SÉRIE AMBIGUË OU DE TRANSITION
Omnivores , Corviens ou Lanipédes ; cinq genres, seize espèces.
On s'accorde assez généralement, en Ornithologie officielle, à faire figurer le nombre des oiseaux de proie vis-à-vis des autres tribus de la volatilité dans la proportion de un à quinze. Cette loi de rapports paraît basée sur des calculs exacts, et si le chiffre de cinquante-six espèces que j'ai posé en tète de ce chapitre a l'air de s'insurger contre elle, cette contradiction n'est qu'apparente et tient uniquement à ce que j'ai fait entrer de force dans l'ordre des Serripèdes la grande série des Omnivores, qui n'est réellement que son avant-garde. Betranchons de ces cinquantesix espèces les seize que nous fournit cette dernière série, et le reste, quarante, nous donnera le chiffre exact des Serripèdes français proprement dits. Je conviens que ce rapport de quarante à moins de quatre cents, dépasse encore de beaucoup la normale du quinzième, mais ce n'est là cependant qu'une circonstance locale malheureuse, qui n'infirme pas la valeur de la règle générale.
J'ai insisté jusqu'à satiété déjà sur l'horreur de la nature pour les sauts brusques, mais je n'en suis pas moins force de revenir une fois de plus à ce principe éternel d'ordre. Si le ménagement
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de la transition était nécessaire quelque part, c'était évidemment à la place où nous sommes où il s'agissait de séparer les espèces destinées à être mangées de celles qui les mangent. Aussi l'ordonnateur de la création dernière a-t-il procédé en cette occurrence avec une entente exquise de la gradation des nuances. Prenons quelques détails tout près de nous et sans sortir de la faune de France, pour nous faire une idée de cet amour infini de la nature pour la fusion harmonique des teintes et les raccordements invisibles des anneaux des séries.
Il était d'abord nécessaire d'indiquer la tendance fatale qui poussait le grimpeur ou le jugipède à se rapprocher du Rapace. La nature a suscité le Coucou à cette fin : le Coucou jugipède qui ne grimpe pas, qui ne mange pas encore les petits oiseaux, mais qui les fait périr dans l'œuf ou les jette hors du nid ; le Coucou, noté d'infamie, et qui porte sur la poitrine la barre de bâtardise; le Coucou, inoffensif des pattes et du bec; le Coucou , moule insectivore qui se trouve forcé par ses habitudes avicides de revêtir une armure de bataille, qu'il emprunte à l'ÈmérilIon et qui dit à tous ce qu'il est.
Le Coucou est l'expression la plus innocente de l'assassinat, s'il est permis de s'exprimer ainsi; mais la destruction de la famille, qu'il opère par voie détournée, en substituant l'œuf étranger au légitime dans le nid des petits oiseaux, appelle immédiatement la destruction par voie directe, qui est d'abord ÏOvivorie. Audubon raconte déjà avoir connu en Amérique des Pics qui ne se refusaient pas, à l'occasion, le régal d'une omelette. Et l'ovivorie est un vice qui conduit à l'infanticide, et de ce dernier crime à l'adulticide ou hYAvivoric, qui est le caractère pivotai de la Serripédie, il n'y a plus qu'un pas. Or la série des Omnivores, que j'ai eu raison d'appeler l'avant-garde de la Serripédie, est cette série d'engrenage ou de transition échelonnée
qui va faire passer sous nos yeux toutes les incarnations ou gradations de l'assassinat.
Remarque. L'illustre auteur du Manuel d'Ornithologie (Teramynck), ayant écrit quelque part qu'il serait ingénieux de classer les oiseaux de proie à l'instar des quadrupèdes carnassiers de Cuvier, l'analogie passionnelle a saisi avidement cette occasion d'être agréable à la Science et de réaliser ses vœux. En conséquence, j'ai eu soin d'établir en ce volume l'homologie demandée. J'emprunte ce terme à la géométrie, qui s'en sert pour désigner les côtés qui se correspondent dans les triangles semblables. Maintenant, comme ce travail n'exige aucun effort d'imagination ni d'esprit, mais seulement un peu de complaisance, je prie l'illustre ornithologiste hollandais de retirer pour moi de sa phrase l'adjectif ingénieux, que je trouve beaucoup trop flatteur pour la chose en question. J'ajoute que ce n'est pas lui qui sera mon obligé dans cette circonstance, mais bien moi qui serai le sien, attendu que l'homologie est un des critériums naturels, une des preuves par neuf, si l'on veut, des opérations de l'analogie passionnelle, et qu'il m'a suffi d'entreprendre le rapprochement désiré pour me convaincre, de prime abord, que j'avais commis une grosse faute dans mon livre précédent, en faisant figurer dans l'ordre des Grimpeurs la grande famille des Perroquets, qui sont les singes des oiseaux, ainsi que l'ont parfaitement établi Isidore Geolfroy-Saint-Hilaire, llliger et Charles Bonaparte. Et voyez comme il est vrai de dire que la vertu reçoit toujours sa récompense. Ce désir de combler les vœux du savant étranger, qui partait d'un bon naturel, ne m'a pas seulement procuré l'occasion de reconnaître de moi-même mon erreur et de la rectifier sans y être forcé par la critique; mais ce déplacement des Perroquets, que j'ai dû opérer pour me conformer aux prescriptions de l'homologie, m'a donné en même temps le vrai
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chiffre de la division sérielle, qui est le chiffre sacré sept, type caractéristique, essentiel et divin de tout ordre, de toute hiérarchie.
Cependant les fanatiques partisans de l'analogie passionnelle, dont le chiffre grossit tous les jours, ne verront peut-être pas sans un étonnement douloureux, en ouvrant ce chapitre, que j'y aie ait entrer, à simple titre de série ambiguë, cette puissante corporation des Pies, des Geais et des Corneilles, oiseaux bavards et voleurs, très-capables de fournir à eux seuls les éléments complets d'un ordre particulier. « Car enfin, diront-ils, il est évident que des oiseaux qui parlent avec facilité toutes les langues, qui sont très-forts sur l'addition et sur la soustraction, qui symbolisent, en un mot. les lettrés, les gens de chicane, lesrobins, les clercs, gens sachant tous lire et écrire..., n'ont rien de commun avec les Rapaces, emblèmes des gentilshommes d'épée, qui déclarent eux-mêmes ne savoir écrire ni signer. Or, c'est aller contre la loi et tenter l'impossible que de vouloir rallier sous un même étendard des symboles de castes qui se repoussent. »
Ils auraient le droit d'ajouter que les disparités de Corbeaux à Faucons ne sont pas moins saillantes au physique qu'au moral ; que l'armature des pieds diffère complètement; que si les Corbeaux ont des griffes, ces griffes ne sont pas des mains, et qu'enfin chez tous les Corbeaux, l'habitude est que les mâles soient plus gros que les femelles, ce qui est en opposition absolue et directe avec tout ce qui se pratique en Aiglerie et en Fauconnerie...
Je ne me dissimule pas la valeur de ces protestations, mais je puis dire que je les avais prévues, et voici ce que j'y réponds :
Premièrement, que j'ai dû placer les Pies et les Corbeaux à l'avant-garde de l'armée des oiseaux de proie proprement dits, pour me montrer fidèle aux principes de classification posés précédemment dans farticle Mésange-Sitelle, où il a été expressé-
ment et solennellement convenu que l'omnivorie em portait carac* tère d'ambiguïté prépondérant et décisif. Or, l'omnivorie est le caractère pivotai de la tribu qu'il s'agissait de classer.
Secondement, que je n'ai pas dû hésiter à ranger les Corbeaux parmi les oiseaux de proie, attendu que si les Corbeaux sont plus ovivores qyxavivores, la distinction entre ces deux adjectifs est presque imperceptible, et qu'il n'y a entre ces deux genres de destruction, qui arrivent au même résultat, que l'épaisseur d'une coquille d'oeuf.
Troisièmement enfin, que l'amour de la chair des cadavres, qui n'est pas moins prononcé chez le Corbeau et chez la Pie que chez la Buse et le Vautour, m'a paru constituer un lien de parenté assez fort pour légitimer le ralliement de ces diverses espèces sons le même drapeau.
Rien n'empêche, du reste, les puristes et les exigeants eu matière d'analogie passionnelle de changer ce titre de série ambiguë qui les gêne en celui d'un ordre quelconque de Lanipèdes (pieds déchireurs), afin de mieux caractériser l'importante disr tinction qui existe entre les serres qui saisissent et qui portent et celles qui ne sont propres qu'à déchirer la proie. Et non-seulement je ne m'oppose pas à ce que de plus scrupuleux que moi en agissent ainsi, mais leur susceptibilité même me charme, et ma condescendance pour eux ira jusqu'à leur faciliter la besogne, en traitant de cette grande série des omnivores à part et en dehors de l'ordre des Serripèdes, comme j'aurais pu faire pour un ordre isolé.
SÉRIE AMBIGDE : OMNIVOUES.
Six genres : Casse-noii, Corbeau, Rollier, Geai, Pie, Pie>griécbe. Seize espèces.
Caractères généraux.
Nous avons vu que le moyen le plus simple et le plus rationnel de caractériser la physionomie générale d'un ordre ou d'une série de bêtes quelconques était d'indiquer dès le début la caste ou la corporation humaine que symbolisait cette série. En effet, cette déclaration, qui apprend à priori au lecteur à quelle sorte de gens il a affaire, abrège de moitié ses tortures et allège d'autant la tâche de l'historien. Quand on a commencé par vous dire que la série des Grimpeurs symbolisait les métiers bruyants, il vous a été bien difficile de ne pas reporter immédiatement votre esprit vers les tonneliers, les bûcherons, les fendeurs de bois, les couvreurs, qui sont toujours occupés à cogner quelque part. M'est avis que l'histoire naturelle, enseignée de la sorte et illustrée de caricatures analogiques à la façon de Grandville, plairait fort aux enfants. Appliquons cette méthode à la série des Omnivores, afin que le lecteur saisisse d'emblée sa figure, son esprit et ses mœurs.
Les Omnivores n'exercent pas de métiers, mais bien des professions qu'on appelle /«'ôem^es. Ils représentent les sommités du Tiers, la bourgeoisie lettrée, les gens de loi et de chicane, les titulaires de charges vénales, procureurs et parlementaires et aussi les universitaires ; tout ce qui porte, en un mot, toque noire,
robe noire et rabat ; tout ce qui vit de parlasserie et de paperasserie. On trouvé chez eux des crudits pour représenter l'Institut et jusqu'à des mouchards de la plus vile espèce pour représenter les agents de la police de sûreté.
