‹ L'esprit des bsChapitre 17 sur 27 · DE L OISEAT- DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE L OISEAT- DE FRANCE

la marclie de l'armée volante. Parfois l'apparition fortuite de nombreux insectes ou l'abondance extraordinaire de certains fruits, de certaines graines dans tel canton forestier, dans tel bassin de fleuve, aura sulli pour y appeler une masse de volatiles ambulants à peu près inconnus dans le pays avant ce jour et qu'on n'y reverra pas de toute la durée d'une vie d'iiomme. Ainsi les martins-roses et le faucon à pieds rouges, qui affectionnent les grillons d'un appétit tout spécial, n'apparaissent dans les plaines du Midi qu'à la suite d'une éruption formidable de ces insectes, et l'on compte quelquefois une dizaine d'années d'intervalle entre deux apparitions de martins-roses. Il en est de même du bec croisé du Nord. La présence de cet oiseau dans nos provinces méridionales ne s'explique jamais que par la générosité insolite de quelque arbre vert qui aura porté fruit cette année par hasard. J'ai remarqué que les pigeons ramiers de la Lorraine émigraient peu, malgré les plus grands froids, dans les années à glands, années, par parenthèse, qui commencent à devenir extrêmement rares en France, où la terre semble s'user pour le chêne comme elle est usée déjà pour l'aulne et pourle châtaignier. Les années d'inondations désastreuses, comme celles del83G, 18.i0, 184(3 et 18o6, voient affluer sur les eaux de nos fleuves transformés en petits bras de mer, des types de palmipèdes qu'on aurait crus exclusifs aux lacs hyperboréens des deux continents d'Amérique et d'Asie, et qui ne se déplaceraient certes pas de la sorte sans de graves motifs de curiosité. Il m'est arrivé trop souvent, comme à tous les chasseurs, de prédire de furieux passages de rouges-gorges, de cailles ou de bécassines, à la suite de certains dérangements atmosphériques et de me tromper lourdement. Quelquefois aussi le sort a voulu que l'événement dépa.ssàt mes prophéties, j'avais annoncé

21i2 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE,

en l(Sil, tlans le Journal des chasseurs^ une simple nuée de marouettes, il en tomba un délu,i;e.

Toutes ces raisons, et plusieurs autres qui sont demeurées des secrets entre les bêtes et Dieu, expliquent d'une manière satisfaisante pourquoi les printemps et les automnes qui amènent parfois de si prodigieuses quantités de cailles, de pluviers et de bécassines, sont suivis de printemps et d'automnes qui leur ressemblent si peu.

Il est très-naturel encore que les oiseaux voyageurs, qui ont été créés pour vivre et passer un semestre sous une certaine latitude, s'amusent à visiter en flânant tous les points de la vaste zone qui leur fut assignée pour demeure par décret du Très-Haut, Les voyages ont servi de tout temps k forlilier l'intelligence et les muscles. Aussi les oiseaux émigrants, qui sont à belle école pour s'instruire, sont-ils généralement d'une force prodigieuse sur la g"éographie. Nos pigeons de colombier, qui s'en vont de Paris à Bruxelles en droite ligne, et qui reconnaissent ù première vue des pays qu'ils n'ont jamais traversés, comblent d'admiration le badaud civilisé, pour qui l'idéal de la science est de savoir par cœur le nom des principales capitales de l'Europe et des fleuves qui les baignent. Mais que sont ces tours de force, encore une fois, en regard des exercices de cinquante autres espèces? Il est telle cigogne de la Frise qui sait la latitude, le nom et la hauteur de toutes les cathédrales de l'Europe, de la Baltique à la Méditerranée, qui donnera rendez-vous à une amie sur le faîte d'un édifice, à deux mille kilomètres et à quinze jours de distance, et qui se croirait déshonorée de ne pas arriver, heure militaire, au lieu dit. Il y a telle bécasse de l'Islande, tel canard du golfe de Bothnie, qui savent mieux que pas un de nous le gisement de chaque flaque marécageuse de nos forêts, de nos plaines, pour y avoir

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barbolé avec agrément pendant une seule demi-heure de leur vie, et qui retomberont dessus les yeux Termes, à dix ans de distance, sans hésitation ni détours. Et remarquez que la bécasse et le canard sauvat:e travaillent de nuit, tandis que le pigeon tant admiré ne travaille que de jour ; remarquez que la bécasse et le canard feront des traites de quatre à cinq cents lieues au besoin, et sous la seule impulsion du caprice, tandis que le pigeon domicilié chez nous a pour stimulants de vitesse les deux plus puissants mobiles du cœur de tous les êtres, Tamour et la famille.

Tout le monde connaît Thistoire de celte famille de rouges-queues qui nicha pendant vingt ans, de mère en fille, dans le corps de pompe d'une maison, subit un changement forcé de domicile de trois ans par le fait de la destruction de la machine hydraulique, et s'y réinstalla de nouveau quand des réparations convenables eurent remis les lieux en état. Ceci n'est plus simplement un miracle de la mémoire des yeux élevée à la trente-deuxième puissance, mais bien un fait d'enseignement oral, une transmission d'idée par le langage, un souvenir du souvenir d'autrui. Je crois un peu, comme la nièce de Descartes, que sa fauvette avait du sentiment.

Nous disons donc qu'il n'y a pas émigration proprement dite quand les voyages des oiseaux ont lieu de l'est à l'ouest, parallèlement et non perpendiculairement à l'équateur; quand il n'y a, en un mot, que simple déplacement au milieu d'une zone isotherme et non changement de climat. Ce déplacement ne peut plus être considéré que comme une simple promenade provoquée par le besoin d'exercice qui tourmente la gent emplumée, et qui est cause que l'on retrouve à l'autre bout du monde et sur la majeure partie des points du parallèle de la France la plupart des oiseaux vagabonds de ce pays. Les natura-

214 OHNITHOLOGIE l'ASSIONNELLE.

listes Yan Siebold et Burger, qui avaient été chargés par le gouvernement hollandais d'une mission scientifique au Japon, trouvèrent dans ce pays, de mœurs et de costumes impossibles, cent dix espèces au moins de nos oiseaux indigènes.

