PHILOSOPHES ET SOPHISTES
I. Aristote. — II. Ignorance profonde de Bacon. — III. Chez lui, l'erreur est systématique. — IV. Dangers des doctrines de Bacon. —
V. Distance qu'il y a entre les vrais philosophes et Bacon. —
VI. Esprit faux de Bacon. — VU. Un mot de Sénèque. — VIII. Orgueil insensé de Bacon. — IX. 11 (ist l'apôtre du matérialisme. — X. Son école ramène les hommes au paganisme. — XI. Origine de la réputation de Bacon. — Xll. Sa philosophie est une aberration continue. — XIII. Locke et ses doctrines. — XIV. Puissance désastreuse des principes de Locke. — XV, J. J. Rousseau et ses erreurs. — XVI. Son Emile et ses autres ouvrages.
Je ne crois pas qu'il existe ni chez les anciens, ni chez les modernes, aucun ouvrage de philosophie rationnelle qui suppose une force de tête égale à celle qu'Aristote a déployée dans ses écrits sur la métaphysique, et nommément dans ses Analytiques. Ils ne peuvent manquer de donner une supériorité décidée à tout jeune homme qui les aura compris et médités. Le style, toujours au niveau des pensées, est étonnant dans la plus étonnante des langties (1). Mais qu'il est difficile
(0 Averroës appelle Aristote le comble de In perfection humaine.
l'espkit de j. de maisthe. 309
de comprendre Aristole, et dans quel état ses ouvrages nous sont parvenus ! Oubliésjongtem[)s, enfouis ensuite et en |)arlie consumés dans la terre, retrouvés, corrigés, interpolés, etc. (1); pouvons-nous en lire un chapitre avec la certitude de lire^Aristote pur? On le reconnaît cependant à sa gravité, à ses idées condensées, à ses formes rationnelles, étrangères aux sens et à l'imagination, à cette parcimonie de paroles qui craint toujours d'embarrasser la pensée, et qui sait allier à la clarté un laconisme surprenant. Dans ses beaux moments et lorsqu'il est certainement lui-même, son style semble celui de la pure intelligence. Il est le désespoir des penseurs et des écrivains de son ordre (2).
Bacon était étranger à toutes les sciences naturelles.
Des lectures superficielles ou même la simple conversation portant à l'oreille de Bacon quelques-uns de ces mots techniques qui appartiennent à chaque science, et qui se répètent assez souvent lors([u'ils se rattachent aux principes, Bacon les recevait dans sa mémoire ; bicnlùt son imagination active et confiante leur donnait un sens, et son orgueil ne lui permettait pas seulement de douter qu'il fût dans l'erreur ; de manière que, lorsque l'occasion s'en présentait, il ne manquait pas d'employer le rnot dans le sens qu'il s'était fait à lui-même, comme
(1) SUabon, lib. Mil, éilil. de Paris, 1020, p. 609. — Plutaïquc, In Sylla, chap. un de la Uad., V. Bealtie. On Truth, part. Ill.cli.ii, in-S. p. 396.
(2) Examen de la pinlosophii' île liacon, t. I, p. ^i et bii.
cet enfant qui demandait se une soupape n était pas un archevêque {{).
Très-peu de gens comprennent ce philosophe, parce que, d'après un préjugé enraciné^ on s'obstine à hii supposer des connaissances qu'il n'avait pas ; dès qu'on l'a bien compris, on voit qu'il ne savait rien. Mais ce n'est pas assez : il est encore essentiel de remarquer que Bacon ne se trompe point comme les autres hommes ; chez lui l'erreur n'est jamais ni faiblesse, ni malheur, ni hasard ; elle est systématique et naturelle, organisée 171 succum et sanguinem. 11 n'en a pas une qui n'ait sa racine dans un principe faux, antérieurement fixé, et pour ainsi dire, inné dans son esprit (2).
Non-seulement Bacon n'a pas avancé la science, mais si, malheureusement il était lu, compris et suivi, il l'aurait tuée ou retardée sans bornes. Quelle manie de vouloir que l'homme commence ses études parles causes et les essences avant d'examiner les opérations et les effets, qui seuls ont été mis à sa portée (3) !
Dire ce que Bacon aurait dû dire est une excellente manière de le traduire (4).