Tous les oiseaux de cette catégorie ont pour dominante l'avarice, passjon insatiable, qui engendre celle du vol et le besoin d'enfouir. Beaucoup sont possédés de l'étrange manie de dérober tous les objets brillants qui ressemblent à l'or et de les déposer dans une cachette à eux. Beaucoup parlent plusieurs langues et savent l'arithmétique dès l'âge le plus tendre. Il y en a qui comptent jusqu'à cinq.
L'expérience ayant démontré depuis longtemps que rien n'était plus coûteux qu'une conviction, les Omnivores, oiseaux pleins de bon sens, ont pris le sage parti de n'en avoir aucune, ou plutôt de les avoir toutes, pour en avoir toujours à vendre. Le régime qui leur va le mieux est celui qui paye le plus cher; on ne pousse pas plus loin que chez certaines espèces le cynisme des apostasies.
Toute nourriture convient à l'Omnivore, ainsi que son nom l'indique, depuis le grain de blé, la châtaigne et le vermisseau, jusqu'à la chair de poisson, de lièvre ou de cheval, chair vive comme chair morte. Son estomac est un gouffre sans fond, un tonneau de Danaïdes qui ne se remplit jamais. Un jeune Geai, une jeune Pie, âgés de quinze jours, engloutissent facilement le tiers de leur poids de fromage blanc en deux ou trois repas. Mais la nourriture par excellence pour l'espèce, celle qui lui agrée le plus est l'œuf tout frais pondu, l'œuf de Perdrix pour la Pie, celui de Pigeon pour le Corbeau, de Merle pour le Geai.
Les Omnivores sont, parmi les oiseaux de proie et de rapine, à la même place que les Mustéliens parmi les quadrupèdes carnassiers. Ils préfèrent, comme la fouine et le putois, les œufs à la volaille, mais sans dédaigner celle-ci, car la passion del'Ovivo-
rie conduit fatalement à l'infanticide. La Pie ouïe Corbeau qui a la chance de trouver la Perdrix sur ses œufs, commence par assassiner la couveuse, si c'est possible, avant de lui voler ses coquilles. L'assassin n'attend pas même toujours que le puissant mammifère blessé qui git dans le sillon, frappé par le plomb du chasseur, ait rendu le dernier soupir pour se précipiter sur lui. 11 débute, comme le rat de Montfaucon, par crever les yeux à sa proie. S'il ne tue pas aussi noblement que le vrai Ilapace, qui attaque sa victime de haute lutte et la capture dans les airs, il assassine plus.
Les Omnivores ont indépendamment de la passion des œufs frais un caractère uvariciel commun avec les fouines , les putois et les martres. Ce caractère est la solidité des attaches qui lient leur parure à leur peau. Une zibeline ne tient pas plus à sa fourrure, un procureur à ses pièces, un Harpagon à sa cassette, que le Corbeau à ses plumes. L'analogie passionnelle a de très-curieux rapprochements et de très-curieux contrastes à tirer de ce fait.
Les Omnivores ont le don des langues. Plusieurs imitent naturellement la voix d'autres oiseaux : quelques-uns parlent comme l'homme. Tous à peu près sont susceptibles de recevoir une éducation brillante et courent d'eux-mêmes au-devant de l'instruction dont ils savent devoir tirer profit un jour. On en cite qui ont acquis une érudition prodigieuse, mais il est plus facile de meubler leur esprit que de changer leur cœur; car il est sans exemple que les préceptes de la saine morale aient jamais réussi à détourner un seul de ces pervers du sentier de la perdition, tandis que l'histoire des bêtes scélérates, au contraire, est pleine de pies voleuses et de corbeaux sans foi. Les plus francs conviennent, du reste, que le besoin de voler est plus fort qu'eux. Demandez-leur, cependant, à quoi leur sert d'empiler au fond d'une cachette, des pièces d'argent, des croix d'or, des épingles de cuivre, qu'ils ne peuvent ni manger, ni vendre, ni
échanger contre quoi que ce soit; ils ne vous répondront pas plus clairement que n'ont fait jusqu'ici les avares qui s'amusent à crever de faim à côté de leurs trésors. La meilleure réponse, la seule même à faire à cette question indiscrète est celle que j'ai donnée, à l'article Mésange, à savoir: que l'avarice est un travers d'esprit qui dénote un dérangement notable des facultés intellectuelles et qui devrait en conséquence provoquer l'interdiction de celui qui en est atteint. Mais par un de ces contre-sens ab-surdes qui déshonorent la législation des peuples civilisés, il arrive que c'est le généreux que l'on condamne et l'avare qu'on absout. Je ne puis résister ici à la brillante occasion qui se présente de réciter le fameux vers de Juvénal contre la législation des vieux : Dut veniam corvis, vexât censura coLUMBAS. Mot à mot : La censure fait de la peine aux colombes et fait (jriice aux corbeaux. Cette citation est d'autant mieux appropriée à la circonstance que le Corbeau, qui tient tant à ses plumes, est un emblème d'avarice en contraste parfait avec la Colombe, emblème de désintéressement qui abandonne généreusement, à l'exemple de Saint-Martin, la moitié de son manteau à tous ceux qui en ont besoin. Mais ce qui me met surtout à l'abri du reproche de pédantisme, c'est que la plupart des oiseaux dont j'écris en ce moment l'histoire, aiment à parler latin. Or, je suis bien forcé de reproduire leurs discours, sauf à les traduire pour les dames.
Le talent de parole des Pies, des Geais et des Corneilles, pas plus que leur science de croque-mort, n'a jamais été en faveur dans le monde des esprits distingués. En revanche, les portières tiennent ces bètes-là eu grande estime; elles se chargent avec amour de leur éducation , pour se mirer dans leur œuvre, et elles leur réservent volontiers une place d'honneur dans leurs loges où leur loquacité fait un touchant contraste avec la discrétion des poissons rouges qu'on rencontre aussi dans ces lieux.
Il faut croire que la force de cette sympathie affectueuse est dans le sau?, comme disent les bonnes femmes, puisqu'elle semble s'être transmise inaltérée, de génération en génération, des portières romaines du temps de Jules César à celles du moderne Paris. 11 est malheureux pour l'espèce que l'éducation qui lui est donnée par ces dames , soit généralement frivole ou tournée vers la politique, mais il n'est pas bien sûr que le génie des élèves puisse se prêter aux exigences d'un enseignement supérieur. J'ai lu dans quelques historiens qui citaient des noms propres , que des fauconniers habiles étaient parvenus à dresser le Corbeau au vol de la Perdrix. La chose n'est peut-être pas impossible avec beaucoup de peine et avec l'aide du chien, mais ce qui me parait difficile à admettre, c'est qu'un Corbeau d'esprit ait jamais pu consentir à se donner du mal à quoi que ce soit pour le compte d'autrui. J'ai entendu aussi parler quelquefois dans le monde de l'humeur chatouilleuse et du tempérament belliqueux de toutes ces espèces piaillardes. Belliqueuses de la langue et devant le
public, c'est vrai, mais du bec et des ongles entre quatre
yeux, c'est une toute autre affaire ; car la première condition pour bien se battre est de ne pas avoir peur, et toutes les espèces omnivores sont poltronnes , hormis une seule, la Pie-grièche, qui n'est déjà plus omnivore et qui porte des dents au bec à l'instar du Faucon. Les Corbeaux, les Pies et les Geais ne se battent bravement, s'il est permis de s'exprimer ainsi , que quand ils se voient cent contre un. Le seul ennemi contre lequel ils s'élancent avec rage et de propos délibéré, est la Chouette. Mais observons que la Chouette, que le soleil aveugle, n'est plus durant le jour qu'un oiseau désarmé. La guerre que les Omnivores font à la Chouette, est l'image de celle que les savants, les philosophes et les sceptiques, tous amis des lumières, font aux obscurantins et aux partisans de la diffusion des ténèbres que symbolise l'oiseau de nuit.
11 va sans dire que tous ces ennemis effrénés de la bourse et de la laniillc d'autrui , sont pétris d'amour pour les leurs. Ils leur bâtissent des berceaux confortables, les dorlottent, les choient, les nourrissent d'aliments exquis , omelettes d'œufs de perdrix et autres friandises. Ils font aussi à l'occasion de superbes discours sur le respect des droits de la propriété, en matière de trésors cachés. Le mâle et la femelle se partagent les travaux et les joies de l'incubation aussi bieu que celles de l'alimentation de la jeune famille, et Dieu , pour nous poser un indéchiffrable rébus, a donné à quelques individus de cette caste maudite le privilège du baiser. Touchés de leurs vertus domestiques, beaucoup de naturalistes sensibles ont réclamé à diverses reprises le prix Montyon pour eux.
Tous les Omnivores ont un bec vigoureux, dépassant la commune mesure. Presque tous l'ont taillé en pioche et armé d'un crochet. Il sert généralement à deux fins, à déchiqueter la charogne et à creuser le sol. Tous ont les pieds munis d'ongles acérés, crochus, dont ils se servent habilement pour préparer leurs pièces anatoraiques, et ces pieds sont presque des mains.
La chair de toutes ces lâches espèces, avides de chair morte, est sèche et immangeable, à l'exception de celle du Geai dans la saison des glands ; et encore, et encore ! Les Anglais se font bien un régal de la fricassée des jeunes Freux pris au nid ; mais j'ai résolu de ne plus m'arrèter à l'opinion gastrosophique de ce peuple gros mangeur, depuis que des rapports dignes de foi m'ont appris qu'en la riche Australie, où les bécassines abondent, les habitants ne savaient pas d'autre moyen d'assaisonner ce gibier plume hors ligne que de le fourrer au pot. Abomination de la profanation !
La série des Omnivores, qui fournit d'emblèmes parlants tant d'institutions civiles du monde civilisé, est par cette même raison l'une des plus complètes de la faune européenne ; et je ne
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dis pas seulement complète par le noml)re, mais encore et surtout pour la merveilleuse gradation de nuances qu'y suit laliliation des espèces. Nous allons voir, en effet, que dans cette série des Omnivores, ambiguë entre l'ordre des Jugipèdeset celui des Serripèdes, le premier terme est un vrai Pic déguisé en Corbeau, et le dernier une véritable Pie déguisée en Faucon.
J'ajoute que cette série remarquable se divise d'elle-même en deux groupes à peu près d'égale force; le premier se composant des espèces qui marchent d'un pas majestueux et grave, le second des sauteuses : Altigrades, Saltigrades. Mais ne multiplions pas les dénominations inutiles.
Genre Casse-noix. Le Xucifraga Caryocafalcs des savants. Espèce unique.
