SIXIÈME ORDRE
SERRiPÈDES (Rapaces). Trois séries, 22 genres, 56 espèces.
L'histoire des oiseaux de France n'est plus, à partir du Coucou, qu'une longue et monotone série de rapts, d'extorsions, de meurtres et de rapines ; qu'un tableau déchirant de luttes acharnées et de persécutions implacables, qu'une orgie de sang continue. C'est l'histoire des oiseaux de proie, race cruelle aux appétits d'ogre, race de fnrbans ailés qui croisent dans la nue et planent comme une menace de mort au-dessus de tous les champs de l'espace et prélèvent de larges tributs de chair sur chaque règne de l'animalité.
De là l'intérêt immense qui s'attache à ce chapitre; car la
gloire et la popularité sont aux tueurs, en phase civilisée comme en phase sauvage ou barbare, et cette tendance déplorable des esprits n'est pas seulement fatale et caractéristique des époques subversives; elle est universelle, hélas! et frappe indistinctement tous les âges, tous les sexes. Ainsi, pendant que la masse des pères, ilotes abrutis, se platventre avec volupté sous le knout et prodigue l'encens aux forts, proportionnant la ferveur de ses adorations stupides au degré de malfaisance que marquent ses idoles, le féroce bambin aspire à sortir du berceau pour s'habiller en artilleur, et sa mère elle-même, l'admire en ce costume... et madame de Sévigné confesse qu'elle raffole des grands coups d'épée.
Ainsi le suffrage universel du vieux monde païen a du faire d'abord mesure comble d'honneurs aux bourreaux de la Terre en les divinisant; après quoi la logique l'a conduit à décerner des primes analogues à tous les fléaux des autres règnes. Et il a nommé le Lion le Roi des Animaux, et assigné à l'Aigle un poste culminant au séjour du tonnerre, à la droite du maître des dieux. Or, quiconque a lu, parmi nous, est païen jusqu'au fond de l'âme, par la littérature, par l'art, et surtout par les séductions de l'analogie passionnelle qui fit la Déesse de Beauté mère de l'Amour et des Grâces. La Renaissance, qui suscita tant de chefs-d'œuvre de chair rose, ne fut qu'une explosion de sensualisme comprimé.
Autre motif de curiosité légitime : Les Rapaces sont les hautes puissances qui dominent le monde des oiseaux par la force et le glaive. Alors chaque lecteur devine que l'histoire de ces tribus guerrières dira celle des nations conquérantes, de ces nations qu'on est convenu d'appeler grandes, parce qu'elles ont fait un peu plus de poussière que les autres sur la face du globe, et que leur trace est plus facile à y suivre par le sang dont elle est marquée. Et chacun est bien aise de comparer l'histoire uni-
versclle du genre humain selon les hommes à celle selon les bêtes.
Ce désir de comparaison est louable, et l'auteur entend y répondre dans la mesure de ses faibles connaissances. Il est trèscertain, en effet, que si l'histoire des oiseaux de proie ne découpe pas, comme celle des oiseaux chanteurs, de roses perspectives dans les horizons de l'avenir, elle a du moins, pour elle, de débrouiller sans effort le chaos des vieux âges et de faire la lumière dans la nuit du passé. Or, rien n'aide peut-être à deviner ce qui sera comme de savoir ce qui fut, et c'est pour cela qu'on peut dire que l'étude de l'histoire ancienne est aussi un des commencements de la sagesse (Sagesse, Sapience^ du latin sa père, savoir). Retenons bien encore que tout se lie et s'enchaîne dans le monde moral aussi étroitement que dans le monde physique; que les séries s'y engendrent dans le même ordre, que les phénomènes s'y groupent et s'y étagent avec la même précision et la même symétrie, et que si le premier venu ne peut pas prédire à heure fixe l'éclosion d'une période ou la chute d'un empire, comme ou prédit l'éclipsé ou l'émersion d'un astre, cela tient uniquement à ce que la loi du mouvement social est plus corn- , plexe que celle du mouvement sidéral, et qu'elle est généralement écrite en caractères plus fins dans le livre de Dieu, ce qui est cause que moins de gens y peuvent lire. Mais la difficulté n'est, en somme, qu'une question de verre de lunette, et elle n'existe pas pour les voyants de titre supérieur, dont la rétine est armée de l'objeclif tout-puissant de l'analogie passionnelle, qui supprime les distances de l'espace et du temps. Les contemporains de Bacon ont su par ses révélations tout ce qui se passe de nos jours. Fouricr dit à qui veut l'entendre ce qui sera dans cent ans, dans mille ans, dans deux mille.
