FORMULE DE LHOMOND
veau qui avait logé tant de sagesse avait pu trouver place cette idée incroyable que la femelle, le moule conservateur par essence du type primitif, la femelle qui ne déroge jamais, pût n'être que le résultat à'un temps d'arrêt dans le développement du mâle , préjugé renouvelé des Grecs et des Arabes. Un détail révélé par M. Flourens dans l'éloge de Geoffroy Saint-Hilaire, prononcé à l'Institut (en 1833), m'a tiré de mes perplexités et m'en a appris plus que je n'en désirais savoir.
Geoffroy Saint-Hilaire , dit le panégyriste , eut le bonheur d avoir pour maître et pour ami Lhomond,
auquel il dut beaucoup, et dont les sages principes
Ma plume se refuse à transcrire les termes de cette indécente plaisanterie.
f^es sages principes de Lhomond l Sans doute, vous voulez dire le masculin plus noble que le féminin. Je vous comprends. De là à considérer la femelle comme un mâle manqué ou un temps d'arrêt dans le développement du mâle, il n'y a qu'un pas, en effet. Les deux idées étaient connexes et la grammaire a déteint sur la zoologie. Comprenez-vous comme moi toute l'atrocité de l'ironie contenue en ces paroles : Geoffroy dut beaucoup à Lhomond.
Geoffroy doit entre autres choses à Lhomond sa seule grande erreur, l'erreur qui lui a fait manquer la découverte de la loi de la classification.
La cause de l'erreur de Geoffroy Saint-Hilaire saute aux yeux. Le maître qui déchiffra si brillamment les mystères de la série a pris comme tout le monde le phénomène pour la substance
Si ces paroles semblent obscures, je m'explique... Geoffroy Saint-Hilaire eut le tort d'accepter comme des signes de supériorité manifeste, chez les bêtes, la gran-
deur de la taille, la richesse du costume et la sonorité de la voix. Et sur cent personnes qui liront ce chapitre, il s'en sera trouvé quatre-vingt-dix-neuf pour le moins qui, avant cette lecture, partageaient complètement Terreur de Geoffroy Saint-Hilaire ; ce qui prouve qu'en matière d'histoire naturelle, on ne saurait trop se défier du témoignage des yeux. Cependant cette erreur monstrueuse et quasi universelle ne tient pas une seconde devant le raisonnement, et les faits eux seuls la réfutent.
Il est à remarquer d'abord que l'opinion de la supériorité des mâles est née généralement d'observations faites sur des oiseaux domestiques appartenant à la famille des gallinacés, coq, faisan, paon, dindon, etc., espèces peu morales, vouées au culte impudique de la polygamie, et chez lesquelles le mâle l'emporte considérablement sur la femelle en poids et en beauté. La théorie du rudiment de Lhomond n'a jamais invoqué de plus puissant argument que le coq.
Mais si, au lieu de porter exclusivement sur des espèces esclaves, comme le coq et le dindon, l'observation eût porté sur des espèces auxiliaires^ c'est-à-dire ralliées à l'homme par un lien supérieur, il est plus probable que le mal que je déplore ne fût point arrivé. En effet, les races d'élite parmi les oiseaux, les espèces les plus remarquables par le courage, l'intelligence et la docilité, les premières en rang, les plus éminentes, en un mot, par toutes les qualités de l'esprit et du cœur, sont celles où la femelle l'emporte sur le mâle en force et en beauté. Dans la grande et illustre famille des faucons, la femelle est beaucoup plus grande que le mâle, et c'est elle naturellement qui porte le nom de l'espèce : le Gerfaut, le Lanier, le Sacre. Le mâle, qui est plus petit d'un tiers que sa femelle, porte pour cette cause le nom de tiercelet. Ou
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dit tiercelet de pèlerin, de lanicr, ou bien encore joe/erznet , laneret. On ne voit pas bien à priori dans ces races supérieures comment la femelle, qui est d'un tiers plus grosse que le mâle, pourrait n'être que le résultat d'un temps d'arrêt dans le développement de celui-ci. Cette théorie, pour être spécieuse, a donc besoin de ne pas sortir des espèces disgraciées où le mâle l'emporte sur la femelle par l'ampleur de la taille et l'éclat du costume.