Il faut bien se ligurer, du reste, que cette expression de l'autre bout du monde, qui conserve encore pour quelques immobilistes d'entre nous une signification romanesque, n'a rien que de très-banal et de très-vulgaire pour des oiseaux comme l'épervier, l'étourneau et la bécassine, qui l'ont sans se gêner leurs trente lieues à l'heure, partent au vent qui leur va, stationnent où bon leur semble. Un voyage à l'autre bout du monde, c'est tout bonnement, pour la plupart de nos oiseaux bons voiliers, un simple déplacement de quelques jours, puisqu'il n'est pas de martinet de nos églises, bien portant, qui ne fasse en se jouant ses trois à quatre cents lieues par jour. Les cailles ellesmêmes^ qui seraient les oiseaux voyageurs les plus lourds si le râle et le grèbe n'étaient pas inventés, les cailles, si paresseuses devant le chien en septembre, opèrent leur traversée avec une vitesse minima de quinze et vingt lieues à l'heure ; à preuve qu'on retrouve encore dans leur jabot, lors de leur débarquement en Sicile, en Sardaigne ou en France, les graines recueillies en Afrique la veille, à quelques centaines de lieues de là. Il n'est pas rare que les chasseurs de la région des grands lacs d'Amérique tuent le soir des pigeons qui ont déjeuné le matin avec du riz de la Caroline, à trois cents lieues plus au sud.

Cette habitude qu'ont prise un certain nombre d'oiseaux voyageurs d'aller digérer leur nourriture à un millier de kilomètres de l'endroit où ils l'ont prise, a fourni pendant très-longtemps à la science botanique les seuls renseignements qu'elle possédât sur la flore de l'intérieur du con-

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t'ment atVicain. C'est aussi par le témoignage d'une cigogne qui eut le courage de rapportera Bàle en Suisse une flèche dont elle avait été traversée de part en part vers les bords du lac Tschad , que les armuriers de Londres ont acquis la certitude que le l'usil à piston n'avait pas encore pénétré chez les noirs habitants de cette contrée mystérieuse.

Je me suis laissé dire que quelques oiseaux de long vol s'étaient sentis piqués au vif par l'invention de la machine à vapeur et du ballon, et reculaient de jour en jour les limites extrêmes de leurs pérégrinations. On m'a aifîrmé notamment que les étourneaux, qui avaient complètement dédaigné jusqu'à ce jour les champs de l'xiustralie, s'étaient décidés récemment à lancer quelques essaims de voyageurs dans ce continent bizarre et fécond en fourmilières, parce qu'ils avaient entendu dire que les Anglais avaient fondé là un empire florissant. Cette préoccupation jalouse n'a rien qui me surprenne de la part d'un volatile à qui les déplacements coûtent si peu, ainsi que son nom l'indique, et qui aime d'ailleurs à se réchauffer les pattes aux toisons des brebis. On sait que l'éducation des bêtes à laine était la principale industrie de la Nouvelle-Hollande avant que l'idée ne fût venue à ce continent étrange de faire concurrence à la Californie. Les oiseaux voyageurs se sont plaints de l'exiguïté de ce globe avant nous.

L'ordre que suivent les convois d'émigrants dans leur marche explique d'une façon fort simple pourquoi terre natale et patrie ne sont pas synonymes dans la langue des oiseaux.

Les émigrations périodiques et semestrielles, les expéditions régulières qui ont lieu du nord au sud et réciproquement, ne se font pas tout d'un coup et du jour au lendemain, comme il est facile d'en juger par l'exemple de

216 ORMTHOI.OIUE PASSlOiNAELLE.

l'indécision touchante des cigognes et des hirondelles, oiseaux amis de l'homme, qui habitent sa demeure et ne l'abandonnent jamais sans lui adresser leurs adieux. Avant de s'embarquer pour le long voyage, on s'assemble sur les combles de quelque haut édifice, sur la cime dépouillée d'un vieil arbre, quelquefois au sein des prairies : on discute la route à suivre, les inconvénients et les avantages de telle ligne, les filets, les chiens, les oiseaux de proie; on écoute les communications des estafettes apportant les nouvelles de l'approche et de la direction des convois du Nord qui ont pris l'initiative du mouvement ; on procède enfin au triage des émigrants, opération essentielle et condition première de discipline et de régularité dont une longue expérience a démontré la sagesse. Aux plus vieux qui ont déjà fait la route, et qui ont d'ailleurs subi la mue de meilleure heure que les jeunes, l'honneur de marcher les premiers et de serrer les pôles au plus près.

On a eu vent que de nombreux corsaires, ayant nom l'aigle, le faucon, le milan, l'épervier, l'émerillon, croisaient au débouché des principales routes d'étape, affriandés par l'espoir du carnage et l'attrait du fruit nouveau. Il faut donc, pour affronter ces passes périlleuses et soutenir vaillamment ce premier choc, des voiliers courageux, expérimentés et rapides ; rapides, c'est le point essentiel. Et tout d'abord le conseil des espèces à l'aile paresseuse décide à l'unanimité que le passage s'efi'ectuera de nuit. Ce n'est pas que la nuit chôme d'assassins plus que le jour, mais la série des assassins des ténèbres (chouettes et ducs) est pleine d'individus plus ou moins amis du repos et comptant avec la fatigue, et qui généralement préfèrent la chasse du mulot trottinant menu sur le sol à celle de l'oiseau qui chemine dans les airs. Gibier-poil, gibier-

rtE l'oiseau ])E FRANCE. 217

plume, il y en a pour tous les goùls dans cette saison bienheureuse où l'émigration des campagnols opère une diversion avantageuse à l'oiseau voyageur.

