ADRESSE
Dans un désert vivait un corbeau qui avait construit son nid sur un des plus gros arbres. Sous ce même arbre, un serpent monstrueux avait établi son domicile dans un de ces tas de terre qu'élèvent les fourmis blanches. Lorsque le corbeau s'aperçut qu'il vivait dans le voisinage d'un ennemi si dangereux, il chercha les moyens de l'éloigner ou de le détruire, ^'en trouvant aucun, et ne pouvant vivre tranquille auprès d'un pareil voisin, il s'adressa à un renard de sa connaissance, auquel il fit part du sujet de ses inquiétudes, le priant en même temps de l'aider de ses conseils et de lui suggérer quelque moyen pour faire périr le serpent.
« Dans un étang formé par la ri\ière Yarada, répondit le renard au corbeau, vivaient autrefois un grand nombre de poissons de toutes les espèces. Un cormoran vint, un jour, se désaltérer à cet étang, et, ayant aperçu la muhitude de poissons qui nageaient dans ces eaux limpides, il eût bien voulu en faire sa proie ; mais l'eau était si profonde, qu'il n'y avait pas moyen de les attraper. Pour exécuter son dessein, il eut recours à la ruse.
» S'îipprocliîiiit (le IV'tanfî: où Ton voyait imî^or les poissons vu plus ^n*aiul iioinbn', il sv, mit tïniw. luanii're Iiumblc et (11111 air hypocrite dans la posture d'un p('nitent. Les j)oissons, à la première vue d'un ennemi de leur espère, avaient tous pris la fuite et se tenaient eacIr'S au fond de l'eau. Cependant, loi'S((u ils virent l'air humble et modeste du cormoran, toujours immobile à la même place depuis longtemps, ils lui demandèrent de loin ce qu'il faisait là.
)> — H(3las! leur r(jpondit le cormoran d'un aii'contrit et d'un ton lamentable, je suis venu au bord de ces eaux pour y expier mes crimes dans l'exercice de la pénitence et pour m'y préparer à une bonne mort. J'ai, à la vérité, commis des meurtres sans nombre, surtout sur votre espèce; mais je me suis à la fin converti, et j'ai embrassé l'état pénitent dans lequel j'ai résolu de passer le reste de ma vie.
» Les poissons, au commencement, se défièrent de ses paroles. Cependant, voyant que sa conduite ne se démentait pas, ils se familiarisèrent peu à peu avec lui, et à la fin ils se persuadèrent que sa conversion était réellement sincère et qu'ils n'avaient plus rien à appréhender de sa part.
» Avant d'exécuter son de-^sein perfide, le cormoran attendit encore quelques jours, après lesquels, s'apercevant qu'il avait entièrement gagné la confiance des poissons, un jour que ces derniers étaient tous rassemblés autour de lui, il parut tout d'un coup plongé dans une tristesse profonde ; il pleurait en poussant des soupirs et donnait plusieurs signes de la plus vive affliction. Les poissons, étonnés de ce changement subit, lui en demandèrent la cause.
48 LA iMOHALE EN ORIENT
» — Ah! mes amis, leur répondit le cormoran, je pleure il la vue des malheurs qui doivent bientôt fondre sur vous; car je sais que vous êtes tous destinés à souffrir le plus cruel genre de mort. La connaissance secrète et certaine que j ai des temps et des saisons m'a appris qu'il doit survenir une sécheresse générale dans tout le pays et que, dans l'espace de douze ans, il ne tombera pas une goutte d'eau ; toutes les rivières, les étangs et les marais se trouveront bientôt à sec, et toute la race poissonne qui y vit doit finir par le genre de mort le plus affreux. Cependant l'amitié et l'attachement que j'ai conçus pour vous me portent à vous proposer de vous sauver de la ruine générale, ce que je pourrai exécuter aisément si vous voulez agréer ma proposition. J'ai découvert, à quelque distance d'ici, sur une montagne, un grand bassin d'eau limpide formé par une source qui ne doit jamais tarir. Si donc vous désirez vivre, et si vous consentez à vous confier à moi, je me charge de vous transporter tous, les uns après les autres, sur mon dos dans ce lieu de sûreté.
