SEI)I1ȃL)ES
autres variétés. C'est ainsi qu'on rencontre dans la classification de Tcmmynck (répuléc la meilleure) des Mélonorèplmlc!^ et des l'êtes itoiirs, c'est à dire des noms ([ui signifient absolument la même chose et qui par conséquent ne divisent rien; plus une Bahillarde , comme si toutes les Fauvettes n'étaient pas babillardes; plus une Fauvette tout court; plus une Grisette, comme si toutes les Fauvettes n'étaient pas plus ou moins grises ; plus une Fauvette des jardins, comme s'il n'y avait j)as trois ou (juatre Fauvettes de jardins. Il ne m'est pas prouvé que si l'ornithologie ofllicielle eût visé à embrouiller l'écheveau de cette histoire, elle y eût mieux réussi qu'elle n'a lait en cherchant à le dévider. Mais nous avons promis de jeter un voile sur ses fautes , soyons tidèle à nos engagements.
Les onze Fauvettes de ma connaissance s'appellent l'Orphre , la Mélanocéphale ou la Grande Fauvette à tête noire , la Fauvette à tète noire ordinaire, la Bretonne, qui est probablement la même que la Grisette, la Babillarde, la Fauvette à lunettes, la Passerinette , le Pitchou , l'Eperviére , la Sarde. L'histoire de toutes ces espèces est à peu près la même et ne demande pas pour chacune d'elles une notice spéciale développée. Elles habitent les bois, les haies et les jardins; elles nichent pour la plupart dans les buissons, quelques-unes sur les arbres, d'autres au milieu des hautes tiges des genêts, du blé et des luzernes. Leur nid plus gracieux que solide consiste habituellement en une jolie corbeille à claire-voie dont la muraille est laite de brins d'herbes et dont l'intérieur est garni d'un semblant de matelas de crin où apparaissent de ci de là quelques rares flocons de laine. Le caille-lait, dont la tige velue adhère fortement aux corps contre lesquels on l'applique, sert ordinairement d'assises à cet édifice trop léger. Cette négligence dans la tenue du domicile des Fauvettes s'explique par la raison que leur incubation dure peu , une dizaine de jours au plus , et que les petits sortent du nid avant l'heure. A quoi bon faire des frais pour l'embellissement et le comfort d'une demeure qu'on doit occuper si peu de temps?
Aucune de ces espèces n'est sédentaire dans les départements du Nord. Quelques-unes seulement s'arrêtent en leurs émigra-
•234 ORNITHOLOGIE PASSiOiNNELLE.
tions dans quelques localités privilégiées du midi de la France et de la Corse dont la température est la même que celle des îles de l'Archipel et de la côte septentrionale d'Afrique. Toutes passent isolément et de très-bonne heure comme le Rossignol. La chair de quelques-unes vaut celle du Bec-figues.
Le Pitchou. Moule réduit du Traîne-buisson , commun dans le Midi, rare dans tout le Nord, le Centre et l'Est, mais assez répandu dans les landes buissonneuses, les genêts et les forêts delà Bretagne. Tout le dessus du corps brun cendré , le poitrail rouge vineux , la queue longue et étagée. Ce petit oiseau marque parfaitement la transition entre les Rubiettes et les Fauvettes proprement dites. Il court à terre et fait de fréquentes salutations de la queue comme le Rossignol, s'essaie quelquefois à chanter en volant comme la Babillarde , et demeure volontiers l'hiver aux lieux où il est né. Je serais fort embarrassé de dire quelle raison m'a retenu d'enlever le Pitchou à la tribu des Fauvettes pour le classer dans celle des Rubiettes. — Niche dans les genêts.
La Babillarde. L'espèce la plus commune et la plus répandue en France où on la trouve partout dans les bois , dans les plaines , dans les vergers et les jardins. C'est cette petite Fauvette à gorge blanche, à manteau marron clair, à la queue brune avec les rémiges extérieures marquées de blanc comme chez l'Alouette, qui se plaît comme le Traîne-buisson dans les ramures des petits pois des jardins, qui niche dans les seringas, lesgroseillers, les chèvres-feuilles , qui monte en l'air kciuatreoucinq mètres pour débiter son ariette joyeuse et retombe aussitôt sur la tête feuillue des pommiers; qui chante dans les blés , dans les bois, dans les haies , qui adore les baies de sureau , les cerises et les mirabelles. Je propose de faire à cette espèce un joli petit nom poétique d'une seule pièce qui voudrait dire fusée chantante et qui la désignerait beaucoup mieux que le sobriquet déplaisant qu'on lui a infligé.
Remarque. Le portrait qui vient d'être tracé est celui de la Babillarde du marché Saint-Germain; mais il est d'une resscm • blance parfaite avec celui de la Grisette de Temmynck.
SKDIPEUES. 233
La Bretonne. La Fauvette (|ui se vend a Paris sous le nom de Bretonne est-elle la même que la Grisette des auteurs, ou la Fauvette tout court, ou la Fauvette des jardins de Tcmmynck? Je me suis posé cette question-là bien des fois sans pouvoir la résoudre. Je crois pour mon compte néanmoins (jue la Bretonne est cette charmante musicienne à laquelle Roux ou Vieillot ont donné le nom grec dOEdonia, c'est-à-dire (|ui chante, comme si toutes les vraies Fauvettes n'étaient pas des oiseaux chanteurs; mais j'attends pour allirmer cette identité d'une façon plus positive que l'autorité ait fait dresser juridiquement l'état civil de ces trois ou (juatre moules, opération urgente et vivement reclamée par l'incertitude publique. Ea tout cas, la Bretonne du marché Saint-Germain, comme elle s'appelle ailleurs, est cette petite Fauvette très-commune qui porte un manteau gris verdàtre plus clair que celui de la Fauvette à tête noire et moins nuancé de marron clair que celui de la Babillarde. La Bretonne chante beaucoup mieux (\ne celle-ci et presque aussi bien que celle-là Elle se distingue en outre de toutes ses congénères par deux caractères fort remarcjuables dont les historiens parlent peu ; elle subit deux mues chaque année et préfère la nourriture végétale à l'animale , à ce point qu'elle ne peut se passer de fruit pendant l'hiver, à l'instar des autres Fauvettes, du Rouge-gorge et du Rossignol. Les oiseliers qui la gardent d'une année à l'autre sont donc obligés de la mettre au régime de la pomme de Calville ou du cœur de choux mélangé avec la pâte de chènevis, quand les baies sont passées ; mais ce régime exclusivement végétal a l'inconvénient de nourrir ses penchants à l'obésité, maladie incurable à laquelle la Bretonne est trop sujette et qui la conduit à la mort par l'hébétement , la somnolence et la perte du chant. Les périls et les difficultés de tout genre dont l'entretien de la Bretonne esl semé expliquent la rareté des éducations qu'on en fait et le peu de popularité de l'espèce , malgré la beauté de sa voix , que quelques amateurs distingués ne craignent pas de mettre au-dessus de celle de la Fauvette à tète noire.
