A MADAME HENRIETTE L
Madame,
Personne ne sait comme vous les joies et les tristesses des /leurs, et ne les a entendues soupirer et se plaindre en un langage plus suave et plus harmonieux. C'est vous gui avez dit que le parfum des /leurs est un hymne d'amour comme le chant des oiseaux.
Jamais le mal contagieux qui brûle les pêchers et les vignes ne s'est attaqué à l'espalier ni à la treille que votre regard protège ou que votre main a touchés; et quand la chenille ignoble déshonore les vergers voisins, un génie protecteur semble veiller sur les vôtres, et leur réserver pour l'automne les fruits les plus superbes et les plus savoureux.
Les gens simples qui vous servent croient que vous possédez l'art de charmer le fléau au moyen de paroles
apprises dans des livres. Je m explique mieux le secret de ces faveurs du ciel.
Votre demeure hospitalière est une demeure bénie où le rouge-gorge reste l' hiver ^ où chaque arbre a son nid et son nid respecté, oit tous les rosiers portent des chansons et des roses. Les petits oiseaux , que leur heureuse étoile a fait naître près de vous, appellent leur patrie le jardin des délices; ils en gardent le souvenir dans la terre d'exil , et s'y donnent rendez-vous au printemps pour aimer.
Et, les beaux Jours venus, c'est du matin au soir, et du fond de la vallée jusqu'au sommet de la colline sur lequel est assis le manoir romantique, une adorable mêlée de cadences sonores, de réclames attendries, de petits cris joyeux et de battements d'ailes; c'est une lutte sans fin d! infatigables virtuoses, un étrange concert où chaque exécutant, sans nuire d l'harmonie, chante son morceau à part et brode sa fantaisie sur le thème commun. Ce thème universel est le bonheur d'aimer, qui fait le fond de la poésie des oiseaux comme de celle des fleurs et de celle des humains.
Jamais solitude embaumée de Vlsère ou des Vosges n'abrita plus d'heureux que ce riant domaine. L'Iiymne d'amour y retombe du ciel par la voix de l'alouette et de la farlouse des bois, à mesure qu'il y monte par le gosier perlé des fauvettes et du rossignol. Les professeurs de musique vocale y sont en si grand nombre, que les jeunes
éièves lie savent auquel entendre, et répètent fréquemment la leçon du voisin au lieu du grand air paternel. Et vous avez votre part en ces chants d allégresse, vous, la bienfaitrice et la reine de ce frais paradis.
L hirondelle gazouilleuse se perclie sur l'appui de vos fenêtres et se tait pour vous entendre, lorsque votre voix sympathique prélude à c/uelque touchante mélodie, et le rouge-gorge qui vous voit passer oublie sa famille pour vous suivre et vous accompagne en chantant jusqu''à l'extrémité de l'avenue ombreuse qui conduit vers la ville.
Or, c'est là le secret de l'éclat et du parfum de vos fleurs, de l'abondance et de l'exquise délicatesse de vos fruits. Les petits oiseaux chanteurs, ennemis nés des insectes, sont les génies ailés à qui Dieu a confié la garde des vergers de Vhomme, en même temps que le soin dégaijer sa demeure ; et Jes douces créatures dont vous protégez si charitablement les amours vous paijent par leurs services et leur fidélité la tendre sollicitude que vous avez pour elles.
Et je vous ai dédié ce livre du Monde des Oiseaux, Madame, parce que vous êtes, de toutes les personnes que f estime et que faime, celle que les oiseaux aiment le plus.
Agréez, etc.
A. ToUSSENEL.