifications précédentes ont versé. Un savant me disait un jour, pour me désobliger, que le seul tort de ma classification était de n'élre pas scrleuse. Ta m'a fait beaucoup de peine.

SKllll'EDl'S. 277

iinpriiiu', liehis ! Kt vainement était-il dans mes vœux charitables de couvrir pudiquement la faiblesse du maître; la fâcheuse question de dissidence m'a contraint de la dévoiler.

Il se peut que ma cla^silication ne soit pas srrieuse , mais encore l'est-elle assez pour ne pas se permettre des alliances et des plaisanteries de ce ^enrc-là.

Enlin , l'illustre ornithologiste étranger a d;iigné reconnaître la proche parenté du Loriot et du Sansonnet. Empressons-nous de saisir cette occasion heureuse de nous réconcilier avec lui.

Genre Étourncaii : Trois espèces.

Les Étourneaux , qui sont les cousins germains des Loriots et des Grives, autant du moins qu'on peut s'en rapporter aux registres de l'état civil de la nature, constituent un genre tout nouveau, plus insectivore que baccivore, et quasi-ambigu entre les deux séries, et qui mérite d'occuper en cette classification la place que je lui ai donnée, c'est-à-dire celle de terme externe ou de terme de ralliement. Les Étourneaux ont, en effet , un caractère à eux et qui les différencie complètement du groupe antécédent ; ils sont les amis des troupeaux.

Le nom qui conviendrait à ce genre serait donc celui de Grégarien ou de Pasteur. Or , la science a déjà reconnu la nécessité de cette caractérisation par l'étiquette , puisqu'elle a désigné sous ce nom de Pastor l'une des trois espèces d'Étourneaux qui habitent la France, le Martin Roselin. Voyez maintenant jusqu'où s'étend le pouvoir d'une dénomination bien choisie et qui joint au mérite de l'expression le charme de l'euphonie. Voici que ce doux nom de Pastor va nous fournir un moyen très-facile de transiter sans saut brusque de la Baccivorie à l'Insectivorie.

Il y a un insectivore qui s'appelle aussi Pastor, et ce Pastor est un Traquet. Donc , c'est le Traquet qui sera le premier terme de la série nouvelle.

Ainsi s'évanouit comme une ombre légère et par le simple

278 OiiMllIOLOGIE l'ASSlU.N.NELLE.

eftet d'une homonymie de rencontre, cette prétendue impossibilité radicale de trouver une place convenable pour le genre Merle dans une classification ornithologique quelconque! Et combien^ de dilïicultés politiques réputées insurmontables, hélas! et sur lesquelles beaucoup de gens sérieux ont jauni depuis des siècles, sont encore plus faciles à aplanir que celle-là! Et même je puis vous le dire, si vous désirez le savoir, pourquoi on ne les résout jamais ces problèmes politiques. C'est que toujours on les donne à résoudre à des hommes sérieux qui ont toujours un intérêt immense à ce qu'ils ne soient pas résolus.

Les Étourneaux sont donc des oiseaux amis des moutons, des chèvres et des bœufs , qui suivent ces bêtes au pâturage et vivent dans leur société intime, leur montant sur le dos, leur mangeant dans la main. Ils aiment également à marcher dans les sillons de la charrue , à mesure qu'elle retourne les guérets et fait sortir de terre une foule de vermisseaux et de larves , de larves de hanneton notamment. Les Étourneaux sont encore les ennemis redoutables des grillons et des sauterelles, dont ils font des déconfitures immenses et à la suite desquels ils entreprennent de longs voyages, comme les hiboux et les renards du Nord à la suite des émigrations de mulots. Les Étourneaux préfèrent les prairies aux champs cultivés, et surtout les prairies les plus marécageuses. Les services qu'ils rendent à l'agriculture en qualité de destructeurs de vermines sont immenses. C'est une espèce du genre, le Martin de l'Inde, qui, transportée du continent dans les îles de la Réunion et de Maurice, a mis fin aux ravages que les sauterelles exerçaient chaque année sur les culturcs de ces îles fertiles. Mais toute médaille a son revers ; je suis forcé de témoigner à la charge de l'Étourneau que son amour immodéré du raisin le pousse quelquefois à se précipiter sur ce fruit même avant qu'il soit mûr , et qu'il cause quelquefois au vigneron un préjudice notable et sans compensation aucune , car la clhiir d'Étourneau est un piètre régal.

Les Etourneaux sont comme les Loriots des voyageurs intrépides que tourmente l'incessant besoin de se déplacer. Ils s'en

St:i)lPKI»KS, 279

vont pour nrtrc pas ou ils sont, plutôt que pour être ailleurs. On les trouve à peu près partout où l'on trouve la Caille et l'IIirondcllc de cheminée. On peut les suivre dans l'ancien continent depuis le cap Nord jusqu'au cap de lionne-Espérance , et depuis les plaines de l'Irlande jusqu'à celles du Kamschatka. L'Australie est, dit-on, la seule jurande terre qu'ils n'aient pas visitée encore; mais j'ai écrit il y a quelques années qu'ils ne tarderaient pas à envahir cette cinquième partie du monde, et tout me porte à croire que cette invasion est déjà un fait accompli. On sait, en effet, que l'Australie était un vaste parc à moutons de la Grande Bretagne avant d'être métamorphosée en Potose. Or , i] m'est impossible d'admettre que les Etourneaux (|ui sont partout, allant, venant et sonnant à la porte de toutes les nouvelles, n'aient pas eu vent par un hasard quelconque de l'existence des riches troupeaux des antipodes d'Europe, et (jue pas un d'entre eux n'ait été tenté de prendre passage sur un des nombreux bâtiments de commerce qui sillonnent sans interruption la face du Pacilique austral , depuis qu'une terre d'or a surgi de sou sein.

Il ne faut pas que j'oublie de dire , pour mieux faire comprendre ce qui précède , que les Étourneaux qui voyagent sans cesse sont doués comme nos ancêtres les Gaulois , qui aimaient aussi les longues promenades , d'un esprit de curiosité insatiable ; et que cet esprit de curiosité les pousse à fraterniser avec toutes les bandes d'émigrants qu'ils rencontrent dans leurs traversées aériennes , bandes de Vanneaux , de Pluviers , de Proyers , de Corneilles , etc. Or il est naturel de supposer que des oiseaux qui n'arrêtent jamais et qui sont en relation suivie avec tant de gens venant de tant de pays, soient mieux informés que personne de tout ce qui se passe aux quatre bouts de l'horizon.

Les Étourneaux voyagent de jour en colonnes épaisses, profondes et tourbillonnantes. Leurs rangs sont si serrés qu'il arrive quelquefois que tous les grains de plomb du coup de fusil qu'on leur tire portent. Je me rappelle avoir vu passer en l'air, audessus de la Mitidja, de ces trombes d'Étourneaux qui obscurcissaient le soleil et occupaient dans le ciel des zones d'un kilomètre

280 OllMTHOLOGlE PASSION.NKLU:.

d'étendue sur une profondeur insondable. Il faisait beau voir ces masses opaques s'ébranler d'un mouvement uniforme , sous la chasse d'un faucon , s'abaisser jusqu'à terre et se redresser dans les airs,, avec la souplesse d'un ressort, sans jamais desserrer leurs rangs et, qui mieux est, sans perdre un seul individu. On conçoit les ravages qu'un vol d'Étourneaux de cette importance, tombant sur un clos de Chambertin , de Yougeot, de Haut-Brion est capable d'opérer. Mais les Étourneaux dont je parle , ont rendu jusqu'ici plus de services à l' Algérie qu'ils ne lui ont fait de mal ; car ces oiseaux ont été bieu longtemps les seuls et les infatigables semeurs dont Dieu s'est servi pour repeupler d'oliviers et de lentisques les cimes et les revers de l'Altas, que l'Arabe se plaisait à dénuder par la dent de ses troupeaux et par les embrasements de ses incendies périodiques. Si les montagnes et les collines de l'Algérie ne sont pas encore aussi pelées , ni aussi chauves que celles de la Provence , c'est l'Étourneau qui en est cause. Grâces lui en soient rendues !

