‹ L' Esprit des oiseauxChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommation du livrer la place. — Siège en règle — Contre -escarpe; — Un tombeau muré. — Prisonniers délivrés. — Un pacte d'amitié. — Qu'il ne faut point faire attendre des moineaux qui ont faim. — Les moineaux navigateurs. — Charité d'un moineau. — La perruche de H. Adolphe Sax.

Ce tapage était produit par une centaine d'hirondelles, qui volaient devant le nid volé. Elles le rasaient de leurs ailes, poussaient des glapissements de menace et de colère, et sommaient de déguerpir les deux moineaux; ceux-ci leur répondaient en criant plus fort qu'elles, en les menaçant de

leurs becs , et parfois même en arrachant au passage quelques plumes de la gorgerette ou de l'aile des plus hardies et des plus imprudentes. 11 fallait les voir l'œil en feu, gonflés, hérissés, ripostant à Tinjure par l'injure , à la violence par la violence , et résolus à rester quand même dans le nid usurpé.

Tout à coup les hirondelles se turent ; d'un coui' mun accord elles se rallièrent en un groupe-, qui forma dans les airs un véritable nuage noir, et se dispersèrent en tous les sens.

Les moineaux triomphaient, et le mâle, sortant la tête , salua d'un air ironique les assaillants qui battaient en retraite.

Comme lui, je croyais les hirondelles forcées de se retirer et de laisser les voleurs jouir en paix de leur conquête , quand à un quart d'heure de là survint un bruit qui ressemblait à celui que produisent les maçons lorsqu'ils appliquent le mortier sur les pierres d'un mur. Chaque hirondelle, un morceau de terre détrempée dans le bec , le laissait tomber de haut sur le nid, avec une adresse et une justesse de coup d'œil que je ne pouvais assez admirer, et l'y amassait en monceau ; elle s'en servait ensuite comme d'un rempart, qui lui permettait d'avancer sans danger, et le poussait avec ses pattes

au-dessus de i ouverture du nid , sur laquelle la matière à demi liquide coulait peu à peu en l'obstruant à vue d'œil. En vain les moineaux s'efforçaient-ils de repousser cette avalanche vaseuse, elle augmentait sans cesse», et elle ne tarda point à rendre impossible l'évasion des assiégés et même tout moyen de défense. Alors la boue arriva plus que jamais, doubla les dimensions du nid, en obstrua complètement l'entrée , et , pour plus de sûreté, forma par devant un talus épais de cinq centimètres environ.

Cet acte de lynch accompli, les hirondelles retournèrent chacune chez elle, et un silence de mort se fit autour du tombeau muré qui renfermait les Ugolins.

Je n'ai jamais pu savoir un animal souffrant , sans chercher à le soulager. Aussi, malgré la conduite indélicate des moineaux, n'hésitai-je point à faire apporter une échelle , et à démolir le cachot qui renfermait les victimes. Je les y trouvai complètement asphyxiées , sans mouvement , le bec ouvert, l'œil atone, la paupière écarquillée, la tête ballant au hasard , et les membres flexibles. D'abord je les crus morts ; mais peu à peu, à force de soins et en leur insufflant de l'air, je parvins à les ranimer. Ils commencèrent par se replier sur

eux-mêmes, portèrent autour d'eux des regards effarés, fermèrent le bec, et cherchèrent à fuir par la fenêtre entrouverte ; la force leur en manqua , et ils retombèrent inertes sur mon bureau.

Sur ces entrefaites, la nuit était devenue tout à fait noire, un orage ^ éclatait et la pluie tombait par torrents.

Je fermai ma fenêtre, et après avoir couché de mon mieux , dans une petite corbeille pleine de ouate, les convalescents , je plaçai près d'eux du pain émietté , et m'en allai dans mabibliothèque.

Le lendemain de grand matin, en entrant dans mon cabinet de travail , j'y vis les moineaux fort affairés à expédier le peu qui restait des miettes de pain égrenées la veille. J'ouvris les deux battants de la fenêtre, et ils s'envolèrent précipitamment: mais je ne fus pas peu surpris de les voir, une ou deux minutes après,

revenir se percher sur le rebord du balcon , et ne pas s : effaroucher quand je m'approchai d'eux. Il est vrai de dire que mes mains se trouvaient pleines de grains que j'épanchai sur le rebord de la fenêtre.

