‹ L'esprit des bs (volume 3)Chapitre 21 sur 34 · LE JARDIN DES PLANTES · texte numérisé non relu

LE JARDIN DES PLANTES

femme curieuse ; soyez même simplement étranger, Anglais ou Allemand, et aussitôt toutes les portes de l'établissement vont s'ouvrir devant vous, portes des bétes, portes des serres. Toutes les portes, je me trompe, il en est une dont l'entrée est absolument interdite aux profanes; c'est celle du cabinet de Barbe- Bleue, la serre aux plantes redoutables, dont le simple contact vous fait gonfler le corps comme le venin du Boïquira, et vous prive de la vue.

Ainsi vous pouvez assister aux repas de la Lionne indomptable et à ceux des Hyènes, qui boivent les ossements et la chair. Les jolis petits Renards d'Algérie, le Serval et le Paradoxure n'auront plus pour vous de secrets. Les plus hauts seigneurs de céans, la Girafe, l'Éléphant, s'empresseront de vous accorder une audience. Ce sera toujours avec un nouveau plaisir que celui-ci absorbera le pain d'épice et la pâtisserie que vous aurez l'amabilité de lui ofl'rir. On vous fera voir à distance le Zèbre, ce cheval farouche du désert africain, qui demeure rebelle à la civilisation comme le sauvage, et qui se tatoue comme lui. Or, puisqu'il vous est permis de pénétrer partout, je vous engagea visiter attentivement la région des Loups et des Chiens. Vous rencontrerez là d'effroyables métis des deux races, des Boules-Dogues géants, coilîés en Chauve-Souris, et qui vous rappelleront malgré vous, par leur atroce pourtraicture, l'image de feu Cerbère... Et l'on vous apprendra en passant que si la Louve oublie quelquefois près du Chien ces vieilles haines de sang qui semblaient devoir s'opposera l'union des deux familles, jamais, du moins, la Chienne n'a compromis la dignité de son espèce par une mésalliance de cette nature. La Chienne, ralliée à la civilisation, et qui repousse impitoyablement les avances du Loup, du bandit, du sauvage, de l'ennemi du travail et de la propriété, tandis que la Louve fait un pas vers le progrès, savezvous ce que cela veut dire ? Cela est tout bonnement la solution

la plus complète et la plus neuve d'un des plus hauts problèmes d'anthropologie et de politique sociale. Cela veut dire que c'est la période supérieure d'humanité (civilisation) qui doit attirer à elle la période inférieure (sauvagerie, barbarie), et que l'engrèueraent ou la fusion doit s'opérer par la femme. Quand je vous disais que toute question de progrès humanitaire était une question de femme. Émancipez la femme, qui ne demande pas mieux et l'islamisme est à bas. A mesure que grandit quelque part l'influence de la femme, le règne de la force brutale décline, l'esclavage disparaît.

Le jardin des Plantes ne jouit pas de ses richesses en avare. Au contraire, il les distribue avec une libéralité sage et parfaitement entendue. 11 alimente de ses produits une foule d'établissements otïiciels secondaires. Le jardin duHamza, près d'Alger, qu'attend un si brillant avenir et que dirige avec habileté le fils du savant pépiniériste en chef du Luxembourg, a eu depuis quelques années une part immense dans ses largesses. Je demande la permission de loger ici l'hommage public de mes remercîments au jeune directeur du jardin du Hamza, pour l'aide et le concours empressé que j'ai reçus de lui dans la création de ma pépinière de B... Car c'est moi qui ai créé dans la fertile plaine de la Mitidja le premier établissement de ce genre, moi qui en ai conquis le terrain sur les marécages les plus mortels de l'Algérie, qui l'ai fait défricher, qui l'ai planté de mes mains et qui l'ai sillonné des nombreuses rigoles qui y entretiennent aujourd'hui la verdure et la vie. Qu'on me pardonne hélas ! ce mouvement trop légitime d'orgueil. Et pourquoi donc ne serait-on pas fier d'avoir converti en jardin un marécage fétide, au péril de sa vie, quand on voit autour de soi tant d'imbécilles et d'oisifs si tiers d'avoir eu pour auteurs des marchands de suifs ou de cirage heureux dans leurs spécu-