Une coutume invariable chez toutes les espèces de ce genre , et que nous retrouverons plus tard chez les Bergeronnettes et les Hirondelles , est de se rendre chaque soir au milieu des roseaux des étangs , afin d'y prendre gîte pour la nuit. Une longue expérience sem])le leur avoir démontré la parfaite sécurité de cet asile , qui leur o!Tre d'abord une complète garantie contre les assauts nocturnes de l'homme et des carnivores à quatre pattes , plus l'égide du brouillard contre les oiseaux de nuit.

Cette habitude de prudence et beaucoup d'autres pratiques analogues qui sont particulières à toutes les espèces du genre Étourneau , prouvent qu'elles n'ont rien fait pour mériter d'être appelées d'un nom qui dans notre langue est synonyme de celui d'étourdi.

Les Étourneaux ne chantent déjà plus, ils gazouillent et gazouillent sans fin , mais ce ramage qui n'a ni queue ni tète n'approche pas pour la suavité de celui de l'Hirondelle. 11 est gai , rien de plus. Les Étourneaux commencent à gazouiller de très-bonne heure au printemps. Ils apprennent sans peine à parler, mais leur prononciation est toujours défectueuse; elle

Sl':i)ll'KliLS. 281

u'a ni la Iranchise , ni l'aniplciir de celle du corbeau. Ils éprouvent la môme difliculté que les Anglais à faire sonner les /• et parlent généralement du nez comme le peuple français.

L'époque des amours rouvre chaque année pour ces espèces l'ère de la bataille et du duel. Les vainqueurs ont la petitesse de tirer vanité de leur triomphe et de le rappeler trop souvent ; mais le bon naturel de la race reprend le dessus après la saison des querelles, et vainqueurs et vaincus redeviennent amis comme devant.

Des trois espèces d'Étourneaux qui habitent la France , une est particulière à la Corse ; l'autre n'apparaît que de loin en loin dans nos provinces méridionales, à la suite des déluges de Sauterelles. La troisième, le Sansonnet vulgaire, habite toutes les parties du territoire national , mais se plaît surtout dans les régions les plus arrosées et les plus fécondes en pâturages. Elle habite indifféremment les forêts et les villes, nichant au bois dans les trous d'arbres, et sous les tuiles dans les cités. Elle aime aussi comme le Martinet et l'Effraie le séjour des vieilles tours de cathédrales. Il en niche tous les ans un couple ou deux dans les marronniers des Tuileries.

Le Sansonnet. Sansonnet, Chansonnet, qui babille sans cesse. Ce nom convient mieux à l'espèce que celui d'étourneau, par les raisons ci-devant déduites. Des personnes qui se disent bien informées prétendent que ce nom lui est venu de la prédilection toute spéciale qu'il a pour cette phrase : Sonnez^ sonnez, sonnez, que par parenthèse il prononce : Son nez, son nez, son. nez, en appuyant sur la nasale. Cette version, qui a pour elle l'exemple des noms , Margot, Colas, Ricard, attribués à la Pie , au Corbeau et au Geai, en raison de la facilité avec laquelle ces trois espèces prononcent ces trois mots, mérite qu'on en tienne compte.

Le Sansonnet est l'emblème du commis-voyageur, qui est obligé par .sa profession de changer souvent de place ; qui parle beaucoup pour peu dire; qui se lie facilement de conversation et d'amitié avec ceux de son état qu'il rencontre dans les lieux de

282 ORNITHOLOGIE PASSlONNELLli.

passage et sans trop se préoccuper de la diversité de leurs parties respectives; qui apprend facilement à répéter la phrase qu'on lui serine , mais qui n'a pas toujours conscience de la valeur d'icelle. Le Sansonnet parle moins purement que le Corbeau , qui est un emblème de légiste et d'orateur; cette infériorité est toute naturelle et n'a rien d'humiliant.

Comme l'oiseau qui sert d'agent actif à la propagande de l'olivier (huile) , du lentisque (pistache) et de la merise (kirsch et liqueurs) , qui sont de bons produits , a le malheur de contribuer aussi à la propagande du gui , qui est une plante parasite et pertide... ainsi , le commis-voyageur a le tort de mélanger dans son commerce les denrées falsiliées aux marchandises loyales , comme le faux au vrai dans son bavardage — utile à la société quand il remplit honnêtement sa fonction d'agent intermédiaire entre la production et la consommation — nuisible et funeste au pays et au consommateur, quand il procède par voie de coalition à l'accaparement des récoltes.

On reproche au Sansonnet de chanter un peu haut ses conquêtes amoureuses et d'aimer à se parer le col de cravates trèsvoyantes dans la saison d'amour. Le commis-voyageur n'est pas toujours exempt de ce double travers, dans sa toilette et ses discours.

Le Sansonnet atout le devant du corps, gorge et poitrail, noyé dans le violet changeant, miroir d'illusion, en signe des erreurs dans lesquelles la secte des économistes s'est toujours plu à entretenir le public relativement aux bienfaits et à la moralité du commerce.

Le rôtisseur qui cherche à tirer parti de la chair de l'Étourneau, tâche ingrate, commence par lui arracher la langue qu'il a double et noirâtre, et que les anciens réputaient vénéneuse. Cela voudrait-ii dire que la suppression du mensonge ou , ce qui revient au même, la substitution de la concurrence véridique à la concurrence anarchique dans les transactions du commerce, serait la première mesure à prendre pour réhabiliter et assainir la profession commerciale?

SL:i)IPt:L>ES. 283

L'Etoirnkvi: noir. Espèce qui semble particiiliiTC à la Corse et à la Sardaigne , où elle est sédentaire. Manteau noir lustré comme celui du Corbeau, avec de légers reflets de pourpre. Même taille, mêmes babitudes, même gosier que le précédent.

Le Martin Roselin. Martin rose, Merle rose. Oiseau rose et charmant, originaire de la Syrie et de l'Asie Mineure , de passage quelquefois en France, dans les prairies de la Camargue, où il aime à se poser comme tous les Étounioaux sur le dos du bétail. Tous les Martins roses que j'ai vus dans les volières du Jardin des Plantes et ailleurs, se faisaient remarquer au comiriencement de leur captivité par une activité inquiète, un besoin de mouvement perpétuel et une énergie de gazouillement formidable. Malheureusement tous ces symptômes de force et de santé duraient peu et les pauvres oiseaux succombaient bien vite aux regrets de leur liberté perdue. Le gazouillement du Martin rose trahit sa parenté avec notre Étourneau vulgaire. C'est le même babil incohérent et interminable, avec un peu plus de sonorité et d'éclat. Cet oiseau est encore un de ceux dont la riche parure atteste l'origine étrangère. 11 a tout le dessus et le dessous du corps teint d'une belle couleur rose de chair, mais si tendre et si fugace, qu'elle ne tient pas même deux jours sur le cadavre de l'oiseau. 11 a le chef orne d'une huppe élégante noire à reflets violets. Cette teinte noire s'étend sur la gorge, sur le cou, la queue et les ailes et forme avec le rose clair du reste du plumage, un accord contrasté de nuances du plus charmant efîet.

Voilà que nous avons vu dehler les plus brillantes séries de l'ordre des Chanteurs. C'en est fait désormais des grands poëmes et des grandes écoles lyriques. C'est à peine si nous rencontrerons encore deux ou trois illustrations musicales sur la liste de noms qu'il nous reste à parcourir, avant d'atteindre à l'ordre des Grimpeurs, où l'on ne chante plus.

ISi ORiMTllOLOGlK PASSIONNELLE.

yi ATIEME SERIE.

INSECTIVOIUE.

Neuf familles, vingt genres, cinquante-deux espèces.