Bacon ne se trompe point comme les grands hommes :
(1) Examen de Ja philosophie de Bacon, t, I. p. 203 et 205.
(2) Ibid., t. I, p. 207 et 208.
(3) Ibid.,^. 210.
(4) Ibid.,^. 215, note 1.
DE J. DE MAISTRK. 3H
ceux-ci S(3 Iroinpent, parce que l'esprit humain est borné et ne peut tout \oir ; parce qu'ils sont distraits, ou prévenus, ou passionnés ; parce qu'ils se trouvent conduits parles circonstances à parler de choses qu'ils n'ont pu approfondir ; parce qu'ils sont hommes enfin. Tout en reconnaissant le tribut qu'ils ont payé à l'humanité, on sent que l'erreur leur est étrangère et qu'elle ne peut être chez eux que partielle et accidentelle. Souvent même ils ont Vart, je dis mal, fart n est pas fait pour eux, ils nen ont pas besoin, ils ont le bonheur de se faire admirer jusque dans celles de leurs idées qu'on se croit obligé de rt^eter.'J'avoueque je ne me permettrais point de tourner en ridicule une pensée de Descartes ou de Malebranche.
Tous ces grands hommes ont d'ailleurs une simplicité qui intéresse, jamais ils ne disent : Vous allez voir; jamais surtout ils n'emploient de grands mots; ils savent enseigner l'homme -sans l'insulter, et le rendre savant sans lui dire qu'il est ignorant : il est donc bien juste qu'on les environne de la bienveillance qu ils méritent. Bacon, qui est leur opposé en tout, inspire aussi un sentiment tout opposé ; son immense incapacité contraste de la manière la plus choquante avec le mépris outrageant qu'il montre et qu'il étale même pour tout ce qui l'a précédé. On pardonne à celui qui chasse l'erreur un peu brusquement, s'il sait au moins lui substituer la vérité ; mais si c'est pour enchérir encore, il devient réellement insupportable (1).
Il n'y a peut-être rien de plus intéressant ([ue d'en-
(I) Examen de la philosophie de Bacon., t. 1, p, 163 à 165.
tendre un homme supérieur parler de ce qu'il ne sait pas. 11 s'avance lentement, et n'appuie guère le pied sans savoir si le terrain esl solide ; il cherche des analogies plausibles ; il tâche de rattacher ses idées à des principes supérieurs et incontestables; il a toujours le ton de la recherche, jamais celui de l'enseignement; et souvent il arrive que, même en se trompant, il laisse une assez grande idée de la droiture de son esprit.
C'est tout le contraire de la part de Bacon, qui parle constamment, vehitex ^n/^oc^e, des choses dont il n'avait pas la plus légère idée, et dont le premier mol est toujours un blasphème contre quelque vérité incontestable, souvent du premier ordre (1).
Bacon avait l'esprit éminemment faux, et d'un genre de fausseté qui peut-être n'a jamais appartenu qu'à lui. Son orgueil le trompait continuellement de deux manières. L'envie qui le possédait d'ouvrir de nouvelles roules, et le dépit secret que lui inspirait son incapacité absolue, essentielle, radicale dans toutes les branches des sciences naturelles, l'avaient oorté insensiblement à dédaigner, à rabaisser, à insulter même tout ce qu'il ignorait; et pour se consoler pleinement il substituait aux réalités, qui n'étaiait pas à sa portée, des chimères, qui lui appartenaient bien légitimement, puisqu'il ne les tenait que de lui-même. Ce double caractère domine dans toutes les œuvres deBticon, au point qu'elles ne présen-
(1) P. 8-2 cl s:}.
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tent peut-être pas une page où il ne se montre d'une lîjanière frappante (1).
Sénèque a dit : Philosophoj'um credtda (jens; on pourrait dire à peu près dans le même sens : // ny a 7'ien de si crédule que r incrédule (2). Tous ces philosophes, si en garde contre les vérités qui les gênent , sont pour ainsi dire tout ouverts à Terreur, pour peu qu'elle les accommode. Bacon est un grand exemple dans ce genre ; il est le modèle de sa postérité; sa philosophie presque entière n'est que l'énumération des erreurs humaines : mais l'erreur est comme un brouillard ; on n'y voit que les autres (3).