Et ces dernières races sont, par malheur pour Geoffroy Saint-Hilaire, les races lourdes, épaisses, les races sans génie, oublieuses de leurs ailes, et vouées par nature à l'esclavage et à la broche. C'est le Coq, c'est le Dindon, c'est la riche i:;bu des pulvérateurs (gallinacés) tout entière, gent de basse-cour et d'épinette, très-estimable sous le rapport de la délicatesse de la chair et prenant facilement la graisse, mais race sans noblesse, sans imagination, sans ressort. Je n'ai jamais pu pardonner aux parrains de la République française d'avoir laissé infliger à leur infortunée filleule pour emblème national un roi de basse-cour qui vit sur le fumier ; et j'avais bien mes raisons de redouter que ce triste attribut ne lui portât malheur comme au gouvernement qui l'avait précédée. Le Coq vire au Chapon par une tendance fatale. Un peuple spirituel et sensé doit s'abstenir autant que possible de faire des révolutions et de se mettre dans la peine pour donner le pouvoir à des hommes de phrases, très-faibles sur l'analogie.
Personne ne me reprochera, j'aime à le croire, d'être un ingrat qui oublie tout ce que la grasse famille des pulvérateurs, ces ruminants de l'ordre des oiseaux, a fait pour l'homme, et dans quelles proportions colossales ses diverses variétés figurent comme éléments de nos jouis-
sances gastrosophiques et cynégétiques. Je sais tout ce que l'homme doit à la poule domestique, à la faisane, à la perdrix, à la caille; j'estime ces espèces à leur haute valeur, et suis prêt à leur payer en toute circonstance le tribut de la gratitude de l'estomac et de celle du cœur. Je proclame volontiers ces femelles les modèles des mères ; j'ai fait adopter le principe de l'inviolabilité des faisanes et des chanterelles dans toutes les chasses où j'ai été le maître, et je voue encore aujourd'hui quiconque les fusille aux niépris des gens de bien. Je vais même à cet égard plus loin que la raison : je déclare que je ne conçois pas le bonheur de l'existence hors de la société des volailles. Mais toutes mes sympathies personnelles et toutes mes gratitudes de chasseur et de gastrosophe ne sauraient altérer la nature des choses et faire que ce qui est ne soit pas ; et je ne puis pas, moi historien des bêtes qui me respecte, me résigner à commettre un mensonge pour flatter le coq gaulois. Je ne puis pas assimiler un matamore de basse-cour qui trône sur le fumier, un gladiateur inintelligent qui se donne en spectacle et trempe dans des paris, au vainqueur du milan qui trône dans la nue. Je voudrais mentir d'ailleurs, que l'analogie m'arrêterait et briserait ma plume.
Car le Coq est l'emblème du Tambour-major empanaché et maître d'armes, tapageur et mauvais coucheur, Lovelace de bas lieu.
Et le Faucon est l'emblème du chevalier Bayard.
Le Faucon est l'auxiliaire le plus indépendant et le plus glorieux de l'homme. On lui fera attaquer le lion quand on voudra.
Or, il y a entre l'esclavage abrutissant auquel s'est résigné le coq pour éviter une liberté plus dangereuse et le ralliement spontané du faucon, qui napas besoin de
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l homme pour vivre, il y a toute la distance qui sépare l'ilotisme passif de la domesticité passionnée, une passion adorable dont Tamour seul olTre l'exemple en civilisation, et que les amoureux ont décorée précisément du nom de galanterie.
Le Faucon est au Coq ce que le chevalier Bayard est au bourreau des crânes, qui se Ijaisse en passant sous l'arc de triomphe de l'Etoile, de peur d'offenser de son colback les voûtes du monument.
Yoilà cependant les autorités que Geoffroy Saint-Hilaire a été obligé de citer pour justifier sa funeste théorie de l'infériorité des femelles, empruntée à Lhomond, son ami et son maître.
Laissons de côté pour un moment ces comparaisons de races, pour pénétrer au fond même de l'erreur, et démontrons par des arguments sans réplique les égarements du prince de la science.
Nous avons mis précédemment en regard la conduite de la poule et celle du coq à l'époque de la puberté; nous avons vu comment la poule consacrait à l'intérêt de l'espèce l'exubérance de vitalité que le coq employait à l'ornement de son individu. Or, ce qu'on aura peine à comprendre, c'est que Geoffroy Saint-Hilaire et les autres aient appelé ce développement normal des ovaires, qui est la condition première de la conservation de l'espèce, un temps d'arrêt dans le développement du mâle!
Entendez-vous? Cette noble abnégation de la femelle qui ne veut rien distraire pour sa toilette et sa coquetterie particulière des trésors qu'elle reçoit de la nubilité... c'est là ce que des savants n'ont pas craint de signaler comme le caractère de l'infériorité sexuelle!