J'ai dit précédemment une méthode fort simple pour classer les Insectivores par groupes. C'est celle qui consiste à donner d'abord un nom régional aux insectes, puis à transporter ce nom revêtu de la terminale vores aux oiseaux qui vivent d'iceux, en ayant soin de commencer par les insectes de la région infé~ rieure pour monter jusqu'à ceux de la région des nues et redescendre ensuite. Ainsi le premier groupe aurait été celui des mangeurs d'insectes de terre, Yermivores ou tout autre, et il aurait contenu les tribus des Traquets, des Bergeronnettes, etc. Le second eût compris les mangeurs d'insectes des herbes, des roseaux , des tiges , des feuilles , Fauvettes de roseaux , Pouillots , Roitelets, Troglodyte, etc. Le troisième avait son nom tout fait, celui de Muscivores (Gobe-mouches), désignant les oiseaux qui attrapent leur proie au vol. Gobe-mouches, Hirondelles, etc. Maintenant , parmi les insectes qui s'élèvent au plus haut des airs sont les fourmis et les abeilles qui ne peuvent aimer que dans la région des nues. Or qui va relancer ces insectes nubicoles dans leurs hautes solitudes? Le Martinet, le Guêpier... Nécessité de créer alors un sous-groupe des Apivores ou des Hémiptérivores pour le Martinet et le Guêpier; plus un second sousgroupe sous le nom de Phalénivores pour l'Hirondelle de nuit (Engoulevent), qui mange les Phalènes. De là on redescendait vers les Grimpeurs , qui sont des mangeurs d'insectes d'arbres et de fourmis, par d'autres fourmiliers, dont on dira les noms à leur place. Je n'insiste pas sur les avantages de cette méthode, parce que c'est celle que j'ai suivie en partie, et que, par con.scquent, le lecteur pourra apprécier ses mérites. Seulement

SÉDIPÈDES. 28S

je n'ai pas nommé les groupes que je viens de désigner , par la raison que les noms de région manquent aux insectes et que je n'ai pas osé prendre sur moi de les fabriquer, n'étant nullement pressé d'ajouter les embarras d'une nouvelle nomenclature entomologique à ceux d'une nouvelle classification ornithologique. Une autre division par groupes , très-voisine de celle-ci , mais bien moins scientifique , est celle qui désigne les groupes par l'habitat de l'oiseau au lieu de les désigner par l'habitat de l'insecte. Ainsi le groupe des Arvicoles pour les oiseaux des guérets, des Saxicoles pour les amis des cailloux, et ainsi de suite. Je n'empêche personne d'user de cette méthode qui a de bons côtés. L'essentiel , en matière de classification , est d'établir les lignes de démarcation cardinales. Ce travail une fois fait , le choix des subdivisions peut être laissé sans péril à l'option de la fantaisie.

Caraclères généraux.

Tous les Insectivores sont des oiseaux de passage dans nos climats, puisque tous les insectes des zones tempérées se cachent pendant l'hiver ou périssent par le froid. Cette loi est générale et ne souffre pas d'exception. Les petits Roitelets et le Troglodyte , qui passent en France une partie de la froide saison , sont eux-mêmes des oiseaux voyageurs, comme les Mésanges, qui sont des ambigus omnivores, et le Martin-pêcheur, qui est un piscivore.

L'instinct de sociabilité et de fraternité est fortement développé parmi les tribus de cette série. La plupart des espèces voyagent en sociétés nombreuses et passent pendant le jour. Quelques-unes sont célèbres par leur talent dans l'art de bâtir. D'autres se sont fait une haute réputation gastrosophique par la délicatesse de leur chair. Beaucoup sont amies de l'homme et aiment à loger près de lui.

Famille des Traqucls ou des Moltcuv. Trois genres, six espèces.

Ce sont deux iort mauvais noms de famille que ces noms de Traquet et de Motteux dont on a baptisé les six espèces qui suivent; car lesTraquets et les Motteux sont considérés par une foule de naturalistes éminents comme les plus proches voisins des Merles, qui adorent les fourrés humides et les retraites sombres. Or , ces mêmes naturalistes ont grand soin de vous avertir que les Traquets sont de petits oiseaux à pieds noirs qui adorent les pays découverts , les friches , les collines nues et pierreuses, etc. J'ai beau recommandera la Science d'éviter ces contradictions ridicules , dans l'intérêt de sa propre gloire; elle ne m'écoute pas et continue de faire à sa tête , ce qui m'oblige trop souvent de m'insurger contre elle.

J'ai d'abord à faire observer à la Science que ce n'est pas le Merle ami des retraites sombres, mais le Sansonnet ami des troupeaux et des pâturages qui est le plus proche parent du Traquet. J'ajoute maintenant que ce nom de Traquet ne convient ([u'à deux espèces, tout au plus , sur les six qu'il rallie illégitimement dans la nomenclature officielle.

Attendu (jue ce nom est une onomatopée, c'est-à-dire une sorte de traduction du mot de passe d'une espèce auquel on a trouvé une certaine ressemblance avec le bruit du traquet d'un moulin , et que s'il est permis de rappli(|ucr au Traquet vulgaire et au Tarier, qui n'ont pas le droit de s'en formaliser , l'usage en doit être interdit à l'égard dés quatre autres espèces (jui ne traquettent pas. J'adresse le même reproche à l'étiquette de Motteux , qui peut parfaitement convenir aux espèces saxicoles qui aiment à se poser sur les mottes et les pierres pointues , mais qui ne va pas aussi bien aux espèces forestières ou buissonneuses qui perchent constamment sur les arbres ou sur les piquets.

Admirez ici avec moi cet étrange penchant qui porte certains naturalistes à toujours contrarier la nature. Voici des espèces à

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rallier , des tractions de famille à réduire au même dénominateur. Ces espèces , ces fractions, n'ont qu'un seul caractère commun qui puisse leur servir de trait d'union légitime : ce caractère est aussi apparent que possible , peut-être plus saillant que le nez au milieu du visage; car c'est un croupion blanc, une queue blanche qui vous sautent d'emblée aux regards. Eh bien ! au lieu d'opérer la fusion sur ce caractère de ralliement unique, au lieu de créer une famille de Leucouriens (queues blanches) quelconque, et de la subdiviser ensuite en autant de genres qu'en eût exigé la diversité d'habitudes des espèces , ces naturalistes contrariants ont trouvé moyen de nous bâtir sur ce terme commun de queue blanche une tribu de ïraquets ou de Motteux au choix...! car, pour eux , Motteux et Traquet sont des expressions synonymes. Mieux que cela encore : il y avait dans la patrie du Merle blanc et du Merle de roche un Saxicole non classé qui avait à ])eu près les allures et les goûts de ces deux derniers moules, et qui méritait, par conséquent, d'être classé parmi les Merles, où Cuvier l'avait mis. Or , attendu que le Saxicole en question était décoré de la queue blanche, ils l'ont revendique et inventorié comme Traquet! Il est vrai de dire qu'en donnant à ce Traquet de contrebande le nom de Tracjuet rlew\ ils ont avoué implicitement que .ce nom n'était pas sérieux. Mais l'intrus de malheur n'en ligure pas moins parmi les six Traquets de la nomenclature de Temmynck; et moi-même, intimidé par l'aplomb du classiticateur hollandais , j'ai lâchement enregistré au chapitre des Insectivores ce moule qui m'était inconnu.

Et voilà les consécjuences fâcheuses où aboutissent fatalement les moindres déviations de principes. On avait cru pouvoir se permettre d'infliger l'épithète de Traquet au Motteux, parce qu'il avait la queue blanche. Tout le monde ayant laissé faire, et le silence général ayant pour ainsi dire sanctionné l'extension abusive du nouveau terme générique, on a fini par l'attribuer à un Merle. Je crois qu'il n'est que temps de protester contre l'abus, pour empêcher une foule de Chevaliers à croupion blanc de venir grossir à leur tour la liste des Traquets , trop nombreuse déjà...