On conçoit à peine le vertige d'orgueil qui persuadait à Bacon que l'univers entier avait déraisonné jusqu'à lui ; et ce qui est bien remarquable, jamais il n'a le ton plus méprisant que lorsqu'il est lui-même sur le point de déraisonner de la manière la plus choquante (4).
Combien un simple et honnête ignorant est su[)érieur à Bacon ! Qu'est-ce donc que cette fausse science qui se fatigue sans relâche pour se tromper et pour tromper? Qu'est-ce que cet art funeste d'embellir l'erreur, de la
(1) P. 286 et 287.
(2) Marivaux disait au lord nolingltroke, qui, fort crédule sur beaucoup de points, alïectait de révoquer en doute les vérités tie la religion : « Si vous ne croyez pa;^, milord, ce n'est pas du moins faute de foi. »
(:{) Examiincfe la philu^iopliii' de Bacon, t. I, p. 315 et 310". (4) Ihid., t. Il, p. 55.
IS
revêtir de couleurs poétiques, de la rendre plausible à force de faux esprit, de raisonnements sans raison et de fantastiques analogies? Ce qu'il y a de plus mauvais dans le monde, c'est le talent mauvais (1).
Chaque ligne de Bacon conduit au matérialisme (2).
Le jugement qui flétrit Bacon comme juge vénal (3), le déshonore moins à nos yeux que ce travail péniblement frauduleux exercé sur la Bible pour la plier aux plus honteuses spéculations. Tous les sectaires l'avaient invoquée sans doute, car tout peut se trouver dans tout livre, que tout homme a droit d'interpréter à son gré; mais jusqu'à Bacon, je ne sache pas que le matérialisme l'eût appelée à son secours (4).
Les raisonnements de Bacon sont ordinairement faux de deux ou trois manières. H a bien raison de dire du mal de la logique ; c'est sa plus mortelle ennemie (5).
Tout lecteur qui joindra à une conscience droite les moindres connaissances philosophiques verra sans doute dans les idées de Bacon une introduction complète atout le matérialisme de notre siècle. Si les philosophes de cette époque si flétrissante pour l'esprit humain ont tant aimé et célébré Bacon, c'est qu'ils n'ont pas soutenu une erreur (et ils les ont toutes soutenues) dont il ne leur ait présenté le germe déjà plus qu'à demi développé (6).
(1) P. 87 et 88.
(3) Voir la noie A.
(4) ExmnendclaphHos.de Bacun, t. 11, p. i(j. (6) P. UO, note2.
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L'école de Bacon nous ramène au paganisme : elle nous propose de croire la matière éternelle ; mais elle est bien plus coupable que les philosophes de ces temps de ténèbres; car il s'en est trouvé parmi eux d'assez sincères pour rendre justice à Moïse, en convenant sans difficullé qu'il avait enseigné la création proprement dite EX NIHH.O et l'opposant même sur ce point aux philosophes grecs ( 1 ), tandis que cette malheureuse école, déjà si coupable en repoussant cette lumière qu'elle se vante si mal à propos de vénérer, commet encorde nouveau crime de calomnier l'antique révélation divine, en lui prêtant une erreur impie, clairement proscrite par le premier mot de ses écrits (2).
Il y a une manière bien simple de juger les hommes, c'est de voir par qui ils sont aimés et loués. Lesaffinités doivent toujours fixer l'œil de l'observateur ; elles ne sont pas moins importantes dans le monde moral que dans le physique.
La réputation de Bacon ne remonte véritablement qu'à l'Encyclopédie. Aucun fondateur des sciences ne l'a connu ou ne s'est appuyé sur lui. Voltaire, Diderot, d'Alembert le célébrèrent à Penvi, quoique ce dernier
(1) Calen, , de usu part., lib. Il, ap. Stillingfleet. Orig. sacrœ, lib. 111, cap. II, p. 4il, 3e édit., cité par le docteur Leland dans sa Démonstration évangéliyiw, t. Il, part. I, chap. xm, in-12, p. 230.
(2) Examen de fa phi/os. de Bacon, t. 11, p. 168 et 169.
avoue que les ouvrages du philosophe anglais sont trèspeu lus.
Mais il n'y a rien de si précieux que le panégyrique de Bacon que nous a donné Cabanis dans son cours de matérialisme intitulé Rapport du physique et du moral de l'homme.