Il y avait pourtant ici un fait qui tranchait catégoriquement la question de préséance des sexes, et j'ad-
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mire que les moins clairvoyants ne l'aient pas encore aperçu.
Ce fait, c'est la faculté qu'ont toutes les vieilles poules^ malades d'esprit ou de corps, de se métamorphoser en coqs quand elles ne sont plus propres à autre chose, c'està-dire quand elles ont perdu la faculté de pondre.
Il arrive tous les jours, en effet, qu'une poule sur le retour, soit par fatigue des tribulations de la maternité, soit pour cause d'avaries graves dans ses ovaires, renonce tout à coup aux attributs de son sexe, abdique l'humilité et la douceur, et revêt le caractère batailleur et le costume éblouissant du coq. Le fait est acquis à la science ; il a été observé dans toutes les espèces de gallinacés domestiques, paon, faisan doré ou argenté, coq vulgaire. Une poule qui chante le coq n'est pas rare dans nos bassescours ; une faisane non plus dans nos bois. La femelle du faisan doré, celle du paon, ne se gênent jamais pour échanger leur costume plus que modeste contre la parure resplendissante de l'autre sexe. La moindre blessure à l'ovaire sert de prétexte et d'excuse à ces travestissements. D'où il résulte clairement que l'état de coq est un pis- aller pour la poule.
Je demande alors à M. Lhomond et à tous ceux qui marchent sous sa bannière de m'expliquer comment un état maladif, un état qui résulte toujours d'une avarie majeure et d'un affaiblissement quelconque des facultés morales et physiques d'un individu, peut être considéré sérieusement comme une promotion de cet individu à un grade supérieur!!...
L'argument est embarrassant, n'est-ce pas? et d'autant plus embarrassant, que, s'il est permis à la femelle invalide de se métamorphoser en mâle, la réciproque est formellement interdite à celui-ci, nouvelle preuve que le
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féminin est plus noble que le masculin. Mais les savants sont comme les lézards verts : quand ils ont mordu à l'erreur, ils ne démordent pas l'acilement. Au lieu de répondre directement à la question, ils biaisent, et ils finissent par trouver dans ce fait même de métamorphose volontaire qui tue leur opinion une raison pour y persévérer.
Puisque la femelle peut changer de sexe à volonté, disent-ils, c'est une preuve que le sexe féminin n'est que transitoire et que la femelle n'est qu'un arrêt de développement du mâle. Son ambition de passer à la masculinité est la révélation de son infériorité.
Mais d'abord laissez-moi vous dire, 6 illustres savants que vous êtes! que cette expression de changer de sexe dont je me suis servi comme vous est une expression vicieuse, et que la femelle ne change pas de sexe, mais seulement de costume et de voix dans sa métamorphose, et qu'elle y perd son sexe sans en reconquérir un autre. Pour que son ambition révélât son infériorité, il faudrait que cette ambition la tourmentât dans son état de santé parfaite, et c'est le contraire qui est vrai.
Et puisque la métamorphose de la femelle en mâle provient de l'arrêt de développement des ovaires,... vous voyez bien que c'est le mâle qui est le résultat de l'arrêt de développement de la femelle, que c'est le mâle qui est une femelle manquée !
C'est vous-mêmes qui venez de vous percer d'outre en outre avec votre propre argument !
Comme c'est bien le cas de rappeler ici le terrible aphorisme de Burdach : « La femelle ne vire jamais au mâle sans descendre ! »
Et comme le grand naturaliste allemand a raison cette fois sur le grand naturaliste français!
Le temps n'est plus où les savants paraient avec amour leur nom d'une docte particule en iis, et les esprits les plus avancés de ce siècle commencent à comprendre les vices de l'enseignement classique. Beaucoup conviennent même que l'étude de plusieurs langues vivantes^ qui sont d'une utilité extrême dans le commerce de la vie, remplacerait avec avantage l'étude d'une seule langue morte, qui n'est plus guère propre qu'à inspirer des songes de tragédie et des inscriptions tumulaires. Enfin c'est depuis trente ans bientôt à qui jettera la pierre à l'Université , fdle des rois. J'ai suivi l'exemple de tout le monde, mais j'ai l'orgueil de croire que personne n'avait encore indiqué aussi traîtreusement que moi le côté vulnérable de la place. Espérons tous que la langue latine ne se relèvera pas du coup que je lui ai porté.