Je propose de faire ce que les naturalistes patentés n'ont pas

fait, c'est-à-dire de diviser en deux genres pour le moins et d'après la diversité d'habitat la famille olïicielle des Saxicoles, dont je voudrais remplacer le nom par celui de mangeurs d'insectes du sol. On laisserait au premier genre, composé des espèces Buissonnières , le nom acceptable de Traqucts, et celui de Motteux à l'autre renfermant les espèces véritablement saxicoles. On attendrait sagement ensuite, pour se prononcer sur la qualilication délinitive à attribuer au Traquet rieur , que son histoire fût un peu mieux connue.

Genre Traquet : Deux espèces.

Les Traquets sont ces petits oiseaux si vifs , si remuants , si communs autour des pâtures et sur toutes les lisières des landes, des champs, des prés, qui remuent constamment la queue comme les Rossignols , et qu'on aperçoit toujours perchés à la cime des buissons, des échalas , des piquets, des poteaux, des ronces, des chardons , de tous les postes élevés en un mot , d'où ils s'élancent de temps à autre vers le sol pour saisir une proie , et où ils remontent aussitôt par une courbe élégante. On les voit quelquefois encore se balancer sur leurs ailes avant de se poser, et leurs allures de vol ont beaucoup d'analogie avec celles de la Pie-grièche, qui recherche aussi les observatoires élevés pour inspecter la plaine , qui décrit le même genre de courbe pour passer d'une cime à une autre, et semble adorer également l'exercice de la balançoire. Les Traquets paraissent tourmentés comme la Pie-grièche d'une agitation perpétuelle. Ils sont à l'affût de tout ce qui se passe et témoignent leur inquiétude par un petit cri de Ouistratra légèrement em])reint de l'accent d'Auvergne et qui leur a valu le nom qu'ils portent plus une foule d'autres appellations onomatopiques, vitrée, vitrac, ouitrac, bistratra, etc. Ce sont des oiseaux courageux qui donnent sur la Chouette.

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Les Traqiiets vivent de mouches, de vermisseaux et de petits scarabées qu'ils ramassent le plus généralement à terre ou qu'ils happent quelquefois au vol. Ils se tiennent de préférence sur les haies avoisinant les champs ensemencés et bordant les pâturages; la société du bétail leur est chère. Les deux espèces qui composent ce genre étaient d'une familiarité charmnnte avant l'invention de la poudre. Non-seulement ils suivaient la charrue, ce qu'ils font quelquefois encore, pour s'emparer des vermisseaux que le soc amène à la surface du sol, mais ils venaient prendre leur repas jusque sous la bêche du laboureur. Dans le temps que j'habitais l'Algérie, il y a une douzaine d'années, les Traquets avaient conservé l'habitude de se poser piltoresquement sur la bêche du travailleur, aussitôt que celui-ci avait le dos tourné. Ces habitudes familières ne sont ni dans le caractère des Étourneaux ni dans celui des Motleux, et servent à les distinguer de ces deux genres.

Les Traquets qui engrènent dans la série de l'Insectivorie s'éloignent encore des genres précédents par la conformation de leurs mandibules qui vont se rétrécissant dans le sens de la longueur et s'élargissent par la base. Ces mandibules sont assez dures pour avoir raison de la résistance des cuirasses des petites coléoptères dont cette tribu détruit une quantité notable.

Le Traquet et le Tarier nichent à terre, dans les blés, dans les prés et sous les arcades des mottes. Leur nid est fait d'une paillasse d'herbes sèches doublée d'un léger matelas de crin. Ils y pondent des œufs bleus.

Le chant de ces deux espèces, qui esta peu près le même, est une simple répétition de deux ou trois notes joyeuses et vivement accentuées que le mâle lance quelquefois du haut de l'air à l'instar de la Fauvette babillarde. Les Traquets sont des jaseurs, non des chanteurs, et leur chair est généralement plus estimée que leur chant. Ils composent, avec les Motteux, cette fameuse tribu des Pieds noirs, si prisée des chasseurs gastrosophes, qui ne craignent pas de lui faire la guerre au fusil, en témoignage de la haute considération dont ils honorent tous ses membres.

Ces deux espèces, que le vulgaire et le chasseur confondent .volontiers, sont très-faciles à distinguer l'une de l'autre. Le Traquet est le joli petit oiseau noir (pii a la poitrine roux orangé, comme le Rossignol de muraille et le croupion blanc comme le Bouvreuil. Le Tarier est le Traquet déteint, chez lequel le brun remplace le noir, et le roussàtre le roux vif orange. Le Tarier est aussi plus ami des solitudes et des landes que le Traquet.

On n'a jamais pu savoir pourquoi ces malheureux savants avaient surnommé le Traquet Rubicole , mot à mot : qui cultive ou qui habite des rouges... Je ne serais pas moins embarrassé de dire pourquoi ils l'ont appelé en latin Suxicolo. lîuhicola , mot à mot : habitant des cailloux, qui habile des rouges... Mais ce qui m'intrigue plus encore que l'étrangeté de ces dénominations, c'est l'étrange bonhomie de ces braves nomenclateurs hollandais , français et autres , qui commencent par vous inscrire vaillammenl au sommaire de leur chapitre un Saxicole Rubicole, et qui partent de là pour vous tracer l'histoire d'un oiseau qui habite exclusivement, d'après leur récit même, les bois ou les buissons.

De tous les surnoms donnes au Traquet celui de Pâtre est le seul que j'approuve, le Traquet se plaisant, ainsi que je l'ai dit deux fois déjà, dans la société des troupeaux.

Le Traqiet rieur. Si le Traquet rieur est un Merle à queue blanche, comme le croyait Cuvier; s'il a le chant éclatant et composé de sons très-doux , et si sa nourriture consiste en insectes et en baies saucages , comme l'afTirme l'auteur de {Ornithologie du Gard , qui en a trouvé le nid dans un vieil éditice ; s'il a tant de rapports en un mot avec le Merle solitaire , il est évident que le Merle à queue blanche doit être distrait des Insectivores pour être reporté aux Baccivores. Malheureusement le sage a dit : «Dans l'ignorance abstiens-toi. » Or, j'avoue modestement qu'aucun hasard heureux ne m'a jamais mis en rapport avec cette espèce, et que je n'ai trouvé personne encore du pays ni d'ailleurs en état de me renseigner sur le sujet d'une façon satisfaisante, et alors je me tais.

SIîDIPEUES. 2yi

J'avais cependant grande envie de tenter un coup audacieux qui eût réussi peut-être, et qui était tout siniplement de faire une famille d'ambigus avec le Traquet rieur et les deux autres qui ne doivent pas être aussi ennemis des fruits njous qu'op le dit.

<"icnre Molteiu. Trois cspines.

Les Motteux sont les véritables insectivores saxicoles, c'est-à dire les insectivores qui préfèrent les craus nues et arides de la Provence aux humides vallées de la Normandie et d'ailleurs. Ils perchent rarement, par la raison que les arbres se plaisent peu dans les séjours qu'ils affectionnent, et ils traversent des étendues de terrain incommensurables en rasant la surface du sol , volant de roche en roche, de sillon en sillon. Leurs patries, je veux dire les contrées où ils nichent , sont les contrées les plus sauvages, et les collines émaillées de rochers en saillie où la charrue n'a jamais passé. Les grès de Fontainebleau , s'ils étaient dénudés de leur magnifique entourage de verdure, seraient certainement pour cette race une demeure de prédilection. Les Motteux , qui passent le printemps et l'été dans les lieux aérés et secs , se répandent à l'automne dans les guérets nouveaux où ils se prennent volontiers aux collets tendus pour l'Alouette. Malheureusement pour cette espèce , la pauvreté de sa contrée natale ne se trahit pas comme chez les Perdrix par la sécheresse de sa chair; et les chasseurs gastrosophes lui font une guerre acharnée. Le chasseur provençal surtout la tient en haute estime et déclare le Motteux préférable de cent piques à tout autre gibier-plume , ce qui dépend peut être de ce que la riante Provence est une des étapes principales de la grande route du Motteux, qui s'achemine volontiers vers l'Afrique par la Champagne, la Sologne et certains autres pays de plaines chéris de rOEdicnème, de la Canepétière et du Ganga Ganta.

