CHAPITRE VI
Aspect général de l'oiseau de France. — Sa patrie, ses voyages.
L'oiseau définit la patrie : le pays où l'on aime, ubi amor. Cette définition me va mieux que celle du juif cosmopolite, ubi fœnus.
La patrie n'est pas non plus, comme disent les dictionnaires, l'endroit où l'on est né, attendu que nul ne choisit l'endroit de sa naissance. La patrie est avant tout la terre de l'élection du cœur. C'est la femme qui fait la patrie.
L'oiseau de France sera donc pour nous l'oiseau qui niche en France et passe en cette contrée la saison des beaux jours. On verra un peu plus loin pourquoi ten^e natale et patrie ne peuvent être synonymes dans la langue de l'oiseau.
Trois cent dix espèces d'oiseaux environ ont la France pour patrie, c'est-à-dire aiment en France, y nichent et s'y reproduisent.
Parmi ces trois cent dix espèces indigènes, un très -petit nombre, trente à quarante, sont sédentaires. On appelle sédentaires les oiseaux qui vivent et meurent au lieu qui les vit naître, comme la perdrix et le moineau franc.
Les deux cent quatre-vingts autres espèces sont dites voyageuses ou émigrantes, parce qu'elles quittent leur
riOi ui;mtho].ogie i'Assiunnelle.
patrie tous les ans, à époque fixe. On les désigne en langue vulgaire sous le nom d'oiseaux de passage; mais cette qualification s'appliquant également aux oiseaux qui ne font que passer en France, je la repousse pour défaut de précision. Les espèces émigrantes ou voyageuses seront pour nous celles qui quittent leur patrie en même temps que le soleil et le suivent vers l'autre hémisphère, comme les cailles et les hirondelles. Pour cette cause, je demanderai la permission de les désigner quelquefois sous la dénomination à^ estivales, c'est-à-dire qui passent en France leur semestre d'été.
Par une raison analogue, j'appellerai hivernales les espèces qui ont le nord pour patrie et que la rigueur du froid oblige à hiverner dans nos climats tempérés comme pour remplacer nos espèces fugitives. De ce nombre sont les cygnes, les oies sauvages, les pinsons des Ardennes et une foule d'autres oiseaux qui séjournent dans les régions arctiques pendant la saison des amours, et qui ne font que camper en France. Ces espèces-là sont les vraies passagères, les seules qui méritent chez nous le nom d'oiseaux de ])assage. J'en compte une cinquantaine, appartenant pour la plupart à la série des oiseaux d'eau ou à celle des oiseaux du rivage.
Ainsi la France nourrit temporairement ou à demeure environ trois cent soixante espèces d'oiseaux. Des ornithologistes patriotes ont porté ce chiffre à quatre cents.
Il arrive quelquefois encore qu'une tempête, un coup de vent terrible, des intempéries extrêmes, jettent sur nos plages. méditerranéennes un oiseau égaré, dépaysé, perdu ; mais je n'ai pas cru devoir former une catégorie spéciale pour les rares naufragés dont j'aurai soin néanmoins de signaler les apparitions à leur heure.
Trois cent soixante ! c'est un chitfrc harmonique, mai
un cliifFre l)ion faible, si on le compare à celui des espèces qui vivent au Sénégal, à la Guyane, au Brésil et dans l'Inde. Mais il y a lieu de répéter, à propos de la faune des oiseaux de France, ce que j'ai déjà dit de la faune de ses mammifères: Nonquantœ, sedquales (la qualité et non la quantité). Les oiseaux de France se recommandent plus en effet par les mérites de leur voix et les qualités de leur chair que par l'éclat et la variété de leur costume.
Les oiseaux s'habillent mieux dans le Midi que dans le Nord. La zone équatoriale est la zone de luxe pour tous les produits de la terre, et c'est là seulement que les oiseaux qui aiment à se couvrir de rubis, de topazes et de saphirs, peuvent se livrer sans crainte à leur amour désordonné de la parure ; parce que la flore de ces contrées heureuses, modulant sur tous les tons, fournit aux plus riches toilettes un fond éblouissant comme elles. Alors ce luxe de costume, qui serait extravagant et dangereux en Suède, concorde tout simplement à l'universelle harmonie dans les plantureuses forêts vierges du Brésil, du Mexique et d'ailleurs, où l'éclat de toutes les robes de la faune locale s'éteint dans la splendeur du manteau de pourpre et d'or qui revêt toutes choses, et qui empêche de scintiller les mouchetures du jaguar, les anneaux du boa, les brillants du collier de l'oiseau-mouche, les feux du lophophore. Mais dans les contrées disgraciées du soleil, où la nature n'admet que trois nuances, le gris terreux, le blanc de neige et le vert de feuille, la couleur de la robe des oiseaux et de celle des quadrupèdes doit fatalement, et pour des raisons analogues, virer du gris au blanc.
Les oiseaux de France semblent tenir du caractère industriel, progressif et voyageur de la population humaine des zones tempérées. Tls sont humbles d'habits et de taille.
