‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 2 sur 43 · PAR VICTOR GIRAUD · texte numérisé non relu

PAR VICTOR GIRAUD

FE prix Lasserre vient de lui être décerné ;.

beaucoup d’honnêteté et de finesse. Il ne.

vous emporte pas l'esprit, mais 4l vous impose de l’estime pour la qualité de son Era vail. Il à écrit sur Chateaubriand, sur Taine et surtout sur Barrès des pages ‘excellentes . tk que l'on ne lit pas sans profit. On sait que

M. à Chaud est un esprit sagace, qi appliqué et réfléchi, qui a écrit un grand nombre de bons ouvrages, dont aucun n'est indifférent, mais dont aucun, non plus, ne témoigne d’ une franche originalité. Ses ] jugez) : ments sont parfois timorés et conventionnels, mais sa conscience est scrupuleuse, et ei quelque question qu'il traite, il le fait avec

c'était reconnaître la qualité d’une œuvre

grave et pénétrante et la noblesse. d’une ï

vie toute vouée aux lettres.

À l'occasion du troisième centenaire de

Pascal, M. Victor Giraud vient de publier

une vie de l’auteur des Pensées, qui est un

de ses meilleurs ouvrages, un de ceux qui permettent le mieux d'apprécier sa méthode et sa forme d'esprit. On y suit la vie du grand écrivain depuis ses origines, et les moindres oscillations de sa vie sont étudiées avec soin. M. Giraud veut être un écrivain scientifique, et 1l dit dans ses Notes : « Il n’y a peut-être

pas une ligne dans ce livre qui ne puisse

s'appuyer sur quelque référence. » Il est vrai

que ces références indiquent souvent une … simple hypothèse, mais que M. Giraud serait

désolé de prendre à son compte. Il n’en

demeure pas moins au fond un écrivain sen-

timental et qui ne peut pas se retenir de l’être. « Et l’on peut conjecturer, dit-il, sans invraisemblance, qu'il tint son génie de savant et de penseur de tous ces magistrats,

négociants et gens de finance qui composaient sa lignée paternelle, son ardeur mystique des

pieux paysans de Gerzat, dont sa mère lu | avait transmis l'âme profondément et naïve-

ment religieuse. » Et plus loin, M. Giraud

ajoute : « Sous ces hautes voûtes que sup-

portent de minces piliers d’une vertigineuse hardiesse, Antoinette Bégon (la mère de

SX

Pascal), n’en doutons pas, est venue souvent s’agenouiller et prier ; elle y a poursuivi la lointaine méditation de ses ancêtres. C’est là qu'ont été réellement conçues les Pensées de Pascal. » Voilà franchement de la pure cri- tique sentimentale et qui ne pourra que faire plaisir aux mères de famille qui hiront la Vie héroïque de Blaise Pascal. Non, le génie de Pascal n’est explicable, ni par « les traditions laborieuses, intelligentes et graves qui ont présidé à la formation de ces robustes et fécondes familles de bourgeoisie provinciales », ni par la vie religieuse de sa mère. Pourquoi vouloir donner une explication de ce qui est inexplicable? Les théories sur l’hérédité, toujours assez vaines, sont plus vaines que jamais en face du phénomène qu'est Pascal. Qu'il ait puisé dans cette famille un premier élément nourricier, c’est incontestable, mais l’humus dans lequel il pousse n'explique pas l’arbre. Plus on médite sur Pascal, plus on se rend compte de son prodigieux isolement, de l'incroyable distance qui le sépare de toutes les causes visibles. Jamais homme n’a été doué d’une intelligence à ce point dévorante et torturé autant du besoin irrépressible de saisir une vérité palpable et durable dans tout ce qui est. Sa fuleurante logique, qui lui a fait découvrir à seize ans la géométrie euclidienne, c’est la même qui l’a irrésistiblement conduit à voir |

di DE PASCAL A BABRÈS

a qu’ un monde à ce point imparfait, à à ce e point dérisoire, à ce point absurde, n’était possible

que s’il était l’œuvre d’un Die parfait qui .

s’en servit en quelque sorte comme d’un ter-

rain d'épreuves, d’un « champ de manœue

vres » spirituelles.

Mais revenons au livre de M. Giraud. du Nr

ce qui a trait à l’enfance de Pascal, à sa famille, à ses premières études est Pt 4 à travers la biographie, on voit même s'es-

quisser de délicieux tableautins : Clermont- Ferrand, Paris, Rouen. Cette société du

dix-septième siècle débutant, qui avait été . secouée par les convulsions de la Ligue, qui allait l’être ou qui l’était par celle de la Fronde, M. Victor Giraud la marque en traits

justes et vigoureux. Il en montre l'agitation

profonde, ces vastes remous qui allaient

2 b ? a. s ere Re s’apaiser sous la main de Louis XIV et qui

… ont permis à nos écrivains de devenir des clas-

siques, c’est-à-dire des hommes saturés d’une

vie surabondante, mais ayant la force de fixer leur excès Ain un moule durable. On pourrait dire que les fureurs sociales qui ont précédé l'avènement du grand roi ont pré

paré l’éclosion de nos grands écrivains, alors

que l’ordre magnifique, maisstérilisateuràala longue de son règne, n’a préparé que les petits

poètes de cour et les conteurs galants du

dix-huitième siècle, puis, par réaction, les nu

encyclopédistes, 11

M. Mictan

Giraud esquisse en passant de |

ue portraits des amis de Pascal, de ceux qui lui ont permis de juger la vie mondaine en la connaissant : un Miton, un due

de Roannez, un Shaaler de Méré, © ce

Méré, dont bi Merlant, précieux esprit ï

critique tué à la guerre, a nue si johment.