Je demande la permission de n'en pas écrire plus long sur la
230 OILMTHOLOGIE PASSIONNELLE.
Grisette, la Fauvette et la Fauvette des jardins de Temmyuck, ne connaissant ces espèces que par ouï dire et non personnellement. Je désire seulement ((u'on sache bien que si je ne les connais pas.sla faute n'en est pas à moi , mais aux nonienclateurs patentés qui leur ont si drôlement barbouillé la ligure qu'il m'a été tout à fait impossible de reconnaître leurs traits.
La Fauvette a lunettes. Un des plus petits oiseaux de France et des plus charmants gazouilleurs; ainsi nommé d'une sorte de bandeau circulaire qui lui entoure les yeux et semble s'enchâsser dans son bec. Espèce très-rare sur le continent et presque exclusive à la Corse, contrée très-propice aux Becs-tins. La Fauvette à lunettes chante en volant comme la Babillarde, mais sa chanson a deux phrases de plus que celle de cette dernière, sa voix est plus solennelle, plus veloutée et plus grave.
La Passerinette. Autre petite espèce méridionale, délicate et fluette, commune en Corse et dans toute l'Italie, mais rare sur le continent français. Elle habite les grands bois et se tient cachée dans le plus épais du feuillage des ormes et des chênes, d'où elle ne cesse de faire entendre ses joyeux gazouillements. Manteau cendré bleuâtre , devant du corps roux vineux , moustaches blanches, etc.
La Fauvette épervière et la Fauvette sarde sont deux espèces fort rares et peu intéressantes. La dernière n'habite guère d'autre pays que la Corse ; et comme aucune particularité ne la caractérise, je passe sur elle brièvement. Elle a le tour des yeux nu et coloré d'un rouge vif comme les Perdrix.
L'Épervière n'a pas acquis ce nom redoutable de l'habitude (juclle aurait contractée de manger des petits oiseaux; au contraire. Elle le tient de la vague ressemblance qui existe entre les rayures transversales de sa robe et celles qui strient la devanture de la robe de l'Epervier. Originaire du nord du continent.
Un cachet de distinction tout particulier dans la voix comme
SKDIPÉDES. -237
dans le costume, semble caractériser et unir les trois espèces de Fauvettes dont l'histoire nous reste à écrire, et qui ont l'air de constituer une petite famille dans la grande. Le costume de ces trois espèces est le même : manteau gris de fer, calotte noire. Leur gosier a unt' qualité de son enchanteresse. La Fauvette à tête noire tient dans le concert vocal aérien l'emploi de baryton. On sait le charme de celte voix, intermédiaire entre celles de ténor et de basse , pénétrante comme la première , veloutée comme la seconde. De nos trois Fauvettes à tète noire, la plus intéressante et la plu- illustre est celle des environs de Paris et d'Auteuil nommément.
L.v Faivette a tète >oinE. Tout le monde connaît et admire cette espèce, familière des parterres, des rosiers, des lilas; qui adore les habitations de Thommc , et qui vient chanter et faire son nid dans tous les jardins de Paris, ou j'en sais chaque printemps vingt, ou trente, rue du Bac, rue Lallitte, rue du Faubourg- Saint-Denis ou du Faubourg-Saint-Martin, dans le voisinage de l'Opéra comme dans celui de la barrière. Peu de personnes sont d'avis de décerner le premier prix de vocalisation à la Fauvette à tète noire, mais presque tout le monde est d'accord pour lui attribuer le second, et elle a, comme le Rossignol et le Rouge-gorge, ses admirateurs fanatiques. Je sais une multitude de bons bourgeois de la rue Saint-llonoré et de plus loin, qui s'en vont tous les matins à pied de leur demeure à la place de la Bastille pour y entendre une Fauvette à tète noire , virtuose de premier mérite, qui donne des séances à cette heure-là chez un marchand de vin. Je sais même des traits de dévouement et de générosité * inspirés par la passion de la Fauvette à tète noire qui ne dépareraient pas les pages du traité de la Morale en action. Entre autres celui-ci, qui n'a pas deux ans de date et dont le héros fut un brave épicier. Où la générosité va-t-elle se nicher? ne manquera pas de s'écrier le sceptique sur cette simple annonce. Et moi je lui réponds que la générosité se niche dans tous les cœurs susceptibles de nourrir une passion honorable, laquelle est un parfum ou un feu qui purifie tout.
Cet épicier, qui est à la tête d'un établissement florissant et non encore condamné, des environs du boulevard Poissonnière , avait donc, il y a deux ans, une Fauvette à tête noire ; une Fauvette qu'il avait prise de son propre filet dans le bois de Boulogne; une' Fauvetle qui faisait le désespoir et l'admiration de tous les connaisseurs et n'avait plus de prix. II jouissait de son bonheur avec cette ivresse que connaissent seuls les propriétaires des trésors universellement enviés. Tous les matins, dans la belle saison, une foule compacte accourait pour entendre les chants de l'oiseau sans pareil, et le sergent de ville dut môme intervenir plus d'une fois pour rétablir, aux abords du théâtre, la circulation compromise par les rassemblements. Le hasard de la flânerie me favorisa un jour d'être témoin de l'une de ces émeutes dont le motif était de nature à m'intéresser spécialement. Le lendemain, j'étais de très-bonne heure de retour sur la place où je pus satisfaire mes oreilles et juger par moi-même de la légitimité de l'engouemeut populaire. Jamais je n'avais ouï encore sortir d'un gosier de fauvette des accords aussi ravissants. Mais l'édilice de toutes les félicités humaines est fondé sur le sable. La troisième ou la quatrième fois que je revins pour l'entendre, la Fauvette ne chantait plus, et la solitude s'était faite autour du magasin, au fond duquel un homme seul, un homme à la barbe inculte et à la physionomie bouleversée, se pressait le front de sa main. Un instinct sympathique et qui ne devait pas me tromper me révéla soudain que le silence de la Fauvette était pour beaucoup dans les causes d'une si grande affliction ; et marchant droit vers la cage vitrée du comptoir où l'infortuné stationnait, j'osai m'enquérir auprès de lui de la santé de son élève et lui demander pourquoi ses chants avaient cessé. Le ton de sollicitude sincère dont mes paroles étaient empreintes dut faire impression sur son cœur, car sa face contractée se détendit subitement, son œil sombre et fatal où le suicide errait s'éclaira d'une lueur de tristesse attendrie, et il me répondit d'une voix qui aurait voulu être plus ferme : « Elle nechanteplus, parce qu'elle ne chantera plus; parce que... elle ne peut plus chanter... parce que... il y a des gens à qui le bonheur des autres fait mal. » H appuya sur les der-
♦ SKDIPEDES. 23!i
niers mots de cette phrase largement syncopée, et en les prononçant il dirigea son regard en mt^me temps que sa parole du côté de l'arrière-boutique, vers ses Lares. A l'expression rancu neuse de ce regard et à l'accent de rébellion qui perçait dans cette plainte, je compris que de noirs soupçons domestiques assiégeaient l'âme du malheureux. J'en savais plus sur l'accident que je n'en désirais savoir; je pris congé de l'épicier trop sensible, après m'étre associé de cœur aux regrets de sa perte. Quelques jours après, je lui envoyais mes livres sur les bétes, en témoignage d'estime et de fraternité de sympathies, et il ripostait à cette galanterie par l'envoi de plusieurs pots de confiture.