La caille, la marouette, les râles, les foulques, une Ibule de becs-fins bocagers qui voyagent à petites étapes, adhèrent donc d'enthousiasme à la proposition de déménagement nocturne ; et plus d'un oiseau à l'aile vigoureuse, qui se défie de la puissance de son vol, n'a pas honte de recourir à ce moyen de salut. La grive, oiseau cher à Bacchus, s'excuse pour agir ainsi sur sa passion immodérée du l'ruit et du jus de la treille, qui la fait s'attarder jusqu'au soir dans les vignes du Seigneur; elle objecte encore les pesanteurs de cerveau auxquelles elle est sujette vers le temps des vendanges, et enfin cette obésité fâcheuse qui a fait de sa chair, pour l'émerillon, le hobereau et la crécerelle, l'objet d'une ardeur insensée. Il n'est pas jusqu'au pigeon ramier lui-même et à son cousin germain le biset, à qui la vigueur de leurs ailes semblerait devoir inspirer plus d'audace, qui ne prennent toutes sortes de précautions pour dissimuler leur marche. Le ramier et le biset n'attendent pas pour partir la venue de la nuit; seulement, comme ils redoutent presque autant la venue du jour, ils choisissent pour se lancer dans l'espace cette heure matinale où la brume, fille des nuits d'octobre, défend avec succès l'héritage maternel contre les clartés de l'aurore, submerge l'horizon dans un bain de ténèbres, et clôt de ses doigts humides l'œil perçant du douanier et celui de l'autour pour livrer grande ouverte au contrebandier et à l'oiseau voyageur la gorge des Pyrénées.

L'alouette, l'étourneau, les farlouses et les bergeronnetteSj oiseaux diurnes par excellence et quiaimentà se jouer dans les rayons du soleil, ne voyagent que par les beaux jours; mais que de fois mal leur a pris de leur témérité !

218 OIÎ.MrilULOcilK l'ASSIOiNNELJ>K.

Conlorménient à la loi générale du mouvement, qui l'ait de la préséance le privilège de l'âge, les cailles, qui devront pousser leurs excursions hivernales jusqu'aux limites extrêmes du continent d'Afrique, devront donc justifier d'une campagne pour le moins et de deux années d'âge. Celles qui auront vu le jour en la présente année formeront le centre et l'arrière-garde, par rang de force et de primogéniture ; et ici la confusion n^est pas possible, car l'âge se reconnaît â la voix et au plumage, et les vétérans se montrent inflexibles sur l'article de l'admission des conscrits dans leurs rangs. Les cailles qui donneront le branle seront celles qui auront été nicher sous la calotte du pôle arctique, dans les plaines marécageuses de l'Islande ou dfms les steppes herbus du gouvernement d'Arkhangel, pays où la saison d'amour ne dure que trois mois. Ces voyageuses intrépides entraîneront en passant leurs contemporaines de la zone tempérée â l'autre extrémité du globe, où séjourneront quelque temps les plus lasses avant de se lancer dans les hasards des nouvelles aventures. Puis, les vieilles cailles passées, viendra le tour des jeunes, qui partiront et se distribueront les étapes suivant l'ordre convenu ; c'est-à-dire que les cailles nées au printemps prendront la tête et s'en iront stationner \ers les parages de l'équateur, et les cailles d'été en deçà de cette ligne. Les cailles tardives de l'automne qui auront assez d'ailes pour traverser la Méditerranée hiverneront au littoral de l'Afrique nord, de l'Egypte au Maroc; celles qui se seront trouvées trop faibles pour tenter le passage se cantonneront aux gorges et aux vallées les plus chaudes des îles et des presqu'îles de l'Europe, ce qui sera cause que les chasseurs européens en rencontreront quelquesunes encore dans les palmiers nains de la Sicile, de l'Andalousie ou de la Capitanate. Quelques traînardes, enfin,

I>K l'oISEAT de IKANCK. ^11)

de la ponte d'octobre, soit qu'elles aient été privées trop tôt dos soins affectueux de leurs mères, soit qu'elles aient éprouvé des malheurs à la chasse, demeureront clouées par les infirmités et la faiblesse aux champs de la Camargue, du Languedoc et du Roussillon.

Par une raison analogue à celle qui fait que les vieux précèdent les jeunes dans les grandes émigrations périodiques, les mâles, qui sont toujours plus tôt prêts pour les voyages que les femelles, précèdent généralement cellesci. Toutefois la règle générale souffre de nombreuses exceptions. Ainsi, dans l'espèce des pinsons, ce sont les femelles qui tiennent la tête ; même chez les ortolans, ce sont les jeunes qui précèdent les vieux. Mais je fais observer ici que les migrations des ortolans et des pinsons, bien que régulières et périodiques, ne sont que des migrations pour rire. L'ortolan, qui ne fait qu'alterner de la Catalogne au Milanais, en passant par la Guyenne, le Languedoc et la Provence, ne voyage évidemment que pour son plaisir; le pinson, qui ne dépasse guère dans ses plus grands écarts les frontières de nos départements du Midi, fait son tour de France, et rien de plus. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que la moitié de ces pinsons, qu'on prend pour des femelles à l'arrière-saison , ne soient pas tout simplement des mâles dépouillés de leur costume d'amour par la mue de septembre.