Nous approchons des grandes heures de on (Bmierde Pascal : la visite quil fait à sal) sœur, à Port-Royal, à la fin de septembre 1654, et au cours de laquelle il lui avoue

qu'il a depuis plus d’un an «un grand mépris du monde et un désoût presque insupportable

de toutes les personnes qui en sont ». (Hélas!

nous ne savons rien des expériences que Pas-

cal a faites dans le monde, ni des incidents

qui ont hâté cette crise de dégoût, fatale, certes, mais qui à eu cependant des motifs LI TS C’est ensuite cette célèbre soirée du lundi 23 novembre 1654 qui restera comme

le date d’un des plus grands événements de ue la pensée humaine : soirée au cours de la-.

quelle il a été visité par une de ces révélations heureuses que connaissent tous les

mystiques et qui sont généralement suivies 0 par de cruels retours d’acedia, — dont rien ne prouve, et bien au contraire, que Pascal

ait été préservé par la suite; il semble même,

si l’on envisage sa dureté croissante, l’aus- térité douloureuse de sà dévotion, que cette miraculeuse soirée n’ait pas eu de lende-

mains et qu'il ait continué à chercher en gémissant ce bienfait d’une grâce qui lui fut envoyé « par surcroît ».

C’est enfin l'entretien avec M. de Sacy et la première retraite à Port-Royal.

1 faut avouer que le livre de M. Giraud est ici bien peu convaincant ; sa psychologie de Pascal, à ce tournant de son histoire, manque par trop de curiosité ; nous voudrions que M. Giraud cherchât, lui aussi, fowllàt plus avant, se trompât même, mais apportât plus de passion scrutatrice, plus d’emportement à essayer de reconstituer quelquesuns des états moraux que Pascal a pu traverser, et sur lesquels, au surplus, les Pensées nous donnent tant de renseignements confessionnels. M. Victor Giraud m’objectera peutêtre à cela qu'il a voulu écrire un ouvrage d'ordre scientifique et non d'interprétation personnelle (voir l'avertissement aux notes que je citais plus haut), mais cependant on peut affirmer que cet esprit scientifique n’est pas entièrement présent dans un livre où on lit, à la fin d’un chapitre, les lignes suivantes :

« Dieu s’est alors retiré d’elle (l’âme de Pascal), et l’a abandonnée en proie aux faux plaisirs du monde. Enfin il a pris pitié d’elle, de sa lassitude, de ses dégoûts. Il a fait un dernier effort pour la reconquérir tout entière. Il lui a rendu sa grâce et le profond sentiment intérieur, et la certitude, et la joie, et la paix.

Ceite fois, Pascal a répondu pour touioute à l'appel de Dieu. »

Il est possible que dans la vérité éternelle les choses se soient passées ainsi, mais il n’en est pas moins vrai que c'est là l’explication des faits la plus facile pour un biographe et qu'il faut une certaine paresse d’esprit pour s’en contenter. Cet appel de Dieu lui-même, — $s1l y a eu appel de Dieu, — s’est manifesté pourtant par une action psychologique qu'il ne suifit pas de nommer pour la connaître.

Les mêmes qualités et les mêmes défauts .

se retrouvent dans les autres chapitres de la Vie héroïque de Blaise Pascal. Si Dans la méléé nous renseigne exactement sur l’ori- gine des Provinciales et sur la guerre hvrée entre les Jansénistes et les Jésuites, la partie intitulée Vers la sainteté nous livre un récit fort intéressant des dernières années de Pascal, mais dont le commentaire d’ordre exclusivement religieux affaiblit la portée humaine. . Je regrette aussi que M. Victor Giraud ait presque complètement laissé de côté l’élément physiologique de la vie de Pascal. Il ne faut pas oublier que Pascal a été un malade toute sa vie, et sans aller jusqu'aux excès des gens qui ne veulent voir en nous que matière, et la plus morbide, il n’en est pas moins vrai qu'une certaine prédisposition maladive de notre être physique conditionne le moral, surtout quand il s’agit comme chez

Hit A/DE PASCAL A BARRES | | es

Pascal d’une maladie d’ origine nerveuse. es: k troubles de cet ordre, quand ils ne sont pas

À consécutifs à une oo intéressent tout particulièrement les facultés de l'esprit. S'il est

exact que Pascal ait constamment souffert

‘d’un perpétuel sentiment de vertige, qui ne

voit que sa pensée dérive d’une sorte de ver-

tige parallèle vis-à-vis de toutes les choses de la vie morale, et que le recours en Dieu fut le seul soutien et le seul appui qu il ait

pu trouver dans cette affreuse impression d'in-

sécurité et d’oscillation perpétuelles? I semble que Baudelaire ait souffert de troubles ana-

logues à ceux de Pascal (selon les rares indi-

cations précises que nous ayons de l’un et.

de l’autre), et sa poésie, qui s’en ressent, est au fond, ét malgré tant de différences essen-

tielles, si évidentes qu'il n’est pas même

besoin de les signaler, la seule œuvre de la littérature française qui ait quelque rap-

port avec les Pensées (1). Mais telle est notre ignorance de nous-mêmes que nous pouvons

supposer aussi que de si grands esprits

aient eu originellement une sorte de vertige métaphysique, qui se soit imprimé peu à peu

dans des cellules nerveuses déjà débilitées.