Le Casse-noix est ce premier terme de la série des Omnivores que je viens d'annoncer. Il a le bec droit du Pic ; il grimpe comme ce dernier le long des arbres et niche comme lui dans leurs cavités ténébreuses. Il adore comme la Sitelle. l'intérieur des noix et des noisettes, et s'amuse à casser ces fruits dans ses heures de désœuvrement; voilà la ressemblance. Il porte le ravage dans le sein des familles des petits oiseaux chanteurs et dévore parfois leurs petits; voilà la différence. Encore se pourrait-il que cette différence ne fût pas aussi réelle que je l'affirme, si l'on ajoutait foi aux accusations d'Audubon , à propos des Pics d'Amérique. Mais comme les fautes sont personnelles, et comme aucune observation n'a encore constaté jusqu'ici que les .Tugipèdes de l'ancien Continent partageassent les goûts déshonorants de leurs congénères du nouveau, je m'abstiens de les charger d'une accusation dénuée de preuves. L'empereur Charlemagne, qui était un grand chasseur , a écrit dans ses
(lapitulaires : a On ne condamnera un accusé que lorsque les preuves qui l'accusent seront aussi claires que la lumière du jour, et, s'il y a du doute, on le renverra au jugement de Dieu qui seul sait pénétrer les abîmes des cœurs. » Renvoyons à ce jugement solennel les Pics européens.
Le Casse-noix est un oiseau de la taille du Geai, qui porte un paletot chocolat parsemé de taches rondes d'un blanc sale qui ne font pas un effet merveilleux. Il habite en France tous les districts forestiers montagneux , Vosges, Franche-Comté, Pyrénées. On le rencontre de temps à autre pendant l'hiver dans les «forêts du Midi et du Centre, voire dans les vergers. Je n'en ai jamais pris à la pipée en Lorraine, peut-être parce qu'il n'y en avait pas, et je n'ai jamais eu l'occasion d'en tirer que deux ou trois dans ma vie. Sa véritable patrie est au delà des Alpes , au versant oriental des Alpes tyroliennes, en Hongrie, en Transyk vanie et plus loin. Il fait des provisions de noix , de noisettes et de faînes qu'il dépose dans le sein des vieux chênes, et il s'empare des magots des écureuils et des loirs toutes les fois qu'il en rencontre. Au demeurant, une pauvre bête, d'assez triste figure, qui s'éloigne peu des lieux où elle a reçu le jour et fait peu parler d'elle.
Qui voulez-vous que symbolise un oiseau de pauvre apparence, qui n'est pas bon à grand'chose et qui ne réussit qu'avec peine à tirer sa maigre subsistance d'un fruit qui produit la lumière (noix)...? sinon le magister de village. S'il vit confiné dans les districts les plus froids et les plus montagneux du pays, c'est que le département des Ilautes-Âlpes et celui de l'Aveyron, qui sont les plus arides et les plus froids de la France, sont en même temps ceux qui fournissent le plus grand nombre d'instituteurs primaires in utroquejure.
Genre Corbeau. Sept espèces: Le Grand Corbeau ou le Corbeau Solitaire,
la Corneille Noire, la Manleiée, le Freux, le Choucas,
le Chocart, le Coracias.
Caractères généraux.
Oiseaux généralement très laids, très-criards, très-pillards, voraccset coriaces, porteurs d'une robe noire qui vire facilement au gris et môme au blanc ; grands destructeurs des œufs des autres oiseaux dans la saison d'amour, amis de la charogne et des grains frais semés, la plupart voyageant et se répandant par grandes masses dans les champs cultivés à l'entrée de l'hiver ; quelques-uns sédentaires. Les Corbeaux ne payent pas de mine et n'ont pas la physionomie trompeuse ; leur bec démesuré et taillé en pioche fait songer au faux nez; leur démarche composée et grave vise à la majesté mais n'atteint qu'à la lourdeur; leur vol pesant, quoique soutenu, semble trahir l'effort; leur voix disgracieuse rappelle le croassement de la grenouille. Beaucoup nichent sur les arbres et construisent des nids solides et confortables qui durent plusieurs années et qui ont pour assises un sommier de brindilles sur lequel pose un moelleux matelas fait de laine et de fines racines. Quelques espèces nichent dans les trous des édifices publics ou dans les fentes des rochers. Les Corbeaux sont de tous les oiseaux parleurs ceux qui parlent le plus purement le langage de l'homme. Leur idiome naturel est la langue latine. Le mot français qu'ils prononcent le plus facilement est Colas, comme la Pie Margot, le Geai Ricurr; d'où vient que ces trois espèces ont été désignées dans diverses contrées de la France sous ces trois petits noms. L'histoire du Corbeau est toute à refaire au point de vue de
l'analogie passionnelle, car il n'en est pas une, hormis celle du Coucou peut-être, sur laquelle on ait plus erré. La question est grave, écoutez :
Les Corbeaux ne sont pas ce qu'un vain peuple pense... Ils sont de robe, non d'église. Le Corbeau est maigre et bavard ; l'homme d'église est gras et discret. Celui-ci prêche la paix ; l'autre fait chorus avec les Loups, les Hyènes et les Vautours pour évoquer le démon de la guerre qui fauche les bataillons et sème les champs de cadavres. . .
Ainsi les dominantes caractérielles des deux moules sont en opposition antipodique... Ainsi la personnification emblématique attribuée jusqu'à ce jour au Corbeau par la sottise universelle était fausse... Ainsi l'analogie passionnelle relève noblement le ministre du culte d'une assimilation injurieuse, ridicule et imméritée.
Comment ne pas éprouver le besoin de déplorer l'aveuglement dos mortels et la ténacité des préjugés, en voyant un mensonge aussi apparent, une confusion d'emblèmes aussi indigne, s'imposer si longtemps à la crédulité publique, et faire même d'innombrables dupes dans la corporation des disciples de Saint- Hubert !
Il est bien surprenant, en effet, qu'un oiseau aussi anciennement connu que le Corbeau n'ait pas encore rencontré son véritable emblème dans la langue de l'apologue, comme le Renard et le Vautour, quand on songe surtout qu'il a existé des légistes depuis le commencement du monde et qu'il suHit de mettre les pieds dans le premier temple venu de Thémis pour trouver l'original du type, type imméconnaissable à la conjonction de ces trois caractères : rapacité, loquacité, robe noire. Cependant l'erreur universelle dans laquelle le monde a vécu jusqu'à ce jour sur le compte du Corbeau s'expli(|n(' par le fait (juo le nom
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de cet oiseau a été mêlé aux choses saintes de temps immémorial.
Les personnes versées dans la connaissance des Saintes Écritures savent, en effet, comme moi, que la notoriété historique du Corbeau date de la fin du déluge, où il sortit le premier de l'arche pour n'y plus revenir, et rompit le premier l'unité qui avait été jusque-là entre l'homme et les bêtes.
Or, il est à remarquer que depuis cette époque anté-historique, toutes les légendes des religions antiques semblent s'être donné le mot pour faire du Corbeau un messager céleste, et surtout pour lui faire jouer un rôle très-important dans une foule de miracles. C'est lui qui, dans la légende hébraïque, est chargé entre autres missions délicates d'apporter au prophète Élie son pain quotidien.
Il occupe une place plus éminente encore dans la légende romaine, où il sauve pour la seconde fois la cité éternelle en se mettant du côté d'un chevalier romain qui est en train de se battre en duel contre un chevalier gaulois , et en jetant traîtreusement de la poudre aux yeux à ce dernier. Il est dans le destin de Rome d'être sauvée par les bêtes. Dans la légende grecque, c'est un Corbeau qui indique à Alexandre de Macédoine la route du temple mystérieux de Jupiter Ammon. Je crois me souvenir d'avoir rencontré un Corbeau dans l'Olympe Scandinave où il occupe un siège tout près du Loup Fenris, ou sur l'épaule d'Odin. Nous savons enfin que Rome et la Grèce l'admettent au premier rang des oiseaux de bon conseil ayant l'oreille des dieux, et qu'ils lui donnent voix délibérative dans leurs assemblées politiques.
Alors il est très-concevable que le peuple chrétien, à qui ses maîtres en avaient appris de si belles sur le compte du Corbeau et qui voyait en lui un coupable instrument de pratiques superstitieuses , ait dès le principe confondu dans sa haine et dans son
mépris les imposteurs de l'un et l'autre règne, et que naturellement il ait assimilé à ces augures romains qui ne pouvaient se regarder sans rire, lo volatile sacré qui leur avait servi si longtemps de compère. Les progrès toujours croissants de l'hérésie, les doctrines pernicieuses semées parmi les peuples chrétiens par les ennemis de la vraie foi, la ressemblance de la couleur de la robe, la force de l'habitude, mille autres causes enfin, auront poussé plus tard les imaginations perverties à transporter l'analogie flétrissante des prêtres païens qui l'avaient encourue aux ministres du vrai Dieu qui ne la méritaient pas. Mais j'ai démoli d'un trait de plume l'édifice du mensonge et de l'impiété ignorante. Il n'était que temps de redresser l'analogie fautive, au nom de la vraie science, et de rendre au légiste ce qui appartient au Corbeau. Continuons ce travail et passons au déluge.
La couleur noire, couleur éminemment absorbante, dénote par ce caractère même l'égoïsme et la voracité. C'est celle que le Corbeau a choisie, et le légiste aussi. On dit de l'homme méchant qu'il a l'àme noire comme un Corbeau. Chacun a sa bète noire, la mienne est de cette race.
Du reste le Corbeau a dit franchement ce qu'il était le jour où il sortit de l'arche et rompit avec l'homme. On ne pouvait pas se poser plus impudemment comme agent de scission et de désorganisation sociale. Où visent les argumentations des sophistes, des légistes et des gens de robe, sinon à troubler les idées et la paix des États?
L'oiseau noir aspire ardemment après la curée des batailles, l'homme noir après les querelles de famille. Ainsi que le premier se repaît avec délices de la chair des cadavres , de même le second s'enrichit des procès de succession et des faux testaments. Témoin ce procès donné en dot par un procureur à sa fille.
Comme on voit des Corbeaux attablés à la charogne immonde, se lever tous à la fois en poussant de grands cris , quand on les force à quitter leur proie, ainsi tous les gens de loi , tous les titulaires d'ollices privilégiés quelconques , se lèvent comme un seul homme et protestent énergiqucmcnt contre toute proposition de réforme concernant la vénalité des charges ou la législation hypothécaire, poule aux œufs d'or de la chicane. Je connais plusieurs Corbeaux qui, à l'heure qu'il est, ne se doutent pas de l'épouvantable contrecoup dont la suppression desdits odices les menace d'ici à peu de temps, et je ris de leur quiétude.