Maintenant, le même ordre de marche étant suivi pour le retour, pour l'émigration du pôle sud au pôle nord, il en résulte que les plus vieilles cailles, qui s'ébranlent les premières, s'établissent dans les contrées les plus septentrionales et y choisissent les places, reprenant quelquefois celles qu'elles y avaient occupées l'année précédente. Les jeunes, qui partent plus tard et qui savent d'avance que les places sont prises dans leur juojs nnlnl^ ne remonte-

ront pas jusque-là. Ainsi se gouvernent les coucous et même les hirondelles. Ces hirondelles de cheminée, qui reviennent quinze ans de suite au foyer familial, sont des hirondelles mères, les mêmes hirondelles qui détinissent la patrie la maison où l'on a son nid. Mais les jeunes hirondelles ne reviennent pas toutes s'étahlir aux mêmes lieux que les auteurs de leurs jours ; elles se créent ailleurs une patrie. J'ai remarqué que les hirondelles de fenêtre, qui ne quittaient pas l'Afrique et s'arrêtaient dans leur émigration du printemps à nos villes d'Algérie, jouissaient généralement d'une complexion si délicate et si fragile que le moindre abaissement de la température suffisait pour les abattre par milliers sur le sol. J'en ai vu que le froid retenait prisonnières dans leur maison d'argile et faisait mourir sur leurs œufs.

La rapide exposition qui précède explique encore pourquoi, à de certaines époques de passage, les tendeurs et les chasseurs ne prennent ou ne tuent que des vieux ou bien des mâles, d'autres fois que des femelles ou des jeunes, et aussi pourquoi les premiers arrivants sont presque toujours les plus riches de taille et de plumage. Je crois cependant, je le répète, que chez les espèces qui ne font pas de longs voyages, ce sont les jeunes qui ouvrent la marche du convoi. Les tendeurs de Lorraine distinguent le rouge-gorge aux pattes noires, qui est le véritable rouge-gorge de passage, du rouge-gorge aux pattes blanches, qui est le rouge-gorge indigène ou le rougegorge de l'année, et qui passe le premier.

J'aurai à revenir plus d'une fois dans le cours de cette histoire sur cette importante question des migrations aériennes, si grandiose dans ses résultats, si curieuse dans ses causes, et qui donne à chaque ligne un démenti solennel à ceux qui accusent Dieu d'avoir placé l'homme et la

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femme sur celte terre pour leur l'aire endurer toutes les souffrances de la misère et toutes les tortures du besoin. J'aurai à ajouter à l'histoire spécial 3 de chaque oiseau la carte de ses voyages.

Tous les oiseaux vivant de chair ou de poissons, d'insectes, de fruits ou de graines, leur contrée de prédilection doit être celle qui leur offre la réunion la plus complète et la jouissance la plus continue de ces divers éléments de nourriture et de bien-être. C'est pour cela que la zone tropicale, où les fruits mûrissent en tout temps, où le froid ne solidifie jamais Feau des fleuves et ne détruit jamais l'insecte, est la patrie d'un si grand nombre d'espèces volatiles. La France , qui git par le i"/" degré de latitude nord, juste à égale distance de l'équateur et du pôle, et qui doit à sa position cette adorable alternance de saisons et de cli matures qui fait le désespoir et l'envie de l'habitant de la zone torride,laFrance, appelée à jouir des magnificences et des bienfaits de l'hiver, devait subir aussi les charges et les misères de la rude saison. L'hiver, qui tue les insectes et ameublit le sol, flétrit en même temps les fleurs ; or, des tribus nombreuses, comme celles du colibri et de l'oiseau-mouche, qui vivent de l'insecte et du suc enfouis au calice des fleurs, ont besoin que la coupe embaumée où ils boivent ne se ferme jamais. Naturellement elles n'ont pu faire élection de domicile en Europe, quoique le colibri remonte parfaitement du Brésil et du Mexique à la Louisiane et aux Etats-Unis dans la belle saison.

Mais si nous comparons la France aux autres contrées situées sous la même latitude, nous reconnaîtrons du premier coup d'œil qu'aucune autre ne fut mieux partagée qu'elle, au jour de la distribution solennelle des eaux, des forêts et des plaines. Ainsi, la Flandre, l'Artois, la Picar-

â22 ORiNITHOLOGIE PASSIONNELLE.

die, la Normandie, la Bretagne, la Champagne, la Lorraine, la Franche-Comté, le Nivernais, le Berri, l'Orléanais, le Poitou, le Languedoc et la Guyenne, les deux tiers de la France, sont semés de lacs, d'étangs, de marais d'une étendue sans fin, qui offrent aux oiseaux d'eau d'innombrables demeures. Cinq cents lieues de côtes maritimes, de Dunkerque à Bayonne et de Port-A^endres à Antibes, y appellent tous les oiseaux de rivage, à l'ouest et au midi. Des forêts de toute essence, chênes, pins, sapins, bouleaux, hêtres, charmes, érables, frênes, y occupaient autrefois la cinquième partie de la superficie du sol, dix millions d'hectares environ, s'étendant sans interruption des Ardennes et du Palatinat, à l'est, jusqu'à l'extrême limite méridionale du Var, et couvrant d'un épais manteau de verdure les épaules et les flancs des Vosges, de la Côte-d'Or, du Jura, des Cévennes et des Alpes. L'Ouest et le Centre, de la Normandie et de la Bretagne jusqu'aux Pyrénées, pour être moins boisés que les versants montagneux de l'Est, ne laissaient pas que de fournir un magnifique contingent de nourriture et d'abri aux oiseaux des forêts. L'apanage de l'oiseau des bocages, des prairies, des plaines et des vignes, comprenait un parcours de 40 millions d'hectares, et il y avait des plaines humides pour le pluvier doré, le vanneau, la caille et les râles, comme des steppes arides pour l'outarde, le guignard, le ganga et la canepetière.