Les Motteux amis des hautes terres se rapprochent des Far-

ouses et des Alouettes par la hauteur des tarses , ainsi que par la longueur du pouce, et sont, comme les espèces de ces deux tribus, très-agiles à la course.

Tous les Motteux nichent sous la pierre , font un nid d'herbes sèches garni à l'intérieur d'un léger sommier de crin , et pondent des œufs bleus.

Leur chant est un ramage à bâtons rompus sans liaison ni suite ; ils le débitent souvent ea l'air. On les accuse d'imiter le chant des autres oiseaux.

Bien que la mue soit simple dans toutes les espèces et n'ait lieu qu'une fois par an. il est cependant peu d'oiseaux dont le costume varie plus que celui des Motteux. Comme chez un grand nombre d'oiseaux d'eau et d'oiseaux de rivage , le inàle, en sa tenue d'amour du printemps, ne se reconnaît plus dans le voyageur de l'automne. Le costume de noces se dessine par l'opposition des couleurs blanche et noire qui se substituent de toutes parts sur le manteau et sous la robe au brun roussàtre de la petite tenue. Le blanc pur s'empare de la gorge et de l'abdomen , du croupion et d'une grande partie de la queue. Le noir couvre le dessus du corps , la calotte , les ailes , le reste de la queue; le roussàtre ne persiste plus qu'au poitrail, pour envahir de nouveau l'uniforme après la mue d'août. Il y a la même diiïérence quant à la richesse des habits entre le inàle et la femelle que chez les oiseaux nageurs.

Le Grand Motteux. Le Traquet motteux des auteurs, le Cul blanc vulgaire des plaines. Commun dans tous les mauvais pays de France. Niche dans les tas de pierres et sous les douves des fossés qui séparent les bois de la plaine. Mi-partie noir et blanc au printemps ; ni blanc ni noir à l'automne.

Le Motteux Stapazin. Espèce plus petite que la précédente; très-rare dans le Nord et dans le Centre de la France; plus commune dans los départements du Midi. Costume semblable à

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celui du Motteux ordinaire; changement de tenue analogue. Origine de nom inconnue.

Le Mottelx koux. Le même que I'Oreillard. Ainsi nommé parce que tout son plumage passe au roux vif par l'elTet de la mue. Cette teinte vive s'elVace par l'usure du voyage, passe peu à peu au jaune nankin et finit par virer au blanc au mois de mai. Les ailes noires, ainsi que les rectrices médianes.

Ces trois espèces se confondent dans le langage habituel des chasseurs et des tendeurs sous le nom générique de Culs blancs des champs.

Famille des Gobc-Moudies. Trois espèces.

.l'ai signalé déjà à plusieurs reprises cette monomanie étrange et déplorable, qui a poussé tant de nomenclateurs à séparer les Gobe-mouches des petits oiseaux qui vivent exclusivement de mouches, pour les placer entre les Pies-grièches, qui vivent de petits oiseaux, et les Merles, qui adorent les cerises. Signaler les efl'ets de ce travers d'esprit est chose plus facile que de remonter à ses causes. Ainsi, j'ai demandé à Temmynck, qui eut un jour le courage de reconnaître olîiciellement la parenté de la Pie-grièche avec la Pie vulgaire, pourquoi il s'était repenti plus tard de cette concession, et quel puissant motif l'avait déterminé depuis à retirer la Pie-griéche du sein de sa vraie famille pour la placer entre l'Étourneau et le Gobe-mouches. Mais Temmynck ne m'a pas répondu, ou s'il m'a répondu, il l'a fait en termes si vagues que je n'ai pas compris sa raison. Je mets sous les yeux du public les pièces du procès. Sommé de définir le caractère du genre Pie-grièche [Lanius), Temmynck s'exprimait ainsi :

« Les cinq espèces de Pies-grièches de nos climats se distinguent par leur courage et par leur cruauté. Petits oiseaux de rapine, elles ne le cèdent point en courage aux plus grands des-

■l\)l (JHMTHOLOGIE PASSIONiNELLE.

triideiirs des airs. Leur proie, qu'elles saisissent et emportent avec le bec, consiste principalement en gros insectes; mais elles attaquent aussi avec avantage les plus petites espèces d'oiseaux et les détruisent en se servant de leurs doigts comme moyen de préhension. »

Assurément (|iie ce portrait, ([ui est exact, n'est pas celui d'un oiseau doux de mœurs, et qu'il est bien difficile à la personne qui vient de le lire de n'être pas portée à penser un peu de mal de l'espèce qui doit suivre, car l'esprit de l'homme n'est pas apte à apparenter de prime-saut les bons et les méchants, les loups et les brebis. Écoutons donc attentivement ce que l'auteur va dire du genre Gobe-mouches pour motiver le ralliement d'icelui au genre Lanius.

« Les Gobe-mouches, écrit-il, sont des oiseaux voyageurs qui arrivent tard et partent tôt en automne. Ils se nourrissent uniquement de mouches et d'autres insectes ailés qu'ils attrappent au vol... »

La notice s'arrête là en ce qui concerne les caractères de parenté du Gobe-mouches et de la Pie-grièche.

Or, maintenant qu'on a pu comparer les deux genres par leurs portraits tracés de la main même du maître , de l'observateur réputé le plus intelligent de tous, je demande si la parenté dont je me plains repose réellement sur des titres authentiques. Je demande si des juges séiieux, des tribunaux ordinaires, par exemple, reconnaîtraient la parenté de la Pie-grièche et du Gobemouches au degré successible. Le Hollandais, du reste, a l'air de n'avoir pas la conscience en repos sur l'article ; car il cherche à se couvrir de l'autorité de Cuvier et d'Illiger pour expliquer la malheureuse idée qui lui est venue de revenir sur la réunion de la Pie-grièche avec son homonyme; comme si les fautes des autres n'étaient pas faites pour nous servir de guide-âne et de garde-fou au lieu de nous induire à erreur. Mais en attendant la sentence du public impartial , passons outre aux débats.

Les Gobe- mouches sont pour la conformation du bec, la couleur du costume, la taille, les habitudes générales et la délica-

SÉDIPEDES. 20o

tesse de la chair, les plus proches voisins du Motteux. Seulement ils habitent les bois et non les terres en friches; ils guettent l'insecte aile qui leur sert de nourriture des basses ou des hautes branches de l'arbre, et uon plus de la roche ou de la motte élevée, et ils h.ippent leur proie au vol à la façon des Hirondelles et ne la ramassent pas à terre. Leur bec, déprimé et élargi à sa base comme celui des Traquets, annonce le bec des Hirondelles. Leur chair a un goût exquis qui rappelle celle du Bec-Hgues, et l'une des espèces du genre a été honorée de cet illustre surnom. De même que le Motteux et l'Hirondelle, entre lesquels l'ordre de la série exige qu'on le place, le Gobe-mouches porte un uniforme remarquable par l'opposition des deux nuances blanche et noire, laquelle 0|)posilion se manifeste dans toute sa vivacité vers l'époque des amours et s'apaise à la nme d'automne. Les Gobe-mouches n'ont pas de chant et leur langage habituel est un i)elit cri plaintif semblable à celui des jeunes pinsons qui demandent la becquée à leur mère. Deux espèces vivent solitaires dans le fond des forets. Une autre pénètre dans les jardins des villes et des campagnes et niche parmi les espaliers et les cordons de vignes. H n'y a pas d'année où le Cèdre du Liban du Jardin des Plantes n'élève sur ses larges branches horizontales quelques couvées de Gobe-mouches, qui trouvent une hospitalité semblable sur beaucoup de grands marronniers des Tuileries et du Luxembourg. Leur nid est construit avec soin de mousse et d'herbes Unes à l'extérieur, et garni de crin au dedans.