A onze ou douze mois de là environ , je reçus un matin par un commissionnaire un bout de lettre avec la suscription trèspressée , où je lus :
« Elle est retrouvée et l'on ne me l'ôtera plus. Venez tout de suite, je vous en prie.
» X. ., l'épicier à la Fauvette. »
J'étais arrivé au rendez-vous avant le retour du commissionnaire. Du plus loin que l'heureux mortel m'aperçut, il courut au devant de moi , et s'élançant dans le milord à la volée et sans faire arrêter le cheval : « Cocher, cinquante centimes de pourboire et en avant vivement , s'écria-t-il , lançant en l'air une adresse du faubourg Saint-Antoine. Et après m'avoir brisé les mains, à force de me les serrer, il me raconta comme quoi, passant en recouvrement la veille par une rue impossible, et toujours accablé par le souvenir de sa perte, il avait entendu tout à coup résoûner une voix , plus douce à son ouïe que celle d'un ange du ciel , la voix de sa Fauvette, crue morte et tant pleurée ; car il n'y avait pas à se méprendre sur son identité , la Terre n'aurait pas pu nourrir deux fauvettes de cet ordre-là... Et qu'a- , ors il s'était dirigé vers le lieu d'où partaient ces sons, qui était une mansarde au quatrième étage , habitée par un cordonnier... où il avait retrouvé sa pensionnaire chérie, embellie par un an de plus, laquelle l'avait reconnu et lui avait fait fête... Il l'avait rachetée, elle était à lui, et il se promettait de cette retrouvaille
un long avenir de joies, et il bénissait presque le sort de lui avoir fait subir une épreuve cruelle pour décupler le prix de sa félicité, il me confia encore, mais sous le sceau du secret , que c'était sa moitié qui , dans un accès de jalousie furieuse, avait enjoint à sa femme de'^ménage de donner la clé des cbamps à l'oiseau ou de lui tordre le cou , et que celle-ci , pour se conformer aux ordres de sa maîtresse , avait pris la pauvre petite bètB et l'avait emportée bien loin pour qu'elle ne revînt pas , et en avait fait don à un sien cousin, cordonnier, qu'elle supposait, à ce dernier titre, devoir être ami des moigneaux. La brave femme heureusement avait deviné juste. Du reste, il n'accusait de ses malheurs passés personne que lui-même, attendu, disait-il, que le premier devoir d'un honnête homme qui aime les fauvettes à tête noire et qui désire être heureux en ménage, est de s'informer avant le mariage si sa femme partage ses goûts.
Ce n'est pas l'épicier généreux, c'est le cordonnier reconnaissant qui m'apprit la fin de cette histoire. A sa première entrée dans le bouge de l'industriel, à la première vue de sa fauvette, le négociant avait été pris comme d'une suflbcation subite et d'un éblouissement de joie. Revenu à lui, il avait réussi à faire comprendre à l'habitant de l'humble mansarde les motifs de son irruption dans son apppartement, et il avait fini par offrir au nouveau possesseur de la fauvette, des sommes fabuleuses pour rentrer dans la possession de son bien. Ici il y avait eu un assaut de grandeur d'àme entre les deux amateurs. Le nouveau possesseur prétendait devoir restituer purement et simplement l'oiseau qui n'était pas à lui ; l'autre n'entendait pas de cette oreille et parlait d'une indemnité légitime proportionnée à la valeur de l'objet en litige. « llélas! dit le cordonnier, je suis bien malheureux ; je suis en arrière de mon terme de janvier; celui d'avril va échoir dans huit jours, et je n'ai pas le premier sou des cinquante francs qu'il me faudrait pour boucher ces deux trous; mais il ne sera pas dit que j'aurai vendu ma seule joie, ma seule amitié, ma seule consolation dans ma misère, pour conserver un mobilier indigne. Emportez la fauvette, monsieur, puisqu'elle vous appartient ; je ne vous demande qu'un délai de
SÉDll'ÈDES. 241
huit jours pour m'habituer à la séparation, et puis encore de temps eu temps , la permission d'aller l'entendre et de lui apporter quelques mouches. — Mon nuble ami, avait répondu l'épicier, je sais trop les douleurs d'une telle séparation pour les faire souffrir à mon semblai)lc; vous ne vous séparerez pas de la fauvette ; au contraire. Seulement, elle sera /")//v' au lieu d'être mienne ou vôtre. Prenez ces cinquante francs que je vous offre à titre de prêt, si vous ne voulez pas les accepter à titre de récompense pour le service que vous m'avez rendu, et gardez l'oiseau chez vous. C'est moi qui vous demande la permission de venir, quand bon me semblera , l'entendre et m'enivrer de ses chants. ))
Le marché s'était conclu sur ces bases. Inutile d'ajouter que les deux parties contractantes en ont exécuté (idèlement toutes les clauses. Leur bonheur était intéressé à leur fidélité.
Comme le spectacle de semblables actions rafraîchit l'àme, après celui des condamnations quotidiennes et des crimes de l'épicerie!
Je, connais peu d'oiseaux qui méritent au même degré que la Fauvette à tête noire l'estime et les égards de l'homme. Elle ne se borne pas, en effet, à égayer nos parterres du charme de sa voix pendant toute la durée de la belle saison; elle joint l'utile à l'agréable et nous sert en mode composé ; car c'est l'ennemie la plus infatigable des pucerons qui dévorent nos rosiers comme de toutes les petites chenilles qui déshonorent la verdure de nos plates-bandes. On la dirait préposée à la garde de nos plus jolies plantes et nos plus jolis arbustes, à voir l'activité avec laquelle elle inspecte la tige et le dessous et le dessus de chaque feuille pour les débarrasser de la vermine dont elles sont infestées. La Fauvette à tête noire a de plus , comme le Rouge-gorge et le Rossignol, la mémoire et l'affection des lieux et l'attachement pour les personnes. Tout le monde a pu vérilier (pi'elle avait du sentiment , comme l'affirmait la nièce de Descartes. J'en ai connu une qui attacha son nid pendant six années de suite à l'extrémité d'une ronce qui pendait d'un rocher au-dessus d'une table de gazon dans un jardin public. Le maie semblait prendre
2i2 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
plaisir à mêler ses chansons aux refrains joyeux des buveurs. La femelle était faite au bruit et continuait de couver avec une admirable tranquillité d'esprit au milieu du vacarme. Les petits éclos, le père et la mère ne se gênaient nullement pour leur apporter Ja pâture en présence d'une foule de témoins. Pourquoi se gêner entre amis? Une fois ([ue je repassais par la localité, après une absence de dix ans, la curiosité me prit d'aller revoir la place où nichait autrefois le couple familier. Le couple familier était mort; mais avant de mourir, il avaitdù léguer l'héritage de la ronce à quelques rejetons de la famille, car la place était occupée.