«Bacon, dit-il, vinttout à coup au milieu des ténèbres « et des cris barbares de l'école , ouvrir de nouvelles (( routes à l'esprit humain....; Hobbes fut conduit à la « véritable origine de nos connaissances. Mais c'était c( Locke, SUCCESSEUR de Bacon, qui devait pour la « première fois, etc. Helvélius a résumé la doctrine de
« Locke Condillac l'a développée et étendue....
« Condillac autem genuit L«?2ce/m (1). Vient ensuite « Volney, habitué aux analyses pi'o fondes, etc. (2). »
Il n'y a rien de si précieux que cette généalogie. On y voit que Locke est successeur de Bacon (ce qui est incontestable) ; on y voit que Locke à son tour engendra Helvétius, et que tous ces ennemis du genre humain réunis, y compris Cabanis lui-même, descendent de Bacon.
(1) C'est ce Lancelin qui a dit qu'il faudrait effacer du dictionnaire de toutes 7ios langues tous les mots qui désignent des fantômes^... celui de DIEU surtout, mot redoutable auquel on a fait signifier tout ce qu'on a voulu, premier fondement du monde imaginaire, etc.;... que. s'il faut des dieux et des saints ù la canaille, on peut lui en donner tant qu'elle voudra, etc.; que l'existence de Dieu et l'immortalité' de l'âme sont des erreurs sublimes qui peuvent être longtemps encore utiles aux hommes , jusqu'à ce qu'ils soient assez perfectionnés pour se contenter du culte de la vérité. (Introduction à ['Analyse des sciences , par M. Lancelin. Paris, 1801, in-8 , t. I , seclion 2, chap. IV, p. 321 et t. H, section 4. chap. vi, p. 23S.)
(2) Ibid.
r)K J. DE MAISTRE. .'M 7
Ce sera toujours une flétrissure ineiïarable pour Bacon, comme pour Locke, qu'il n'y ait pas un athée, pas un matérialiste, pas un ennemi du christianisme, dans notre siècle si fertile en hommes de cette espèce, qui n'ait fait profession d'être leur disciple, et qui ne les ait vantés comme les premiers libérateurs du genre humain (1).
Désormais la réputation de Bacon ne saurait plus en imposer qu'aux aveugles volontaires. Sa philosophie entière est une aberration continue. Il se trompe également dans l'objet et dans les moyens; il n'a rien vu de ce qu'il avait la prétention de déc()uvrir. et il n'a rien vu, non parce qu'il n'a pas regardé, non par suite de l'interposition des corps opaques, mais par le vice intrinsèque de l'œil, qui est tout à la fois faible, faux et distrait. Bacon se trompe sur la logique, sur la métaphysique, sur la physique, sur l'histoire naturelle, sur l'astronomie, sur les mathématiques, sur la chimie, sur la médecine, sur toutes les choses enfin dont il a osé parler dans la vaste étendue de la philosophie naturelle. Il se trompe, non pointcomme les autres hommes, mais d'une manière qui n'appartient (\ua lui et (|ui part d'une certaine impuissance radicale telle qu'il n'a pas indiqué une seule route qui ne conduise à l'erreur, à commencer par l'expérience dont il a perverti le caractère et l'usage, de façon qu'il égare lors même qu'il indique un but vrai ou un moyen légitime. 11 se trompe dans les masses et les gé-
(1) Examen de la philos, de Bacon^ t. H, p. 343 à 347.
néralités en troublant l'ordre et la hiérarchie des"scien- <5cjs, en leur donnant des noms faux et des buts imaginaires; il se trompe dans les détails en niant ce qui est, en expliquant ce qui n'est pas (1), en couvrant ses pages d'expériences insignifiantes, d'observations enfantines, d'explications ridicules. Le nombre immense de ses vues et de ses tentatives est précisément ce qui l'accuse, en excluant toute louange de supposition, puisque Bacon ayant parlé de tout s'est trompé sur tout. Il se trompe lorsqu'il affirme ; il se trompe lorsqu'il nie ; il se trompe lorsqu'il doute ; il se trompe de toutes les manières dont il est possible de se tromper. Sa philosophie ressemble à sa religion, qui proteste continuellement : elle est entièrement négative et ne songe qu'à contredire. En se livrant sans mesure à ce penchant naturel, il finit par se contredire lui-même sans s'en apercevoir, et par insulter chez les autres ses traits les plus caractéristiques : ainsi il blâme sans relâche les abstractions, et il ne fait que des abstractions , etc. Le néologisme est chez lui une véritable maladie, et toujours il croit avoir acquis une idée lorsqu'il a inventé un mot.