Les Gobe-Mouches passent de très-bonne heure et en même temps que les Fauvettes. Leur passage en Lorraine dure un mois, de la mi-aoùtàla mi-septembre. J'ai dit qu'on en prenait un grand nombre dans les tendues à la raquette. 11 e-t assez remarquable que ces oiseaux donnent rarement à l'abreuvoir et jamais à la pipée. L'espèce qui niche dans les jardins publics s'arrête volontiers en route, au milieu des promenades des villes et stationne même fréquemment pendant [lusieurs journées consécutives sur les toits de certaines maisons, ou elle fait curée de ces tas de mouches qui s'amassent en noires colonnes dans

les angles des murs. L'amour des habitations de l'homme est une passion qui rapproche cette espèce des genres voisins de l'Hirondelle et de la Bergeronnette. La tribu des Gobe-mouches tient à ces deux dernières par d'autres liens de parenté mystérieux ffue les nomenclateurs officiels se sont bien gardés d'entrevoir. Elle est chargée comme elles de veiller à la sûreté des richesses de l'homme. On lira aux chapitres de l'Hirondelle et de la Bergeronnette les caractères de cette mission sainte. Le membre de la famille des Gobe-mouches que Dieu en a investi, n'appartient pas à la France ; c'est un oiseau célèbre dans les fastes de l'ornithologie amériricaine, et qui s'appelle dans ce pays l'oiseau royal ou l'oiseau roi. Il est connu dans la science sous le nom de Tyran ou Roi des Gobe-mouches. On peut l'appeler de ce dernier nom parce qu'il porte une couronne ; mais cette couronne lui a été donnée en signe de sa générosité et de sa vaillance, et comme il n'emploie ses brillantes facultés que pour combattre la tyrannie et soutenir les faibles, je proteste contre le premier nom. Ce prétendu tyran, dont Audubon et Franklin ont célébré la gloire, est un petit oiseau qui établit son domicile à portée de la demeure du fermier américain pour avoir l'œil sur tous les périls qui menacent ses volailles ; qui monte hardiment dans les airs pour combattre l'oiseau de proie, quel qu'il soit, voire l'Aigle; qui signale à grands cris sa présence à toutes les espèces menacées, et assaille avec tant d'impétuosité le ravisseur, qu'il le force à la fuite. Mais voyez le malheur : l'oiseau royal, en agissant ainsi, empiète sur les attributions de l'Hirondelle. Or, celle-ci n'entend pas qu'on la remplace dans son office de sauvegarde de la bassecour, et comme elle ne veut partager avec personne l'honneur et les périls de l'office, elle n'a pas de repos qu'elle n'ait chassé loin du canton l'importun concurrent. Et pour cela elle le poursuit sans relâche, le coudoie, le rudoie, le harcelle, abuse contre lui de la supériorité de ses ailes rapides, bref, le tue de fatigue, s'il ne prend le sage parti de se retirer à distance; et trop souvent le triomphateur glorieux du Faucon et de l'.iigle meurt sous l'attaque de l'Hirondelle. Tant l'ambition de servir

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l'homme peut engendrer d'ardentes jalousies et de nobles dévouements.

Trois espèces de Gobe-mouches ont la France pour patrie. On pourrait les nommer ainsi : le Gobe-mouches à collier, le Gris, le Noir.

Le premier, dit aussi le Gobe-mouches de Lorraine, est un oiseau charmant dans son costume de noces : manteau noir, tète noire, (jueue noire, tout le devant et tout le dessous du corps d'un blanc pur avec un joli collier noir sur le devant du cou, miroir blanc sur les ailes. Cette riche toilette, qui ne se développe dans toute sa splendeur qu'au troisième printemps, disparaît complètement avec la mue d'été. L'oiseau rassis n'a plus rien de l'oiseau pris d'amour; mais s'il a perdu toute valeur en ce temps-là aux yeux de l'ornithologiste, il en a acquis une immense auprès du gastrosophe qui le lui fait bien voir.

Le Gobe-mouches noir. Gobe-mouches Bec-figues, beaucoup plus connu que le précèdent, est celui qui ligure avec le Rougequeue et le Rouge-gorge sur tous les marchés de Lorraine en septembre, et qu'on appelle en ce pays-là le Petit-gris. Son costume d'amour est comme celui de l'autre, noir et blanc; mais il ne porte pas de collier, et sa tenue de voyage est plus grise et plus modeste encore que celle du précèdent.

Le troisième est l'espèce grise qui niche aux Tuileries et au Jardin des Plantes, et stationne sur les toits.

Famille des Hirondelles. Trois genres, huit espèces.

— HiromlelU', Qui es si belle,

Uis-moi , l'hiver oii vas-tu T

— A Athènes , Chez Antoine.

Pourquoi t'en informes- tu !

Le peuple a eu raison d'appeler les Hirondelles les oiseaux du bon Dieu , car il n'est pas une espèce animale sur laquelle Dieu ait versé avec une ptirtialité plus visible ses grâces et

29S OIIMTIIOLUGIE 1>ASS10>.NEI.1.E.

ses dons; et même, parmi les hommes, beaucoup seraieut eu droit d'envier à l'Hirondelle quelques-unes des facultés de son esprit et des vertus de son cœur. C'est mieux que la Tourterelle et le Mojneau franc pour la tendresse, mieux que Pliilemon et Baucis pour la fidélité , mieux que la perdrix pour le dévouement maternel , mieux que la Bergeronnette pour la charité sociale , mieux que le Faucon pour la puissance du vol , la finesse de la vue et la légèreté.

L'Hirondelle est essentiellement amie de l'homme. Dieu nous l'envoie dès les premiers soleils pour nous débarrasser des insectes ailés que leurs chaleurs font éclore. 11 l'a instruite dans l'art de bâtir comme nous , pour qu'elle put attacher son nid aux angles de nos fenêtres. H lui a donné, pour égayer aulour de nous les airs, le vol le plus gracieux, les plus frais gazouillements. Elle a reçu pour patrie toute la terre habitable , et nul autre oiseau ne mesure autant de latitudes en sa double excursion annuelle. Elle ignore le froid des climats , comme celui du cœur ; sa vie n'est qu'une longue fête et son chant qu'un hymne éternel , au printemps, à la liberté.

Je fais remarquer que ce mot si doux : gazouiller , a été fabriqué tout exprès pour l'Hirondelle, et que ce gazouillement est un thème favori sur lequel aiment à broder la plupart des oiseaux compositeurs, le Canari, le Chardonneret, le Rouge- gorge, la Pie-grièche rose , etc.

L'union des Hirondelles dure autant qu'elles-mêmes, autant que leur affection pour les lieux qui les ont vues naître ou qui furent le berceau de leur premier amour. Plus chastes et plus pudiques que les oiseaux de Vénus , elles n'admettent pas la foule aux secrets de leur intimité et tirent le rideau sur les mystères de l'alcôve nuptiale. L'espèce est féconde en Artémises qui portent jusqu'au tombeau le deuil de leur époux , voire en maris inconsolables qui meurent avant d'avoir pu s'habituer au veuvage du cœur. La science indilférente ne s'est pas assez occupée d'analyser toutes les circonstances qui accompagnent la mort de tant d'Hirondelles (jui se noient. Dans ces cas de mort violente ou de lin prématurée, on voit de charitables voisines se

SKi»ii>KnES. îon

charger de la tutelle des entants du couple del'unt et pourvoir généreusement à l'éducation et à la nourriture des pauvres orphelins. Quelle leçon pour les mauvaises mères qui n'ont pas même soin des leurs et (|ui les déposent quelquefois sur la voie pubiiipie comme un pacpiet de linge sale , quand elles ne les étouflent pas!