La Fauvette à tète noire s'apprivoise comme le Rossignol et le Rouge-gorge, suit la personne qu'elle affectionne parmi les allées du parterre et vient prendre des mouches dans sa , main. Il arriva l'an dernier à une femelle de cette espèce, qui était détenue à Belle-Isle , de tuer son mâle dans un accès de monomanie avicide. L'orgueilleuse croyait pouvoir se passer du concours d'un mari pour amener à bien une couvée. Elle fit son nid oprh le pied du lit de son maître, y pondit quatre œufs qu'elle couva, mais sans succès, hélas! et elle fut très-chagrine de cette déception, qui la punit par où elle avait péché. Il faut de graves motifs pour porter des femelles à ces actes regrettables. Celle-ci se délit de son mâle et repoussa ses caresses parce qu'il avait perdu sa queue et (pi'il était trop souvent enrhumé. Elle craignait naturellement que ses petits ne vinssent au monde privés de queue ou parlant du nez comme leur père. Nous appelons ces traits-là des actes de barbarie, nous autres civilisés, qui permettons à tous les rachitiques, phthisiques, scrofulcux, lépreux, etc., (le prendre femme et de déshonorer l'espèce humaine en procréant des races de malheureux voués à la souffrance : mais les oiseaux, qui tiennent à conserver dans toute leur pureté primitive les types de beauté de leur race , sont plus Spartiates à cet endroit que nous. Et il faut bien (|ueje le déclare, puisque l'occasion s'en présente, et si douloureuse (|ue puisse être la sensation universelle que ma révélation produira... Mais il est inutile que l'IInmanité se flatte d'entrer en Harmonie dans
SEniPLDES. 2i.1
l'état où elle est. L'entrée on Harmonie exip;e l'extirpation préalable de toutes les maladies et de tous les vices qui al11i£;ent l'Humanité et sa Planète. Or, cette extirpation ne peut se faire qu'au moyen de l'application du double système d'assainissement intégral du globe et de Quuranldincs (jénc'ivles, dont l'auteur du Nouveau blonde a donné les détails.
Hélas ! que ces idées grandioses, si sensées ot si simples, sont encore loin d'avoir germe dans le cerveau des gouvernements les plus sages et les plus avancés ! Et que cette pauvre bumanité est aveugle, qui parle de se racbeter de sa chute et n'a pas même l'esprit de s'appliquer à elle-même le système d'amélioration qu'elle applique à ses bêtes de somme, à ses bœufs et à ses pourceaux !
La Mélanocéphale. Seconde espèce de fauvette à tête noire, qu'on a oublie de baptiser, puisque le nom de Mélanocéphale qu'on lui a attribué n'est pas autre que celui de la précédente. La Mélanocéphale des auteurs habite exclusivement les contrées du midi de l'Europe, Espagne, Sicile, Sardaigne, Grèce. La Corse , la Provence et le Languedoc sont à peu près ses seules patries en France. Elle se distingue de la Fauvette à tète noire des jardins par ses orbites nus et colorés de rouge, caractère (jui la rapproche de la Fauvette sarde, et (pii pouvait servir à luidonner un nom.
L'Orphée. La plus grosse du genre, plus commune en Italie qu'en France, où on ne la rencontre fréquemment que dans les départements du midi et de l'est, presque totalement inconnue dans les provinces du nord, du milieu et de l'ouest.
L'Orphée et la Mélanocéphale se rapprochent considérablement par la voix et un peu par la taille de la famille des Grives. L'Orphée a presque le volume du Mauvis et sa voix rappelle celle de la Draine en quelques occasions. Ces deuxespèces habitent aussi de préférence les forêts et cliantent sur les grands arbres. Elles aiment à se cacher au fond des fourrés comme les merles dont elles ont les allures et le naturel méfiant. Les per
•2i4 ORMTIIOLOCIE PASSIONNELLE.
sonnes qui ne se tiendraient pas pour satisfaites de ces renseignements, pourront consulter avec avantage \c Manuel (fOrnit/iologie de Temmynck, et le traité de ï Ornithologie du Gard, de M. Crespqn de Nîmes, ciuoi([ue ces deux auteurs, (jui s'entendent très-bien d'habitude, ne soient pas tout à lait d'accord sur les mœurs et coutumes des espèces ci-dessus.
Ainsi la Fauvette mélanocéphale de Temmynck « habite exclusivement le midi de VEspagne , la. Sardaigneet les Deux-Siciles ; elle niche dans les petits buissons loin des habitations et pond quatre ou cinq œufs d'un hhinc j a umltie , marqués presque sur toute la surface de l'œuf par de très-petits points d'un jaunâtre plus foncé, » tandis que celle de M. Crcspon de Nîmes, est très commune dans le département du Gard, niche dans les buissons écartés , et quelquefois aussi dans ceux voisins des habitations rurales et pond des œufs blancs marqués de points noirâtres, etc.
Le même défaut d'entente cordiale se retrouve dans la description de l'Orphée. L'Orphée de Temmynck « triche dans les buissons, souvent plusieurs en un même lieu; souvent aussi dans les fentes des masures, dans les trous de murailles et sous les toits des habitations isoléfs. L'Orphée de M. Crespou de Nîmes est, au contraire, un oiseau sauvage « qui habite les bois et les champs d'oliviers situés sur des élévations, et qui « niche sur les arbres épais, le plus ordinairement entre les branches des oliviers, souvent âcoté de la pie-grièche à tète rôtisse. »
Décide si tu peux et choisis si tu l'oses.
Moi j'adoj)te la version de l'ornithologiste nîmois pour deux raisons : la première, parce que c'est la vraie ; la seconde, parce que le duc de Grammont, appelé un jour à décider d'un coup d'échecs douteux entre le grand roi et l'un de ses courtisans, condamna le roi sans l'entendre. « Cependant, objecta non sans une certaine apparence de raison la Majesté condamnée, il me semble qu'il serait au moins nécessaire de regarder le coup avant de se prononcer. — Mais, Sire, Votre Majesté ne voit donc pas, répliqua le duc, que pour peu (juc le coup eût été douteux, tout le monde, y compris son adversaire, lui eût donné raison. » Pareillement, si y ùutQur dn tnnté de V Ornithologie du Gard, qui
SÉItIFEDES. -1 i.i
pousse la (lol'enMice pour les opiuions du naturaliste hollandais jusqu'à les reproduire presque toujours textuellement dans sou livre; si, dis-je, M. Crespon de Nîmes se brouille avec son souverain, c'est que le tort de celui-ci ne peut être douteux.
J'ai.vu, il y a vingt ans, chez M. de Lamartine à Màcon, un Bulbul d'Orient, tout frais débarqué de Syrie, qui était une grosse Fauvette à tète- noire, semblable de tout point à la Fauvette Orphée. On sait que le Bulbul tient dans la poésie orientale le même rang que le Rossignol dans celle de l'Occident, et (|ue ses amours avec la Rose ont inspiré plus d'une suave élégie aux poètes du pays des contes. 11 n'en a coûté que deux lignes à l'auteur du Voyage en Orient pour importer le Bulbul dans la poésie française et l'y acclimatera jamais. Vous vous souvenez... dans cette réponse improvisée à la belle tille de Syrie qui lui demandait des vers :
(,)iii loi , me demander leiicens de poi-sie, Toi , fille d'Orient, née aux vents du désert , Fleur desjardins d'Alep, que Bulbul eût choisie, Pour languir et chanter sur son calice ouvert.