Les simplistes, qui accusent les auteurs latins de créer des générations de rhéteurs et de révolutionnaires, ne voient pas qu'il n'en saurait être autrement de l'étude d'un idiome qui a décrété en principe que le masculin était plus noble que le féminin. Et le moyen qu'une langue qui commence par se mettre en insurrection contre Dieu et la femme soit plus respectueuse à l'endroit des institutions des hommes? La honte et le malheur sont l'apanage naturel du lils qui outrage sa mère.
Je parle sérieusement et suis de bonne foi quand j'accuse M. Lhomond d'hérésie et quand je lui reproche d'être cause du malheur de Linnaeus et de Geoffroy Saint- Hilaire. A Dieu ne plaise que je m'en aille de gaieté de cœur appeler les foudres de l'excommunication majeure sur un homme qui ne les mérite pas ; mais le mot d'hérésie n'a pas deux significations sur la terre : c'est le crime de rébellion contre Dieu, et nous avons vu que le rudiment
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tendait de tous ses essors à consolider cet état de rébellion , qui est le caractère normal des sociétés subversives.
Il n'y a qu'une vérité, d'ailleurs, comme il n'y a qu'un mensonge. La vérité est tout ce qui s'accorde, le mensonge ou la fausseté tout ce qui discorde avec Dieu ; et lorsque Dieu affirme pour la botanique ou pour l'ornithologie, c'est comme s'il affirmait pour l'ordre universel, moral ou matériel. Dieu est un et ne se dément pas. ISe nous fatiguons pas de redire ces grandes vérités.
Or, la vérité en classification ornitliologique étant que le rang des espèces est en raison directe de l'autorité féminine," et celte formule étant diamétralement opposée à celle du rudiment, il s'ensuit que le rudiment est en opposition radicale et universelle avec Dieu. Il s'ensuit encore que si la formule du gerfaut est une clef d'or qui ouvre toutes les serrures, la formule du rudiment est un éteignoir qui fait la nuil dans tous les entendements. On conçoit parfaitement, en effet, que la nature répugne à confier à ses ennemis avoués le secret de ses lois.
Paroles perdues, hélas! Au moment précis où je fulminais ainsi l'anathème contre le rudiment impie, les souteneurs des études classiques, des études païennes, sollicitaient et obtenaient du pouvoir l'autorisation d'élever une statue à l'auteur, à M. Lhomond lui-même, sur la place du Marché de sa ville natale, capitale de la Picardie! ! ! I... Je ne suis pas d'Amiens et n'aurai pas, par conséquent, à répondre devant Dieu de la statue de l'auteur du rudiment. C'est la seule réflexion qui me console de cette folie nouvelle de mes contemporains. Raison, tu n'es qu'un mot!
Voyez donc, cependant, quelle adorable science que cette analogie passionnelle, qui non-seulement fait lire
aux simples le texte écrit de la loi divine, mais qui leur fait découvrir dans l'unité de celte loi un procédé infaillible pour discerner la vérité de l'erreur et un autre pour ranger chaque chose à sa place, leur révélant à la fois la double loi de l'ordre matériel et de l'ordre moral ! Je ne sais pas si l'on pourrait trouver parmi toutes les académies françaises, morales ou politiques, un immortel en état d'expliquer pourquoi le latin est contraire en principe à la loi de Dieu, et de faire découler de cette explication le classement méthodique de toutes les littératures, de tous les peuples, de toutes les religions ; mais ce que le plus illustre et le plus savant de tous les académiciens ne vous dira jamais, mit-il cinq lustres à vous répoftdre, le dernier des analogistes va vous le dire à la seconde, et sans hésitation aucune.
Je préviens le lecteur que la formule du gerfaut, que nous venons de reprendre sans le vouloir, débuche ici sur la question de la littérature comparée : « Le rang des littératures est en raison directe de l'importance du rôle qu'y joue la femme et de la place qu'elle y tient.» Ecoutez :
La langue latine est contraire en principe à la loi de Dieu, parce qu'elle subalternise le féminin au masculin ; et puisqu'elle se conduit ainsi, c'est une langue fausse. C'est une langue impudique, obscure et déloyale, facile à la peinture de toutes les infamies, et prêtant volontiers son concours aux fraudes pieuses. Les trois quarts des miracles se sont faits en latin, et aussi les spoliations, extorsions et donations pour cause de tin du monde :Adventante mundi vespero,
La langue latine est une langue mâle qui a vécu ce que vivent les mâles, et qui n'a pu servir d'expression qu'à une législation barbare comme celle des Romains, laquelle