L' Esprit des oiseaux
Qu'il n'est pas besoin de sortir de Paris ni même de son cabinet de travail pour étudier les oiseaux sur le vif. — >Quc les bêtes pensent.
— Les oiseaux de ma maison. — Les moineaux. — Leur nid. — Les hirondelles et leur maçonnerie. — Leur chirurgie et leurs pansements. — Expropriation forcée. — Une attaque à patte armée.
— Conseil de guerre.
Il n'est pas besoin de quitter Paris pour étudier, sous leurs aspects les pins curieux peut-être, les mœurs et l'industrie des oiseaux. En effet, soit eu liberté, soit en domesticité, soit en captivité, ils s'y trouvent aux prises avec des difficultés plus ou moins contraires à leurs habitudes et à leur nature; il faut, à tout prix et presque toujours
sous peine de mort , qu'ils simnontent les obstacles ou qu'ils subissent les inexorables exigences du milieu dans lequel ils se trouvent placés. Ils y parviennent avec une intelligence devant la flexibilité et la portée de laquelle on ne peut se défendre d'un sentiment profond de surprise et d'admiration. Leur manière de faire détruit sans conteste cette singulière prétention de certains naturalistes qui veulent que les animaux n'agissent que par instinct , c'està-dire par une sorte de mécanisme inné chez eux. Non, les oiseaux, comme tous les animaux, y compris les insectes eux-mêmes, réfléchissent, calculent, combinent, exécutent. S'y prennent-ils maladroitement d'abord, ils reconnaissent bientôt leur erreur ; ils recourent à d'autres manœuvres ; ils inventent des moyens plus ingénieux et mieux appropriés à leur but ; enfin, avec une persévérance que rien ne décourage, ils arrivent à la réalisation de l'idée qu'ils poursuivent, et ne cessent leur labeur qu'après l'avoir amené à la perfection.
Voilà ce qui se passe à chaque instant sous mes yeux, et voilà ce que je vois sans cesse, assis devant mon bureau, dans mon cabinet, en plein cœur de Paris.
A l'heure qu'il est, par exemple, des moineaux picorent sous mes fenêtres; des hirondelles nichent
dans les angles des murs de ma cour; des martinets hantent les cheminées d'où il ne sortira plus de • fumée avant l'hiver ; des serins couvent dans cinq ou six cages attachées aux balcons d'autant d'appartements; un perroquet caquette sur son perchoir doré ; des merles sifflent, au milieu de leur humble logette en osier; des perruches ondulées se becquêtent tendrement dans leur volière, comme elles le feraient au milieu des forêts de la Nouvelle- Hollande; j'entends le chant d'un rossignol captif auquel répondent un bouvreuil, des mésanges, des fauvettes ; des poules, leur coq en tête, fouillent le fumier de l'écurie dont une dizaine de pigeons couvrent le toit, et un gros corbeau noir, familier du concierge, veille gravement sur un petit enfant qui se roule à terre. Il ne faut point qu'une poule approche de trop près le baby ; car son protecteur hérisse ses plumes et chasse l'importune à gros coups de son bec.
Les moineaux se montrent les plus hardis de tous ces hôtes emplumés. Ils vont partout , et s'érigent partout en maîtres. Les huit nids qu'ils occupent, et que je puis compter de ma place , se trouvent placés et construits dans des conditions complètement différentes: l'un, amas grossier d'herbes, de paille
et de bûchettes, occupe un angle de la remise, sous
le conduit de la gouttière. Par une disposition ingénieuse qui honorerait un architecte , les constructeurs Font placé de façon à ce que cette large gar- • gouille, qui parfois vomit de véritables avalanches de pluie, ne puisse en laisser tomber une seule goutte sur leur habitation ; six autres nids occupent des pots à fleurs que le palefrenier, après en avoir élargi le trou ménagé à leur base, a fixés contre le mur; le huitième, bâti en terre sous une corniche de mon propre appartement, m'a rendu témoin d'un véritable drame ; c'est un nid d'hirondelle.