Groupe des (jrives ou des Merles. Deux familles; neuf genres.
Je n'ai compris dans ce groupe naturel que les deux familles du Merle et de la Grive, bien qu'il ei'it été plus régulier d'y faire entrer en même temps le Loriot et le Sansonnet, qui ont droit d'y tenir une place. Toutefois, pour simplifier ainsi la classification, il eût fallu commencer par créer pour le groupe un terme plus savant et plus explicite que celui de Merle ou de Grive, qui ne signifie rien du tout, un terme comme Rubivore, par exemple, et qui aurait voulu dire amateur violent de fruits rouges. Or, je n'ai pas osé prendre cette liberté avec les noms consacrés par l'usage, et ma timidité coupable m'a cette fois encore retenu hors du bien.
Ce groupe des Merles ou des Grives se divise donc en deux
•>i(i OKMTHOLUGIE PASSIONNELLE.
familles; l'ime dite des Grives, l'autre des Merles. Cette nomenclature, où tous les noms de e,roupes, de meures et d'espèces sont les mêmes, peut avoir un certain avantage sous le rapport de l'économie des termes ; mais je déclare que de toutes les économies la plus ruineuse est celle qui sacrilie l'ordre et la précision à la crainte de faire une dépense nécessaire de noms propres.
Ce groupe, si mal nommé, est le plus important de la série naturelle de la Basse. La plupart des oiseaux qui le composent sont des chanteurs, des architectes et des tisseurs du plus haut titre. Leur voix est veloutée et grave, leur ramage varié, élégant et susceptible de perfectionnement par l'étude. Eu leur qualité de basses, les Grives et les Merles sont les plus gros de tous les oiseaux chanteurs et adorent la vendange. Altéré comme une basse, dit-on généralement.
Toutes les espèces du groupe vivent d'insectes et de mollusques pendant le printemps et une partie de l'été, de fruits rouges et de toutes sortes de baies pendant le reste de l'année. Les vers de terre et les escargots sont les principaux éléments de leur nourriture animale. On sait leur passion pour les cerises, les raisins, les alises, les senelles, les baies du sorbier et du genévrier. Les Merles de Corse se nourrissent principalement de baies de myrte. Il n'est pas une de ces espèces qui n'ait contribué à l'illustration gastrosophique du groupe, dans une proportion estimable ; presque toutes donnent à la pipée.
Tous ces oiseaux sont voyageurs. Quelques Merles cependant, et ceux de Paris dans le nombre, ne quittent pas leur patrie l'hiver, mais l'exception n'inlirme pas la règle générale ; les Merles sont comme les Grives des oiseaux de passage. Telle espèce voyage de jour et par escadrons serrés, telle autre isolément et (le nuit. Aucune ne dépasse dans ses expéditions les plus aventureuses les limites extrêmes de l'Europe méridionale, Andalousie, Sicile, Grèce. Bien entendu que rien de ce qui précède ne s'applique au Loriot ni au Sansonnet.
Tous les Merles et toutes les Grives établissent leurs nids sur les arbres , et de préférence dans les massifs d'arbustes
SKDll'KiUiS. riT
c|)iiicii\. Oit'.'hjiics-Lins (le «es uids sont des merveilles d'ail. l.es (irives (jui sautillent pour se mouvoir à terre et qui n'ont pas de mouvement eonvulsif dans la (|ueue, ressemblent plus aux Fauvettes. Les Merles qui courent tres-ra|)idement sur le, sol et saluent de la queue comme le Rossii^nol, se ra|)|)roclient plus des Uubiettes.
luiiiillf do (iri\('s. — l^hiatic r.siHTCs.
Le régime alimentaire des (îrives est le même (pie celui des Merles. Les deux familles hantent volontiers les nu-mes lieux , dans la saison d'amour et dans celle de chasse. Elles donnent dans les miMnes pi(3ges, chantent au uRMne pu|)itre, r(jtissent à la même broche. Elles sont sœurs, en un mot, autant par la destinée que par les habitudes générales de l'esprit et du corps ; et c'est avec raison que tous les ornithologistes les ont apparentées dans leurs classifications. Cependant la dill'ercnce qui se l'ait remarquer entre elles, quant à la couleur du manteau et à la disposition des nuances, a toujours paru assez forte pour motiver la division du groupe en deux sections. Les Romains, qui s'occupaient beaucoup de ces espèces, avaient dès le principe établi la séparation normale. Ils donnaient à la Grive le nom de Turdus, que nos méridionaux ont conservé et celui de Merula au Merle.
Le costume des Grives est caractérisé par une moucheture particulière , à laquelle les oiseleurs ont donné le nom de Grivolure^ et qui consiste en une émaillure de taches brunes de forme ovoïde qui occupe tout le devant du corps, comme chez les Alouettes et les Bec-tigues. La couleur du manteau, qui est d'une teinte uniforme, est le cendré olivâtre, plus ou moins obscur ; le ventre est blanc , le dessous des ailes jaune, tirant à l'orangé. Chez les Merles, au contraire , la moucheture disparaît pour faire place au moiré ou à la pommelure. La robe et le manteau sont souvent monochromes , ou bien quand ces
I'i8 OHMTIIOLOGIE l'ASSlO.N.NELLE.
deux parties du costume affectent des nuances diverses, l'opposition des couleurs se distribue par larges zones.
La lamille des (irives renlerme quatre espèces, le Mauvis, la (jlrive de vigne, la Draine et la Litorne. Deux de ces espèces, la Grive de vigne et la Draine , sont indigènes de France; les deux autres, le Mauvis et la Litorne, n'y aiment pas et n'y viennent que pour se refaire pendant la rude saison et lorsque, le l'roid les chasse du nord de l'Europe, leur patrie.
Lk Malvis. Rouge-aile de Lorraine. La plus petite et la plus délicate peut-être de toutes les grives. Tout le monde connaît cette espèce, qui n'apparaît dans les environs de Paris que vers la lin d'octobre et dont l'arrivée coïncide avec celle des bécasses. Le Mauvis a le manteau plus foncé que la Grive, et le dessous des ailes teint d'un jaune-orangé qui lui a fait donner le nom qu'il porte en Lorraine. Il passe par grands vols et de jour, tandis que la Grive dite de vigne passe isolément et de nuit. Il donne avec enthousiasme sur la chouette , sur la vigne et sur l'alisier. On en prend de grandes masses aux environs de la Toussaint avec des collets volants amorcés de fruits rouges. Cette chasse fructueuse et exterminatrice se fait surtout dans nos départements de l'Est et du Nord , dans le pays de Luxembourg , dans les Ardennes, la Meuse, les Vosges , le Haut-Rhin. Le Mauvis est une des espèces qui ont porté le plus haut la gloire culinaire de leur famille. Je sais de tines bouches qui préfèrent le Mauvis de vendange à la Caille et à la Bécasse, à tous les autres gibiers , en un mot, excepté le Bec-ligues; et les gourmands de l'ancienne Rome ont formulé leur opinion à ce sujet , il y a près de deux mille ans, par la bouche de Martial. Inter (ives tardas, (jluriu prima... Traduisez : la Grive de vigne est le plus parfait de tous les rôtis de gibier à plumes. Horace avait dit avant Martial : Nil nielius turdu^ rien de meilleur que la (irive. n est vrai que ce nom de turdus désigne plus spécialement la Grive proprement dite que le Mauvis; mais comme celui-ci est encore supérieur à celle-là , et qu'il a di\ être d'ailleurs compris dans cette dénomination quasi-générique de tur-
SEDIPEDES. ■n\)
dus, ce n'est faire aucun tort à la vérité (jue d'étendre au Mauvis le précepte de Martial.