La nature l'avait créé bel esprit , moraliste sensé et ingénieux, écrivain élégant, avec je ne sais quelle veine poétique qui lui fournit sans cesse une foule d'images extrêmement heureuses, de manière que ses écrits, comme fables, sont encore très-amusants. Tel est son mérite réel, qu'il faut bien se garder de méconnaître ; mais dès qu'on le sort du cercle assez rétréci de ses véritables talents, c'est l'esprit le plus faux, le plus détes-
(1) Expression de .1. .1. Rnii?scau, à I.t lin de la Nouvelle Heloise.
table raisonneur, le plus terrible ennemi de la science qui ait jamais existé. Que si on veut louer en lui un amant passionné des sciences, j'y consens encore, mais (comme je ne me repens point de l'avoir dit ailleurs) c'est V eunuque amoureux (i).
Comment est-il possible qu'un tel homme ait usurpé une telle réputation dans l'ordre des sciences. Certes, il n'existe pas de plus grande preuve de la puissance d'une nation et de l'extravagance d'une autre (2).
XIU
Savez-vous, Madame, quel est le livre du dix-huitième siècle qui mérite le moins sa réputation? C'est précisément celui qui est le plus universellement vanté : c'est V Essai sur r entendement huinain^ de Locke. Tous les genres de défauts sont réunis dans cet ouvrage. Super ficialité continue sous l'apparence de la profondeur, pétitions de principes, contradictions palpables, abus de mots (tout en reprochant cet abus aux autres), constructions immenses appuyées sur des toiles d'araignées, principes funestes, répétitions et verbiages insupportables, mauvais ton même, afin que rien n'y manque. Il n'y a, par exemple, rien de si fade que ce début de Locke : « Voici, cher lecteur, ce qui a fait le « divertissement de quelques heures de loisir que je « n'étais pas d'humeur à employer à autre chose... Si « vous prenez seulement la moitié autant de plaisir à
(1) Examen de lajihilos.de Bncon, t. II, p. 372 à 'iTô.
(2) Ihid., p. 378.
« lire mon livre que j'en ai eu à le composer, vous « n'aurez pas, je crois, plus de regrets à votre argent (1) « que j'en eus à ma peine, etc.. »
Ce préambule serait à peine supportable à la tête de Griselidis ou de Barbe-Bleue.
Or, vous plaît-il savoir. Madame, comment s'est faite cette réputation. Je vais vous expliquer ce mécanisme, comme je vous démontrerais une montre à répétition ou un métier à bas.
Au commencement du dernier siècle, les hommes suffisamment dégi^ossis par le protestantisme étaient tous prêts pour l'impiété. Bayle avait levé l'étendard, et de tous côtés on apercevait une fermentation sourde, une révolte de l'orgueil contre toutes les vérités reçues, et un penchant général à se distinguer par l'indépendance et la nouveauté des opinions.
Locke parut ; et, avec l'influence que lui donnait son caractère très-estimable, une réputation méritée, et l'autorité qu'il tirait d'une grande nation, il dit aux hommes, ou il leur redit (car il n'y a pas de folie qui n'ait été dite), « que toutes nos connaissances nous viennent parles sens, et que T intelligence humaine n'est qu'une chambre obscure (ce sont ses termes) ;
« Que nulle idée de bien ou de mal, de vice ou de vertu, n'est originelle dans l'homme, » produisant, pour établir cette maxime, toutes les turpitudes du genre humain recueillies dans les voyages, comme on produi-
(1) Thou wilt as Utile think thy money, as i do my pains ill bestowed. (Londres, Becroft, Slraham et comp. 1775, 1 vol. iii-8.) Epistle to the reader. « Quelle odeur de magasin! » (Noie de M. de Maislre, Lettres et op., t. II, p. 202.)