Au retour du printemps de 1859, deux hirondelles construisirent le nid en question sous cette corniche, et employèrent près d'une semaine à mener à bonne fin leur labeur. 11 fallait les voir aller chercher au loin les becquetées de terre humide, les pétrir en petites boules, agglomérer ces boules les unes aux autres, et les soutenir entre elles à l'aide d'étais composés de brins de paille. Un maçon eût parfois été embarrassé pour régler les combinaisons nécessaires à rendre solide cette masse demi-sphérique , collée d'un côté contre le mur, et de l'autre s'avançant en large saillie. Parfois les hirondelles hésitaient , parfois elles défaisaient ce qu'elles venaient de faire, parfois elles s'arrêtaient inquiètes, se suspendaient par les pattes pour
s'assurer du plus ou moins de solidité réelle de certaines parties qui leur paraissaient équivoques. A d'autres instants, on les voyait suspendre tout
à coup leur besogne, et partir ensuite un quart d'heure après à tire-d'aile pour revenir chargées de matériaux qui naguère leur faisaient défaut.
Au plus fort de la besogne, la femelle se déchira la patte à un morceau de bouteille enchâssé dans le mur. Elle voulut néanmoins continuer à travailler avec le mâle au nid presque achevé ; mais il lui fallut bientôt y renoncer, car le sang coulait abondamment de la blessure, et on voyait s'épuiser et presque défaillir la pauvrette. Alors le mâle obligea sa compagne à entrer dans le nid, et se prit à pousser des cris perçants et d'une nature particulière.
A ce signal, deux autres hirondelles qui occupaient un nid bâti l'année précédente et qu'elles étaient en train de réparer, s'envolèrent et s'approchèrent en tournoyant du mâle qui les appelait à son aide. La femelle de cet officieux voisin entra dans le nid, vit ce dont il s'agissait, détacha de la bâtisse un peu de terre encore humide, la tritura finement par des mouvements de va-et-vient de son bec, et appliqua une couche de cette glaise autour de la patte de la blessée, dont bientôt cessèrent peu à peu les petits gémissements, et qui sans doute s'endormait après le pansement qui calmait la douleur de sa blessure. Tandis qu'elle reposait, les deux voisins donnèrent au mâle un coup de main entendu, et achevèrent complètement le nid. Après quoi ils s'envolèrent, retournèrent chez eux,
et reprirent leurs propres réparations interrom pues par cette ^jê*^, > i
bonne action.
Il fallut bien cinq ou six jours à la blessée pour recouvrer sa santé et ses forces.
Je la vis plusieurs fois se traîner péniblement jusqu'à l'entrée du nid, et passer audehors sa jolie petite tête pour regarder le ciel et les autres oiseaux qui, plus heureux qu'elle, pouvaient voler à leur aise et ne point subir les tristesses de l'isolement et de la captivité au logis.
Le mâle allait du matin au soir à la chasse.
Quand il avait pris une centaine de moucherons, ce qu'il faisait en une demi-heure au plus, il revenait et dégorgeait le produit de sa chasse, de son bec, dans le bec de la femelle, qui se laissait faire languissamment et avec tout l'abandon d'une convalescente.
Un matin que le mâle était parti de bonne heure, je vis la blessée sortir tout à fait du nid, se percher sur un des bords, essayer sa patte, se convaincre de la cicatrisation de la plaie , et ensuite lisser ses plumes avec une coquetterie toute féminine; après quoi elle attendit le retour du mâle. Lorsqu'au loin elle entendit certain petit cri par lequel l'oiseau annonçait d'habitude son retour, elle s'élança au-devant de lui. Je ne saurais vous dire le bonheur causé à l'oiseau par cette bonne surprise. Un instant son vol se ralentit, tant le bon cœur éprouvait d'émotions; mais, presque aussitôt, revenu de ce premier mouvement de trouble, il poussa de petits sons joyeux, vola en tournoyant autour de sa femelle, et finit par s'envoler avec elle au plus haut des airs pour bien s'assurer de la complète guérison de la boiteuse.
A quelque temps de là, de mon bureau, d'où je pouvais observer les moindres mouvements des
deux hirondelles , je ne tardai point à voir que la femelle y avait s
pondu, sur un lit de laine et de plume qui tapissait le fond du nid , six œufs ronds et d'un blanc écailleux , sur lesquels elle se tenait blottie, et qu'elle couvait avec une tendre sollicitude , tandis que le mâle allait à la chasse pour elle et pour lui.