Le Mauvis, qui a toujours un retard d'une quinzaine de jours sur la (irive à l'arrivée, la précède quelquefois d'un mois pour le retour. Elle descend du Nord et y remonte avec la Bécasse , et quoiqu'elle ne niche pas en France , elle y chante cependant et dés la fin de février, et sa chanson joyeuse est une des premières qui annoncent le printemps.
La (luivi;. (Irive de vigne, tourde du Midi. Emblème du franc buveur, délice de l'ouïe et du goût, de l'cnlauce et de l'àgc mûr.
La Grive tient une place immense dans la vie déplaisir de l'ami des forêts, du tendeur à la glu, du tendeur au collet , du pipeur, du chasseur. Ses chants d'amour (|ui descendent le matin et le soir de la cime de tous les grands arbres, dès les premiers soleils, sont la vraie harmonie printaniere des forêts. La (Irive chante un mois avant le Rossignol, et n'attend pas comme lui, pour célébrer le réveil de la nature, que la terre ait repris sa parure de fête et que l'aubépine soit en fleur. Elle chante dès que pointe la verdure aux tiges aventureuses du chèvre-feuille et de la Daphnéole odorante. J'ai souvenance aujourd'hui, comme des heures les plus roses et les mieux employées de ma première jeunesse, de celles que j'ai passées à entendre jaser la Grive dans les grands bois de la Meuse , par ces douces soirées de mars si propices à la croulle , au temps où le deuil est encore aux rameaux dépouillés des hêtres, mais où déjà la sève d'amour circule activement dans les veines de tout ce qui a vie ,» où de larges bouflées d'air tiède saturé des senteurs mielleuses du marsaule s'exhalent par intervalles du sol et trahissent le travail souterrain du printemps. J'ai gardé bien longtemps aussi parmi mes dates heureuses celle de la matinée de septembre où je pris ma première Grive, bonheur si vaste et si inespéré que je ne pus m'empècher de le considérer tout d'abord comme une marque éclatante de la faveur du ciel , et plus tard de le mettre en vers, en vers latins s'entend, car je n'ai jamais su rimer qu'en cette langue. Comme la situation d'une Grive qui fond sur la pipée à
l'.id (IKNITHOLUGII^ l'ASSlO.N.NKLLi:.
Tajjpel de la Chouette n'est pas sans une certaine analogie avec celle de Laocoon, piètre du dieu des mers, qui s'ai)|)r(He à percer de sa lance les lianes du cheval de hois, j'avais tiré pour la circonstance un parti très-avantageux du fameux récit de l'Enéide, k ce point que ma mère, (|ui ne savait cependant i)as le latin, ne pouvait se lasser d'admirer ce tour de force. Une seule crainte troublait la digne femme en ses joies d'orgueil maternel. Elle avait entendu dire (jue les enfants mouraient pour avoir trop d'esprit.
La Grive est donc un des fruits les ])lus doux et les plus précieux du beau pays de France, et je crois qu'il est permis de s'exprimer ainsi depuis qu'un guéridon a délini la bète : végétal organisé pu/ssaiicielleritent . La (îrive est la joie du printemps et la joie de l'automne. Elle sert d'élément pivotai à dix chasses au moins, dont deux ou trois charmantes, la pipée et la chasse aux vignes. Les autres constituent pour certaines contrées une industrie fructueuse. Comme elle donne dans tous les pièges, raquettes , gluaux , collets , pantières , la Grive se met à toutes les sauces et donne lieu à des rôtis du plus haut titre, ainsi qu'à des salmis et à des pâtés délectables. Cependant nul poëte indigène n'a songé à chanter la Grive; bien que chaque jour j'entende quelqu'un de ces nourrissons des muses se plaindre en vers menteurs que tous les sujets soient usés. Tous les sujets usés... parce qu'ils ont fait des odes à la Peste et à la Guerre, et- rimé tant de plates adulations à la Richesse et à la Force, que les riches et les puissants n'en veulent plus. Pauvre Poésie! pauvre Grive!
Pauvre Griue, en ellét, car à défaut de poëte elle n'a pas même encore trouvé d'historien. Guéneau de Montbeillard, le pseudonyme de Bull'on, en fait un oiseau sombre, taciturne et mélancolique, quoique ami des vendanges. Contradiction bizarre et que l'ai déjà relevée. Comme si l'amour de la vendange avait jamais engendré la mélancolie ou tenu la langue captive. Égosillez-vous donc à chanter à tue-tète, depuis le matin jusqu'au soir, pendant cinq mois de suite, pour être ainsi jugé par les plus compétents !
J'ignore, en vérité, de quels instruments d'optirpie et d'acous-
si:i)ii>Ei)i:s. j.;i
ti(|ue, ioiii;ue-vue ou cornet, ces naturalistes-là fout usai;e pour observer leur nature ; mais moi (jui ai beaucoup entendu de chants de Grives, je les ai toujours trouvés à peu près aussi tristes que les meilleurs rel'rains de nos chansons à boire :
Vive le vil) , Vive ce jus divin.
.Te veux jusqu'à la fin (^u'ii égayé ma vie, elc., elr.
.le comprends encore jusqu'à un certain point que le penchant à la boisson, qui est trop prononcé chez laCirive, ait tenu éloignés d'elle les poètes rêveurs au teint pâle , et que l'adage soûl comme une Grice ait ellarouché la pudeur des muses sensitives. Mais raison de plus alors pour tous les gais chansonniers qui chantent sous la treille de venger leur emblème des injustes dédains de la poésie éthérée et valétudinaire. Et si le devoir de la réparation de l'injustice incombait à quelqu'une des illustrations de la pléiade anacréontique de l'époque plus spécialement qu'à aucune autre, c'était assurément à celle qui avait lait valoir avec tant de succès et de verve les droits de Jean-Raisin. Mais attendez un peu qu'en ce monde à rebours la logique parle au cœur des plus intelligents. Voici qu'au lieu de nous chanter la Grive, amie des gais refrains et du jus de la treille, l'emblème du bon vivant qui boit sec et souvent et s'attarde parfois dans les vignes du seigneur, voilà que le poète , renonçant aux pipeaux pour emboucher la trompette héroïque , va dépenser son souffle à glorifier le Coq. Le Coq , mon ennemi intime, une brute féroce , un matamore ignoble qui trône sur le fumier, comme trône l'instrument de compression sur toute société faisandée... une machine à tuer qui se rue sur les siens au sitïïet de son maître. Pardon , pardon , poëte , mais à tant faire que de travailler à l'illustration des tueurs, j'aimerais mieux encore, si je savais chanter, chanter l'Aigle que le Coq. Oui, l'Aigle aux serres tranchantes qui trône dans la nue et tient en main la foudre et s'enivre de sang dans les champs du carnage; car l'Aigle est dans son rôle du moins, quand il tue et dévore, et la boucherie lui profite, tandis qu'à l'autre, pas... Mais si je savais chanter, je chanterais la Grive,
■20-2 Ul{.\lTHOLU(ilE l'ASSlU.N>ELLl£.
la Grive et le Rouge-Gorge, mes premières amours, et non le Coq ni l'Aigle.
