FORMULE DE LHOMOND
et il écrivit que la corolle était la couche nuptiale des fleurs ; mais là s'arrêta son génie pour le malheur des hommes. Semblable à Christophe Colomb qui, débarqué sur la terre d'Amérique, croyait fouler encore le sol de l'ancien continent, Linnseus ne s'aperçut pas quil venait de découvrir un nouveau monde. L'œil de son corps ne vit pas aussi loin que l'œil de sa pensée, et Dieu, pour le punir de sa myopie, lui ravit comme à son émule la gloire de baptiser de son nom sa découverte immortelle, et réserva cet honneur à un autre Vespuce.
Certes, ce n'était pas la hardiesse du génie, ni le savoir et l'amour du nouveau, qui manquaient à Linnaeus ; mais les grands explorateurs sont ainsi faits pour la plupart que tel qui a franchi avec bonheur les écueils les plus impraticables et les passes les plus périlleuses de l'Océan scientifique se butte à un grain de sable en terre ferme et se casse le cou. Linnœus, originaire des froides contrées du Nord , où la langue des morts est toujours honorée ; Linnaeus, qui n'avait pas craint de donner des sens et des passions aux fleurs, n'osa pas s'affranchir des préjugés grossiers de la grammaire latine dont on l'avait imbu dès sa plus tendre enfance. Le respect du rudiment fut plus puissant chez lui c[ue le respect de Dieu, et sa gloire fut perdue .
Dominé par la déplorable influence de cette éducation classique qui a stérilisé tant de génies inconnus, le grand naturaliste suédois, qui croyait naïvement à la supériorité de noblesse du genre masculin, prit pour caractère générique de sa classification botanique l'élaminc,... l'étamine, la fleur mâle, l'organe le plus ténu, le plus inconsistant et le plus fugitif de tous les organes de la plante, et il éleva sur cette fragile base son triste et stérile système. Comme vous aviez raison, ô Boileau Despréaux, d'écrire que ce
n'était pas assez d'être poëte pour bien comprendre l'amour !
Linnaeus, hélas! n'était que poëte. Cependant le principe de sa classification était si fécond et découlait si purement de la vraie science, c'est-à-dire de l'amour, qu'il a suffi à Bernard de Jussieu de corriger les imperfections du système de son devancier et de le compléter pour faire ce qui a été fait de mieux jusqu'ici en matière de classification. Je sais parfaitement que Bernard de Jussieu et son neveu Laurent, qui lui prêta main-forte, étaient d'honnêtes savants aussi et qui n'entendaient pas plus que Linnaeus à l'amour, et qui ont fait de la méthode passionnelle sans le savoir; mais le résultat auquel ils sont parvenus n'en est pas moins remarquable. S'ils n'ont pas eu plus que le naturaliste "suédois la conscience de la grandeur de leur œuvre, c'est que l'amour, qui n'égare jamais ses fidèles, les a guidés à leur insu dans la voie de la sagesse et sans se dévoiler à leurs yeux. Ainsi se conduisit autrefois la déesse Minerve à l'égard du jeune Télémaque, qu'elle pilota pendant nombre d'années sous la figure de Mentor.
Le système de classification botanique de Linnaeus a péri par suite du respect exagéré de son auteur pour les doctrines de M. Lhomond, c'est-à-dire par suite de l'option de l'étamine comme type de sériation. Celui des de Jussieu a vécu, parce que ses auteurs ont simplement tenu plus de compte de l'ovaire que de l'étamine. Que cet exemple redoutable du châtiment cruel infligé à un grand homme en punition de son irrévérence involontaire envers le sexe féminin demeure toujours présent à la mémoire du classificaleur, et lui serve éternellement de préservatif contre le poison de la grammaire latine.
Voyez maintenant à quoi tiennent la gloire des humains et les destinées de la science. Que Linnaeus eût vivement
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aimé et qu'il eût deviné par une illumination soudaine de l'amour toute l'absurdité de la règle latine des genres;... qu'il eût reconnu avec le gerfaut que la vérité se trouvait dans la règle contraire, tout changeait aussitôt dans le monde et dans la science. Le poëte de génie ne se bornait pas à écrire que la corolle était le lit nuptial des fleurs, il ajoutait que cette corolle était une cour d'amour où trônait royalement l'ovaire ; il affirmait avant tous les analogistes à venir que dans les relations d'amour le rôle pivotai appartient au sexe féminin, et que la galanterie est la loi de l'ordre divin. Le dernier mot de la classification universelle était trouvé, la science et la philosophie marchaient à pas de géant, et le nom du Christophe Colomb suédois resplendissait à tout jamais dans les siècles futurs du même éclat que l'étoile Sirius dans nos cieux d'aujourd'hui.
Mais il n'a pas aimé, et tout cet avenir de gloire et de services éclatants s'est enfui comme un songe, et le génie plantureux qui contenait en virtualité tant de merveilles s'est allé briser les ailes contre un affreux bouquin. Il est bien certain que l'amour, qui prouve que le féminin est plus noble que le masculin, est le seul antidote à prendre contre l'intoxication par les préceptes de la grammaire latine, oi!i il est écrit que le masculin est plus noble que le féminin.
Encore si Linnaeus était le seul que M. Lhomond eût perdu en l'entraînant dans sa rébellion contre Dieu ! mais la science contemporaine a une perte bien autrement grande à pleurer.
Remarquez que quand j'accuse M. Lhomond d'avoir perdu Linnaeus, je fais abus de la prosopopée. La prosopopée est un trope qui sert habituellement à faire parler les morts, et que j'ai peut-être tort d'employer ici à faire
'13-1 OKNITHOLOCilE PASSIONNELLE.
parler les gens qui ne sont pas encore nés, car ce n'est pas la même chose. Le lecteur, en effet, serait en droit de ne pas comprendre comment M. Lhomond, dont la notoriété fut postérieure à la chute de Linnseus, et qui n'a pas été connu de lui, aurait pu lui faire tant de mal, si je n'avais soin de déclarer à l'avance que M. Lhomond n'est pas pris ici pour un homme, mais pour un rudiment. La science, je le répète donc, a mieux que Linnseus à pleurer.
Il y a eu de nos jours en France un savant plus universel que Linnaeus, plus poëte que Keppler, aussi hardi et aussi révolutionnaire dans ses conceptions scientifiques que Fourier dans ses utopies. J'ai nommé Geoffroy Saint- Hilaire, le véritable créateur de la science zoologique et du Jardin des Plantes, l'homme de ce dernier demi-siècle qui a réuni au plus haut degré le génie de l'ensemble et celui du détail, le même qui a découvert dans la tératologie le mystère des créations successives et la loi de la progression indéfinie des êtres, et qui a réhabilité la mémoire d'Hérodote, faussement accusé pendant près de trois mille ans d'avoir trompé le monde sur la question du trochylus. J'ai ignoré longtemps pourquoi la nature, qui écrit partout ses décrets, n'avait pas voulu se laisser lire par Geoffroy Saint-Hilaire, par l'homme qui eut la gloire de porter pendant vingt ans sur ses épaules tout le monde de la philosophie et de la science, qui pratiqua dans la zoologie la même opération qu'Hercule dans les écuries d'Augias, qui étouffa dans une lutte immortelle le monstre de la superstition moïsiaque vainement défendu par Bossuet, Cuvier et les jésuites, qui intéressa l'Europe et Goethe à ses triomphes, et finalement démontra que les globes ne se font pas de rien, mais bien de quelque chose. Longtemps je me suis demandé comment en ce vaste cer-