Le haut rang qu'occupe l'Apologue dans la littérature de tous les peuples témoigne suffisamment de la supériorité de l'ensei-
i ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
gnement historique des bêtes sur l'enseignement rival ; mais cette supériorité, à son tour, démontre combien l'amour du vrai est indestructible en nos cœurs. Si l'Apologue qui fait parler les botes est le plus riche répertoire de raison et de sagesse que possède ce monde, c'est la réaction de notre loyauté native qui en est cause. Voyant que la vérité était bannie du langage des hommes, nous l'avons forcée à chercher un asile dans celui des oiseaux. Du reste, il semble fatal que les plus brillants attributs de la nature humaine, que tous les privilèges de Raison, de Liberté, de Conscience, concédés par le Créateur à sa créature favorite, pour servir d'assises à sa gloire en période normale d'Harmonie, tournent d'abord à sa confusion dans les sociétés à rebours. Quel usage, par exemple, l'homme a-t-il fait de sa raison jusqu'à ce jour, sinon de s'en débarrasser en toute occasion comme d'une chaussure incommode pour être plus leste à courir après l'impossible et l'absurde, après les sorciers, les miracles et les fourberies de Satan? Cicéron veut bien reconnaître que l'homme est un animal raisonnable; mais lui-même atténue bientôt la valeur de sa concession quand, passant en revue toutes les sottises superstitieuses du passé et prévoyant celles de l'avenir^ il s'écrie tristement qu'il serait hasardeux d'assigner une limite à la puissance de la crédulité des masses en matière de foi. Et comme le grand orateur est profondément dans le vrai quand il s'exprime ainsi! Et comme les guerres de religion qui, dans ces derniers deux mille ans ont ensanglanté le globe, ont surabondamment démontré la justesse de ses prévisions ! .Je concède volontiers que la bête n'a pas reçu, comme l'homme, la raison en partage, mais aussi, ne l'ayant pas, elle n'est pas exposée à la perdre, pour croire ensuite à toutes sortes de contes affligeants ou risiblos, de démons tentateurs, d'hippogryphes, de chimères ou de grandes couleuvres qui avalent le soleil. C'est une compensation.
J'en dis autant de la Liberté, qui n'est en réalité, pour l'homme aveugle, que le privilège de choisir, c'est-à-dire de s'égarer, privilège dont il abuse. La bête n'a pas le droit de choisir, soit; mais en revanche, elle ne se trompe jamais et n'égare personne.
Il n'y a pas jusqu'au défaut de Conscience chez la bête qui ne nous soit une garantie certaine de sa véracité. Ne pouvant discerner le bien du mal, ne croyant par conséquent jamais mal faire quand elle se laisse aller à ses instincts natifs, la bête n'a jamais d'intérêt à mentir et raconte ingénument ce qu'elle sait, ce qu'elle fait. Elle parle sous l'inspiration de la nature et ne discute pas. De là ce cachet de simplesse, de bon sens et de naïveté qui charme dans l'Apologue. Je ne connais guère d'oiseaux chez lesquels la Tonique discorde avec la Dominante, ce qui est, au contraire, chose commune et vice capital chez l'homme, qui, sachant ses actes fautifs onze fois au moins sur douze, est forcé de descendre au mensonge à chaque ligne pour colorer ses turpitudes. Ainsi, l'oiseau de proie, qui n'aspire qu'après les combats, n'a jamais soupiré la romance plaintive, bien différent en cela de son suzerain l'homme, qui a l'air de faire très-grand cas de la charité sociale, mais qui ne s'occupe au fond qu'à inventer des engins de guerre épouvantables, des fusées incendiaires, des boulets infectants, pour détruire ses semblables sur la plus large échelle.
La conscience , dit Hamiet , fait des poltrons de nous tous; Quoi de plus lâche que le mensonge, quoi de plus dégradant?