Les Corbeaux choisissent pour s'abattre sur les champs cultivés le même moment que Thémis pour rouvrir ses prétoires. Quand les Corbeaux fouillent le sol emblavé pour détruire dans son germe l'espoir de la mois?on prochaine, c'est pour le procureur qu'ils travaillent en préparant la ruine et l'expropriation du malheureux colon. Par un aimable échange de galants procédés, l'homme noir qui condamne le voleur à la corde travaille pour le Corbeau.
Ainsi que le Corbeau attaque par les yeux le mammifère mort ou mourant dont il veut faire sa proie, de môme les artisans de chicane commencent par aveugler sur leurs intérêts les plus clairs les pauvres innocents qu'ils veulent mettre aux prises.
Comme l'homme de loi dépasse tous les autres mortels en avarice et en rapacité, et ne peut voir briller une pièce d'or sans être tenté de mettre la main dessus , ainsi le Corbeau pousse la soif des métaux brillants jusqu'à dérober des couverts. Les Germains ont donné au Corbeau le nom de Rabe, de rauben, voler, en latin rapere, ravir. On dit maître Corbeau ^ comme on dit M« Chose...
L'homme de loi peut être considéré comme une machine à parole, dressée à parler pour ou contre, suivant son intérêt. Le Corbeau se dresse aussi à la parole, et n'a pas plus que le mar-
chand de phrases la couviction de ce qu'il dit. Tous deux aiment à parler latin.
A ce propos , je dois dire que les gens naïfs, qui pensent que le latin est la langue naturelle de l'homme, ont voulu faire du Corbeau l'emblème de l'espérance, sous prétexte que le mot latin cras^ que l'oiseau répète sans cesse et qui veut dire demain dans la langue de Virgile, est un encouragement à espérer un meilleur avenir. Malheureusement des linguistes encore plus forts ont réfuté l'opinion de ces bonnes âmes , en prouvant que l'oiseau noir était l'emblème des gens paresseux à se convertir et qui ajournent constamment au lendemain l'heure de se confesser.
Les nuées de Corbeaux affamés qui se précipitent à la curée des cadavres, le lendemain des batailles, ont été comparées de tout temps à ces nuées d'avocats et de procureurs de province qui s'abattent sur les capitales et se ruent à la curée des places, le lendemain des émeutes réussies auxquelles ils n'ont pris aucune part.
Comme l'homme noir se vante d'avoir devancé la justice du peuple, quand le peuple est vainqueur, sauf à l'injurier le jour suivant, si la cause populaire périclite, ainsi le Corbeau, vil flatteur de la puissance du moment, modifie ses vivats et laisse tourner sa langue au vent des circonstances. Un Corbeau trèsconnu de la place du Louvre, se faisait remarquer par la ferveur de son royalisme avant février 48, et fatiguait son voisinage de son éternel Vive le roi. Advint la fusillade de la place du Palais- Royal , qui produisit sur le moral du lâche une si vive impression qu'il en perdit pendant huit jours le rire et la parole. Les voisins crurent d'abord devoir attribuer le silence obstiné du bavard à un ressentiment naturel de la défaite de sa cause ; mais leur surprise ne fut pas moins grande que leur indignation quand ils virent, au bout de la semaine, l'odieux renégat retrou-
ver tout à coup sou verbe pour entonner avec enthousiasme le cri des vainqueurs : A bas Gulzot ! Vive la République ! Et l'on parie du cynisme de l'apostasie des humains !
La versatilité des opinions du Corbeau en matière politique est du reste une vieille histoire. On peut lire dans Pline et partout que les carrefours de Rome regorgeaient de braillards de cette espèce, que leurs maîtres dressaient à débiter à chaque César le salut impérial : Ave Nero^ Galba, Otho, etc. L'histoire rapporte même que le meurtre d'un de ces oiseaux, connu par la vivacité de son attachement au nouvel empereur, fut cause d'une collision sanglante entre les anarchistes et les amis de l'ordre.
Comme le marchand de parole est naturellement sujet à l'intempérance du verbe et à s'emporter en plaidant contre la partie adverse, ce qui l'expose à rerevoir des leçons et des corrections désagréables , ainsi maître Corbeau a été plus d'une fois et à juste raison stygmatisé par la satire pour n'avoir pas saisi l'occasion de se taire. On sait le désagrément qui lui advint un jour du fait d'un Renard subtil qui, connaissant son faible, l'exploita indignement, et par deux ou trois mots d'adulation pertide réussit à lui faire lâcher le fromage qu'il tenait en son bec, L'histoire quotidienne du Corbeau est semée de traits pareils et il ne paraît pas que Li leçon du Renard lui ait profité. Un poëte dont je ne sais plus le nom a même cru devoir consigner ce fait caractériel dans la langue des dieux :
Tacilus pascisi posset, corvus haberet
Plus dapis et rixa; minus, invidia-que.
Traduction libre dans la même langue :
Si Colas en mangeant pouvait taire sou bec, • Il aurait moins d'ennuis , de rixe et de pain sec.
La bravoure n'est pas le fait des oiseaux qui vivent de chair morte; le Corbeau attaque volontiers le lièvre agonisant et les petits oiseaux pris au piège, mais il gagne prudemment la branche à l'aspect de l'Kmerillon belliqueux qui le méprise et lui donne ch;\sse. La conduite du Corbeau n'est pas sans analogie avec celle du légiste, hautain avec les faibles, humble avec les puissants. Ce sont des gens de cette catégorie qui ont bâti ce monument merveilleux de la législation moderne dont les civilisés sont si fiers et qu'ils nomment eux-mêmes le dédale des lois , à cause de l'impossibilité absolue où l'on est de s'y reconnaître et de s'en dépêtrer. Drôles de lois, dont un sage a dit qu'elles ressemblaient aux toiles d'araignées qui arrêtent les petits voleurs et laissent passer les gros.
De même que l'accentuation plus énergique et la répétition plus fréquente des croassements du Corbeau est un présage infaillible de mauvais temps , ainsi lorsque la voix des avocats domine dans les conseils de la république c'est le signe certain qu'un grand malheur la menace.
Un illustre avocat, mal chaussé et fort laid, plaidant un jour contre la Pologne en pleine tribune législative française, eut le malheur de clore sa harangue par cette honteuse conclusion bien digne de l'exorde : Chacun chez soi , chacun pour soi. L'éloquent orateur avait dérobé ce jour là au Corbeau sa devise politique.
Terminons ces rapprochements, que nous pourrions multiplier il l'infini, par un trait de satire. Le Corbeau assassine la perdrix sur son nid et lui vole ses œufs les uns après les autres , pour justifier les termes de la fameuse parabole de l'avocat de l'Écriture sainte : 11 prend les intérêts de la veuve... et le capital de l'orphelin.
On peut juger d'après le nombre et l'évidence des caractères comparatifs qui précèdent, si j'avais le droit d'être surpris que
l'esprit humain n'eût pas deviné d'emblée l'hiéroglyphe du Corbeau. Mais une chose non moins étonnante, c'est qu'un oiseau sali par tant de turpitudes , anathématisé par Job, et classé par Moïse au rang dus animaux immondes, ait pu être choisi plus tard par une foule de dieux pour porteur de messages et de confidences intimes. Et je ne suis pas le seul écrivain sérieux que la bizarrerie de ce choix ait frappé. Elle a intrigué très- vivement aussi plusieurs pères de l'Eglise, notamment saint Jean Chrysostome, saint Augustin et saint Cyrile, qui considèrent justement la difliculté comme très-grave ets'efibrcent de la résoudre. Saint Cyrile aime à croire que le Corbeau n'est pas aussi noir qu'on le fait et qu'il n'a pas rompu avec Noé aussi brutalement qu'on le dit. L'historiographe d'Elie, saint Jean qui parle d'or, éprouve d'abord comme moi quelque peine à comprendre que la mission de pourvoyeur du prophète dans le désert ait pu être assignée à un agent aussi peu sur que le Corbeau ; mais il se ravise bientôt pour dire en propres termes que si Dieu s'est servi de l'oiseau impur pour opérer une bonne œuvre, ça été pour prouver qu'il ne fallait pas désespérer de la conversion des Juifs. J'aime mieux la version de saint Augustin, le plus éloquent et le plus fort de tous les apôtres de la loi d'amour. Saint Augustin ne croit pas à l'indignité de la bète, et il met tous ses crimes sur le compte de l'homme, disant que si celui-ci eût conservé sa première innocence, toutes les bêtes du ciel et de la terre auraient été obligées de se modeler sur lui, et qu'il eût obtenu d'elles un concours précieux qui paraîtrait aujourd'hui chimérique. Le docteur de la grâce a raison, et lui seul a entrevu la solution du problème, et l'analogie passionnelle est heureuse de tenir en main le flambeau dont la lumière va dissiper toutes les obscurités de cette question ténébreuse et faire voir en quoi et sur quoi tous les biographes passés du Corbeau , profanes ou sacrés, ont failli.
Tous ont failli pour avoir étudié, comme d'habitude, l'histoire du Corbeau, eu simplistes ; tous ont failli , à l'exception de saint Augustin, pour n'avoir pas tenu compte de l'influence du milieu civilisé sur le moral du moule qu'ils avaient à décrire.... Car notez bien que ce légiste sans foi , avide et cauteleux , cet industriel altéré de la soif des procès et qui vit aujourd'hui des discordes publiques et de la ruine du travailleur, n'avait pas reçu du ciel, pour en faire un pareil usage, les brillantes facultés intellectuelles dont il a été investi. Notez bien que le légiste est du bois dont on fait les législateurs, et que tout législateur qui relire une société d'un état inférieur pour la hisser sur un gradin supérieur, employât-il pour y arriver la supercherie et l'imposture, comme Moïse et Numa, doit être appelé du nom de bienfaiteur de l'humanité. L'homme de loi avait donc été institué pour protéger le travailleur contre l'oisif, et pour faire observer le contrat d'assurance qui garantit à chacun des assurés le droit de jouir des fruits de son travail , autrement dit le droit de propriété... ; et il est juste de reconnaître que cette espèce n'a pas toujours méconnu sa mission et qu'elle a noblement acquis, par une infinité de services, des titres immortels à la gratitude des humains. Seulement elle a eu sa chute comme elle avait eu son beau moment, et elle a fini comme toujours par abuser de l'autorité légitime dévolue à ses mérites pour enter l'oppression sur la reconnaissance. Et comme le légiste était plus lettré et plus savant que les autres, il comprit rapidement les vices du mécanisme des sociétés limbiques, de la civilisée notamment; et voyant que dans ces sociétés à rebours tous les avantages étaient pour le coquin , tous les déboires pour l'honnête homme, et qu'il fallait nécessairement se résoudre à opter entre le métier de fripon et le rôle de dupe, il opta résolument pour le prer micr emploi. Et une fois le premier pas fait dans la carrière du mal , il n'eut pas honte de tourner contre le pauvre travailleur
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qu'il devait protéger la science et le talent dont il était orné. Puis, pour s'illusionner sur sa propre infamie, il inventa un vol légal, une usurpation légitime; il mit toute son érudition de jurisconsulte, toute son expérience de praticien de fourberies au service des forts; il lit de la justice une boutique, et de la loi une toile d'araignée. 11 osa plus , il réussit à faire passer sa profession d'écumeur de bourse et de parleur pour et contre pour une profession honorable, il prit impudemment le titre de défenseur de la veuve et de l'orphelin !