(1) Comparez, par exemple, le fameux morceau : « L'homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, etc. » avec la strophe : « Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témot-

gnage, etc., » qui termine les Phares. Que de AN LU

semblables on pourrait faire !

du ou à peu près, este à ne sur ces 4 choses. |

Il y a trois ou quatre mois, la Revue heb-

domadaire consacrait un numéro spécial à Pascal. Elle a demandé pour cela leur colla-

boration à beaucoup d'excellents écrivains,

catholiques pour la plupart. Mais si vous lisez ce numéro avec soin, vous verrez la peine

qu’on a à se faire une idée juste de Pascal. À

Presque tous ces écrivains tirent la couver- … ture à eux, et se cherchant à travers Pascal,

essaient de se justifier eux-mêmes par son exemple. D’un article à l’autre, les contra-

dictions abondent. Que devient le véritable.

Pascal au mieu de ces extraordinaires transformations? [l faut bien avouer que tout portrait de Pascal risque d’être incomplet ; cet

homme prodigieux est allé si loin dans tous :

les domaines que chaque esprit ne risque, de le trouver que sur le seul point où il ait avec . Jui un trait commun. Il appartient à la fois

au dix-septième siècle et au dix-neuvième.

Sa pensée a autant d’audace que celle des révoltés et des pessimistes les plus désespérés de notre temps, et il apporte dans la foiune puissance de renoncement que les chrétiens les plus ardents de nos jours peuvent à peine concevoir. Nous sommes éblouis de le voir

porter/si haut l'intelligence et atterrés qu'il

la rabaisse à ce point. Personne n’a mieux percé l’homme à jour, personne ne l’a plus méprisé, et personne ne lui a assigné autant de grandeur. Nous le comprenons certainement mieux qu’on ne l’a fait de son temps.

Il est vraisemblable qu’au vingt-cinquième siècle, si cette pauvre terre a la force d’aller jusque-là, des parties de son œuvre encore obscures seront éclairées. Comme celle d’Héraclite, sa pensée est si totale que chaque génération Y voit une preuve nouvelle des vérités qu'il a établies. Et c’est pour tout cela qu'il nous reste fermé. Il y avait en lui un nihiliste foncier. Mais s'est-il montré nihihiste pour mieux célébrer la grandeur de Dieu et la. petitesse des choses humaines par rapport à lui? Je serais plutôt tenté de croire qu’il ne s’est réfugié dans l'amour de Dieu que par désespoir de trouver si peu de solidité dans les choses de ce monde. Il a toujours été épris d’une sorte de sombre grandeur ; il était fatal qu’il ne trouvât que dans Port-Royal un refuge à son tourment.

M. Giraud nous rappelle que sa sœur fut légèrement scandalisée de lui voir montrer tant d’enjouement pendant la première retraite qu'il y fit; mais cet enjouement ne devait pas durer. Le spectacle de ses dernières années est lugubre; il semble que son désespoir foncier ait augmenté à mesure qu'il approchait du but. [1 y a eu, évidemment, dans son

amour de Dieu quelque chose de ce sentiment terrible que dépeint Mile de Lespinasse quand elle écrit à son amant qu’elle l’aime tant qu’elle ne saït plus si c’est lui ou si c’est la mort qu’elle aime. Les grandes passions sont si dévorantes qu'il leur faut trouver leur fin

hors d’elles-mêmes, Mais au fond, nous ne

saurons jamais si Pascal n’a pas fini par appeler Dieu la forme supérieure, mais essentielle, de son désespoir. En tout cas, son amour pour lui était fait de ce désespoir. Si, à certains moments, 1l y eut un divin apaisement dans le mal métaphysique qui le torturait, comme en cette soirée du 23 novembre 1654, où 1l a écrit le plus beau poème d'amour satisfait qui existe, la peinture de ses dernières années nous le révèle épris de détachement avec fureur. Le papier qu’on a trouvé sur lui après sa mort et où 1l fait connaître les raisons qu’il avait de rebuter ceux qui l’aimaient pour les empêcher de s’attacher à lui, puisqu'il devait mourir, nous donne une des causes de son désespoir. Il n’a jamais pu s’habituer à l’idée que tout passät ; Dieu a été pour lui ce qui ne passe pas. Il y aurait une étude à faire sur la sensibilité de Pascal; cette sensibilité douloureuse a été un des.