On verra donc en ce livre comment toute tyrannie naît, se développe et meurt : tyrannie de la robe, tyrannie de l'épèe, tyrannie de l'usure, tyrannie de l'infâme. Les oiseaux d'ignoble rapine, le Corbeau, la Pie et consorts, parasites loquaces, âpres
fi ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
à la curée, lâches, rampants, sordides, mais lettrés, mais experts dans l'art de la parole, nous initieront aux principes et aux coutumes de cette partie de la classe moyenne et lettrée, qui se sert de ses lumières pour écorcher le pauvre monde ; procureurs bavards et retors , idéologues pervers, moralistes sans foi et délateurs subtils, toutes espèces infimes vivant de vices et d'ordures , et pochant , comme on dit, dans l'eau trouble de la société. L'institution du Mandarinat, qui donne seule la clef de la puissance de vitalité des deux empires Chinois et Russe, a son analogue chez ces races, que Montesquieu etBossuet n'ont pas suffisamment étudiées.
Le Faucon valeureux, qui chausse l'éperon d'or, et dont les rémiges aiguës piquent droit dans la tourmente, dira les preux de France au courage indompté, Renaud, Roland, Bayard, les forts que rien n'arrête, ni charmes, ni géants, etc. Il traitera en passant de l'influence de la chevalerie sur la littérature.
L'Aigle, moins généreux, qui donne sur le cadavre et fuit devant la tempête, pour cause d'obtusité des ailes; l'Aigle, messager de la foudre, qui personnifie le principe aristocratique dans ce qu'il a de plus élevé en ce monde, esquissera d'un trait rapide la grandeur et la décadence de Rome, de Carthage, d'Albion, de Venise.
Le Vautour, aux pieds plats, à l'envergure immense, qui s'habille de loques, vole plus haut que l'Aigle et inspecte de plus loin tous les champs de carnage; le Vautour, dont le long col chauve s'engouflre tout entier aux entrailles de ses proies, nous fera pénétrer avec lui jusqu'au plus profond des ardanes de la loi de Moïse, où se cache depuis quarante siècles le mot d'une énigme redoutable, mot qui va révéler pour la première fois à la terre le secret des voies et moyens de la féodalité financière, la plus lourde, la plus oppressive de toutes les tyrannies d'aujourd'hui.
Le Hibou, aux larges oreilles, au liel démesuré, au vol silencieux, assassin redouté qui perpètre ses forfaits dans l'ombre et trouve sa volu[)tc dans le spectacle des tortures ; le sinistre Oiseau de la Mort, qui se repaît avec délices de la cbair de ceux de sa race, clora ce discours affligeant sur la tuerie universelle par le chapitre des sacrifices humains.
On voit d'ici, par le simple énoncé de ce programme d'études que j'abrège à dessein, que la donnée de cette œuvre est, à peu de chose près, la même que celle du Discours sur l'histoire universelle. Mais , disons-le tout de suite , autant les deux ouvrages se ressemblent par la communauté du sujet, autant ils divergent et dissonnent par la disparité des points de vue philosophiques, de la morale et de la forme. Car je n'ai pas besoin de prévenir le lecteur lettré qu'il ne retrouvera en ces feuilles légères, écrites sous la dictée des bêtes, ni cette ampleur majestueuse du style, ni cette imposante sérénité d'allures, ni cette répétition fatigante de la particule copulative, qui caractérisent si admirablement le faire du Prince des orateurs funèbres. Qu'on ne nous demande pas non plus, à nous profane, à nous chétif, cette haute entente de l'agencement des ficelles historiques, dont la disposition savante permet à l'écrivain sacré de faire converger avec tant de bonheur tous les événements faux ou vrais de ce monde, à la glorification d'Israël. De si nobles facultés, hélas ! de si précieux privilèges ne sont pas dans nos dons; et parce que la sagesse humaine consiste principalement à se réjouir de son lot et à ne pas envier à autrui ses mérites supérieurs, notre personnalité consciencieuse se résigne avec facilité à vivre parmi les humbles, où le sort lui a marqué sa place, et n'aspire aucunement à sortir de sa sphère pour tenter des luttes impossibles. Mais, de ce que nous considérons comme un devoir pieux de nous incliner jusqu'à terre pour sa'uer
le génie, il ne saurait s'ensuivre que nous devions abdiquer le droit éternel de la critique à l'endroit de ses écarts. Si donc le génie a ses taches comme ses rayonnements, à l'instar du Soleil, nous nous croyons tenu, de par la vérité, de signaler celles-là comme nous faisons pour ceux-ci.