La familiarité confiante que me témoignaient les oiseaux me suggéra l'idée de placer contre le mur, à la portée de ma main , un pot à fleur garni de ouate, disposé dans les mêmes conditions que les vases de même espèce que le cocher avait accrochés au-dessus de l'écurie.

Les moineaux, qui suivaient de loin et attentivement mon travail, comprirent à l'instant de quoi il s'agissait; car à peine eus -je terminé la petite installation, qu'ils allèrent s'y loger, et que dès lors ils l'habitèrent, sans s'inquiéter le moins du monde de leur voisinage avec moi.

Dès lors nous nous montrâmes tous les trois fidèles au pacte d'amitié que nous avions fait tacitement entre nous. Chaque matin je mettais dans une tasse, placée sur la fenêtre, de la mie de pain, des graines , des insectes , et les moineaux venaient, sans façon et sans hésitation , accepter le déjeuner que je leur servais. Pendant qu'ils picoraient gaiement, je pouvais, sans crainte de les inquiéter, passer mon doigt sur le plumage noir et brun du

mâle, et sur la livrée plus modeste de sa compagne. Le pis qu'il en advenait , c'était un ou deux coups de bec, décochés plutôt en manière d'agacerie qu'avec l'intention de me blesser. Nous n'avions sérieusement maille à partir que si , par hasard , j'oubliais ou-même si je retardais le tribut que je m'étais imposé de payer chaque jour à ces deux suzerains emplumés. Alors vraiment, il fallait les voir , si ma fenêtre restait fermée , frapper contre les vitres à grands coups de bec, me rappeler à mon devoir, par des reproches aigus, et ne cesser leur tapage qu'en voyant arriver la tasse pleine à épancher. Trouvaient -ils , au contraire, la fenêtre ouverte, mais sans provende sur son rebord, ils entraient violemment, me cherchaient partout, m'assaillaient, et ne m'épargnaient ni les reproches tapageurs, ni même les voies de fait. Feignais-je de ne pas me rendre à une volonté si énergiquement exprimée, ils se ruaient sur l'armoire où se trouvaient enfermées les graines, l'assiégeaient, et ne m'accordaient la paix qu'après m'avoir forcé à leur obéir.

Peu à peu mes voisins, de mieux en mieux installés dans leur pot à fleur, y pondirent , y couvèrent leurs œufs , et y mirent au monde des petits ; si bien qu'un beau matin je reçus la visite

de huit moineaux, au lieu de deux, et que les nouveaux venus , enhardis par l'exemple de leurs parents, se mirent, dès le premier jour de leur entrée chez moi , à en user à mon égard avec autant dè sans -façon.

Ne croyez pas, du reste, que mes bons rapports avec cette famille de moineaux forme une exception. Je pourrais vous citer de nombreux exemples d'une semblable familiarité.

Il suffit de se promener aux Tuileries pour voir des bandes de ces oiseaux accourir à un signal donné par un vieillard, se grouper sur ses épaules, sur sa tête , fourrager dans sa bouche , pour y picorer le pain qu'il y tient enfermé, s'élancer dans les airs, afin d'y saisir les boulettes qu'il lance , mettre à jouer avec lui une confiance sans bornes.

D'autre part, le docteur Jonathan Franklin raconte qu'un jour, à Newcastle, au moment du départ d'une corvette chargée de transporter du charbon de terre à Nairn, en Écosse, on vit deux moineaux se percher et s'installer au haut du mât.

Lorsque le bâtiment prit la mer, les moineaux, loin de songer à retourner à terre , ne tardèrent point à établir des rapports amicaux entre eux et les matelots, qui leur jetaient des miettes de biscuit

sur le pont. A peine naviguait -on depuis deux jours, qu'ils descendaient pour recevoir les largesses de l'équipage; bientôt même ils se construisirent, à l'aide de toutes les bribes detoupes qu'ils purent ramasser sur le pont, un nid en plein des cordages les plus élevés, y pondirent, et y couvèrent.

Ils firent ainsi avec l'équipage, pendant deux ans, une vingtaine de voyages, pendant lesquels ils vécurent de plus en

plus intimement avec les hommes du bord ; par malheur il arriva , dans la rivière la Tyne , une si grave avarie à la corvette, déjà fort vieille d'ailleurs, qu'on la jugea indigne de réparation, et qu'on la condamna à être dépecée.