^0() ORNITHOLOGIE PASSIONNEI.LF,
Néanmoins la laiine tropicale serait fort mal venue à accuser de pauvreté la faune d'un pays où chantent avec amour le rossignol, l'alouette, le rouge-gorge, le roitelet, le merle, le pinson, les fauvettes ; où s'engraissent avec béatitude le becfigue, l'ortolan, la caille, la bécasse, la bécassine, la grive, le râle, le faisan et le chapon du Mans et la poularde de Bresse, et tant d'autres créatures dodues et succulentes dont Dieu a semé cette prétendue vallée de misère et de larmes pour nous punir d'un crime que nous n'avions pas commis.
J'ai dit ailleurs les dons heureux dont la faveur du ciel a comblé ma patrie, ses femmes au parler séducteur, aux allures de sylphides, délices du genre humain, charmes de l'esprit et des yeux. Je n'ai point à revenir sur ces détails intéressants dont la répétition m'amuse, mais froisse l'étrangère. J'ai dit ses vignobles fameux, les amours du soleil; ses raisins parfumés dont la chair savoureuse communique an gibier qui s'en nourrit un fumet supérieur; ses vins dont le l)ouquet exquis allume en tous climats la poésie et les chants ; ses vins, source de désirs et de regrets sans fin pour qui les a goûtés. On sait pourquoi la France est le pays où l'on aime et où on boit le mieux. L'histoire des voyages des oiseaux nous dira A son tour pourquoi la France est le seul pays où l'on mange...
La France est le seul pays d'Europe où l'on mange, parce que la France est le seul pays d'Europe où le gibier-plume aime à être mangé.
Mais la solution de ce problème délicat se relie si intimement à l'histoire des migrations périodiques des oiseaux, d'où elle découle en manière de conclusion triomphante, que la logique me condamne à couper court dès le premier mot à la question gastrosophique, pour rêve-
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nir ù la queslion des passages, ii^-tant pas de Ijonne logique, à mon sens, que la conclusion précède les prémisses. Reprenons donc, puisqu'il le faut, notre premier récit : jetons un coup d'oeil rapide sur l'ensemble des évolutions mystérieuses de l'oiseau ; assistons un moment, spectateurs attentifs, à ces grandes manœuvres des armées aériennes qui s'opèrent tous les six mois au-dessus de nos tètes, au printemps et à l'automne; observons le défilé de chaque corps principal ; dessinons à larges traits la carte itinéraire des bandes voyageuses en fixant sur le sol l'ombre de leurs ailes, et marquons d'un signe particulier les étapes, les lieux de réfection, les séjours K Cette étude importante nous permettra de dresser en courant l'inventaire des richesses ornithologiques et cynégétiques de la France, sujet immense de joie et de tristesse, de consolation et de deuil,... après quoi nous reviendrons à
la solution de la question culinaire.
Il est dans l'ordre des oiseaux voyageurs appartenant à nos zones tempérées des espèces ennemies du repos que
' L'auteur eut une fois l'idée de faire exécuter ce plan en une manière d'alias cynégétique, qui se fût composé d'une série de cartes itinéraires des oiseaux. Nul doute que l'adjonciion de cet Appendice au présent recueil n'en eût augmenté l'inlérèt. L'auteur avait même eu ce singulier lionheur de rencontrer pour ce travail le concours gratuit cl empres-é dedeux officiers distingués de l'étiit-major, tous ilenx dessinateurs habiles, rompus aux diflicuités de l'œuvre et passionnés pour l'élude de l'histoire naturelle. Cependant il dut renoncer à l'entreprise, sur l'ohservatiDn qui lui fut faite que l'atlas deuiandé eùl exigé à lui seul un volume et un v(jlnino deTormat plus grand et plus cher que celui du le.\te, et (pie les gravures, pour bien faire, eussent dû être coloriées. Du reste le sujet prête et l'idée serait bonne à reprendre pour le cas de l'édition de luxe du Monle des Oiseaux qu\ nous a été quelquefois proposée. Qu'il nous soit permis, en attendant, de nous emparer de la circonstance pour remercier nos deux amis, les capitaines B.... et de V...., de l'olïre cordiale de leur précieux concours, léuioignagc probant de leur symp.^tliie jiour noire o-uvre.
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la passion (lésortlomiée du cbangement de lieu pousse chaque année du pôle nord au pôle sud, et qui ne s'arrêtent réellement dans leurs courses que là où leur manque le sol. Or cette passion, comme on pourrait le croire, n'est -pas exclusive aux familles que la nature semblerait avoir plus spécialement appropriées à cette destinée vagabonde. C'est ainsi, par exemple, que la caille au vol lourd et pénible, et qui ne voyage que la nuit, rivalise pour l'amour des expéditions aventureuses avec les plus fins voiliers de l'air, les hirondelles et les étourneaux, qui voyagent de jour. La caille quitte au mois d'août les rivages du Cap Nord et de la mer d'Archangel, et s'avance dans l'hémisphère austral jusqu'aux derniers confins de la mer du Midi, jusqu'au cap de Bonne-Espérance, deux ou trois mille kilomètres par delà l'équateur, traversant de bout en bout le continent d'Europe et le continent africain, séparés l'un de l'autre par une mer. Dieu a voulu qu'il en fût ainsi pour que chaque contrée de la terre eût sa part de cette manne céleste qu'il fait pleuvoir indifféremment sur les continents et les lies, sur les déserts brûlants et les vertes prairies.
