‹ L'esprit des bs (volume 3)Chapitre 22 sur 34 · LE JARDIN DES PLAINTES · texte numérisé non relu

LE JARDIN DES PLAINTES

Les Chevaliers-combattants, qui habitent dans le voisinage des Gouras, et qui occupent un des compartiments de la faisanderie, ont aussi le privilège d'arrêter en ce moment les regards de l'amateur distingué. Ils étaient cinq ou six individus de cette famille cet hiver, tous habillés de gris, tous portant l'humble livrée du travail, doux et commodes à vivre. Mais voici qu'à la mi-avril, à l'entrée de la saison d'amour, le bon Dieu leur a fait cadeau à tous d'un magnifique manteau d'étoffe à ramages, de couleur différente, et leur a paré le chef d'une magnifique armure. Or, à dater de cette époque, le compartiment en question, naguère si paisible, a été transformé en une lice guerrière où chaque chevalier (c'est leur nom véritable) se livre à des passes d'armes perpétuelles pour faire triompher ses couleurs. On compte, pour le moment, pas mal de manteaux avariés et de jambes fracturées. Je plaindrais sincèrement l'intelligence de l'observateur qui ne reconnaîtrait pas dans ces combattants acharnés, qui se parent pour le tournois, un emblème de chevalerie.

Mais à propos de ces parures d'amour et du luxe éblouissant des corolles, il me vient une idée que je ne puis m'empêcher de communiquer à mes lecteurs. C'est que ce créateur, si prodigue de vêtements d'amour pour ses oiseaux et pour ses fleurs, est un être bien profondément immoral, et que c'est certainement mal à moi d'avoir l'air d'admirer de telles œuvres.

Car enfin, ces corolles que Dieu a faites si gracieuses de forme, qu'il a veloutées de si riches couleurs, qu'il a parfumées de si délicats arômes, c'est le lit nuptial des fleurs. Et je ne sais pas jusqu'à quel point la morale peut permettre aux fleurs de se livrer d'une façon aussi scandaleuse à leurs attractions amoureuses. J'admire même que la pudeur des journaux vertueux ne se soit pas encore révoltée contre cette immoralité flagrante.

Il manque au jardin scientifique de Paris une rivière, des lacs,

:t7-2 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

(ics forêts, des cascades et une centaine d'hectares de champs et de prairies. Mais pourtant tel qu'il est, ce pauvre jardin des Plantes, sans espace et sans eau, étroitement resserré entre la rue Buffon, l'hospice de la Pitié et le quai Saint-Bernard, que de droits il possède à notre aflection, à notre gratitude, à nous autres hommes d'étude, déshérités du triste privilège d'oisiveté ! Qui de nous, hélas ! n'a trouvé sous ses omhrages ou dans ses enseignements quelques consolations à ce mal terrible et desséchant de la jeunesse et du désir ! Vous savez quand onavingtans, un cœur neuf, des sens inflammables , et que le vent qui souffle du Bois et des Théâtres, paradis des élus, vous apporte par delà les ponts, en la triste mansarde, les bruits de la cité en fête, et que l'esprit de désespérance se loge en vous avec les pensées de révolution et de vengeance et les haines contre les heureux... Ou bien quand l'œil s'humecte à songer que tant de trésors d'affection et d'amour, que Dieu vous avait mis à rame, se devront épuiser en de stériles désirs, dans l'isolement et la tristesse, sans apporter le bonheur à personne! Merci, mon beau jardin d'études, où j'ai passé tant d'années solitaires, où j'ai appris à reporter sur les animaux et les fleurs une part de l'aflection que Dieu m'avait donnée pour d'autres créatures. Salut et merci à la fois, car il semble que le parfum printanier de tes tilleuls et de tes maronniers évoque dans mon âme ces sentiments de la première jeunesse que j'ai laisssés s'envoler autrefois sous leur voûte discrète, et bien souvent, ainsi que l'insulaire de l'Océanie, dépaysé, perdu au désert de la cité niaudite, en revoyant tes arbres, j'ai cru retrouver ma patrie.

FLN.

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