éléments principaux de sa nature et de son génie. Elle est l’origine de tous ses mouve-

ments de pensée, depuis son dégoût du monde

jusqu’à ce dernier fragment intime dont Je

viens de rapporter le sens. Ajoutez-Y ce prodigieux esprit de logique qui ne lui permettait de se reposer que dans la vérité et la nécessité impérieuse d’une vérité, et vous aurez les grandes lois de la vie morale de Pascal, mais les ressources et les détours qui pouvaient rendre possibles et conciliables tant de grandeur et de contradictions, et multiplier chez un être les plus beaux ressorts psychologiques de notre existence :la plus haute, ne vont pas sans beaucoup de mystère; et bien souvent, la vie de l’auteur des Pensées s’entoure de nuages et se dérobe à nos yeux. Chacun de nous croit le.

comprendre ; mais il y a toujours quelque chose qui demeure au delà de ce que nous comprenons de lui.

ni A mesure que les années s’écoulent et que. Ne temps nous éloigne de ces grandes figures oui 14 romantiques, entre les mains desquelles s'est

formé l'esprit du dix-neuvième siècle, nous

avons l'impression de nous séparer de plus en plus des poètes de cette époque. Nonpas que, nous (cessions de les aimer, mais is i deviennent plus étrangers à nos points de vue joe | personnels. Jia gloire, ce n’est pas seulement | une brume transparente qui demeure visible | autour de quelques êtres disparus et qui les fait briller à travers elle, c’est aussi une sorte d’action directe, ee continue que certains Done par le retentissement de | leurs écrits, conservent dans notre existence et qu 1ls communiquent à notre sensibilité. Cette ii action a cessé pour beaucoup d’entre eUX, mais | { 14 non point pour Gérard de Nerval. On dirait \ | quele mystère qui entoure sa mort l’a empê- LA ché de mourir tout à fait. Il continue de se \ is mystérieusement au milieu de nous set

18 || DE PABCAL À BARRES.

jamais il n’a été plus vivant et plus présent qu’au cours de ces années qui terminent le premier quart du vingtième siècle. Disparu tôt dans la mêlée romantique, oublié par ces réalistes du second Empire qui se sont prolongés si tard, il a recommencé de vivre au milieu des” symbolistes qui lui devaient tant, et maintenant, plus grand que jamais, 1l se dresse au carrefour de plusieurs des avenues qui sillonnent notre âge littéraire; d’autant plus grand qu'il n’est pas aisément réductible à VPintellisence, que sa démarche est secrète, que plusieurs des détours de son esprit demeurent encore mystérieux. Nous ne savons pas tout de lui, et bien des choses que nous savons nous demeurent même si obscures qu'il nous faut les interpréter. C’est là justement une des raisons de sa survie.

Son œuvre est considérable et cependant l’ensemble en est presque un fatras. Mais il reste de ce fatras quelques pages admirables, et qui sont immortelles, quelques vers

qui dureront autant que la langue française.

Chez cet homme faible et indécis, si mal adapté à l’existence commune et qui s’en est évadé à diverses reprises, avant de la quitter définitivement, 1l y avait un véritable démon génial, dont la présence coïncidait d’ailleurs avee ce besoin d'évasion dont nous parlons et qui, de temps en temps, emportant l’esprit de Nerval, lui donnait à la fois tant de

| GÉRARD DE NERVAL sde

lucidité et de perfection que les pages qu'il écrivait alors naissaient déjà embaumées pour

les siècles. De tous les hommes qui ont vécu

une vie double, Nerval reste un des plus significatifs. Il était à La fois un bohème et presque un vagabond et aussi

Ce prince d’ Aquitaine à la tour abolre,

dont 1l parle dans un de ses célèbres sonnets.

Aucun homme n’a été moins fait que lui pour

réaliser quelque chose sur cette terre. [Il n’en a à peu près rien obtenu, peut-être justement parce qu'il n’en a rien désiré très fort. Peutêtre aussi les choses qu'il désirait n’étaientelles pas saisissables à ses sens. Il a parlé quelque part des fantômes métaphysiques auxquels 1l a voué sa jeunesse. Mais il tenait à ces fantômes métaphysiques plus qu'à n'importe quelle réalité. Au fond, c'était un mystique plus qu’un romantique. Si l’on essaie de placer quelques-uns des grands romantiques dans une époque différente, nous entrevoyons vaguement ce qu'ils auraient pu être

sous d’autres influences : on peut jusqu’à un

certain point se représenter un Lamartine du seizième siècle, un Hugo vivant à la cour de Louis XIII et lisant les auteurs espagnols, on peut voir Vigny en contemporain de Sénèque,

‘et Musset à Athènes. Ils auraient été bien

différents de ce qu’ils sont. Maïs où que lon place Gérard de Nerval, il est presque impos-

de he 4. le représenter autrement qu'il n'est.

| Pas d'esprit plus autonome que le sien. Les. à influences agissent à peine sur lui; où qu'il eût vécu, il aurait aussitôt reconstruit et.

fermé sur lui cette coque poétique qur est.

inséparable de son génie. Peut-être ces éva-

sions mystiques eussent-elles été favorisées,

par exemple, s’il avait vécu au treizième

siècle. Alors on peut imaginer un Gérard

de Nerval moine. Mais il n’eût pas été bien ‘ différent en ce cas de ce qu'il était dans les” premières années du dix-neuvième siècle, … errant dans les rues de Paris ou voyageant à

travers l’Europe. Il est facile d'établir les influences auxquelles il a obéi et Paction du romantisme, on ne peut le nier, a été sur lui très vive. Mais, ] je le répète, ce romantisme, il le portait pour ainsi dire en lui de naissance.