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lations? Et puis, ils m'ont dit que mes bananiers, mes phytolac- (tas, mes orangers, mes mûriers et mes platanes, avaient si bien prospéré depuis quatre à cinq ans. Oh ! mes beaux arbres, Dieu m'est témoin qu'après mes chiens, qui m'ont dû pleurer quelques jours, vous êtes la seule chose qui m'ait laissé au cœur un regret et un doux souvenir de votre triste pays de bataille. Il semble que l'homme prenne racine au sol avec les végétaux qu'il y plante, et que le plaisir de voir grandir ses arbres lui ait été donné pour le consoler de vieillir.

Le jardin des Plantes en conviant à ses expositions quotidiennes tout ce que Paris contient de femmes et d'esprits distingués, a énormément contribué à propager dans les divers rangs de la société un amour éclairé des fleurs. La science des fleurs, si fort à la mode aujourd'hui, est une science adorable, mais je tiens qu'elle ne peut être convenablement enseignée que par de jolies femmes.

Je me suis convaincu de cette vérité à l'Athénée, l'autre jour. Car il faut vous dire qu'il se fait à l'Athénée, tous les jeudis, un cours de botanique, et que ce cours est professé par une jeune personne de vingt ans, une de ces douces et touchantes figures que vous prendriez volontiers pour la muse des fleurs, si elle vous apparaissait tout à coup dans la prairie le soir, le front ceint d'une couronne de bluets ou de marguerites. Elle avait pour public, ce jour-là, des vieillards à cheveux blancs, des hommes mûrs, de jeunes et charmantes auditrices soigneusement abritées sous l'aile de leur mère. Elle improvisait comme improvisent toutes les femmes spirituelles de Paris, avec une élégance exquise, avec une abondance et un choix d'expressions qui me forçaient de faire une foule de comparaisons mortifiantes pour l'éloquence de ces messieurs des deux chambres. Comme elle aimait ses fleurs ! Comme elle leur évitait, sans travail et

sans eiïort, le choc dangereux de tous ces termes immodestes et barbares qui salissent le langage de la science masculine! Comme les amours des plantes étaient chastes et pures dans sa bouche ! Comme la parole du professeur se colorait du reflet de son culte passionne pour le sujet de sa leçon. Quelquefois elle abandonnait l'exposition des divers caractères des familles végétales, pour établir une distinction ingénieuse entre la botanique du savant et la botanique du monde. Elle disait que les femmes n'avaient à chercher dans l'étude de cette science, que de nouvelles raisons de légitimer leur amour pour les fleurs, et que dès lors il devait leur suflire, pour classer leurs tendresses, d'une méthode simple et facile qui ne s'attachât pour ainsi dire qu'aux caractères extérieurs de la plante. Et, en efl'et, qu'est-ce que les femmes ont à faire, par exemple, d'une plante dépourvue de corolle? Alors elle octroyait libéralement aux savants, comme moyen pratique d'instruction, le monopole des réactifs chimiques qui sont des poisons, ainsi que celui du microscope, et elle enseignait à son auditoire féminin le moyen de se passer de ces auxiliaires disgracieux pour reconnaître les liens de parenté des fleurs. D'autres fois son humilité allait jusqu'à calomnier son sexe par un consciencieux mensonge, et comme si elle eût senti le besoin de se faire pardonner sa supériorité et sa jeunesse par ceux qui l'écoutaient, elle disait que le créateur avait réservé exclusivement à l'homme le domaine de la science, de la poésie et de la littérature ; que la femme, absorbée par les aflections de la famille et du cœur, n'aurait jamais assez de persévérance ni de liberté d'esprit pour suivre glorieusement les pas de l'homme dans la rude carrière ; que si d'éclatantes exceptions littéraires, ajoutait-elle, avaient fait mentir bien souvent, depuis un demi-siècle, cette règle générale, cela provenait sans doute de ce que la littérature, en descendant jusqu'à la peinture de la vie intime, s'était faite