rait la nosologie du sauvage, pour prouver qu'il n'y a point de santé';
(( Que les hommes ont inventé les langues, » d'où il suit qu'il l'ut un temps où ils ne parlaient pas (1) ;
« Que c'est manquer de respect à Dieu et borner sa puissance, de soutenir qu'il ne peut pas faire penser la matière ;
« Que la pensée, enfin, n'est qu'un accident de cette âme, qui peut être matérielle. »
L'Europe, à demi gangrenée, but cette doctrine avec la plus fatale avidité. Les matérialistes en ont fait leurs délices. Us ont traduit, abrégé , expliqué, commenté V Essai sur r entendement humain ; ils l'ont surtout enseigné à la jeunesse ; ils auraient voulu, comme madame de Sévigné l'a dit d'un livre un peu différent, « le faire prendre en bouillon. »
Locke est fameux parce que nous sommes abrutis, et nous le sommes surtout, parce que nous l'avons cru.
Malheureusement, une réputation ainsi établie est difficilement ébranlée. Elle dure d'abord pour une raison à laquelle on réfléchit peu : parce qu'oTz ne lit plus le livre. Vous connaissez Paris, Madame, et vous savez comment y vivent les gens de lettres : dans ce moment, croyez-vous qu'il y en ait beaucoup capables de se placer devant leur pupitre pour lire bravement
(1) On sait avec quelle force de raisonnements, de science et d'éloquence M. de Bonald a réduit à néant ceUe absurde assertion. Voyez et conférez : Recherches philosophiques sur les premiers objets des cori' naissances morales, chap. ii, De l'origine du langage, p. 56 à 113, édit. de 1853; et Législation primitivCfClc, liv. I, chap. i, De la pensée et de son expression , p. 117 à 123, et notes, p. 191 à 195, 4^ édition, 18U.
d'un bout à Tautre, et la plume à la main, un in-quarto mortellement ennuyeux? Qu'en pensez-vous? Dironsnous : // en est jusquà ti^ois que V onpourrait nommer? Si \ous voulez 1 Mais ce que je puis vous assurer, c'est que des auteurs français qui citent Locke, qui le louent, qui l'expliquent et qui s'appuient de son autorité, peuvent être convaincus, par leurs propres ouvrages, de ne l'avoir pas lu.
Et la prescription. Madame, la prescription ne suffitelle pas pour éterniser Topinion la moins fondée dans son origine? Une réputation faite, dure parce qu'elle est faite (1).
Le livre de Locke n'est presque jamais saisi et ouvert quejoâir attitude. Parmi les livres sérieux, il n'y en a pas de moins lu. Une de mes grandes curiosités, mais qui ne peut être satisfaite, serait de savoir combien il y a d'hommes à Paris qui ont lu, d'un bout à l'autre, Y Essai sur r entendement humain. On en parle et on le cite beaucoup, mais toujours sur parole; moi-même j'en ai parlé intrépidement comme tant d'autres, sans l'avoir lu. A la fin, cependant, voulant acquérir le droit d'en parler en conscience, c'est-à-dire avec pleine et entière connaissance de cause, je l'ai lu tranquillement, du premier mot au dernier, et la plume à la main.
Mais j'avais cinquante ans, quand cela m'arriva,
et je ne crois pas avoir dévoré de ma vie un tel ennui (2) .
Dans V Essai, rien ne vous console ; il faut traverser
ce livre, comme les sables de la Lybie, et sans ren-
(1) Lettres et op. ^ Paradoxes ^ etc., t. Il, p. 201 à 203.
(2) Les Soirées de Saint-Vétershourg. t. I, p. 447 et ii8.
DE J. DE MAISTRË. 323
contrer le moindre oasiSy le plus petit point verdoyant où Ton puisse respirer. Il est des livres dont on dit : « Montrez-moi le défaut qui s'y trouve ! » Quant à V Essai, je puis bien vous dire : Montrez-moi celui qui ne s^y trouve pas (1).