Il a été relativement heureux de vivre dans

un temps où 1l avait l'illusion d’être compris

de ses amis. Mais s’il avait vécu à une autre

époque, il n’eût pas été moins romantique, | du moins de ce romantisme intérieur qu ilne.

faut pas confondre avec l’autre et qui est

‘une disposition secrète de l’âme et non une adhésion à une formule littéraire ou artistique. C’est le romantimse des fortes imaginations qui ne méprisent pas, quoi que l’on pense,

la réalité, mais ont besoin de lui tourner le dos pour se servir de ses éléments fondamen-

tauxet les fondre dans une harmonie particu-

GÉRARD DE NEAVAL à 47

dire. Gérard de Nerval ne méprisait pas exac-

tement le réel, mais il utilisait pour d’autres | fins que cchles qui consistent à en tirer un bé-

néfice immédiat. Il se servait de lui comme

“un musicien se sert d’un thème populaire qu'il

reprend sous une autre forme, qu'il développe à sa guise, qu'il déforme, amplfie et appro-

fondit et qu'il mêle à tout un ensemble de

rythmes et de timbres, dont on ne peut guère soupçonner que c’est au fond la chanson qui sert de refrain à la fin d’un repas.

En analysant les œuvres de Gérard de Nerval et en serrant de plus près leur texte, on verrait que ces thèmes essentiels de sa

vie n’ont pas été très nombreux ni très variés.

Mais, de leur mélange et de leurs ressources,

1l tirait des jJouissances infinies. Ses sonnets

eux-mêmes qui semblent si obscurs, on en retrouverait les données dans bien des pages de ses récits en prose. Et l’on peut dire que ces sonnets eux-mêmes sont des éclairs de

| souvenirs ou de désirs, s’abattant sur son

esprit en rafales, et que c’est en perdant leur

succession logique qu'ils ont obtenu cette

foudroyante densité. Les souvenirs de sa jeumesse l’ont accompagné jusqu’à la mort, et

les rêves de son adolescence et de ses premières

années littéraires. Cet homme, dont les der- nières années nous ont laissé un masque si " triste, si apathique et si usé, ne semble avoir W jamais vieilli. Il s’en est allé vers la mort, sans

ne DE PASCAL À BARRES

rien perdre de son inaltérable fatph eue Pau être la réalité se venge-t-elle de nous quand nous abusons d’elle, en nous desséchant et en amortissant notre bibi Mais pour un homme comme Gérard de Nerval, la vie a gardé jusqu’à la fin tout son charme ingénu.

Il est curieux de constater que ce sont les hommes qui ont le moins connu la vie qui li ont gardé le plus de tendresse, et que ces inadaptés, dont on parle comme d'êtres inférieurs et gauchis par un excès de tension intérieure réussissent à accorder leurs tendances secrètes à leur destinée et conservent

le plus longtemps cette douceur de l’enfance

et ces dons de vision poétique dont sont si tristement privés les critiques qui les ont souvent blâmés. L’exemple de Nerval est plutôt celui d’un homme qui a réconcilié le rêve et la réalité, que celui d’un être qui s’est échappé dans des mondes imaginaires parce qu’il ne pouvait pas supporter celui-c1. À ses yeux, 1l n’y en avait qu’un : celui dans lequel il a vécu et dont il nous a conservé l’image inaltérablement pure.

Ces réflexions me sont venues tandis que je lisais les premières rééditions de Gérard de Nerval, qui viennent de paraître dans cette admirable collection d’Édouard Champion

GÉRARD DE NERVAL Do erae

qui nous à déjà donné le parfait Stendhal que vous connaissez, et qui nous annonce bientôt un Mérimée que nous attendons avec impatience. Il est singulier, en effet, de penser qu'aucun éditeur, Jusqu'ici, ne s'était avisé de nous offrir les œuvres complètes de l’un et de l’autre. À part de rares exceptions, celles de Nerval sont épuisées, et, pour Mérimée, les unes le sont également, et le reste est incomplet, car 1l a paru depuis vingt ans, dans les revues, d'innombrables lettres du plus grand intérêt qui n’ont jamais été réunies. Or, Nerval et Mérimée sont de trop grandes figures et de trop intéressantes pour

Que quoi que ce soit de leur pensée soit ainsi

laissé au hasard.

M. Édouard Champion s’est adjoint, pour.

rétablir son Nerval, M. Anstide Marie et M. Jules Marsan, qui sont, l’un et l’autre, de nos meilleurs nervalisants. M. Aristide Marie est l’auteur de la seule biographie complète de l’auteur de Sylvie et d’Aurélia, et M. Jules Marsan a donné au Mercure de France une excellente édition de ses lettres. M. Aristide Marie a fait précéder la biographie de Nerval : d'un précis de l’histoire de ses livres qui nous donne les renseignements Les plus minutieux.