Les traits d'héroïsme maternel sont si noml reux dans l'histoire de l'Hirondelle, qu'il n'est pas , pour ainsi dire , de cité un peu importante qui n'ait sa légende de l'Hirondelle mère se précipitant dans les flammes pour sauver ses pctils. La sollicitude des parents pour ces enfants gâtes est si active et si invétérée, leur habitude de les bourrer de friandises si universelle, qu'il n'est pas rare de trouver dans un nid d'Hirondelle de fenêtre des nourrissons plus gras, plus dodus et plus lourds que leurs nour- Hclers. Ainsi de bons pnrents se privent du nécessaire pour donner le superflu à leurs enfants. Ce fait curieux a été observé plus d'une fois, et je ne connais qu'une autre espèce chez laquelle le phénomène se reproduise. L'histoire du jeune Coucou , par exemple, n'a plus rien de comnuin avec celle-ci. Le jeune Coucou n'est pas plus gros dans sa première enfance qu'il ne sera dans l'âge adulte.

L'esprit de maternité se manifeste chez l'Hirondelle , comme chez la jeune fille , dès l'âge le plus tendre. Bien des observateurs ont pu voir comme moi , vers l'arricre-saisou, de pauvres petites Hirondelles , sorties du nid à peine , s'empresser déjà autour de leurs père et mère et les aider dans les soins de l'éducation d'une famille nouvelle. Si bien que les Benjamins de ces couvées tardives se trouvent avoir parfois deux nourrices chacun.

Dupont de Nemours , Isidore GeofTroy-Saint Hilaire , Roullin , Dupuy et quelques autres ont vu des Hirondelles délivrer une de leurs camarades accrochée par la patte à un cordon de soie; puis , l'opération miraculeuse achevée , célébrer leur triomphe par de joyeuses et bruyantes ovations. Je n'ai pas eu la chance d'être témoin de ces prodiges de patience et d'adresse inspirés par l'esprit de charité chrétienne; mais je ne veux pas les révoquer en doute , sachant trop (ju'il suftit, hélas ! d'attacher une

•KiO ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

pauvre Hirondelle à un piquet au sein de la prairie et de la taire de temps à autre crier et voleter pour engager toutes les Hirondelles de la contrée à lui porter secours. Mais n'anticipons pas sur ces tristes détails. Je n'ai jamais vu non plus d'Hirondelles s'unir pour murer le Moineau franc dans le nid par lui dérobé, quoique j'aie été plus de mille fois témoin de cas où l'expérience eût pu être tentée.

Dieu n'a pas voulu donner à l'Hirondelle des ailes si rapides et une vue si perçante sans lui imposer en retour une mission de charité sociale. Il l'a chargée d'avoir l'œil sur tous les périls qui menacent les espèces paresseuses qui habitent le voisinage des hommes. Aussi tous les petits oiseaux des rues et des vergers et les poulets des basses-cours ont-ils l'oreille attentive au cri d'alarme de l'Hirondelle, et ont-ils besoin de compter sur sa vigilance pour vaquer l'esprit libre à leurs occupations. J'ai fait cette remarque importante sur les rives de la Saône et sur celles de la Seine où l'homme fait à l'Hirondelle une rude guerre, que les petits granivores , qui sont de charmants musiciens et d'habiles échenilleurs, ne tardaient pas a déserter les lieux d'où leur sauvegarde avait fui. Et l'on se plaint ensuite que les chenilles ravagent les vergers , les forêts et les vignes , et imposent à la fortune publique des contributions extraordinaires de cent millions par an, comme s'il n'était pas juste que l'homme, cet éternel bourreau de son propre bonheur, expiât la fureur de destruction avicide dont il est dévoré.

En Amérique , où les hommes sont plus près de Dieu et où les oiseaux de proie sont nombreux en raison de l'immensité des solitudes , l'Hirondelle est appelée la sentinelle de la basse-cour, et ce titre, j'en suis sur, n'a pas été volé. Le nombre des oiseaux de proie n'est pas moins considérable en Afrique qu'en Amérique. Aussi l'Hirondelle alllue-t-elle par masses dans nos établissements d'Algérie, docile aux instructions de Dieu qui a voulu qu'elle consacrât ses moyens supérieurs au salut de ses sœurs.

Spallanzani a calculé que le grand Martinet noir volait avec une vitesse de quatre-vingts lieues à l'heure; ctBelon qu'il aper-

SEDIPÈDES. ;i<>l

cevait distinctement une mouche ou une fourmi ailée à la distance de cinq cents mètres. Alors je ne vois guère que l'homme qui soit de force à distancer le Martinet dans une joute aérienne. L'Hirondelle de cheminée et l'Hirondelle de fenêtre, qui se balancent perpétuellement dans les airs et batifolent en chassant au lieu de suivre une droite ligne, n'atteindraient, à ce qu'il paraît , qu'aux deux tiers de cette vitesse.

Les Romains, qui avaient comme nous des paris de course, employaient les Hirondelles en guise de pigeons de poste pour la transmission des bulletins de victoire du cirque. Les assiégés s'en servaient également comme de moyen de correspondance avec leurs amis du dehors. On savait par ces facteurs rapides quel jour on serait secouru et à quelle heure précise une sortie serait opportune. L'Hirondelle est un messager plus petit, mais plus sûr que la Colombe, n'ayant pas connue celle-ci la funeste habitude de se laisser croquer en route par les oiseaux de proie. Chose merveilleuse , cet instinct admirable que possède l'Hirondelle mère pour retrouver son nid, existe même chez le petit qui n'a pas atteint sa croissance. Ou a vu en Toscane des Hirondeaux dénichés par des mains inhumaines et transportés à dix lieues de leur patrie pour être mis à la broche , s'échapper de leur cage et rentrer dans le domicile paternel une demi-heure après.

Les petits des oiseaux qui ont les pieds courts et les ailes longues, comme les Hirondelles, ont naturellement besoin de rester dans le nid plus longtemps que ceux des autres espèces et d'y attendre avec résignation que leurs pennes aient atteint des dimensions convenables et une solidité à l'épreuve. Cette condition de longue attente est surtout de rigueur pour les jeunes Martinets qui, une fois lancés dans l'air, ne doivent presque plus se reposer. Le petit perdreau , qui est destiné à courir , peut sortir de son nid quelques heures après l'éclosion ; mais le jeune Martinet , qui n'a d'autre moyen de locomotion que ses ailes , est bien obligé de rester coi dans son berceau jusqu'à ce que ces ailes soient poussées , et elles sont si longues qu'elles demandent un mois à venir.

Toutes les espèces d'Hirondelles se baignent et s'abreuvent

.■{0> ORNITHOLOGIE PASSlONiNEI.LE.

en volant , et nourrissent même leurs petits dans les airs pendant les premiers jours qui suivent la sortie du nid. Rien de plus délicieux à voir que ces distributions de becquées aériennes , si sagement ordonnées pour ne pas faire de jaloux dans la répartition des faveurs et des grâces ; rien de plus charmant que le zèle et 1 empressement du père et de la mère à diriger dans l'espace les premiers coups d'aile de leurs élèves et à les dresser au vol du moucheron ; rien d'adorable de folie et d'ivresse comme la joie de ceux-ci à leurs premiers succès. Alors, si vous avie? des yeux de Martinet pour voir, vous verriez l'Hirondelle coudoyer généreusement de l'aile la proie ailée qu'elle pourrait saisir, alin de la laisser courre à ses jeunes nourrissons.