Le Corbeau aussi a eu sa chute, mais lui aussi était né iiour être vertueux et pour tenir en ce monde une place honorée et utile, et il n'a pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Dieu l'avait institué protecteur des moissons et cureur des emblaves , une fonction plus relevée certainement que celle que l'Urubu occupe dans l'Amérique méridionale et le Secrétaire en Afrique. Sa besogne consistait principalement à sauvegarder les blés de la dent des vers blancs et des limaces, et à débarrasser le solde toutes les vermines qui l'infestent; puis, à faire disparaître tous les foyers de corruption atmosphérique. C'était pour qu'il put mieux remplir cette noble mission d'édilité agricole que Dieu l'avait doué, comme le porc, du don d'omnivorie et de cette voracité stomacale qui ne recule devant aucune horreur et fait ventre de tout. Or^le Corbeau ne se refusa pas, dans le principe, à apporter à l'homme le concours qu'il lui devait, et on l'a vu pendant des siècles attendre chaque année l'époque des grands labours pour suivre la charrue et dévorer sans pitié toutes les larves de hannetons que le soc découvrait. Il déployait en même temps un zèle remarquable dans les divers services de l'édilité rurale et domestique, se vouant sans répugnance à l'absorption de toutes les matières animales que le débordement des fleuve.s déposait sur leurs rives, purgeant de toutes leurs immondices les prairies et les chani}is et les rues dos cilé^. On ^^uit ([ue
34 Oli.MTHOLOGlE l'ASSIUNNKLLi:,
le Corbeau occupe encore en Russie et dans l'Inde la fonction de curcur dégoûts, et qu'il jouit de l'estime générale en ces vastes contrées. Alors donc l'homme n'avait qu'à se louer des vertus et du dévouement de son auxiliaire, dont le caquetage l'amusait du reste et dont la sensibilité barométrique lui servait d'almanach pour prévoir les changements de temp •. Alors ])robablcmcnt le germe de ses passions mauvaises ne s'était pas développé encore. Cette époque doit être celle où l'homme honora le Corbeau de toutes les distinctions qui peuvent flatter l'amour -propre d'une créature ambitieuse, et oii il lui donna place dans ses légendes nationales et le mit dans laconlidence de ses mystères religieux.
Comment fut rompue l'alliance, et de quel côté furent les torls de la fatale rupture ? L'analogiste n'est pas en peine de répondre a cette double question. L'histoire de la dépravation du Corbeau est celle de la dépravation du légiste; toutes deux proviennent de la même origine et suivent une marche parallèle. La perversité de l'homme engendra la perversité de la béte.
A mesure, en elTct, que la Sauvagerie et le Patriarcat firent place à la Barbarie et à la Civilisation, la guerre s'organisa sur une échelle immense. Bes collisions de masses armées eurent lieu, qui jonchèrent le sol de monceaux de cadavres, abominable curée par laquelle l'Homme inocula lui-même aux Loups , aux Corbeaux , aux Vautours et aux Crocodiles, la passion de la chair humaine, et perdit bientôt son prestige dans l'esprit de l'animalité... Car on ne se iigure pas ce qu'il faut d'efforts et de peines pour ramener au respect de l'homme, une béte qui en a mangé.
Le mépris de l'espèce humaine, si peu soucieusedesadignité^ s'en allait donc croissant dans le cœur du Corbeau , en raison directe de la monomanie homicide d'icelle, (juand une nouvelle sottise de l'Homme j plus ihcxplicable peut-être encore que la
u^yiMvoRES. :vô
première, vint traiisformcr ce sentiment en haine cl ensoil 4e vengeance. Des barbares éans goût et sans délicatesse firent un jour courir le bruit que la chair du Corbeau était non-seulement trèsniangeablc, ninis (|u'ellc pouvait remphiccr avantageusementcellc du bœuf dans le pot-au-feu... Et la masse ignorante les en ayant crus sur parole, l'attaque contre le Corbeau commença sur toute la ligne. L'histoire même constate que le gamin ne se borna pas à user contre l'ennemi des procédés habituels de la guerre loyale, mais qu'il n'est sorte de tours pendal)les qu'il n'ait joués à la malheureuse béte, comme par exemple, de la griser avec des petits pois à l'eau-de-vie ou de la coiffer avec des cornets de papier enduits de glu, pour donner à la foule le spectacle de sou ivresse et de ses évolutions risibles. Exaspéré par cette longue série d'avanies, et placé dans le cas de légitime défense par cette agression directe de l'homme, le Corbeau accepta résolument la guerre. Dès le lendemain de la dénonciation des hostilités, en effet, il se retirait chez les Yolsques, c'est-à-dire qu'il abandonnait les villes pour se réfugier dans les forêts et sur la cime des plus âpres montagnes, où il a élevé depuis ses familles plantureuses dans la haine du laboureur. C'est là qu'il a médité ses vengeances dans le calme de la solitude et qu'il a imaginé à son tour d'adapter à chaque récolte du cultivateur un procédé de dévastation spécial , changeant de batteries et de manœuvres suivant les lieux et les saisons. Ainsi on l'a vu successivement déclarer une guerre acharnée au gibier cher à l'homme (lièvre et perdrix), fondre en grandes masses sur les champs aux épo^ ques des semailles , dévorer le grain répandu sur la terre, le déterrer après qu'il a été enfoui et que Ja germination en a développé les principes sucrés , et se réjouir enfin de toutes les misères et de toutes les désolations de son ennemi. Voilà comment le Corbeau, que Dieu avait créé pour être le bouclier de l'agriculture, à l'instar du légiste, en est devenu le fléau.
36 OU.MTIIULOGIE l'ASSiaN.NLl^LE.
Comment finira cette guerre? Je sais le secret de la solution pacifique du différend, mais je ne vois pas la nécessité de la révéler au civilisé qui ne l'emploierait pas. Le civilisé ne connaît pas d'autre moyen de débrouiller les questions obscures que d'y tirer beaucoup de poudre, et c'est peine perdue que de chercher à le corriger de cette sotte habitude. Je dirai seulement que saint Augustin, en faisant voir ce que l'homme avait perdu à la perte de son innocence, a montré implicitement ce qu'il pourrait reconquérir en la reconquérant. Je puis affirmer aussi qu'en Harmonie, où la femme règne et gouverne, toutes les bêtes ont accepté sa domination avec joie, et qu'elles contribuent admirablement par leur docilité et leurs services aux charmes de l'existence sociale. Or, il me semble que les civilisés qui raisonnent pourraient bien se donner un peu de peine pour changer leur misérable société contre celle-là, où la durée moyenne de la vie de l'homme est de 144 ans (chiffre 100 du système duodécimal) et où les femmes conservent généralement jusqu'au delà de cent ans tous leurs moyens de plaire. Mais les civilisés, paresseux et abrutis par leur éternelle misère, aiment mieux nier l'Harmonie que de s'occuper sérieusement des moyens de l'atteindre ; et au lieu d'ajouter foi aux récits de ceux qui leur racontent les délices de cette période sociale qui comprend les trois quarts de la vie de l'humanité, ils les traitent injurieusement d'utopistes et de faiseurs de paradoxes, etc. Utopistes, hélas ! ce n'est pas nous qui méritons d'être appelés ainsi , mais bien les insensés qui croient à l'éternelle durée d'une société si impossible qu'elle ne tiendrait pas debout deux heures sans l'étai du bourreau. Faiseurs de paradoxes ! ah ! j'accepte l'épithète ; lorsque les cerveaux de l'immense majorité des humains sont fêlés et que la raison s'en échappe par toutes les fissures , il faut bien que la sagesse des nations se résume en quelques paradoxes.
Faites en sorte qu'il y ait plus de bénéfices à être honnête
homme qu'à Hre fripon, et le légiste reviendra à la probité de lui-même, et il entraînera uaturcllemeut le Corbeau dans sa voie de retour au bien.
Tout ce qui précède s'applique non-seulement à tous les Corbeaux, mais encore aux Pies et aux Geais et à tous les autres membres de la famille des Omnivores. Tous vivent très-longtemps, à l'imitation des avares; tous adorent le gland, à l'instar du pourceau qui est aussi emblème pivotai d'avarice. Horace a dit son fait à cette engeance indiscrète et perverse en ces fameux vers tant cités : Absentem qui rodit omicum... Commissa tacerc. Qui nequit, Itic niger est, hune tu, romane, caveto. » Défie-toi de celui qui ronge son ami absent... et qui ne peut garder le secret qu'on lui confie, c'est une bcte noire. » Il est remarquable, en eflet, que presque tous les gens vêtus de noir sont pour la peine de mort, et se réjouissent du spectacle des gibets , des tortures et des expositions.
Après avoir traité de l'histoire du groupe en général, il est de notre devoir de consacrer une courte notice spéciale à l'illustration de chaque espèce.
Le Grand Corbeau ou le Corbeau solitaire. La plus grande des espèces du genre. Plumage d'un beau noir lustré à reflets pourpres. Sédentaire, ami des rocs chauves, vit par couples isolés sur les sommets des plus hautes montagnes du Midi; habite aussi les falaises de nos côtes maritimes. Grand destructeur du menu gibier, levrauts, lapereaux, perdreaux, etc.; ogre aflamé de la chair des oiseaux nouveaux-nés, pillard effréné d'œufs. Niche sur les cèdres du Liban , et aussi dans les fissures des rocs et des vieilles tours. Les propriétaires jaloux de la conservation de leurs chasses ne peuvent pousser trop vivement à l'extermination de cette espèce.