J'aurais préféré, je l'avoue, que M. Aristide

Marie ne prît pas tant de soins de défendre le « doux Gérard », comme il l'appelle, d’avoir subi des influences germaniques. Il a Pair

ju 20 | DE PASCAL À BARRES |

d'en être honteux pour lui cha croit Gppor- : |

tun de montrer combien était superficielle

l'influence que Nerval avait recue d’Alle-

magne. J’ai déjà essayé de prouver que

l'influence de la littérature allemande avait été, quoi qu'on en ait dit, bien minime sur le romantisme français, et d'autant plus

qu'aucun des grands écrivains de cette génération, — on l’a établi depuis lors, — ne savait bièn l'allemand. Mais il ne ne rien exagérer, et le seul homme qui ait vraiment subi l'empreinte germanique a été Gérard de

erval. M. Marie déclare que nul n’a été un N LM. M déc! q In

écrivain plus français, et rien de plus exact. Cela prouve une fois de plus que l’on peut chercher son inspiration dans une forme de rêverie ou de psychologie étrangères sans rien

perdre pour cela de son esprit national. Mais

je crois cependant inutile de laver Gérard de Nerval du soupçon de germanophilie sous le prétexte qu’il y a eu une guerre en 1914: Ces

considérations d’ordre politique ne devraient | pas avoir de place dans des travaux aussi

sérieux, aussi scientifiques que ceux auxquels se livre M. Aristide Marie.

Nous devons beaucoup de reconnaissance à ce dernier, mais en particulier pour nous avoir rendu une nouvelle de Gérard de Ner-

val, longtemps égarée, et retrouvée à Chan- Hi dans la collection de M. Spoelberch de Lovenjoul : Pandora, nouvelle nCOn AE

NGHRARD DE NERVAL 0 24

mais, par endroits, bien belle et dans laquelle nous retrouvons quelques-uns des thèmes favoris de la pensée de Gérard de Nerval. En réalité, cette pensée de Nerval, j'y reviens,

n'a Jamais utilisé que deux ou trois motifs

principaux, dont l’un d’entre eux est la per-

manence dans son cœur de trois visages de femmes quil aimait alternativement ou simultanément et auxquelles il joignait d’autres images quand il imaginait que telle ou telle femme rencontrée avait quelques-uns des traits de l’une de ces trois idoles (1).

Quand on suit de près la vie et la pensée de Gérard de Nerval, on se rend compte avec

une sorte de stupeur qu'il y a eu peu

d'hommes aussi différents des autres que lui. [Il est venu au monde avec un appareil mental et nerveux si personnel qu’il est à tout ins-

tant presque impossible de le comprendre.

On répondra à cela qu'il est devenu fou, mais

(1) Cela est si évident que je me suis demandé souvent si

le fameux sonnet qui commence ainsi :

La treizième revient. C’est toujours la première; Et c’est toujours la seule — ou c’est le seul moment,

n’avait pas dû d’abord être pensé par Nerval sous cette forme :

La troisième revient.

Le nombre treize lui aurait paru ensuite plus fatidique

et plus propre à frapper l'imagination. Simple hypothèse,

mais qui a pour elle de s’appuyer sur l’ensemble des contes où le nombre trois revient régulièrement.

Lai DE PASCAL À BARRES.

encore faudrait-il s'entendre sur sa folie et savoir exactement en quoi elle a consisté.

Nous reviendrons tout à l'heure là-dessus.

Quoi qu'il en soit, la psychologie de Gérard de Nerval reste à faire, et sans doute ne sera-t-elle possible que lorsque tous les documents seront publiés. Peut-être aussi faudrait-1l connaître exactement les observations des aliénistes qui l’ont soigné et lire ceci à la lumière des plus récents travaux de la psychiatrie. [l est en effet curieux de constater que ses œuvres les plus belles ont toujours suivi ses crises de folie. Ses délires passagers n’atteignaient en rien, contrairement à ce qui se passe d'habitude, sa force mentale qui sortait de ces épreuves plus lumineuse et plus maîtresse d'elle-même. Enfin, il n’y a rien de plus clair, de mieux établi, de plus serré que cette url, au cours de laquelle il étudie sa folie ou plutôt ce qu'il a appelé d'un mot plus profond l’épanchement du réve dans la exe réelle. Pour certains êtres, il faut fur par admettre que l’état de poésie est une sorte de forme spéciale de la vie, à mi-chemin entre le songe et la réalité. Malheureusement, cet état de poésie n’est compréhensible qu’à ceux qui l'ont vécu, et 1l est difficile aux autres d’en faire une ibtuee subtile. Aussi voit-on sans cesse les poètes jugés par des prosateurs, comme s'ils étaient de leur ressort. Gérard de Nerval, de tous les êtres qui ont vécu,

de.

UahD DÉ NERVAL 23

est certainement un de ceux qui se sont maintenus de la façon la plus constante dans l’état de poésie. M. Louis Bertrand, dans un récent article de Candide, où il dénonçait divers snobismes, a traité dédaigneusement Gérard de Nerval de troubadour. C’est, en effet, un des mots par lesquels les prosateurs, et, en particulier, les prosateurs français, désignent le plus volontiers les poètes, afin de les mieux ridiculiser.