» Au récit du cormoran, l'épouvante se mit parmi les poissons ; ils ne pensèrent même pas à douter de sa sincérité. Croyant en même temps qu'ils n'avaient plus l'ien à craindre de lui, ils se fièrent à ses promesses et se livrèrent à ce perfide. Ce dernier tirait chaque jour un poisson de l'eau, commençant par les plus gros ; il le mettait sur son dos et le transportait sur le sommet d'un rocher aride, où il le dévorait à son aise.
T> Bientôt il eut dévoré tous les poissons de l'étang. Il y restait encore une écrevisse, qui, se doutant de la trahison de l'oiseau, résolut de le punir comme il le mé-
ritîiit. Pour exécuter son dessein, elle !(.' sii|)j)li:i de lui rendre iiussi W. même service (ju'il ;iv;iit lendu aux poissons. Le cormoran, ne se défiant de rien, met lec revisse sur son dos et la transporte sui* le rocher. Arrivée là, cette dei-nièrc, n'apercevant nulle part le réservoir d'eau, ne remarcjuant de tous côtés que des rochers arides, et voyant en même temps la place toute couverte d'arêtes de poissons, reconnut, sans en pouvoir douter, la j)eriidie du cormoran. Mais celui-ci n'attendit pas longtemps le châtiment qu'il avait mérité : Téerevisse le saisit par le cou avec ses pinces et l'étrangla.
» Après s'être ainsi vengée de ce méchant, elle se traîna peu à peu jusqu'à son ancienne demeure, où elle continua à vivre en paix comme auparavant. »
Lorsque le renard eut fini son récit : a Voilà, dit il à son ami le corbeau, comment on se défait par la ruse de ceux qu'on a intérêt à détruire. Cherchons maintenant, ajouta-t-il, à inventer quelc[ue artifice pour détruire ton ennemi, comme ce cormoran détruisit en premier lieu tous les poissons, et comme il fut ensuite détruit lui-même par l'écrevisse. »
Le renard n'eut pas plus tôt fini de parler, que le corbeau le conduisit au lieu de son domicile et lui montra la demeure de son dangereux voisin. Sur ces entrefaites, le roi de ce pays, étant allé à la chasse dans cette forêt, vint à passer par l'endroit qu'habitaient le corbeau et le serpent, et, comme il était fatigué, il voulut se reposer sous l'arbre sur lequel le premier avait construit son nid. Ayant auparavant ôté son collier d'or et quelques autres de ses principaux ornements qu'il posa à terre, il se coucha à l'ombre de l'arbre et s'y endormit. Pen-
50 lA MORALE EN ORIENT
dant qu'il était plonge dans le sommeil, le renard s'approcha et fit un signe au corbeau. Celui-ci descendit i*ans bruit, et, par le conseil du renard, prit avec son bec le collier d'or du roi et l'enfonça bien avant dans le trou où vivait le seqjcnt; après quoi, ils se retirèrent tous les deux en silence.
Un des suivants du roi, qui avait aperçu ce qui venait de se passer, en avertit son maitre dès qu'il fut éveillé. Celui-ci appela aussit<Jt ses gens et ordonna qu'on creusât la terre à l'endroit où son collier avait été introduit par le corbeau. Pendant qu'on exécutait ses ordres, le serpent, qui était caché dans le trou, se sentant pressé, soHit en fureur et fit mine de s'élancer sur ceux qui ti-oublaicnt son repos ; mais les personnes qui étaient à l'entour se tinrent sur leurs gardes, firent pleuvoir sur lui une grêle de pierres et l'écrasèrent; puis, continuant de creuser la terre, ils recouvrèrent le collier d'or du roi.
Après que le corbeau eut ainsi assouvi sa haine en causant par ruse la mort de son ennemi, il vécut tranquille et heureux sur son arbre, au sein de sa famille. [Pan-Sha-Tantra — J.-A. Dubois)