C'est à elle néanmoins qu'il convient de reporter la meilleure part de la gloire historique conquise par la tribu. Ce Corbeau solitaire, grave, majestueux, taciturne, qui habite de préférence les Thébaïdes rocheuses, est bien le vrai Corbeau, l'unique Corbeau de l'antique légende orientale, le commensal et l'ami du pieux cénobite retiré au désert, le porte pain d'Élie, le guide d'Alexandre. C'est lui qui est de moitié dans les victoiresde Rome, et qui baptise de son nom les familles patriciennes. C'est l'oiseau augurai par excellence, à qui le Destin, maître des dieux, communique d'avance ses arrêts et qui vit trois âges d'homme. Il découvre les lois de la chute des graves et de l'impénétrabilité des corps avant Archimède et Nev^ ton, etc. 11 est l'auteur du procédé de correspondance télégraphique le plus anciennement connu, ainsi que d'une foule de procédés industriels des plus ingénieux. Les trois quarts des proverbes faussement attribués au grand roigalomon ou bien à Sancho sont de lui. L'illustration de ce moule remonte aux premiers jours des annales du monde; les Saintes-Écritures sont pleines de sa gloire, ainsi que les profanes, ainsi que la poésie, la mythologie et l'histoire. Job , David, Aristote, Plutarque, Pline, Ovide, Tite-Live, chantent le Corbeau sur tous les modes. La Grèce a recours à ses connaissances géographiques pour savoir où est situé le point central do la terre oit elle désire bâtir un temple à Apollon Pythien. Rome lui lit une liste civile, l'Egypte l'embauma. Combien de grands hommeiP^'hélas ! combien de célèbres inventeurs n'ont pas été traités ainsi , à commencer par Prométhée et à linir par Salomou de Causs.
Ce fut encore ce même Corbeau qui s'établit le premier sur la terre à la suite du déluge et trouva que tout y était bien. Les historiens légers et qui ne vont pas au fond des choses, ont fort blâmé ce trait de fermeté caractérielle du Corl)cau, qui refuse de rentiTirdans l'arche après en être sorti, et ils qualilicnt cette résis-
OMMVORKS. -10
tance d'acte diiigratitudc.Jc ne partage pas complètement leur manière de voir à cet égard, et ne crains même pas d'allirmer que le Corbeau s'est beaucoup mieux tiré que le Pigeon de son rôle d'éclaireur dans cette grave circonstance. Remarquons, d'à- Iiord, en effet, que la terre, au temps dont on parle, n'était pas ronde comme de nos jours, mais plate. Disons même qu'elle affectait la forme d'une cuvette, puisque cette forme est la seule qui puisse s'adapter au récit de la Bible et prêter ii une explication plausible du déluge universel, lequel se comprend plus dilïicilcmcnt avec la donnée de la forme sphérique inconciliable avec la submersion totale. Ajoutons que i'oiseau noir est omnivore et surtout Carnivore, que tous les méchants viennent d'être engloutis, que leurs cadavres flottent à la surface des ondes, et que dès lors le Corbeau peut avoir d'excellentes raisons de se plaire là où l'innocente Colombe, qui n'aime que les grains, ne trouve pas où poser le pied. Du moment que le Corbeau ne revient pas, son message est parfaitement rempli , puisqu'il déclare implicitement par la prolongation de son absence, et contrairement au rapport de la Colombe, qu'il y a pied sur la terre et que les continents sont en voie d'émersion. Après cela, puisqu'il fallait que quelqu'un sortit de l'arche le premier, je ne vois pas pourquoi la chance n'aurait pas favorisé le Corbeau comme un autie. Quant à sa répugnance à rentrer dans le sein de l'arche, je l'excuse et l'approuve et trouve fort naturel qu'une bête d'esprit qui vient de passer quarante jours dans une société si mêlée, éprouve par réaction le besoin de l'isolement.
Tant il y a, pourtant, que de cette accusation de négligence puérile, qui le frappa dès le début de sa carrière, le Corbeau ne réussit jamais à se blanchir parfaitement et que la réputation de commissionnaire oublieux est restée clouée à, son nom dans les fastes héroïques de la Grèce comme dans les récits de la Bible. Un jour qu'Apollon sacrifiait et qu'il avait besoin de se la-
40 (H{MTllOK(M,lK i'ASSloNNKLl.K.
ver les mains, il pria le Coihoau de lui aller quérir de l'eau ii la source prochaine, invitation à laquelle celui-ci obtempéra de bonne grâce. Mais le malheur voulut qu'il fit rencontre à la porte du temple d'un figuier chargé de fruits, et que cet objet plein de charme lui fit oublier son message. La fable ajoute que les fruits n'étant pas encore murs, l'oiseau se vit forcé de s'installer sur place pour attendre leur maturité, et que cette négligence impardonnable mit si fort le dieu en colère que, pour rafraîchir la mémoire à son émissaire oublieux, il le condamna à subir tous les ans le supplice de la pépie vers la saison des figues.
La poésie judaïque et l'arabe vont plus loin encore que la grecque dans les reproches de défaut de mémoire qu'elles adressent au Corbeau; elles font dégénérer ce vice de cervelle en sécheresse de cœur. Le patriarche Job accuse formellement le Corbeau de chasser ses petits de leur nid dès l'âge le plus tendre et de les abandonner inhumainement aux bons soins de la Providence, et le saint roi David répète l'accusation dans ce fameux verset du psaume U6, oii il est dit que Dieu donne la pâture aux petits des Corbeaux. Aux petits des Corbeaux, entendez bien, jt3M//2s corcorum , et non pas aux petits des oiseaux, pullis avium, comme a traduit Racine
Aux petits des oiseaux, il donne la pùlurc Et sa bonté... s'arrête à la Ullérature.
Il n'y a pas dans le texte un seul mot de tout cela. Le Psalmiste spécialise et ne généralise pas. Il sait trop bien qu'il n'entre pas dans les habitudes des oiseaux de confier leurs petits à la charité publique. Pourquoi rougirais-je d'avouer que je suis trèsaise d'avoir trouvé cette occasion de faire preuve d'érudition biblique et de relever le doux Racine du péché d'infidélité en même temps.
(r.lN'.VORES. H
Le grand roi Salomon voue au bec dos Corbeaux les yeux de tous les entants irrespectueux envers leurs pères.
J'ai dû m'enquérir avec zèle du degré de créance que méritait cette grave accusation d'insensibilité maternelle que les Saintes-Écritures laissent planer sur le Corbeau. Or, de tous les renseignements que j'ai recueillis, et de toutes les observations que j'ai pu faire par moi-même, en France et en Afrique, est résultée pour moi la preuve que l'imputation porte à faux.
Plut au ciel que le grand Corbeau pût se laver aussi facilement de l'anathème formidable que la voix unanime des sages de l'antiquité fulmine contre lui, à raison de son avarice! Mais cette fois la tâche est plus rude, et loin de l'entreprendre, l'analogie passionnelle est heureuse de pouvoir constater le touchant accord qui est entre elle et Âristote sur ce point délicat. Qui dit Aristote, dit Pline; qui dit Pline, dit Élien. Passons condamnation sur ce chef d'avarice. Du reste, le Corbeau solitaire n'a nullement besoin qu'on lui vienne en aide sans raison, au contraire, car le nombre de ses panégyristes officieux est beaucoup plus considérable que celui de ses détracteurs systématiques.
Si, d'une part, en effet. Job et David incriminent ses mœurs familiales et le représentent à tort comme le type du mauvais père, abandonnant lâchement le soin de sa progéniture pour se livrer à des flâneries indignes, Plutarque, qui a écrit une sorte de petit traité de la vie des bétes illustres pour faire pendant à son grand livre, Plutarque fait une peinture édifiante de la fidélité conjugale du Corbeau et de sa galanterie. Or, nous savons que l'aBéction passionnée des parents l'un pour l'autre est une garantie infaillible de leur tendresse pour leurs petits. L'éloquent écrivain qui a consacré de si belles pages à la glorification de la continence de Scipion l'Africain, soutient donc avec la môme puissance d'entrainement et de conviction, qu'il arrive tous les jours au Corbeau de renouveler les prodiges de fidélité conjugale
qui ont rendu si célèbres dans la mémoire des hommes, les noms d'Arthémise et d'Orphée. Les Cor])eaux mùIcs, dit-il, sont dans l'usage de garder pendant neuf ans le deuil de leurs défuntes; un veuf qui s'aviserait de convoler en secondes ou en troisièmes
noces avant l'expiration de ce terme, serait déshonoré Je
crois que c'est le même historien (jui a parlé de l'entente cordiale qui aurait été autrefois entre le Corbeau et la Cigogne, alliance si chnleureuse qu'elle aurait porté le premier à s'embarquer avec la seconde pour lui servir pendant la traversée d'estafette et d'escorte. J'ignore si réellement ces choses furent dans les temps loin de nous, mais je sais parfaitement, par exemple, qu'elles ont bien changé depuis, car non-seulement le Corbeau, qui est sédentaire, n'accompagne plus la Cigogne dans ses voyages, mais il est sa bète noire au lieu d'être sa bête de compagnie, et son bonheur est déporter le trouble dans le ménage de l'oiseau blanc, de lui casser ses œufs et de lui ravir ses petits.
Un jour (jue le Corbeau solitaire, sur sa roche perché, avaitété témoin de la façon ingénieuse et savante dont l'Aigle s'y prenait pour décortiquer les tortues, en les laissant tomber du plus haut des airs sur le roc, l'envie lui vint aussitôt d'appliquer cette méthode d'extraction rapide à certains coquillages dont il estimait l'intérieur. Il prit à cet elTct une moule en son bec, et l'emportant à une grande hauteur, la laissa choir sur les cailloux. Or, le coquillage ne s'étant pas brisé comme l'opérateur l'espérait, il comprit de lui-même ({ue l'insuccès de l'expérience provenait de sa maladresse et qu'il ne sagissait pour réussir que de s'élever un peu plus. Et reprenant sa proie, il réitéra l'ascension jusqu'à ce qu'il fût arrivé à ses lins. « Les racines des sciences sont amères, s'écria-t-il en savourant la moule, mais le fruit en est doux, w
Tous ceux qui ont eu le malheur de passer quel(|ucs-uncs de leurs jeunes années au collège savent que les Corbeaux de Ly-
OMNIVORES. i.T
bie, qui sont des Corbcaiixsolitaires, ont rhabitiidc, quand ils ont soif et qu'ils font rencontre d'une caraffc à moitié pleine, d'insinuer en icelle une certaine quantité de gravier pour faire monter le liquide jusqu'à portée de leur bec... Et aussi qu'il était une fois un roi d'Egypte, nommé Mertès qui, bien avant l'institution du Pigeon voyageur et celle du télégraphe électrique, employait pour le service de sa correspondance littéraire un de ces Cor beaux de Lybie, dont la sagacité dépassait la commune mesure, et que la bête étant morte d'accident, le pharaon inconsolable la fit empailler proprement et ensuite enterrer avec un convoi de première classe.