D'ailleurs, la France, assise sur trois mers au centre du continent européen, n'était pas seulement une étape obligée de la grande route du midi pour tous les émigrants du nord et du nord-ouest de l'Europe [Iles Britanniques,IIollande, Danemark, Suède, Norwége, Laponie et Islande), la nature en avait fait surtout une délicieuse station d'hiver pour une foule d'oiseaux d'eau, de la plaine ctdesliois.

bF, iA)isI':aii de frange. . iiâ3

La nature a bordé , en effet, les rivages français de la Méditerranée d'une riche ceinture d'étangs salés communiquant avec la mer, pour servir de refuge à tous les palmipèdes de la zone boréale, l^lle a enclavé toute la France elle-même entre une chaîne interminable de hautes montagnes à l'est et rOcéan à l'ouest, ne laissant qu'une passe libre sur son territoire, celle du nord, afin que le gibier eût toute facilité pour y entrer et toute difficulté pour en sortir. C'est dans le but évident de multiplier les difficultés à la sortie qu'elle avait barré au gibier français ses deux portes principales du midi, la porte de l'Italie et celle de l'Espagne, par les deux barrières colossales des Alpes et des Pyrénées ... ; deux hautes chaiues qui ferment les issues latérales, pendant que la mer bleue, avec ses menaces de tempêtes et ses horizons sans limites, condamne l'issue du milieu. Puis, pour rendre à tous les voyageurs captifs leur prison agréable, elle avait pris soin de couronner toutes les cimes et tous les plateaux élevés de la France d'une coiffure de sombres forêts dont le manteau protecteur abritait les vallées de la neige et les eaux de la gelée. Elle avait semé enfin sur les revers méridionaux des monts et des collines les baies et les graines qui enivrent et qui font passer aux voyageui l'envie des autres lieux.

Ainsi avait fait la nature, et aussi longtemps que la main de l'homme n'a pas lutté avec trop de succès contre la générosité du ciel , tous les oiseaux du nord se sont abattus chaque année avec amour sur la contrée bénie, et les provinces du midi de la France ont été pour le veneur et pour le fauconnier la terre de promission. Mais la fureur de destruction qui consume le civilisé l'a ejiipoi'té à la longue sur le génie du bien; le défricheur impitoyable a fini par jeter bas les iorètsqui couronnaient les cimes des

montagnes et protégeaient leurs rampes, et il a réussi à tarir dans leur source la fraîcheur des vallées. Le bourreau n^a pas eu de cesse qu'il n'eût livré au siroco et au mistral les champs du doux pays qui s'appelait laPt^ovince du temps de la domination romaine , comme Rome s'appelait la Ville, c'est-à-dire la province par excellence, la terre des délices. Alors les prairies plantureuses de l'Occitanie et les verdoyants bocages oiî s'aimaient autrefois Estelle et Némorin se sont convertis peu à peu en mornes Thébaïdes; les fleuves sont devenus torrents, et le gibier de passage des forêts et de la plaine a fini par désapprendre jusqu'au nom des contrées déshonorées du Midi.

Le gibier d'eau a continué d'hiverner dans les étangs contigus à la mer, parce que l'homme n'a pu parvenir encore à mettre ces grandes nappes d'eau à sec; mais la grive, le rouge-gorge, le proyer, l'étourneau et le merle n'ont pas attendu cette profanation dernière pour se détourner de ces rives maudites. Je ne crois pas que le midi de la France compte aujourd'hui deux cents espèces indigènes, en dépit de ses grands lacs, de ses climats divers, de ses hautes montagnes et de toutes les faveurs topographiques dont le ciel Ta comblé.

Quand on songe qu'il fut un temps où le sire d'Esparron, contemporain de Richelieu, écrivait que si on cessait un moment de cliasser les perdrix en Provence, elles rendraient en dix ans le pays inhabité, ainsi qu'il arriva à la malheureuse ville d'Anaples, dont les habitants furent chassés de leurs demeures par les perdreaux : suite fatale de l'imprudence d'un étranger qui avait oublié un couple de ces oiseaux dans leur île. Hélas ! ce n'est pas l'exubérance de la population des perdrix qui menace aujourd'hui de rendre inhabitée la Provence; c'est bien plutôt l'absence totale de la perdrix et du reste, qui l'a rendue

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inhabitable ; cai' la Provence n'est plus qu'un pays de cliasse ridicule depuis que le lièvre, la perdrix et l'alouette y sont devenus des mythes, depuis surtout que la ferveur du culte de Diane, comme on dit toujours à Marseille, a crû en raison inverse du gibier.

Et si Marseille est la ville de France où, à population égale, il se dépense annuellement la plus grande somme d'esprit, c'est malheureusement aussi la ville où, la même proportion gardée, il se tue le moins de gibier et où il se brûle le plus de poudre. A Marseille, tous les oiseaux qui ne dépassent pas la grosseur de l'alouette sont réputés ortolans. Ortolan le verdier, ortolan le pinson, ortolan la linotte, l^^t ne vous avisez pas, comme j'ai fait, de protester au nom de la science contre l'exactitude de la qualification que le chasseur de la Canebière décerne si généreusement à tous les granivores. N'allez pas dire, pour le troubler dans ses joies : Ceci est un bruant , cela un chardonneret... ; car le chasseur de la Canebière vous répondra par-dessus l'épaule gauche, et avec ce ton de souveraine indifférence et de fatuité adorable qui n'appartient qu'auM indigènes de cette rue sans seconde :

i( // ne s agit pas si c'est de bruants ou bien de sardonnerets à Paris; il s' agit que c'est d'ortolans à Marseille...»