C'est pourquoi nous disons que les éclairs du génie de Bossuet ressemblent trop souvent aux bouquets de feux d'artifice, qui ne dissipent un instant l'obscurité de l'atmosphère que pour faire aussitôt après tout plus sombre et plus noir. Et, nous déclarons franchement préférer de beaucoup à ces lueurs éblouissantes et soudaines, qui brûlent les yeux et sont suivies de trop longues ténèbres, la douce et caressante clarté du bon sens de Voltaire, moins vive, mais continue, mais plus semblable surtout à celle de l'Aurore, qui lentement émerge de l'abîme des ombres et lentement s'élève vers la voûte des cieux pour cueillir les étoiles, restituer à tous les objets leur couleur véritable et semer peu à peu l'espace de jour, de chaleur et de vie. Parlons sans métaphore : Bossuet n'est qu'un phare à éclipses ; et j'ai plus de confiance dans le phare à feu continu.
Le second tort du prosateur sublime, celui que la postérité éclairée lui pardonne le moins et qui afflige le plus les amis de sa gloire, est d'avoir fait semblant de prendre au sérieux le sobriquet ironique de peuple chéri de Dieu, que les mauvais plaisants des rives de l'Euphrate ou du Nil avaient décerné dans le temps à la descendance de Jacob. Il est bien sûr, du moins c'est le bon sens qui l'affirme, que si l'Éternel eût nourri pour le peuple de Juda la tendresse qu'on lui reproche, il n'eût pas commencé par le doter d'une façon toute spéciale de la lèpre et de l'usure, qui sont les plaies les plus hideuses de l'esprit et du corps; et ensuite qu'il n'eût pas pris plaisir à le taquiner par l'envoi inccssnnt de prophôtp? chargés do lui annoncer les choses
les plus désagréables; linalement, que jamais il ne l'eût accablé de ce déluge effrayant de calamités atroces que Daniel , à bout d'expressions, est forcé de définir l'abomination de la désolation. Mais ainsi parle le bon sens et non le paradoxe, et l'on sait combien est puissant l'amour de la contre-vérité sur les grands espritsfaux. Et puis le paradoxe était si hardi cette fois car... ; il ne s'agissait de pas moins que de bouleverser toutes les données de la logique naturelle et d'induire le bonasse lecteur à considérer les fléaux ci-dessus comme autant de signes éclatants de la faveur céleste. Alors la difficulté de la tâche, au lieu de décourager l'historien, l'a éperonné vivement et il l'a attaquée, je me plais à le reconnaître, avec une vigueur et une intrépidité d'affirmation dignes d'une meilleure cause. Malheureusement, la puissance de séduction dont le paradoxe est doué a ses bornes fatales, comme tous les faux systèmes, et l'éloquent écrivain, poussé dès le début par le courant des idées de son époque, ne tarde pas à se briser un peu plus loin contre les impossibilités de sa thèse. Et c'est grande pitié vraiment que de voir un génie de cet ordre dépenser pour rien tant de style, c'est-à-dire pour broder quelques variations sonores , sur le thème puéril et vulgaire : Qui aime bien châtie bien. Un admirateur frénétique des œuvres de M. Tictor Cousin me disait une fois : « Ce que j'admire surtout dans les écrits du divin ecclectique, c'est la facilité merveilleuse avec laquelle le luxe de la phrase se prête à recouvrir le vide de l'idée. » Oserai-je avouer que la lecture desplus sublimes pages de Bossuet m'a souvent inspiré une admiration adéquate !
II fera beau voir, dans le cours de ce récit, avec quelle supériorité écrasante le Vautour et le Grand-Duc, qui ne sont pourtant que des hôtes, posent à leur tour et résolvent cette immense question politique de la splendeur de Juda, question plus im-
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portante, plus palpitante d'actualité aujourd'hui que jamais, question dont les yeux de l'Àitçle de Meaux, réputés si perçants, n'ont pas même entrevu le premier terme. [Deutéronome, chapitre XV, verset 6.)