Tous les mortels sont désireux de lire dans l'avenir pour connaître d'avance le nom des numéros gagnants à la loterie. Les sages des vieux temps, que torturait comme nous cette curiosité du futur, avaient imaginé une recette culinaire dans laquelle entraient le foie et le cœur du Corbeau, préparés d'une certaine façon, et qui vous conférait d'emblée le don de divination. Le secret s'en est perdu comme tant d'autres, hélas ! ne le regrettons pas. Mais rappelons que l'histoire constate l'existence de ra[)ports fréquents et suivis entre le Corbeau d'une part, et d'autre le prophète Élie, la pythonissc de Delphes, la sybille de Cumcs et un tas d'autres voyants.
C'est encore à cette espèce, comme à la plus puissante et à la plus valeureuse du genre, qu'il convient de reporter l'honneur qu'on veut faire au Corbeau d'avoir servi dans l'arme de la fauconnerie. Pline affirme positivement que dans une certaine contrée d'Asie qui s'appelait l'Erizène, vivait jadis un gentilhomme nommé Cratérus Monoceros, ayant pour industrie spéciale de voler la Perdrix et la Caille au Corbeau. Marc Paul ou Chardin, je ne sais plus lequel, prétendrait à son tour avoir été témoin oculaire d'un fait de cette nature à la cour du grand Kan,
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(lu grand Sha ou du grand Lama. Enfin, ce qui est plus grave encore, les fastes de la fauconnerie française accuseraient le roi Louis XII d'avoir donné dans les mêmes écarts que les souverains ci-dessus. J'aurais besoin, je ne le cache pas, de voir ces choses pour y ajouter foi entière, ne comprenant pas bien qu'un' oiseau privé de mains et porteur d'ailes obtuses, qu'un oiseau, en un mot, aussi lourd et aussi paresseux que le Corbeau, se puisse jeter de fougue et à commandement à la poursuite d'une proie aussi rapide que la Perdrix lancée et la lier dans les airs. Cependant, du moment que l'homme a réussi, à force de patience et d'adresse, à dresser le lièvre à battre la caisse et à mettre le feu au canon, je ne vois pas pourquoi il lui serait impossible de dresser le Corbeau au vol de la Perdrix ; d'autant moins que je sais de science certaine que le Corbeau des champs, beaucoup plus petit que le solitaire, vole naturellement le lièvre et le lapin. Mais je commence à m'apercevoir que, de concession en concession, j'en suis presque arrivé à faire l'apologie du moule indigne que j'avais voué d'abord à l'extermination. Restons en là de cette notice, pour n'avoir pas à nous repentir de notre premier mouvement.
La Corneille noire et la Mamelée. Corbeaux vulgaires des champs, Corbines, Grolles, etc. La Corneille noire, qui se répand en ?i grandes masses sur nos champs cultivés à l'approche de l'hiver, nous vient généralement du Nord, et principalement de la Russie où elle est pour ainsi dire domestique. Cependant elle niche aussi en France, où elle vit isolément et se cantonne pendant toute la durée de la belle saison, se taillant dans la carte un arrondissement de pillage et de carnage comme les vrais oiseaux de proie. Elle fait son nid, qui est très-apparent, trèslarge et très-solide, sur les peupliers dans les champs, sur les chênes dans les forêts. La Corneille Mantelée niche rarement en
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Fraoce, ses mœurs sont les mêmes que celles de l'espèce précédente, avec laquelle elle voyage de conserve et se marie parfois. Je vote pour qu'on leur applique à toutes deux la peine du talion, c'est-à-dire pour qu'on déniche leurs petits, qu'on leur torde le cou et qu'on les donne en pâture aux pourceaux.
C'est la première de ces deux Corneilles-là, la Noire ou le Corbeau vulgaire, qui iigure dans tous les récits plus ou moins authentiques où l'espèce a le vilain rôle. C'est le maître Corbeau essentiellement dévolu à la mystification par son intempérance de verbe; c'est le plus enclin au vol, à l'ivrognerie et à la gourmandise; le même que l'astuce du Renard a illustré d'un ridicule inelïàçable, que l'oiseleur enivre avec des petits pois à l'eaude-vie et que les gamins coilïént de cornets enduits de glu et amorcés de chair. C'est celui qui se fait gloire du chllfrc de ses parjures et se pavane triomphalement dans ses apostasies. C'est un des grands fléaux de l'agriculture, un déterreur de grains, un voleur de cerises, un assassin de levrauts, de perdreaux, de lapins. J'en ai tué quelques-uns et ne m'enrepens pas, mais je crains cependant qu'on n'ait poussé trop loin l'esprit de dénigrement envers l'espèce, en l'accusant d'avoir voulu enlever un mouton pour faire comme un Aigle à qui elle avait vu tenter cette opération avec un plein succès. Le Corbeau n'est pas bcte à s'embarquer en dépareilles entreprises, et il connaît aussi bien sinon mieux que pas un fabuliste, la justesse du proverbe : Qui trop embrasse mal étreint. Quand il grimpe sur le dos du mouton pendant l'hiver, c'est pour se réchauflér les pieds ou chercher dans sa laine les baies qui s'y attachent et non pour l'emporter dans les champs de l'espace. Il se juche quelquefois aussi sur l'échiné du porc pour le débarrasser d'une foule d'hôtes importuns ; pourquoi les fabulistes ne l'ont-ils pas accusé de même d'avoir tenté l'enlèvement d'un animal du poids de loO kilogrammes.
On a vu des Corbeaux de cette espèce, cloués par les épaules
Ki OU.MTllOl.OGlE PASSlO.NMiLLi:.
a uiipi({iiet (ie chùueau beau milieu des cliamps, entrer eu lies colères blanclies qui les faisaient empoigner avec rage et retenir mordicus cnl'étaude leurs serres tout ce qui s'approchait d'eux. Comme cette race des Corbeaux est une race ignoble, et avide du spectacle des tortures et des expositions publiciues, ainsi que toutes les viles multitudes, elle ne manque jamais d'accourir en grand nombre au-devant des exécutions pour se repaître de l'agonie des victimes; mais malheur en ce cas au sans cœur qui veut inspecter de trop près l'appareil du supplice; le patient le saisit et lui fait cx"pier sa curiosité imprudente par la perte de sa vie ou de sa liberté, et le diable ne fait que rire de cette mésaventure d'un larron roué par un autre larron. Ainsi le public bat des mains quand deux grands avocats se prennent de bec en plein tribunal et se couvrent d'injures fraternelles, dans l'intérêt de leur cause.
Le Freux. Le Freux est ce Corbeau chauve qui affecte de préférer le grain à la chair, d'où lui est venu son nom de F/ugilef/us. Son plumage noir a des reflets plus violets el plus cuivrés que celui de la Corneille noire et il a le front et les entournures du bec complètement dénudés de plumes. Cette calvitie n'est pas un défaut de naissance, la bote l'a gagnée à piocher la terre pour en déterrer les grains. Le Freux est fier de ces nobles cicatrices du travail et il les montre avec orgueil , comme un bon canotier ses ampoules gagnées à manier l'aviron. C'est un des plus redoutables ennemis du laboureur; mais la loi et le préjugé, qui sont si sévères aux pigeons, sont pleins de tolérance pour le Freux. Ces oiseaux se réunissent en grandes bandes au printemps pour nicher, à l'instar des Hérons. Une fois qu'ils ont adopté pour emplacement dé colonie une avenue de peupliers ou un massif d'ormes, ils y reviennent tous les ans à époque lixe pour y pondre, et quand ils (luittent le pays à l'approche
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des Iriniats, ils ont grand soin de visiter leur nid et d y luire des réparations pour prévenir les ravages dos autans. Cette espèce est très-populaire et très-répandue dans les iles Britanniques, oîi les petits se mangent en guise de pigeonneaux. Les Anglais ont remarqué que les Freux adoptaient de préférence pour domicile d'amour les massifs d'arbres voisins des écoles primaires , ou plantés dans les cours de récréation des moutards. Ce choix dit assez leur emblème qui est le maître d'étude, espèce sobre par nécessité, et qui devient chauve de bonne heure. Les Freux sont intraitables sur l'article du res{)cct à la propriété. Quand un jeune couple, qui n'a pas encore de maison à lui , s'avise d'emprunter des matériaux de bâtisse à l'établissement de ses voisins , et ne dissimule pas sou larcin avec assez d'habileté, les volés entrent dans une colère furieuse et se réunissent aussitôt pour tomber à grands coups de bec sur les voleurs maladroits qui sont souvent obligés de s'expatrier pour fuir le châtiment dont ils sont menacés. On cite un couple de Freux anglais (|ui nicha pendant plusieurs années de suite au-dessus de la girouette qui surmonte la halle aux blés de Ncwcastle. Ce nid, qui lit longtemps l'admiration des étrangers et le bonheur des indigènes de la noire cité, était digne de servir de pendant à celui qu'une Hirondelle de cheminée, de la même contrée, avait bâti sur les aîles d'un Chat-huant cloué à une grande porte. On ne saurait refuser aux oiseaux de la Grande-Bretagne, pas plus qu'à ses autres natifs, une certaine dose de hardiesse industrielle et d'excentricité tout à fait caractéristique. Je sais plus d'une rookery en France, une entre autres, située dans le voisinage du bourg deMennecy, près Corbeil , où j'avais autrefois l'habitude de me rendre tous les ans au mois de mai pour y détruire un millier de petits Freux et prévenir ainsi la destruction de quelques milliers de boisseaux de froment. Je propose ma conduite pour modèle à tous les chasseurs soucieux des intérêts de l'agriculture et de la
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chose publique. Rookcrji^ prononcez rouquereu^ est un mot anglais qui veut dire établissement colonial de Freux; les Freux ont reçu le doux nom de RoûkAt l'autre côté de la Manche. Je ne connais pas de langue plus riche que l'anglaise en termes de zoologie. Le Freux a l'estomac musculeux et l'intestin très-développé comme les granivores ; ce qui ne l'empêche pas de faire sauter trèsadroitement les pierres pour manger les vers qui sont dessous.