On sait que le suprême bonheur du badaud marseillais est de contrecarrer le badaud parisien dans toutes ses croyances de géographie, de chasse et de cuisine. Vous lui dites, vous de Paris, que Pondichéry n'est pas une île ; le Marseillais vous répond avec calme et sérénité que tout le monde a le droit d'avoir son opinion là-dessus, mais que pour lui Pondichéry est une lie. Le Marseillais, qui n'a jamais tiré sur un faisan, qui n'a jamais vu le cerf ni le chevreuil se jouer sur les galets de Ratonneau et de Pomègue, est nécessairement incrédule à l'endroit de

2;2<) ORNITIIOLOr.IE PASSIONNELLE.

l'existence de ces êtres mythologiques. ïl se contente néanmoins de vous répondre par son sourire le plus sceptique, lorsque vous lui affirmez avoir forcé dix-cors, daguets, brocards. Il ne s'inscrira pas en faux contre vos prouesses, il se contentera de vous désigner désormais dans la conversation sous le nom de ce Monsieur qui prend les cerfs. Mais c'est surtout sur le chapitre de la cuisine parisienne que la verve du Marseillais est intarissable de mordant et de sel. Le Marseillais est plein de mépris pour le beurre qui ne croit pas dans les Craus de la Provence, plaines semées de cailloux, et où le roc est la seule forme que la végétation revête. Ce n'est pas de Fenvie, mais bien de la pitié qu'il éprouve pour l'indigène des contrées plantureuses où le lait coule à Ilots; et l'on peut dire que si le beurre est le fond de la cuisine honnête dans tous les pays où l'on mange, il est en même temps le fond le plus inépuisable de la gaieté phocéenne. C'est un mauvais plaisant de la Canebière qui força un jour un voisin naïf et crédule en partance pour la capitale, où il allait se faire peindre, d'emporter son huile avec lui, lui jurant ses grands dieux que, sans cela, le peintre de Paris lui ferait son portrait au beurre!

J'ai parcouru naguère ces plaines caillouteuses où le sire d'Esparron vit prendre quarante-sept perdrix en un jour..., le même sire d'Esparron qui préférait son pays (la plaine d'Aix) atout autre, parce que le vol y était plus p^laisant pour l' extrême variété du gibier., le fauconnier n'ayant qu'à choisir, pour divertir ses oiseaux, entre la perdrix, le héron, le lièvre, la canepetière, le vanneau, le cocu, le sabat et le gabereau. Et sur cette terre, jadis privilégiée en Ire toutes, je n'ai rencontré^que des affûteurs de poste à feu, peu habiles à distinguer l'ortolan de la bergeronnette, et nul parmi ces héritiers bâtards des

DE l'oiseau de FRANCE. 2l27

illustres veneurs de Provence n'a pu me donner des nouvelles sûres du sabat ni du gabereau.

En ces temps de richesse que mes regrets font revivre, le tétras blanc des saules, encore une espèce disparue, peuplait le lit desséché des ruisseaux de ces plaines; le tétras blanc des saules, que le fusil à silex et le fusil à percussion ont également chassé des rives de l'Arno, et qui était aussi commun aux rives couvertes du Gardon, de la Durance et du Petit-Pihône que la canepetière et l'outarde dans les Craus, au dire de Bélon et de ses contemporains.

En ce temps-là encore, le lanier, le quatrième des faucons par l'intelligence et le cœur, posait régulièrement son aire aux roches de la corniche qui borde la mer de Provence, et le faucon pèlerin s'égarait volontiers dans ces giboyeux parages ; car l'oiseau de proie n'a guère d'attache pour les demeures spéciales, et se tient naturellement là où sa nourriture abonde. Dites-moi ce qu'un oiseau mange, je vous dirai où il vit. Le lanier et le faucon pèlerin sont presque passés en Provence à l'état de mythes, comme le chevreuil, le lièvre et la perdrix, hélas !

Alors l'aigle royal, l'aigle criard, le jean-le-blanc, qui aiment à planer au-dessus de la région des nuages, inspectaient constamment du haut de leur observatoire leur populeux domaine, et tenaient suspendue sur la tête du faucon et de l'autour la menace de mort. C'est en ces plaines-là que l'on voyait s'abattre ces tyrans redoutés des airs qui prenaient d'un seul coup deux faucons et leur proie, tuaient le tout, et, dédaigneux d'y mordre, remontaient majestueusement vers le ciel, chargés des malédictions furibondes du fauconnier impuissant.

Les aigles et le jean-le-blanc, plus fidèles à la tradi-

â28 ORXITIIOrOOIF, passionnellk.

tion que le lanier et le faucon pèlerin , sillonnent encore par échappées l'atmosphère azurée de la région du midi.

Les autres contrées de la France n'ont pas autant perdu que le midi à la sottise de l'homme, et j'ai pu dans mon enfance dénicher en Lorraine plus de cent soixante-dix espèces d'oiseaux, ce qui n'est pas encore le chiffre des existences locales. Le Berry, la Bretagne, la Normandie, le Jura, en nourrissent encore une grande quantité; mais la détérioration du climat et des demeures du midi a réagi douloureusement sur les demeures du centre, de l'est, de l'ouest et du nord.