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femme pour ainsi dire. Et tout cela, exposé avec un charme indicible de modestie et de naïveté. Or, le jeune homme blond que j'avais conduit là et moi, nous éprouvions une envie démesurée d'interrompre l'orateur pour lui dire : « Vous faites trop bon marché des droits de votre sexe, mademoiselle, attendu que la femme est souveraine légitime dans le domaine du sentiment, de l'inspiration et de la grâce qui sont les plus purs éléments de la poésie et de la littérature. Et vous-même, Mademoiselle, si vous vous écoutiez parler, vous sentiriez bien que chacune de vos paroles dément l'accusation inique que vous portez contre vous. Si Dieu avait voulu vous fermer le domaine de la science, pourquoi vous aurait-il accordé si libéralement, avec la passion des fleurs, le don de nous attacher par la peinture de vos affections et la puissance de nous les faire partager! » Il n'est pas de jour que le jardin du Roi, servi par ses nombreux correspondants des sociétés savantes, par nos ambassadeurs, nos consuls, nos marins, et en outre par les nombreux voyageurs qu'il expédie dans toutes les contrées un peu inconnues du globe, ne reçoive quelque nouvelle plante, quelque nouvel animal. Le nouvel arrivant devient aussitôt le lion de la localité. L'année dernière, ce rôle était tombé en partage au Guépard, un délicieux petit Tigre qui s'apprivoise comme un Chien et qu'on fait monter en croupe derrière soi pour aller à la chasse aux Gazelles. Le charmant animal s'est acquitté quelque temps de ses fonctions avec dignité et avec grâce, mais les regrets de la patrie absente et les brouillards de la Seine me paraissent avoir altéré sa joyeuse humeur et sa constitution Le Guépard d'aujourd'hui n'est plus que l'ombre de celui de l'an dernier ; et c'est à peine si le public oublieux se détourne de la grande route des Singes pour jeter en passant un regard d'intérêt à ce roi détrôné. Je vous parlerai quelque jour d'une épidémie de tendresse paternelle qui se déclara un beau matin, il y a

.ro ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

quelques q,nnées, dans le sein de la tribu des Singes, à la suite de la naissance d'un jeune Callitriche, et qui dégénéra rapidement en une monomanie si violente, que l'administration se vit réduite, pour soustraire sa population quadrumane aux funestes conséquences d'une affection rentrée, d'accorder à chaque loge un pauvre petit Singe de Savoyard qui devint aussitôt l'objet des prévenances et des attentions paternelles de tous ses compagnons d'esclavage. On m'a dit que la plupart de ces enfants gcàtés étaient morts, victimes de la tendresse exagérée de leurs parents adoptifs. La présentation d'un nouveau débarqué à la cour des Singes peut être pour l'observateur un grave sujet de méditation.

Les Ours nouveau-nés sont toujours surs aussi de la popularité. Je ne cache pas mes prédilections pour le Guépard, un ambigu de haut titre qui réunit la grâce et la souplesse du Chat à l'intelligence du Chien. Je concède que le succès de la progéniture de Martin est de moins bon aloi que celui du Guépard ; mais je n'en trouve pas moins la gaucherie bonne enfant des jeunes ours pleine de charme. J'aime à leur voir mettre en pratique les savants procédés de la boxe anglaise, et rien ne vaut, selon moi, dans le genre divertissant et comique, les exercices de répétition par lesquels les ambitieux plantigrades préludent à l'ascension du grand mât.

Les lions du jardin des Plantes sont aujourd'hui, avec le Pawlonia, deux lourds oiseaux des îles de la Sonde, tenant pour la physionomie du Pigeon et de la Poule domestique et qui portent sur le chef la plus singulière coiffure qui se puisse imaginer, C'est un claque de plumes marabout, gris ardoise, mince comme une feuille de papier et haut de plusieurs pouces. Ces oiseaux, qui vous rappellent involontairement, par leur tournure disgracieuse, les épiciers enrichis nouvellement reçus à la cour et qui sont si embarrassés de leurs chapeaux à plume, s'appellent des Gouras couronnés.

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