Plus vagabonds , plus aventureux et plus capricieux encore que les cailles et les étourneaux sont les oiseaux de rivage à la vaste envergure, qui ne peuvent tenir en place et prétextent des moindres afîollements de la girouette pour entreprendre immédiatement des voyages de long cours ; oiseaux inquiets et remuants, qui, pour trop fréquenter les grèves, semblent avoir pris à la mer qui les baigne quelque chose de l'inconstance et de la mobilité de ses flots.
Beaucoup de ces espèces voyageuses s'arrêtent en deçà de l'équateur, comme les tourterelles, les râles, les l)é- (•a?ses ; quelques-unes même en deçà do l'Atlas, conmie
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les bisets et les palombes. D'autres, comme le rougegorge et la grive, n'osent pas même tenter la traversée de la mer d'Afrique, et passent la rude saison dans les contrées les plus méridionales de l'Europe, Andalousie, Portugal, royaume de Naples, iles de l'Archipel, de l'Adriatique ou de la Méditerranée. D'autres encore, comme Fémerillon, la crécerelle, les foulques, les canards, l'outarde, le pinson, etc., qui ont vu le jour dans les provinces du nord ou du milieu de la France, choisissent tout simplement pour leurs quartiers d'hiver nos provinces du Midi. Il est telles espèces, enfin, comme l'alouette, dont les migrations ne vont pas plus loin que d'un département à l'autre, quelquefois même d'un arrondissement à l'arrondissement contigu. Ces espèces-là vagabondent plutôt qu'elles n'émigrent. L'oiseau des cimes neigeuses, comme l'accenteur des Alpes, qui se borne à descendre pendant l'hiver au rez-de-chaussée du pic qu'il habite pendant l'été, ne peut pas être non plus réputé voyageur. Or, à mesure que les espèces frileuses et délicates de poitrine abandonnent nos climats pour aller retrouver ailleurs les insectes, les graines et les fruits que font éclore et mûrir les rayons du soleil, la même cause, comme je l'ai déjà dit, peuple de nouveaux hôtes nos régions désertées. Le froid qui chasse de nos forêts, de nos eaux et de nos plaines les becs- fins et la caille, y ramène la bécasse, les oies et les canards, et cette masse innombrable de palmipèdes étoiles que nourrissent dans leurs roseaux les lacs marécageux de la Finlande, de la Laponie, de la Suède, ces antiques officines de barbares qui ne vomissent plus aujourd'hui, grâce à Dieu, que des nuées de gibier-plume sur les douces contrées du Midi. Ces grands oiseaux, les grues, les oies, les cygnes, traînent naturellement à leur suite les rapaces qui les mangent.
2!() rmîs'iiFioLOi'.iE passionnelle.
Les émigrations périodiques dont je parle n'ont pas toutes lieu du nord au sud et réciproquement. Toutes ces nuées de voyageurs ne suivent pas une ligne géométrique parallèle au méridien ; car plus d'une raison s'oppose à cette unité de direction. Quelquefois, ces émigrations se l'ont du nord-ouest au sud-est. Ainsi nous voyons fréquemment une foule d'oiseaux de France en partance pour l'Afrique, dériver par les Alpes vers le Tyrol, la Lombardie, la rive orientale de l'Adriatique, et atterrir aux plages de Tripoli et de l'Egypte, au lieu de passer par l'Italie, l'Espagne et les lies de la Méditerranée pour aborder le littoral africain par Maroc, Alger, Tunis, qui semblent les points naturels d'arrivée et de départ du convoi en ligne directe. Les mêmes anomalies se peuvent observer au retour. Ces anomalies ont pour cause première la variation des vents qui soufflent dans les hautes régions de l'atmosphère vers l'époque des départs ; car les navigateurs de l'air sont tenus de conformer leur marche aux caprices des vents, comme les navigateurs des ondes; et cette obéissance forcée explique en partie la prétendue inconstance des oiseaux voyageurs. Il a été constaté en outre par l'expérience que la plupart de ces oiseaux aimaient à cheminer par les nuits sereines, à la clarté du tlambeau de la lune. L'obligation d'attendre la coïnci~ dence de ces deux conditions de départ, lune et vent favorables, donne une raison de plus de l'irrégularité de l'époque des passages périodiques, dont la date varie quelquefois d'un mois à six semaines entre une année et l'autre. Une multitude de circonstances locales, provenant des intempéries outrées, telles que débordements, inondations, sécheresses excessives, froids ou chaleurs extraordinaires, sont également de nature à déterminer un changement de front ou du moins une demi-conversion dans