Du jour, en effet, où l'oiseau qui avait coutume de passer la froide saison dans les régions méridionales de la France a été forcé de renoncer à l'hivernage de la Provence et du Languedoc, il a dû naturellement choisir pour nouvelle patrie ou domicile d'amour la contrée la plus rapprochée de ses nouveaux quartiers d'hiver. Alors la masse des émigrants s'est retirée plus à l'est, de l'autre cùté des Alpes, vers la Bavière, la Hongrie et l'Autriche, aux lieux d'où il est le plus facile de passer en Italie, en Grèce, en Morée, en Epire. Les vastes eaux dormantes de la Hongrie, ses prairies inondées, ses forêts quasi-vierges, ses montagnes boisées et ses vallées fertiles ont, depuis une centaine d'années, le privilège d'attirer tous les six mois le gros des oiseaux voyageurs de l'Europe, en quelque sens qu'ils volent. La diminution qui s'est opérée dans le nombre des oiseaux de France par suite de cette déviation forcée a atteint à cette heure des chiffres désastreux. Elle s'est lait surtout sentir parmi les espèces bocagères et granivores, grives, rouges -gorges, merles, becfigues, alouettes, dont les forêts et les plaines de l'est furent pendant tant de siècles d'inépuisables pépinières. Heureusement que les oiseaux d'eau ont mieux tenu pour les

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causes plus liant exposées, et aussi les oiseaux de rivage, race éminemment capricieuse et mobile, mais à qui le flux et le reflux de la mer apportent soir et matin de splendides repas.

Si j'étais libre du choix de mon domicile de chasse, j'irais dès demain m'éiablir sur les rives du lac Balaton. La Hongrie d'aujourd'hui est le seul pays d'Europe qui puisse donner, au point de vue de la richesse ornithologique, une idée sulTisante de la France d'autrefois.

Entre temps, l'accroissement déplorable de la popula> tion humaine qui force le rapprochement des hameaux et des bourgs, et qui convertit les villages en cités, rétrécissait de jour en jour le désert de la plaine, et le soc impitoyable de la charrue mordait sur la bruyère. Alors la grande outarde, la canepetière et le pluvier de terre, qui jadis arpentaient en bataillons serrés les steppes de la Champagne, de la Beauce, du Berry, du Poitou, de la Brenne, du Languedoc et de la Provence, ont reculé peu à peu devant les débordements de la culture ; puis ces espèces ont fini par demander un asile à des contrées plus sauvages et plus respectées du laboureur. Et la Bussie méridionale et l'Espagne, pays où la verdure brille par son absence, ont ouvert à ces peuplades fugitives leurs landes désolées, et les bords heureux mais calcinés du Tage sont devenus la patrie d'une foule d'émigranls.

Et en même temps que le défrichement des steppes chassait du désert champenois la grande Outarde, autruche de nos climats, le défrichement irréfléchi des forêts causait un vide parallèle dans la riche tribu des tétras. A l'est, le grand coq de bruyère, le superbe Auerhan , disparaissait des Vosges, et ses débris épars gagnaient la forêt Noire à tire-d'aile, où s'allaient confiner aux contrées les plus inaccessibles des Alpes. A

l'ouest, il cherchait un refuge aux hmites de la région des neiges pyrénéennes, lit d'agonie des espèces victimes et leur dernière station sur la voie de la mort. Je pleure sur les deux nobles races du grand coq de bruyère et de la grande outarde, honneurs perdus des plaines et des forêts de la Gaule, et dont ma génération avicide aura pu contempler les derniers survivants.

Assurément que s'il est une cause digne d'intérêt en ce monde, une cause capable d'absorber l'ambition d'un homme d'État vraiment digne de ce titre, c'est la cause de ces races d'élite menacées d'une extinction prochaine. Je pcirle de l'éléphant, de l'hippopotame, du rhinocéros, de l'aurochs, de l'élan, du daim, du bouquetin, du cerf, aussi bien que de l'outarde, du coq de bruyère et du faisan. Assurément que s'il est une loi dont l'urgence soit démontrée, c'est celle qui aurait pour effet d'arracher à une mort imminente le reste des plus magnifiques moules de la dernière création. Mais vainement l'ami des bêtes élève-t-il courageusement la voix en faveur des nobles victimes..., cette voix plaintive, semblable à celle de l'onocrotale dont parle l'Ecriture sainte, s'éteint dans le désert, se perd dans le chaos des discordes politiques. Kt pourtant chaque minute de retard que nous laissons courir sans nous occuper de cette œuvre est un crime de lèse-humanité, dont la génération actuelle se rend coupable envers les générations à venir.

Étrange et indéchiffrable logogriphe de la raison humaine ! Nous sommes inexorables dans notre indignation contre les Érostrates et les Omars qui brûlent des temples ou des bibliothèques; nous décernons le prix de l'infamie suprême aux vandales qui écornent la moindre parcelle des trésors artistiques acquis à la génération vivante par la génération des aïeux, et nous n'avons pas

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même une imprécation charitable à jeter à la l'ace de ceux qui détruisent criminellement l'œuvre de Dieu ! Aveugles et insensés que nous sommes de ne pas voir que ces merveilles des arts, verbes de l'homme, sont indéfiniment ressuscitables, tandis que tous les efforts de la volonté humaine, armés de toutes les inventions de la science, ne sauraient parvenir à retirer du tombeau le cerf ù larges bois, le bouquetin des Alpes, ni le dronte de l'ile de France, verbes de Dieu éteints pour jamais, et que nous avons laissés descendre dans la nuit éternelle avec une indifférence stupide qui témoignera éternellement contre nous. Eh! quand on chaufferait les bains publics avec tous les livres ennuyeux, où donc serait le mal? Et quels ouvrages plus ennuyeux, plus assommants et plus lourds savez-vous , que ces traités de philosophie, de tliéologie et de morale, qui n'ont jamais servi qu'à enrayer le progrès ! Et quel individu un peu sensé ne donnerait de grand cœur tous les théologiens et tous les moralistes pour ne plus avoir de philosophes' Quel homme de goût, par contre, ne déplore amèrement chaque soir la disparition du gibier ! Otez-moi de la bibliothèque nationale tout ce qui a trait aux arts, à la poésie et à la science, le reste, &c composât-il de 300,000 volumes, ne ferait pas trébucher un becfigue aux balances de ma raison.