Le Cnouc.vs. La petite Corneille des églises, si commune à Paris et dans toutes les vieilles cités ornées de cathédrales gothi- (jues. Le Choucas est un des ennemis les plus acharnés de la famille des petits oiseaux. Il dévore les jeunes avec la même avidité que les œufs et s'oppose fructueusement à la multiplication du gibier plume. C'est lui seul qui rend l'existence amère aux Ramiers des Tuileries et qui interdit quelquefois aux promeneurs de ce jardin splendide le parcours de certains massifs de marronniers. C'est un larron de cette espèce qui resta pendu un jour à un nid d'Hirondelle de la place Vendôme dans lequel il avait insinué sa tête pour en retirer les petits. Les malheureux Moineaux francs qui nichent parmi les feuilles d'acanthe de la magnilique colonnade du Ministùre de la Marine, payent chaque année un énorme tribut de victimes à sa voracité. Un des premiers devoirs des édiles de la capitale et des autres grandes villes de la France, serait de poursuivre l'extermination de cette espèce nuisible par l'appât de fortes primes. L'initiative d'une semblable mesure leur assurerait des droits à la gratitude éternelle des Cailles, des Perdrix et des Alouettes qui habitent les champs, aussi bien qu'à celle des llamiers, des Moineaux francs et des autres oiseaux indigènes des cites. La maison du Seigneur peut sans inconvénient servir de demeure aux Colombes et aux Hirondelles, qui sont de doux emblèmes de toutes les vertus domestiques; mais elle doit être imi)itoyablcii:cr.t IViîi.ée
aux oiseaux voleurs et sans foi et aux artisans de ténèbres. Aucune mauvaise bète n'est plus digne à tous égards de la proscription que j'invoque, que le petit Corbeau d'église, qui symbolise le syndic de la communauté religieuse. Les portières elles-mêmes ont été forcées de renoncer à l'éducation du Choucas, par impuissance de le corriger de ses instincts subversifs, et notamment de sa passion pour le vol. Les habitants de la Grande-Bretagne, qui sontesseQliellemcnt carnivores, dénichent les jeunes Choucas pour en faire des pâtés. Je parlais tout à l'heure de l'excentricité des goûts et des idées de? natifs de cette île. Les anciens mangeaient aussi le Choucas, mais uniquement pour la raison que j'ai signalée plus haut, parce qu'ils étaient persuadés que la chair de ce petit Corbeau communiquait le don de prévoir l'avenir.
Le Choqlard, Choucas des Alpes. Un peu plus grand que le Choucas ; manteau noir à reflets pourpres passant au vert, bec court d'une belle couleur orangée, iris brun et pieds rouges. Le Choquard habite en France les plus hautes régions montagneuses et le voisinage des neiges éternelles; il est omnivore comme tous ses congénères et vit en société comme le Choucas et le Freux, ne désertant que très-rarement, et lorsqu'il y est contraint par la rigueur de la saison, les lieux où il a reçu le jour. Il niche dans les fentes des rochers. Personne n'a jamais pu me dire pourquoi Cuvier avait distrait cette espèce du genre Corbeau, dont elle a tous les caractères, les goûts immondes, le croassement et les allures, afin de la placer parmi les Merles. Le Merle est un oiseau qui chante et ne croasse pas, qui court et ne marche pas, qui s'engraisse de la baie du myrthe et non pas des lambeaux de la charogne putréfiée, et je repousse énergiquement pour lui l'assimilation honteuse dont Cuvier a essayé de le flétrir. Je suis parfois tenté de dire de la Science ce que
les savants disent de la Nature, qu'elle a des secrets dont il est impossible de sonder la profondeur.
Le Coracias. Un peu plus long que le Choquard, de la queue, du bec et des ailes. Robe noire à reflets violets, pourpres et verts; iris brun, pieds et bec du plus pur vermillon, langue dorée. Les habitudes de cette espèce sont semblables à celles de la précédente. Toutes deux vivent dans les mômes parages et voyâ* gent souvent de conserve. Seulement le Coracias n'est pas exclusif comme le Choquard aux sommets neigeux des Alpes, du Jura et des Vosges, et on l'aperçoit quelquefois sur les corniches de la falaise armoricaine. La Corneille aux pieds roses, de Belle-Ile, qui s'apprivoise si facilement, appartient à cette jolie espèce, dans le sein de laquelle les cas d'albinosisme sont fréquents. On sait que cette dernière tendance indique de fortes propensions à la domesticabilité. J'ai forcé en la présente année 1855, une perdrix rouge, toute blanche, à la réserve de l'occiput et des maillurcs du flanc qui sont Isabelle et gris perle ; moins de huit jours après la perte de sa liberté elle mangeait dans ma main.
Le Choquard et le Coracias, qui sont de véritables Corbeaux, composent le sous-genre Pyrrhocorax de je ne sais qui. Cuvier, qui avait retiré le Choquard de cette tribu des Corbeaux pour le ranger parmi les Merles, ne pouvait guère se dispenser d'en faire autant pour le Coracias. Il l'a logé parmi les Huppes, dans lé voisinage des Crimpereaux et des Oiseaux-mouches, sous pré^ texte qu'il avait le bec trop effilé et trop arqué pour exercer convenablement l'emploi de Croquemort. Continuons de jeter un voile respectueux sur ces tristes écarts du génie, et disons à la gloire de l'Aigle de Montbéliard qu'il a vu bien plus clair daûS les ténèbres du passé que dans les clartés du présent.
J'ai fini le groupe des Burgraves, à la démarche lente et digne; voici venir les sauteurs.
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Genre Rollier. Espèce unique.
Le Rollier est im tort bel oiseau à plumage dcMartin-pôcheur, qui est plus rare encore que le Casse-noix et fait encore moins parler de lui. C'est un Geai véritable et qui ne diffère du Geai vulgaire que par de très-légères différences. Le Rollier quitte l'Afrique pour se rendre en Europe vers le milieu d'avril ; il est fort répandu à cette époque, ainsi que le Guêpier, dans nos plantations d'Algérie. Un très-faible contingent de l'émigration remonte la vallée du Rhône pour établir en France son domicile d'amour. Le Rollier niche dans les forêts les plus solitaires de l'Est et du Midi. Puisqu'il porte la livrée aigue-marinc des Guêpiers et des Marlins-pêcheurs, il faut bien qu'il fasse son nid dans des cavités maçonnées et qu'il ponde des œufs blancs lustrés. C'est ce qui a lieu, en effet ; son domicile est un creux d'arbre ou une fente de muraille ou bien un trou percé dans une paroi de roche, de carrière. Sa nourriture consiste surtout en escargots, mais son régal supérieur est l'œuf de Tourterelle ou celui de Rossignol. Le Rollier, pris très-jeune, s'apprivoise facilement et s'élève de la même manière que les Pies et les Geais; il est aussi braillard, aussi vorace et aussi âile que les jeunes de cette dernière espèce, dont il a les façons, les grâces et l'organe. Toutefois, on a remarqué que le pelichalit au vol était moins caractérisé chez cette espèce que chez ses congénères, ce qui doit dépendre de ce que le Rollier est un oiseau de passage, qui prend ses quartiers d'hiver en Afrique, et qui n'a pas besoin, par conséquent, de se créer des magasins de réserve en prévision du manque de vivres pendant la rude saison. Je ne
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vois pas d'autre différence entre le Rollier et le Geai vulgaire que celle-là, si ce n'est encore que le Rollier prend le chemin du cap de Bonne-Espérance et pique vers le Midi, quand il appareille de France, tandis que le Geai gouverne vers l'Est et fait voile vers le Japon. Le Rollier, qui a une mer à traverser, et qui voyage d'ailleurs à plus longues étapes que le Geai, a, par cette raison, l'aile plus longue et surtout plus pointue. Le Rollier est un oiseau très-savant, très-habile des mains et du bec, qui jongle avec les boulettes de viande et de fromage qu'on lui présente, et qui dit ainsi son emblème.
(ienre Geai. Espèce uniciue.
Geai. Jaques de Lorraine; Ricard des rives de la Loire; le Corvus glandarius ou Corbeau à gland des auteurs.
Tout le monde connaît le Geai en France, parce qu'on l'y rencontre partout, et parce qu'il n'est guère d'enfant de ce pays qui n'ait pris de jeunes Geais au nid et tenté d'en élever un. C'est un oiseau très-sale, très-gourmand, très-voleur et trèsdésagréable à entendre, ce dont il ne se doute guère, car il parle sur tout et pour rien, et sa loquacité disgracieuse est à l'avenant de sa voracité. Toute nourriture lui est bonne ; escargots, glands, cerises, pommes, châtaignes, noix, tètes d'œillet, fromage blanc ; mais son régal de prédilection est l'œuf de Rossignol ou de Merle frais pondu. La chair des oisillons nouveaux-nés lui est encore particulièrement savoureuse ; il ne dédaigne pas non plus celle des adultes qu'il aime à détacher des pièges pour mystifier l'oiseleur. Enfin, il déterre les grains et dissèque les cadavres à l'instar du Corbeau. 11 est possédé,
comme le Choucas et la Pie, du besoin de voler et d'enfouir. Quand vous le voyez passer au-dessus de la vallée, en automne, tenant en son bec une pomme, une châtaigne, une noix, c'est qu'il se rend vers la cachette qu'il a choisie pour y déposer son épargne. Cette cachette est tantôt un vieux nid de Pie ou un nid d'Écureuil, ou bien encore quelque cavité d'arbre. Les chênes qui poussent quelquefois dans le sein des vieux saules proviennent des glands apportés là et plus tard oubliés par le Geai. Ses pieds sont de véritables serres acérées et pointues qui ne lâchent jamais prise, et son bec est armé d'un crochet aigu et tranchant qui porte des coups terribles.
Les Geais, comme tous les avares, se délectent à la contemplation de leur trésor. Ils passent de longues heures à savourer ce spectacle et à compter leurs espèces, et comme la peur d'être volés, qui est le plus grand supplice des voleurs, les tourmente sans cesse, ils changent fré(|uemment leur cachette de place.
Le Geai est un oiseau éminemment voyageur, mais qui ne suit pas dans ses migrations la même route que le RoUier. J'ai dit que celui-ci allait du Nord au Sud, conformément à la pratique générale des oiseaux de passage ; le Geai , tout au contraire, marche de l'Ouest à l'Est et ne revient pas tous les ans aux lieux qui l'ont vu naître; si bien que tel Geai qui s'est établi cette année en France, nichera peut-être l'an prochain dans les forêts de la Tartarie ou dans celles de la Chine et réciproquement. Ces habitudes de cosmopolitisme de l'espèce expliquent les variations nombreuses que les oiseleurs d'Europe observent fréquemment dans le chiffre de son effectif. La plus grande élévation de ce chiffre semble correspondre aux dates des plus riches années de glands. Il est même à remarquer que lorsque ce fruit a copieusement donné et que les Geais ont eu le temps de remplir leurs greniers d'abondance, ils déposent volontiers leur humeur voyageuse et demeurent tout l'hiver dans nos forêts de l'Est. Autrement le