Elle en était au troisième jour de sa ponte et de sa couvée, quand un soir les enfants du cocher, trouvant dans la cour une
échelle apportée le matin par des ouvriers chargés de repeindre les persiennes de la maison, appliquèrent cette échelle contre le mur, et, après bien des efforts, arrivèrent à l'un des pots à fleurs qui servait de logement à une paire de moineaux.
Ceux-ci, effrayés en sentant leur refuge ébranlé par les efforts des petits maraudeurs qui le secouaient pour le faire tomber, s'enfuirent brusquement, s'envolèrent, et, bientôt revenus de leur premier mouvement de terreur, attaquèrent et frappèrent au visage , de leur bec et de leurs ailes , les gamins; ceux-ci, forcés de se préserver de ces coups, en se voilant de leurs mains, lâchèrent le pot, qui tomba sur le pavé et s'y brisa avec les œufs qu'il contenait.
Les moineaux se réfugièrent sur le rebord de la gouttière de l'écurie, et je les vis là, tant que la nuit me permit de les apercevoir, mornes, immobiles, la tête enfoncée dans les plumes de leur cou. J'eus beau jeter devant eux du pain émietté , ils le laissèrent ramasser par les autres oiseaux , sans faire un mouvement pour prendre leur part de cette provende.
Le lendemain matin, en m'éveillant, mon premier soin fut de chercher des yeux les moineaux que j'avais laissés, la veille, si tristes de leur expro-
priation forcée et de la perte de leurs œufs. Us ne perchaient plus à la même place que la veille , et ils se tenaient cachés derrière la corniche de mon balcon, dans un coin obscur, au dessus du nid des hirondelles.
Je commençais à travailler, et j'avais déjà écrit quelques lignes , quand tout à coup un bruit étrange m'interrompit et me fit laisser là ma plume. Je me penchai vers le balcon , et je vis les deux moineaux qui attaquaient l'hirondelle femelle , restée seule au logis. Cramponnés au nid , ils frappaient à grands coups de bec la pauvrette, qui cherchait sans doute à se défendre, lui arrachaient les plumes de la tête , et finirent par la malmener de telle façon qu'il fallut qu'elle leur abandonnât la place. Quand ils la virent réduite à battre la chamade , ils se rangèrent pour lui permettre de fuir, entrèrent dans le nid , en jetèrent dehors les œufs, et se blottirent de façon à barrer l'étroite entrée du logis volé, en y plaçant leurs deux robustes becs.
Cependant l'hirondelle jetait des cris désespérés, qui ne tardèrent point à rassembler autour d'elle une trentaine de ses compagnes du voisinage.
Celles réunies sur le toit de la maison commencèrent à tenir conseil en attendant le mâle qui sur-
vint bientôt. Quand il sut de quoi il s'agissait , éperdu de colère , il se jeta sur le nid , pour le reconquérir par la force ; mais ce mouvement irréfléchi ne lui servit qu'à recevoir deux rudes coups de bec sur le crâne, et il revint à tire-d'aile vers le conciliabule, en montrant sa tête sanglante, et en proférant des cris de rage et de vengeance.
Les moineaux répondirent à ces anathèmes jetés contre eux, par des piaillements qui ne manquaient ni d'insolence, ni d'ironie.
Les hirondelles, après avoir longuement délibéré, s'envolèrent chacune de leur côté, et les deux victimes des brigands disparurent elles-mêmes.
Pendant ce temps -là, les usurpateurs s'installaient, commodément et avec impunité, dans l'habitation dont ils s'étaient si brutalement emparés. Ils jetaient dehors quelques petits débris de coquille d'œuf qui s'y trouvaient encore, et remplaçaient les plumes souillées du lit par des plumes fraîches qu'ils ramassaient tour à tour dans la cour. Je dis tour à tour ; car jamais ils ne sortaient à la fois du nid. Tandis que l'un s'en allait à la picorée, l'autre faisait bonne garde au logis, s'avançait, au moindre bruit, à l'entrée de la boule de terre, la barricadait avec sa grosse tête, et montrait, en guise de palissade , son bec , solide , aigu , et qui serre et
qui perce si bien au besoin. A la tombée de la nuit, tous les deux redoublèrent de vigilance ; ils sem blaient évidemment préoccupés, et à chaque instant ils sortaient la tête pour regarder de leurs petits yeux noirs ce qui se passait au dehors.
Tout à coup j'entendis comme une explosion subite de cris d'oiseaux.