Mais essayez donc de faire comprendre à des hommes du pouvoir l'importance de la question de l'outarde ou de celle du coq de bruyère au double point de vue de la gastrosophie et de la solidarité des générations humaines ; et avisez-vous de prétendre que chacune de ces générations est comptable envers celle qui la suit de l'héritage qu'elle a reçu de celle ({ui la précède, et que son devoir est d'ajouter à la richesse du fonds commun, sa honte de l'amoindrir !

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J'ai vil bien des ministres, hélas! se remplacer sur les tréteaux de la politique dans le cours de ces derniers lustres, et j'en cherche encore un, un seul, qui n'ait pas considéré comme plus urgent d'arrêter la propagande des théories socialistes que d'arrêter la destruction des animaux utiles. Déplorable illusion d'où sont nés tous nos maux! Mais hâtons-nous de rentrer en notre sujet, dont une politique odieuse voudrait nous divertir, et reprenons la question gastrosophique, l'intéressante question de l'embonpoint de l'oiseau.

La graisse, ai-je dit déjà, est un porte-manteau de voyage dont la nature force les oiseaux émigrants à se munir vers l'époque solennelle de leur départ d'automne. Or, comme rien n'est moins certain que l'état de l'atmosphère aux environs de l'équinoxe, rien de plus variable et de plus capricieux que les vents, rien de moins assuré que l'hospitalité des bords sur lesquels la tempête peut jeter l'oiseau voyageur, la nature, en mère prévoyante, a dû imaginer un moyen de parer à toutes ces éventualités de contre-temps, de famine et de misère dont il est menacé.

Dans ce but, elle a commencé par accumuler les ressources alimentaires aux lieux que Toiseau va quitter; elle y fait mûrir à foison les fruits, les baies, les graines, en même lemps qu'elle y fait pulluler les insectes. Elle a eu soin préalablement de munir l'estomac du voyageur d'un appétit proportionné à l'abondance des biens de toute sorte qu'elle a semés sous ses pas, et, après lui avoir fortifié le tempérament par quelques semaines d'un régime tonique, elle le fait avertir par un secret message, quelquefois par la voix d'un mentor de son espèce, des dangers et des privations de tout genre qui l'attendent audessus de l'horizon des mers. Elle lui révèle que la graisse

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est le seul grenier d'abondance, et surtout le seul magasin de combustible où l'oiseau puisse fouiller dans les jours de détresse, et elle le convie par toutes les amorces à jouir des richesses du présent et à thésauriser pour l'avenir.

Or, la logique exige que ce grenier d'abondance soit d'autant mieux i'ourni que les oiseaux sont plus délicats sur la nourriture, et plus exposés à ne pas rencontrer dans les contrées qu'ils ont à parcourir les aliments qui leur conviennent.

La nature 'proportionne en effet V épaisseur de la cuirasse d embonpoint dont elle ceint les bêtes aux privations et aux épreuves qui les attendent.

Alors il est facile de se rendre compte de l'obésité excentrique qui caractérise le becfigue, l'ortolan, la caille, la grive, la bécasse, la bécassine et tout le gibier-plume de France.

Car il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte orographique d'Europe pour reconnaître d'emblée que les oiseaux voyageurs de France sont ceux qui ont à faire la traversée la plus longue et la plus périlleuse, étant condamnés à franchir la IMéditerranée dans sa plus grande largeur, sinon à s'élever par-dessus les cimes glaciales des Alpes ou des Pyrénées, les plus hautes montagnes du continent européen.

La France, vue de très-haut et considérée dans ses rapports avec le gibier de passage^ fait à l'observateur, comme je l'ai dit, l'effet d'une forte nasse d'où l'oiseau ne peut sortir sans de douloureux efforts une fois qu'il s'y est engagé.

Et voilà les deux causes c[ui obligent le gibier-plume de France à ceindre ses reins d'une triple ceinture de graisse, à l'instar de l'homme fort de l'Ecriture,

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Et voilà pourquoi la France est le seul pays où l'on mange !

La meilleure preuve que la graisse a été donnée aux oiseaux comme munition de voyage, c'est qu'il n'y a d'oiseaux gras que les oiseaux voyageurs, et que ces oiseaux ne sont gras qu'à l'époque des passisges. De toutes les espèces de gallinacés de France la caille est la seule qui voyage; c'est la seule aussi qui s'engraisse toute seule et sans le secours de l'épinette. Les dindes d'Amérique qui voyagent acquièrent un volume et un poids prodigieux.

Cette habitude de s'approvisionner d'embonpoint dans la prévision des mauvais jours n'est pas, du reste, particulière à l'oiseau. L'ours, le chameau, le bison, tous les animaux à bosse et tous les dormeurs la pratiquent. La bosse, qui n'est jamais chez l'homme qu'une boîte à malice, est toujours chez les bêtes un de ces magasins de réserve dont je viens de parler. Le chameau n'aurait jamais porté la bosse s'il n'eût été destiné à fréquenter le désert où les malheureux navigateurs sont si souvent exposés à périr de soif et de faim. Dieu ne fait pas de l'art pour l'art.

Et en effet, c'est parce que le chameau a reçu mission de servir de vaisseau à l'homme à travers l'océan des sables, que la Providence l'a pourvu d'appareils perfectionnés d'équipement ; c'est dans ce bat unique que Dieu a fait de la pauvre bête si disgracieuse de forme au premier aperçu une véritable merveille d'architecture animale, dont chaque pièce constitue un chef-d'œuvre. Car ce sabot qui vous semble d'une largeur si démesurée, et qui ambitionne la dimension du battoir, a été taillé de la sorte pour que l'animal pût glisser avec sa lourde charge sur la houle mouvante sans enfoncer ni broncher. Ces yeux trop ombragés ont été garnis d'un double filet de cils

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