Reines de l'air par la légèreté, la grâce capricieuse et la puissance du vol , les Hirondelles sont encore des architectes de premier ordre, qui déploient dans la bâtisse de leurs nids un talent prodigieux. Les nids de l'hirondelle de cheminée et surtout ceux de l'hirondelle de fenêtre sont des travaux merveilleux dans lesquels intervient, avec la science de l'architecte, l'art du maçon etdi^i plafonneur. Les mâles dans ces deux espèces ont le droit de travailler au nid comme les femelles, et même celles-ci emploient, pour actionner à la besogne leurs collaborateurs, l'appât des plus séduisantes promesses. L'hirondelle de rivage creuse avec ses griiïes dans les berges de véritables souterrains pour y établir sa famille. Le Martinet, qui se trouve souvent obligé de nicher sur les surfaces plates des poutres et des trarverses, a imaginé un procédé de bâtisse aussi curieux que beaucoup d'autres. 11 se fait une aire de sa salive qu'il dégorge en plus grande abondance à la périphérie qu'au centre; puis il laisse le tout sécher. A mesure que la matière se solidifie, cette périphérie prend figure et se détermine par un bourrelet saillant dont l'habile maçon augmente le volume et la hauteur jusqu'à la dimension voulue. C'est ainsi qu'il surmonte les principales difficultés de l'assiette de son domicile. Ajoutons que cette couche de salive des.sé( bée finit par s'épaissir, par acquérir la consistance du caoutchouc, et enfin par réaliser un sommier élastique d'un usage excellent. Le plus célèbre de tous les nids d'hiron-

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délies est celui qui se mange, le nid de la Salangane des Moluques qui le confectionne avec de certaines algues sucrées de la mer des Indes. On a calculé qu'il s'exportait annuellement en Chine trois ou quatre cent mille nids d'hirondelles valant en moyenne li millions. Les magots de cette contrée singulière estiment que ce produit est un spécifique certain pour rajeunir les sens.

Tous ces nids maçonnes sont non-seulement des merveilles d'architecture artistitpie, mais des modèles inimitables d'économie et de solidité. Un méchant petit corbeau d'église qui eut un jour l'imprudence de fourrer sa tête dans l'ouverture d'un des nids de la place Vendôme, fut le mauvais marchand de sa curiosité. Il ne put dégager sa tète de l'étroit orifice et mourut à la peine. Tous les corbeaux d'église qui s'insinuent traîtreusement dans le ménage des gens paisibles pour voir ce qui s'y passe, feraient une fin pareille, que je n'en pleurerais pas. Le corbeau est ma bètc noire.

A tous les titres énumérés ci-dessus , les Iliroadelles ont joui autrefois d'une existence heureuse et d'une considération méritée. Longtemps la France leur fut une douce patrie où se multipliaient paisiblement leurs joyeuses familles, sous la triple sauvegarde de la poésie, de l'amour et de l'hospitalité. Je pourrais citer les noms de cent cinquante poètes fameux qui ont chanté l'Hirondelle, à partir d'Isaïe, d'Homère et de Virgile pour finir par Chateaubriand , Lamartine et Félicien David. Je saisdes Allemands d'Allemagne qui ont trouvé moyen d'empiler sur ce sujet léger des tas de vers plus durs , plus sourds et plus lourds que du plomb. Et chose remarquable assurément, c'est que jamais les poètes n'ont erré sur les mœurs de l'Hirondelle et n'ont méconnu son caractère analogique et sa dominante passionnelle, tandis que c'a été parmi les savants , Pline en tète, comme une concurrence à qui débiterait sur le compte de la charmante espèce le plus d'âneries et de bourdes. J'avoue que je traite ici Pline avec trop peu de ménagement , mais qu'il confesse à son tour qu'il a eu tort <ie faire de l'Hirondelle un oiseau carnassier qui se dépouille de ses plumes pour passer plus chaudement l'hi-

JOi OHNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

ver dans nos pays. M. de Florian , qui était de son métier capitaine de dragons et qui par conséquent n'était pas tenu d'être fort , en savait plus long que Pline sur les Hirondelles qu'il appelait de leur véritable nom , les messagères du soleil. « Point d'hiver pour les cœurs iidèles... Ils sont toujours dans le printemps. »

En ce temps-là, les jeunes filles avaient l'habitude de ceindre le col des Hirondelles d'un nœud de faveur rose, et d'après l'exactitude de leur retour, elles auguraient de la fidélité de leurs fiancés absents. Le meurtre de l'hirondelle était réputé impie comme celui de la Cigogne; car les Hirondelles étaient aussi les oiseaux du bon Dieu , les hôtes du foyer domestique, et le peuple, dans sa foi naïve, croyait que le bonheur de la maison s'envolait avec elles.

L'air de la servitude est mortel à l'Hirondelle. On ne cite que de fort rares exemples d'Hirondelles de cheminée ayant vécu en cage.

La foi païenne avait même été plus loin que la chrétienne dans sa vénération pour l'Hirondelle ; car elle l'avait placée sous la protection d'Esculape, dieu de la médecine. Les anciens pharmacopoles possédaient la recette de dix-sept spécifiques souverains tirés de l'Hirondelle. H y avait une eau d'hirondelles entre autres , qui avait la propriété de guérir tous les maux , comme le baume de fier-à-bras , mais qui avait l'inconvénient de faire tomber les cheveux à ceux qui en faisaient usage.

Comment , avec tant de raisons d'aimer et de respecter l'Hirondelle et si peu de la détruire, l'homme a-t-il pu se résoudre à déchirer le contrat d'alliance qui exista si longtemps entre les deux races 1 Je sens que j'entre ici dans la partie la plus douloureuse de ma tache.

H est bon de prévenir le lecteur, avant d'aller plus loin, que de tous les petits oiseaux qui peuplent notre hémisphère, l'Hirondelle est le plus sujet à la vermine, celui qui nourrit de sa chair le plus grand nombre de parasites. C'est une espèce de disgrâce que Dieu semble avoir infligée aux espèces les plus méritantes, comme aux arbres les plus délicats , pour donner à entendre que

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dans le monde des méchants , (|ue dans les sociétés maudites , les plus pures vertus doivent servir de point de mire aux traits de la calomnie et devenir autant de causes de persécution et de tablature pour les justes. Ainsi le pêcher, qui symbolise la viri,nnité, est assailli d'une myriade d'insectes odieux, emblèmes des cancans auxquels est exposée la réputation des jeunes filles. La populeuse vermine qui assiège l'hirondelle nous oITre une peinture trop (idèle des nombreuses inimitiés secrètes que soulève la pureté éclatante des mœurs parmi les corrompus.

Nul ne peut éviter son sort, hélas! et c'est précisément la réunion de toutes les vertus et de toutes les qualités touchantes qui a tué l'hirondelle.

Il était impossible, en effet, qu'une noble et loyale créature dont tous les actes sont marqués au coin du dévouement et de la charité fraternelle, ne fût pas quelque jour mise au ban d'une société avare et égoïste où ceux qui se disent les sages n'ont pas honte déposer au peuple pour règle de conduite l'ignoble devise Cliacun chez soi\ chacun pour soi. Donc, tous ceux qui vivaient dans l'agiotage et dans le mensonge du cœur se sont d'abord donné le mot pour proscrire l'Hirondelle, par mesure de propreté soi-disant , mais au fond pour se débarrasser d'un spectacle de probité et de loyauté pratique dont la répétition quotidienne avait fini par devenir une insupportable ironie. L^ mauvaises mères qui se débarrassent de l'éducation de leurs enfants sur la tendresse soldée de femmes étrangères, les vieux qui achètent pour de l'or la propriété des attraits des jeunes vierges , tous les transgresseurs des lois saintes de l'amour et de la maternité suivirent immédiatement l'exemple des égoïstes et des fourbes, non moins jaloux que ceux-ci de s'affranchir de la contemplation de ces scènes éternelles d'ardeurs partagées et sincères, de soins maternels empressés. Enfin , le fainéant qui vit sur le travailleur comme le pou sur l'Hirondelle, ne pouvait pas être plus que tous ces gens-là l'ami de petites bêtes industrieuses qui remplissent de l'aube à la nuit, avec une activité si joyeuse, les fonctions de maçonnes, de couveuses, de nourrices. Et de toutes parts l'Hirondelle a été obligée de déserter la demeure des heureux d'où

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