Si j'étais riche , je mettrais , dès demain , l'éloge de la Grive au coucoufs. Le prix consisterait en un pâté de grives monstre, orné de cent bouteilles de Haut-Brion-Larrieux de 1848. Si j'étais un membre influent d'une société bachique quelconque, j'intriguerais vivement dans son sein pour lui l'aire adopter la bannière symbolique de la série des gourmets d'harmonie, qui est un magnifique drapeau blanc (couleur d'unitéisme), sur le champ duquel se détache une inmiense grappe de raisin pourpre en proie à trois grives d'or. Car ils ont repris là haut les l'êtes de lîacchus, mais sans l'orgie et les Bacchantes , c'est-à-dire sans les Bacchanales. La fête des vendanges d'harmonie est d'abord celle de la clôture des travaux de l'année. C'est aussi la fête de l'âge muret de l'amitié dont le vin est l'emblème. Elle est principalement consacrée aux repas de corps où l'on toaste plus qu'on ne danse et où la jeunesse s'ennuierait, ce qui fait qu'on ne l'y invite pas. C'est, pour tout dire enfin, la fête du Jubilé de l'amitié revenant tous les ans, à l'époque du passage des Grives. J'ai besoin de faire remarquer que le mot cjounnet, dont je me suis servi tout à l'heure, n'a jamais voulu dire gourmand , mais bien dégustateur de liquides. Cette distinction est essentielle. La fonction de gourmet est entourée en harmonie d'une considération égale à son importance, et c'est toujours le Haut Gourmet qui préside ces grands tournois de fourchette où l'honneur culinaire du canton est en jeu.
Alors, puisque la poésie et l'histoire universelle ont fait défaut à la Grive eu même temps, discutons la sentence dont l'a frappée la justice du peuple : soûl comme une yrive.
Le peuple , il faut bien le confesser , a plus approché de la vérité dans sa condamnation brutale que certains maladroits avocats de la Grive, qui l'ont voulu défendre de l'accusation d'ivrognerie pour en faire une simple gourmande, alléguant que manger n'était pas boire... comme si la gourmandise qui figure sur la liste des péchés capitaux était un moindre vice que l'ivrognerie qui n'y figure pas. Mais l'argumentation n'est pas
même spécieuse et tombe devant le lait. Linnœus eut une drive (|ui tant aimait à boire qu'elle se grisait une fois tous les jours , dont elle était devenue chauve ; infirmité qui disparut après (|ue le grand naturaliste eut soumis la buveuse pendant une saison au régime de l'eau pure.
Yoici donc qui est démontré : la (Irive aime le vin; mais, attendons un peu, tous les honnêtes gens aussi aiment le vin. Jean-Jacques prouve même très-bien que cette passion-là est l'indice des cœurs francs et droits et des âmes sensibles. Or, d'aimer le vin à en boire juscju'à perdre la raison et l'usage de ses jambes, la distance est très-grande, et la (Irive ne la franchit pas. Elle en prend quelquefois plus qu'elle n'en peut porter; je ne dis pas le contraire; mais c'est pour se refaire de longs jeûnes, et mille fois je lai rencontrée y>o/(/y>('/^(" , ivre morte jamais. Et l'eussé-je rencontrée en cet état, hélas! que mon âme charitable eût plus penché probablement encore à la plaindre qu'à la blâmer. (]ar il faut bien nous persuader que l'ivrognerie porte presque toujours son excuse avec elle, et que l'homme ne se résout pas volontairement et sans de graves motifs à abdiquer sa raison, qui est son plus bel attribut, et à se dégrader. Grattez l'ivrogne, vous trouverez l'affligé, et souvent l'affligé de peines de cœur incurables, mortelles , qui ne cherche pas dans l'ivresse le retour dune illusion perdue, mais l'ertacement dune figure aimée, d'un souvenir fatal. Puisque l'oubli n'est qu'au fond de la bouteille, il faut bien que tous les malheureux descendent le chercher jusque-là; et le misérable serf de la machine ou de la glèbe qui a besoin d'oublier son présent, et le pauvre père de famille qui a besoin d'oublier l'avenir. Et pour cette masse d'intbrtunés-là l'ivresse est une façon de suicide intellectuel qui supj)rime la pensée et empêche de soufl'rir. Pour le petit nombre seulement, elle est le mirage de l'idéal ; l'ivresse facilite quelquefois à l'artiste ses tentatives d'évasions du réel.
Nul ne s'enivre en harmonie où les vins lins pourtant sont à discrétion, parce qu'il n'y a ni passé ni avenir à oublier en cette phase de délices. Tout le monde se soûle, au contraire, dans l'Irlande catholique, comme dans la Pologne catholique.
parce que la Pologne catholique et l'Irlande catholique, enserrées l'une et l'autre aux griffes de l'aigle orthodoxe, ou du léopard anglican, et sans relâche tordues, déchirées, dévorées par ces dominateurs avides, sont les deux États de l'Europe où l'on souffre le plus.' Consultez à ce sujet toutes les statistiques de l'ivrognerie eu cette partie du nionde, toutes seront unanimes pour vous répondre que l'intensité des ravages de l'épidémie honteuse est proportionnelle aux misères des populations et à la pesanteur du joug qui les écrase Or, les drives et les Bec-figues qui donnent à la vigne, sont parmi les oiseaux ce que sont les Irlandais elles Polonais catholiques parmi les peuples d'Europe, c'est-àdire les races qui ont le plus à se plaindre de la barbarie et de l'avidité de leurs persécuteurs, l'homme et l'oiseau de proie.
11 faut considérer encore que si le premier orateur venu d'une société de vertu ou de tempérance quelconque d'un pays où ne croît pas le vin a le droit d'en médire, pareille liberté est interdite à l'analogiste passionnel né de parents français, qui sait que la vigne est le plus pur produit des amours du Soleil et de la Terre, et la plus précieuse de toutes les richesses naturelles de sa patrie. La France ne s'appellera la reine des nations que lorsqu'elle les aura amenées toutes à se prosterner devant la supériorité de ses vins.
Et puis encore, la pauvre Grive paie si cher sa passion pour le fruit de la plante sainte, qu'il y aurait plus que de la barbarie et de lingraiitude à la lui reprocher.
C'est ce fruit, en effet, qui attire tous les ans sur notre territoire ces légions innombrables de Grives qui fournissent à nos joies tant d'éléments divers. C'est lui qui communique à la chair <le l'oiseau ses <|ualités exquises ; qui lui monte l'esprit au diapason de la bataille, lui tUe sa prudence et le fait se précipiter tête baissée dans tous les pièges. C'est le raisin qui alourdissant ses allures, le livre sans défense aux att.aques du Hobereau et de l'Emérillon.
