‹ L'esprit du comte Joseph de MaistreChapitre 27 sur 48 · DU CHAPITRE V · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE V

Note A, page 299.

Dans un ouvrage, qui est un chef-d'œuvre, pour l'agrément du style, la précision des idées, la justesse et la profondeur des réflexions (I), le célèbre père André, définissant le Beau, en général, s'exprime ainsi :

«Je ne sais par quelle fatalité il arrive que les choses dont on parle le plus parmi les hommes, sont ordinairement celles que Ton connaît le moins. Telle est, entre mille autres, la matière que j'entreprends de traiter. C'est le beau ; tout le monde en parle, tout le monde en raisonne... On veut du beau partout; du beau dans les ouvrages de la nature, du beau dans les productions de l'art, du beau dans les ouvrages d'esprit, du beau dans les mœurs : et si l'on en trouve quelque part, c'est peu de dire qu'on en est touché ; on en est frappé, saisi, enchanté. Mais de quoi l'est-on?

« Demandez... aux personnes qui en paraissent les plus éprises, quel est ce beau, qui les charme tant ? quel en est le fond, la nature, la notion précise, la véritable idée ? si le beau est quelque chose d'absolu ou de relatif? s'il y a

(1) Essai sur lefic.au.

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un beau essentiel, et indépendant de toute institution ? un beau fixe, et immuablenfient tel ? un beau qui [»lalt, on qui a droit de plaire îi la Chine, comme en France ; aux barbares mêmes, comme aux nations les plus policées? un beau suprême, qui soit la règle et le modèle du beau subalterne que nous voyons ici-bas, ou, enfin, s'il en est de la beauté comme des modes et des parures, dont le succès dépend du caprice des hommes, de l'opinion et dugoiit?

(( A ces questions, vous verrez aussitôt toutes les idées se confondre, les sentiments se partager, naître mille doutes sur les choses du monde, que Ton croyait le mieux savoir : et pour peu que vous pressiez vos interrogations pour faire expliquer les contendants, vous reconnaîtrez que, si le je ne sais quoi (l) ne vient à leur secours, la plupart ne sauront que vous répondre (2). »

La question ou plutôt les questions sur le beau ainsi posées, le père André continue en ces termes :

« Il y a un beau essentiel, et indépendant de toute institution, même divine; il y a un beau naturel, et indépendant de l'opinion des hommes : enfin il y a une espèce de beau, d'institution humaine, et qui est arbitraire jusqu'cà un certain point (3)...

«Saint Augustin nous apprend... que dans sa jeunesse (4) il avait composé un livre exprès sur la nature du beau... Il fiiut l'écouter lui-même.

« Si je demande à un architecte (5), dit ce saint doc-

(1) Sous ce titre: La Beauté et le Je ne sain quoi, Marivaux a traité allégoriquement et avec beaucoup de charme une partie de la thèse choisie et soutenue par le père André.— Voir Marivaux, ŒwiTes\édit. in-8de 1781, t. IX, p. 55G à 56G, 2*^ feuille du Cabinet du philofophe.

(2) Essai sur le beau, édit. in-12, 1770, p. 1 à 3.

(3) P. 5 et 6.

(4) Confessions, llv. IV, chap. xiii, etc.

(5) Saint Augustin, De vern relir/ioni', cap. xxx, xxxi, xxxii, etc.

teur, pourquoi, ayant construit une arcade à l'une des ailes de son édifice, il en fait autant à Tautre, il me répondra, sans doute, que c'est afin que les membres de son architecture (1) symétrisent bien ensemble. — Mais pourquoi cette symétrie vous paraît-elle nécessaire ? — Par la raison que cela plaît. — Mais qui êtes-vous, pour vous ériger en arbitre de ce qui doit plaire ou ne pas plaire aux hommes ? et d'où savez-vous que la symétrie nous plaît ? — J'en suis sûr, parce que les choses ainsi disposées ont delà décence, de la justesse, de la grâce, en un mot, parce que cela est beau. — Fort bien. Mais dites-moi : Cela est-il beau, parce qu'il plaît ; ou cela plaît-il, parce quil est beau? — Sans difficulté, cela plaît, parce quil est beau. — Je le crois comme vous. Mais je vous demande encore : pourquoi cela est-il beau ? et si ma question vous embarrasse, parce qu'en effet les maîtres de votre art ne vont guère jusque-là, vous conviendrez du moins, sans peine, que la similitude, l'égalité, la convenance des parties de votre bâtiment réduit tout à une espèce d'unité, qui contente la raison. — C'est ce que je voulais dire. — Oui ; mais prenez-y garde. Il n'y a point de vraie unité dans les corps, puisqu'ils sont tous composés d'un nombre innombrable de parties, dont chacune est encore composée d'une infinité d'autres. Où est-ce donc que vous la voyez, cette unité qui vous dirige dans la construction de votre dessein ; cette unité, que vous regardez dans votre art comme une loi inviolable; cette unité, que votre édifice doit imiter pour être beau ; mais que rien sur la terre ne peut imiter parfaitement, puisque rien sur la terre ne peut être parfaitement un ? Or, de là, que s'en-

(I) Saint Augustin, J)e miisica, lib^ VI, cap. xiii.

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a suit-il? Ne faut-il pas reconnaître qu'il y a donc au-des- «sus de nos esprits une certaine unité originale, souve- (( raine, éternelle, parfaite, qui est la r»''gle essentielle du a beau, que vous cherchez dans la pratique do votre art? »

« C'est, dit le père André, le raisonnenienb- de saint Augustin, dans son livre De la véritable religion. D'où il a conclu, dans un autre ouvrage, ce grand principe, qui n'est pas moins évident, savoir : (jue c'est l'unité qui constitue, pour ainsi dire, la forme et l'essence du beau en tout genre de beauté. Omnis porro pulchritudinis forma unitas est (1 ) . »

a Comment donc, conclut le père André, s'est-il trouvé des esprits assez bizarres ou assez stupides, pour philosopher contre un jugement naturel si conforme à la raison ? Comment s'en trouve-t-il encore quelquefois dans certaines compagnies, qui voudraient faire dépendre l'idée du beau de l'éducation, du préjugé, du caprice et de l'imagination des hommes? Allons à la source de l'erreur.

« C'est qu'en effet il y a une troisième espèce de beau, qu'on peut appeler arbitraire ou artificiel, comme il vous plaira... un beau de système et de manière dans la pratique des arts, un beau de mode ou de coutume dans les parures, etc., et de là ils ont conclu sans façon, que ^om^ beau est donc arbitraire (2). »

Le père André conclut, comme M. de Maistre, que dans la doctrine du beau, tout se décide par Vavtorité, et c'est un grand bien, et qu'avant tout, dans la recherche du beau, il faut éviter le défaut et l'excès (3). Est modus in rébus.

(1) Epistola xvui, édit. Tdes Bénédictins. — Essai sio' te beau , p. 12 Ji 15.

(2) Itjid., p. 28 el 29.

(3) Ibid., p. 203 et suiv.

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