Pour réfuter un in-quarto, il en faut un autre : et par qui le dernier serait-il lu ? Quand un mauvais livre s'est une fois emparé des esprits, il n'y a plus pour les désabuser d'autre moyen que celui de montrer l'esprit général qui l'a dicté, d'en classer les défauts, d'indiquer seulement les plus saillants et de s'en fier du reste à la conscience de chaque lecteur. Pour rendre celui de Locke de tous points irréprochable, il suffirait à mon avis d'y changer deux mots. Il est intitulé Essai sur r entendement humain; écrivons seulement Essai sur l'entendement de Locke : jamais livre n'aura mieux rempli son titre. L'ouvrage est le portrait entier de l'auteur, et rien n'y manque (2). On y reconnaît aisément un honnête homme et même un homme de sens, mais pipé par l'esprit de secte qui le mène sans qu'il s'en aperçoive, ou sans qu'il veuille s'en aperce-
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 449 et 450.
(2) Jean Le Clerc écrivait jadis sous le portrait de Locke :
Lockius humanœ pingens penetralia mentis Ingenium solus pinxerit ipse suum..
« Locke, en peignant les mystères de l'ànic humaine, n'a fait qu'une seule chose, peindre son esprit. »Nécn 1632, il mourut en 1704. « Il a raison, » dit M. dcMaistre, en citant ces deux vers latins. (/. c. sup., p. Ô06, note 1.)
voir; manquant d'ailleurs de l'érudition philosophique la plus indispensable et de toute profondeur dans l'esprit (1).
\J Essai sur r entendement humain est très-certainement, et soit qu'on le nie ou qu'on en convienne, tout ce que le défaut absolu de génie et de style peut enfanter de plus assommant (2).
Dans l'étude de la philosophie, le mépris de Locke est le commencement de la sagesse (3).
J. J. Rousseau, l'un des plus dangereux sophistes de son siècle, et cependant le plus dépourvu de véritable science, de sagacité et surtout de profondeur, avait une profondeur apparente qui est toute dans les mots (4).
Le mérite du style ne doit pas être accordé à Rousseau sans restriction (5). Il faut remarquer qu'il écrit très-mal la langue philosophique ; qu'il ne définit rien ; qu'il emploie mal les termes abstraits ; qu'il les prend tantôt dans un sens poétique, et tantôt dans le sens des conversations. Quant à son mérite intrinsèque , La Harpe a dit le mot : Tout , jusqu'à la vérité j trompe dans ses écrits {^).
(1) Les Soirées de Saint-Pétershourg , t. I, p. 505 à 507. (?) Ibid., p. 518.
(3) \\ Wôh.
(4) Ibid., t. I, p. 8(.
(5) C'est ce qu'a parfaitement prouvé M. Frédéric Godefroy, dans une série d'articles insérés tout récemment dans le journal l'Univers : il est vivement à désirer que l'auteur, — humme de talent et d'avenir, — publie bientôt en brochure ce travail piquant et neuf.
(6) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. 1, p. 173. Voir la noie B.
DE J. Dli MAISTRC. 325
Emile est un ouvrage de collège qui a beaucoup plus de volume que de masse, et qui ne renferme presque rien de véritablement utile (1). Vous verrez de quels ouvrages on s'ini'atuait dans ie siècle extravagant qui vient de finir (à ce qu'on dit du moins, car, pour moi, je n'en crois rien). Le morceau le plus remanjuable de cet ouvrage, qui a fait tant de bruit, est la Profession de foi du vicaire savoyard ; ce qu'elle renferme de bon et de mauvais se trouve partout (I), mais non pas en si beau style. Après cette lecture, il serait bor» de lire les lettres sur le déisme [le Déisme réfuté par lui-même). C'est par ce livre que l'excellint abbé Bergier commença sa noble carrière ; et j'ai ouï dire que Rousseau lui-même fut frappé de la force des raisonnements autant que du fond constant de modération, qui règne dans cet ouvrage. En effet, il n'y a jamais répondu, et même, que je sache, n'a jamais nommé Bergier (3).
(Ij Voir la note C.
(2) Lettres et op. y t. 1, p. 284.
(3) Voyez le très- intéressant et très-savant livre du bénédictin doni J. Cajot : les Plagiats de M. J. J . Rousseau, sur l'Education, avec celte épigraphe éluqueinment ironique, empruntée à Martial : Grandia verha uhi sunt ? Si rtVey, ecce nega. Uu vol. in-8, 17G6. (L'est l'examen d'i.'mile, suivi d'Observations touchant le discours de J. /. Rousseau, sur le rétablissement des Sciences et des Art s.)
ID
NOTES