Beaucoup de gourmands connaissent la Grive pour en avoir mangé , mais non pour avoir ouï ses chants mélodieux ; par la raison que la Grive n'a guéro d'autres patries en France que les
SKDiPÈHES. 2:;:;
grandes furets de l'Est et quelle niche très-rarement dans l'Ouest et dans le Centre, presque jamais dans le Midi. Et encore le nombre des Grives (|ui reçoivent le jour dans les districts lioisés de lu Lorraine, de l'Alsace et de la Franche-Comté ne compose-t-il qu'une fraction très-minime du chiffre total de celles qui s'abattent vers le temps des vendanges sur tous les vignobles français. La masse descend en ligne droite des Alpes norwégiennes et lieux circonvoisins, et s'ébranle vers le commencement de l'équinoxe d'automne. Les premières Grives de saison apparaissent le 10 octobre, jour de la Saint-Denis (Dionysius, Bacchus) vers la zone de Paris. Le passage dure trois semaines au plus et se termine généralement le i8. Le gros de l'armée émigrante suit les vallées du Rhin, de la Meuse, de la Saône. Mais de nombreuses divisions s'en détachent pour gagner l'Espagne par les vignobles du Poitou, de la Saintonge et de la Guienne et prendre leurs quartiers d'hiver sur les rives plus ou moins boisées du Tage, de la Guadiana et du Guadalquivir. Le reste se dissémine dans les autres péninsules de lEurope méridionale et aussi dans les archipels. Quelques faibles partis se hasardent à franchir la mer, mais le chiffre de ces voyageurs aventureux est toujours fort restreint. Après avoir payé un large tribut de chair à toutes les contrées où elks ont fait séjour, les Grives de vigne reprennent le chemin du Nord aux environs de l'équinoxe de mars. Elles voyagent isolément et de nuit comme les Merles. Les trois autres espèces de Grives passent par compagnies.
Il n'est pas rare de rencontrer l'hiver, dans nos départements de l'Est et du Centre, surtout dans le voisinage des sources et des ruisseaux couverts , des Grives attardées qui y vivent de petits mollusques ou des baies de l'aubépine, du genièvre, du lierre ou du gui. Même il m'est arrivé dans cette saison-là d'en tirer dans les chaumes, au beau milieu de la plaine, à l'arrêt de mon chien.
Les Grives vivent principalement, comme il a été dit, de vers et de mollusques ; elles avalent les petits escargots et cassent les gros contre les pierres avec une adresse remarquable.
^oG ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
Elles se mettent au régime des baies dès la venue des merises.
Le nid de cette espèce est un des plus merveilleux spécimens de l'art architectural des oiseaux. Il est habituellement placé dans les embranchements des poiriers ou des pommiers sauvages et'' des arbres à épines. Ce nid est assez semblable à celui du Merle quant à l'apparence extérieure, étant comme celui-ci revêtu d'une large ceinture de mousse verte; mais il en diffère complètement quant au système de la bâtisse intérieure. La conque du nid du Merle est tout simplement bâtie en pisé humide, déposé eu couches fort épaisses au dedans de la muraille de mousse, et l'oiseau, pour garantir ses œufs de l'humidité de ce lit, est obligé de le couvrir d'une forte paillasse d'herbes sèches, ce qui en réduit considérablement la profondeur et nuit à son élégance. La conque du nid de la Grive, au contraire, a la forme d'un verre à boire d'une profondeur convenable et d'une élégance parfaite dont les parois intérieures sont nettes et polies, comme si on les avait taillées au ciseau dans un cylindre de buis. Les œufs reposent à nu sur cette surface polie et sans interposition de matelas d'aucun genre. La matière de cette paroi intérieure est une simple couche de stuc ou de carton faite de bois mort pétri avec la salive de l'oiseau et plaqué avec économie et adresse sur une muraille de fumier de vache suffisamment consistante et qui relie solidement les trois parties de la bâtisse. Il n'y a pas de nid qui puisse rivaliser avec celui de la Grive pour la distinction de la forme intérieure et pour l'originalité du travail. Cinq œufs charmants d'un bleu d'azur profond tiqueté de points noirs, occupent dignement leur place au fond de cette coupe antique, qui est assurément une des plus charmantes productions de la céramique oiseli.... (Il n'y a point d'adjectif dans notre langue pour dire ce qui est des oiseaux, comme l'on dit humain pour ce qui est de l'homme).
Il est digne de remarque que les modernes qui ont donné une si grande attention au nid de la Pie et celui de tant d'autres oiseaux, n'aient jamais songé à admirer le nid de la Grive, qui est unique en son espèce, et dont la construction savante avait frappé jadis Aristote, Pline, Aldrovande. Temmynck a oublié
SEDIPÉDES. 257
d'en parler, et l'auteur de \ Ornithologie du Gard a oublié d'imiter le silence de son modèle, ce qui eût été de sa part plus prudent que d'allirmer que ce nid était « composé de mousse et d'herbes sèches à l'extérieur et garni à l'infcrieur de quelques brins de paille liés ensemble avec de la terre glaise. » Je proteste, au nom de la vérité, contre cette assertion et aussi contre celle qui la suit et (lue je trouve peut-être plus téméraire encore, à savoir que dans cette espèce « le mule partage la ponte avec la femelle. » Le partage des travaux de l'incubation et de la bâtisse, d'accord ; mais celui de la ponte , jamais !
On sait que l'engraissement de la Grive était l'objet d'une haute et lucrative industrie du temps de la Rome des Césars, et que les grivières étaient alors en si grand nombre aux alentours de la cité reine que le guano provenant de ces établissements avait fini par devenir à son tour l'élément d'un commerce actif. Le procède (|ue les gourmands de Rome employaient pour engraisser la Grive était absolument semblable à celui qu'emploient de nos jours les riverains de la (Jaronne et du Tarn pour engraisser l'Ortolan , et même les habitants du Maine et de la Rressc pour engraisser la volaille. Il consistait ù tenir ces oiseaux conlinés dans une chambre obscure , loin de tout sujet de distraction et au sein d'une nourriture copieuse. Cette nourriture était aussi la même à peu de chose près que celle qu'on sert à nos Ortolans du Midi , une mixture de farine de millet et de baies de diverses espèces , notamment de baies de myrte qui ont la propriété de communiquer leur parfum aux Grives qui s'en repaissent. On dit que l'industrie des engraisseurs de Grives s'est continuée sans interruption depuis l'époque de Lucullus et de Tibère jusqu'à nos jours , dans quelques localités de l'île de Corse et de la Provence. Seulement dans l'île de Corse on n'aurait rien changé à la méthode ancienne , ce qui ferait du Merle de cette île un gibier supérieur, tandis que les nourrisseurs de Provence auraient adopté la funeste pratique de substituer dans leur pâte la baie du genièvre à celle du myrte. Or , tous les gens de palais délicat doivent savoir que le goût résineux de la baie de genièvre n'est guère plus agréable que celui de l'huile de ricin si prisée