Avant de quitter le bâtiment condamné à mort, les matelots détachèrent délicatement du mât le nid de leurs oiseaux favoris , et le placèrent dans une des crevasses d'une vieille masure en ruines et inhabitée, et qui s élevait à quelque distance du rivage.

A l'époque où cela se passait , une dame de Chelsea, ville peu éloignée de la masure , aimait passionnément les oiseaux, et en élevait un grand nombre. Parmi les hôtes de sa volière se trouvait un serin favori, dont elle plaçait la cage dans la feuillée des arbres de son jardin.

Un matin , pendant le déjeuner de cette dame , un moineau vola autour de la cage, où il se percha, et engagea avec le prisonnier une sorte de conversation. Après quelques moments, il reprit son essor, s'éloigna et revint bientôt tenant un vermisseau dans son bec. Il jeta l'insecte dans la cage et disparut. Chaque jour désormais, à la même heure, il apporta une semblable provende à son nouvel ami , et les choses en vinrent à ce point , que le

serin finit par ne plus vouloir prendre sa nourriture que du bec même du moineau.

Une si singulière liaison attira l'attention des voisins de la dame, témoins de ces visites quotidiennes , et quelques-uns d'entre eux , curieux de connaître jusqu'où s étendrait le bon cœur du moineau, attachèrent aussi la cage de leurs oiseaux en dehors de la fenêtre. Le moineau vint nourrir de même les nouveaux captifs ; mais il réserva toujours la première et la plus longue visite à son premier ami , le serin.

Quoique si familier et si sociable envers les oiseaux, le moineau se montrait extrêmement ombrageux et timide vis-à-vis des témoins de ces scènes intéressantes. Ils étaient obligés de se tenir à distance et de prendre de grandes précautions ; sinon le visiteur s'envolait immédiatement. Ce charmant manège se prolongea jusqu'au commencement de l'automne, puis il cessa : était-ce avec intention de la part du moineau , ou bien lui étaitil arrivé quelque accident ?

Quelque chose d'à peu près semblable s'est passé en 1855, chez M. Adolphe Sax, le célèbre inventeur qui a révolutionné et transformé les instruments de cuivre et les musiques militaires, îl possédait une petite perruche verte , maladive ,

assez pauvre en plume, et quelque peu rachi tique. Pour lui faire respirer un air moins malsain que l'atmosphère remplie de poussière de cuivre qu'on respirait dans les ateliers , on plaçait la cage dans les branches d'un grand et vieil arbre de Judée, qui étalait somptueusement ses grappes de feuilles d'un vert délicat et de fleurs d'un rose charmant. Comme tous les animaux valétudinaires, la perruche se montrait ingénieuse et adroite ; aussi, quand elle le voulait, ouvrait-elle sa cage, assez négligemment fermée, du reste, et allaitelle se promener sur les rameaux les plus élevés. Peu à peu , un des nombreux moineaux qui hantaient le quartier s'enhardit à entrer, en l'absence de la propriétaire, dans la cage abondamment garnie de graines et à y picorer avec la gloutonnerie et le sans-façon de son espèce. 11 ne tarda même point à ne plus prendre la fuite, et à continuer paisiblement ses repas, quand la perruche, lasse d'errer, rentrait chez elle ; si bien que les deux oiseaux finirent par se lier entre eux d'une étroite amitié. La perruche imitait à s'y méprendre le cri du moineau , et se servait de ce moyen pour appeler son camarade. De son côté, le moineau, dans les temps de pluie ou d'hiver, se laissait enfermer dans la cage avec la perruche , sans souci des verrous

qu'on tirait sur lui , et qu'il savait qu'on ouvrirait le lendemain. La perruche se montrait, pour son ami , d'une sollicitude toute maternelle : elle lui broyait les graines trop grosses et trop dures pour qu'il pùt les avaler ; elle l'abritait sous ses ailes à demi déplumées, et si par hasard il survenait du

mauvais temps, et qu'on oubliât de rentrer la cage, jamais grand'mère ne soigna et ne mijota mieux un petit-fils , que ne le faisait la perruche à l'égard de son enfant d'adoption.

Un beau jour, ou plutôt un jour fatal , un chat du voisinage saisit et dévora le moineau , que sa familiarité dans la maison ne mettait pas assez en défiance.

La perruche, ne le voyant pas revenir, passa dès lors ses nuits et ses jours à appeler celui qu'elle ne devait plus revoir, et, à huit jours de là, on la trouva morte au pied de l'arbre de Judée , où elle s'était traînée par un suprême effort.

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