Il n’v a pas de prose cependant plus gracieuse, plus alerte, plus légère que celle de Gérard de Nerval. Elle est aussi pure que celle

de Voltaire, et si elle est moins acérée, elle a

par contre une sorte de tendresse et de frafcheur inimitables. Dans les Petits Châteaux de Bohême et dans Mes Prisons, dans les Nuits

d'Octobre et dans Promenades et Souvenirs, que

nous relisons aujourd’hui, l'influence de Sterne est visible; ou plutôt ne parlons pas d’influence. Sterne a appris aux écrivains d’une certaine époque que l’on pouvait s'exprimer sans donner à son discours la pompe, le développement rigoureux et la logique implacable d’un discours de Cicéron. Et d’ailleurs, comme Nodier l’a dit très justement, Sterne avait appris cela de Rabelais et de Cervantès qui l'avaient appris de qui? Quoi qu'il en soit, Gérard de Nerval a heureusement profité des lecons de Sterne. Il avait d’ailleurs une nature analogue à la sienne, une nature de flâneur.

4 ln 0 | DE PASCALIA BARRES

| c est le plus grand crime de la vie ro iv

que de tuer la flänerie. Et ce n est pas la

course éperdue en automobile, à la poursuite de quelque chose qui est peut-être le vent, qui

remplacera jamais ce délicieux vagabondagé de l’esprit, cette façon de baguenauder, de musarder, le nez au vent, sans but précis, l’œ1l ouvert à tout ce qui se présente, l’âme prête à accueilhr tout ce qu'il y a dans le monde de neuf, d’ingénu, de curieux, de pit- toresque. Je sais bien, à tout prendre, quil est encore des rêveurs, mais leur sort est précaire et menacé, et quand on lit les Nuuts d'Octobre ou Promenades et Souvenirs, on a l'impression qu'il était plus doux de flâner

en 1826 qu'en 1926.

M. Pierre Audiat a consacré à l’ Aurélia de Nerval une étude très intéressante et qui nous renseigne exactement sur la composition

des documents originels et des états successifs de cette œuvre capitale. Tout ce que l’on

peut apprendre sur le travail préalable de Gérard de Nerval est contenu dans cette étude, je veux dire tout ce qu’on peut apprendre d'extérieur, car la partie psychologique est la moins marquée. Mais aussi faut-1l dire qu’elle est infiniment difficile à établir. Pour comprendre exactement Aurélia, 1l fau-

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drait, Jy insiste, connaître exactement les formes, du aies mental qui a affecté Gé-

rard de Nerval. Dans Aurélia, la pureté de

la forme, l'élégance de la présentation, la logique du récit, malgré l'illogisme des visions, nous révèlent un esprit dans un état de parfaite maîtrise et qui a gardé un souvenir extrêmement précis de son délire. Mais 1l est absolument impossible d’établir que ces visions soient celles qui l'ont affecté dans ses crises de folie. Il y a là, légèrement déformées par la fièvre, des visions et des recherches de coïncidences qui étaient certainement familières à son esprit. On peut supposer que ces

réveries auxquelles il se complaisait soient celles qui sont venues le visiter dans ses

heures d’égarement, et que plus tard, lors-

qu’il a voulu reconstituer « l’épanchement du

rêve dans la vie réelle », 11 ait eu recours à ses visions habituelles en leur donnant un caractère d'hallucination. Sans doute aussi y a-t-1l ajouté quelques souvenirs exacts de sa vie

démentielle, quelques éclairs d'images con- servées à grand’peine. Si l’on a pu établir que

le récit qu'il a fait du point de départ de sa folie était en rapport assez étroit avec les observations de ses amis, il est devenu très rapidement difficile de le suivre et de savoir ce qu'il y a de littéraire et d’arrangé dans ses combinaisons. Il faut admettre, je pense,

que l’esprit de Nerval produisait, à l'effet

ds DE PASCAL A BARRÉS

naturel, une nappe de rêves sous-jacents et que sous certaines influences morbides que nous ignorons, ces rêves se soient développés au point d’envahir toute son intelligence et d’oblitérer complètement le contrôle de la réalité, Il avait toujours cru aux présages, aux analogies mystérieuses, aux coïncidences fatales, à la présence des esprits. À des périodes fixes, cette croyance allait prendre un caractère nettement phobique et le mener à cet abîme de terreur où il semble avoir été plongé. Je le répète, voilà de simples hypothèses. Et Je ne crois pas qu'on puisse jamais faire sur ce sujet autre chose que des hypothèses. La folie de Gérard de Nerval me semble bien avoir été de ce type schizoïde dont nous avons parlé à différentes reprises. À l’origine de cet état, il y a toujours préférence marquée pour la maladie, si elle apporte un secours contre les difficultés de la vie matérielle. C’est une habitude prise de bonne heure de vivre pour ainsi dire dans un état second. Le ton aisé et la sorte de plaisir avec laquelle Gérard de Nerval nous raconte ses visions indiquent surabondamment qu'il en était assez satisfait. Je ne crois pas du tout à l’hypothèse de M. Audiat qui dit : «Peut-être même détaille-t-1l aussi complaisamment ses rêves pour dissimuler sa folie. » Il y a, à mon avis, dans la conception et dans l’exécution d’Aurélia quelque chose

GÉRARD DE NERVAL 29 de plus profond que le « merveilleux plaidoyer d’un homme qui juge son existence brisée, si l’on croit dans Paris qu’il a été vraiment fou, fou furieux qu’on maintient par la force ». M. Pierre Audiat ajoute :

« Devant ce cas poignant, on est pris, à plus d’un demi-siècle d'intervalle, d’une émotion douloureuse. Gérard s'accroche désespérément à un sol qui s’effrite et sourit pour masquer sa déchéance. Or, nous savons qu’en dépit de son stoïcisme, il va bientôt disparaître. On admire, mais le doute qui s'était élevé sur le caractère d’Aurélia reparaît plus fort. Sommes-nous en présence de confidences, de mémoires romanesques, d’un plaidoyer dissimulé? La sincérité de Gérard est hors de doute, mais dans quelle mesure interprète-t-1l les souvenirs du passé? Est-ce que la crise actuelle ne colore pas les crises antérieures? Est-ce que le souci de cacher certains détails ne le conduit pas à leur en substituer d’autres? Est-ce qu'il ne cherche pas, presque inconsciemment, à présenter sa maladie de façon lucie N'y a-t-1l pas, dans Aurélia, des confusions psychologiques, comme il y a des confusions matérielles?

Enfin, l’idée du livre : raconter les crises de délire qui ont traversé son existence, cette idée en apparence si simple, d’où vient-elle, à quoi tend-elle? »

Il est incontestable qu’Auréhia est une

28 DE PASCAL A BARRES œuvre d'interprétation. Je crois tout à fait impossible qu’un homme qui a vécu des se- maines d'égarement garde un souvenir à ce point précis de toutes les images qui l'ont affecté. Pas plus qu’on ne peut conserver une vision contrôlée des cauchemars du délire. Il est vraisemblable que, comme pendant le dé- «lire, quelques minutes de lucidité prennent pour ainsi dire photographie des derniers linéaments des apparitions qui se sont présentées à l’esprit et les incorporent à la mémoire où 1l les retrouvera plus tard. L’imapgination créatrice intervient alors et s’efforce de rechercher ou plutôt de recréer un fil conducteur qui lui permette d'inventer, sinon de reconstituer, les différentes phascs qui ont ramené ces images. M. Audiat nous met en garde contre les erreurs qui guettent Le psychiâtre étudiant Aurélia comme on examine un témoignage de malade. Mais l’erreur est la même si l’on étudie Aurélia sans bien connaître la maladie de Nerval. Si nous ne savons pas ce qu’il doit à la maladie, nous ne pouvons juger en quelle mesure il a triomphé de cette maladie. Or, 1l est incontestable qu’Aurélia est un triomphe absolu de Nerval sur ses

états morbides.

La conclusion de M. Pierre Audiat est de la plus fine et de la plus juste critique littéraire. [l établit qu’il faut distinguer dans Aurélia le plan du réel, le plan du mythe et

le plan du rêve. « Sur le plan du réel, dit-il,

apparaîtraient : événements qui ont traversé

l'existence de Gérard, lectures qui ont laissé une trace en sa mémoire. Le plan du mythe comprendrait ces mêmes faits transformés par l’imagination et ce plan coexisterait avec : le plan du réel, sans se substituer à lui. Mais il y aurait un troisième point, le plan du rêve, tenant à la fois du réel et du mythe. »

Tout cela est parfaitement juste, mais ne

concerne uniquement pas la conception d’Aurélia. Toute véritable œuvre d’art possède à la fois son plan réel, son plan mythique et son plan de rêve. Je suis particulièrement frappé par les dernières lignes de M. Pierre

Audiat. Je le suis d'autant plus que la mode

en est en ce moment aux confessions, et aux confessions qui semblent les plus sincères parce.qu’elles comportent beaucoup de petits détails vrais. « Les œuvres mythiques, dit M. Pierre Audiat, paraissent renfermer plus de vérité psychologique que les œuvres confidentielles (1). » Ce n’est pas avec une suc-

cession de petits incidents que nous pouvons

(1) Qu'on me permette de rappeler que dans un essai, publié en janvier-mars 1926, sur la Psychologie du féerique dans le Journal de psychologie normale et pathologique, j'étais déjà arrivé aux mêmes conclusions. « La Tempête n’est pas moins confidentielle qu’Adolphe, y disais-je, mais elle porte sur un plus grand nombre de phénomènes psychologiques, et sur des phénomènes d’un ordre plus vaste et plus subtil, etc., etc. »

reconstituer notre vie. [Il y a quelque chose en nous qui colore toute notre existence et qui se révèle difficilement par la peinture

de ces incidents. Si Gérard de Nerval avait écrit directement ses confessions, 1l ne nous aurait pas fait sur son caractère et sur sa vie les révélations extraordinaires que contient Aurélia. Il y a là un point qu'il est nécessaire de marquer dans un moment où l’on a une tendance à exagérer l’importance des menues observations exactes.

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