CRITIQUE LITTERAIRE
I. Homère et le Tasse. — II. Alfieri. — III. Première qualité d'un auteur comique. — IV. Madame de Sévigné. — V. Source de la réputation des livres. — VI. Lettres provinciales . — VII. L'Esprit des lois.
— VIII. L'Histoire naturelle, de Bullbn. — IX. Milton et Shakespeare. — X. La llenriade est-elle un poëme épique? — XI. Clarisse Harlowe. — XII. Projet d'une édition des Lettres de madame de Sévigné. ~-\U\. Quels sont les auteurs du TeDeum?— XIV. Sénèque. — XV. Louis Racine. — XVI. La bibliothèque de Voltaire, au palais de l'Ermitage. — XVII. Monotonie des Lettres provinciales.
— XVIII. Buiïon.
Il faut lire V Iliade et V Odyssée^ à cause de leur célébrité, et parce qu'il est impossible d'ouvrir un livre où l'on ne trouve quelque allusion à ces sublimes balivernes. Il y a trente mille traductions d'Homère; ii faut lire celle de Bitaubo, qui n'est guère plus rare que l'almanach (i).
L'inexorable juge du dix-septième siècle a dit : « Clinquant du Tasse^ or de Virgile, » Un bomme comme Boileau peut bien avoir tort, mais jamais tout à fait
(I) Lettres et op., t. I, p. 52.
tort. 11 est certain que le ^{yle du Tasse n'est pas toujours au niveau de ses conceptions ; qu'il est souvent recherché, affecté; qu'il manque en mille endroits la simplicité et le naturel antique. Relis, par exemple, le discours de Renaud à sa petite sorcière, lorsqu'il tient le miroir (strano arnese) dans le jardin enchanté :
Ce n'est que jeux de mots, affectation pure; Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
Nondimeno, la Jérusalem délivrée sera toujours un des grands chefs-d'œuvre du génie moderne (1).
Je suis grandement aise que tu comprennes parfaitement et que tu goules notre dantesque Alfieri; il ne faudrait cependant pas l'aimer trop. Sa tête ardente avait été totalement pervertie par la philosophie moderne. Veux-tu voir d'un premier coup d'oeil son plus grand défaut? C'est que le résultat de la lecture de tout son théâtre est qu'on n'aime pas l'auteur. Sa dédicace à l'ombre de Charles!" est insupportable. La première fois que je lus sa Marie Stuart, et surtout la dure, inhumaine, abominable prophétie qui s'y trouve, je l'aurais battu.
Aucun juge sage et instruit ne pardonnera à Alfieri d'avoir falsifié l'histoire pour satisfaire l'extravagance et les préjugés stupides du dix-huitième siècle. Tout cela, au reste, ne déroge nullement au mérite d'Alfieri, véritable créateur de la tragédie italienne, et distingué
(1) Lettres et op., t. 1, p. 52 et 53.
par une foule de grandes qualités littéraires. 11 serait sans l'iche s'il n'avait pas trop appartenu à son siècle, qui a gâté une foule de grands talents.
J'aime bien qu'on fasse des tragédies sans amour, comme Athalie, Esther, Mérope, la mort de César: mais j'aime mieux l'amour que les passions haineuses, et AKieri n'en peint pas d'autres; on ne saurait le lire sans grincer des dents; voilà ce qui me brouille un peu avec ce tragique.
Les vers que tu me cites sont très-beaux ; mais Philippe aimait beaucoup sa femme et n'était pas moins bon père. Isabelle mourut dans son lit d'une fausse couche plusieurs mois après don Carlos, qui était un monstre dans tous les sens du mot, et qui mourut de même dans son lit et de ses excès. Quand nous lirons l'histoire ensemble, je te montrerai comment les protestants et les philosophes l'ont arrangée (1).
La première qualité d'un comique, c'est d'êlre bonhomme. Le plaisant et l'ironique n'ont rien de commun avec le comique. Voilà pourquoi Voltaire n'a jamais pu faire une comédie ; il fait rire les lèvres, mais le rire du cœur, celui qu'on appelle le bon rire, ne peut être éprouvé ni excité que par les bonnes gens.
Or donc, quoique Alfieri n'ait point été méchant (il y aurait beaucoup d'injustice à lui donner ce titre), cependant il avait une certaine dureté et une aigreur de ca-
(1) Lettres et np.^ t. I, p. i24 et 126.
ractère qui ne me paraissent point s'accorder avec le talent qui a produit V Avare et les Femmes savantes. Toutes les fois qu'il ouvrait les lèvres, je croyais en voir partir un jet de bile, et je me détournais pour n'en être pas taché.
Je suis donc fort trompé, si ses comédies sont bonnes ; peut-être ce seront des sarcasmodies : nous verrons (1).
Je suis bien aise que mon frère ait jugé comme moi madame de Sévigné. Nous ne parlons pas du talent, qui est invariable^ mais du caractère. Si j'avais à choisir entre la mère et la fille, j'épouserais la fille, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. Je sais bien que c'est une mode de condamner madame de Grignan ; mais par le recueil seulement des lettres de la mère, lues comme on doit lire, la supériorité de la fille sur la mère (dans tout ce qu'il y a de plus essentiel) me paraît prouvée à l'évidence (2).
Les livres ressemblent aux hommes : la protection tient souvent lieu de mérite; jamais le mérite ne peut se passer de protection,
(1) Lettres et op. y t. 1, p. 201.
(2) P. 284. -— Cf. avec l'opinion lie M. deMaistre: Walkenaer, 3/emoires touchant la vie et Ips écrits de madame de Sévigné. 2eédit., 1846, llle part., chap. xx. Contraste entre madame de Sévigné et sa fille. — Elles ne se ressemblaient que par le plaisir qu'elles éprouvaient à correspondre ensemble, p. 405 et suiv. — Il«i partie, p. 307, chap. XXI, Amour de madame de Sérigné pour ses enfants, et particnlièrement pour sa fille (1845).
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Mille circonstances totalement étrangères au mérite (l'un livre en font la réputation. Si l'ouvrage naît au milieu de ces circonstances favorables; s'il flatte, par exemple, l'orgueil d'une grande nation ; s'il attaque des hommes puissants; si de grandes passions se trouvent intéressées à le louer, un concert unanime le portera aux nues : au milieu du fracas des applaudissements, on n'entend point les réclamations; et lorsqu'on commence à les entendre, il n'est plus temps, car il y a une prescription sur ce point comme sur d'autres plus importants (1).
Il est impossible que vous n'ayez pas entendu beaucoup parler des Lettres provinciales, de ces fameuses lettres dont Bourdaloue a fait une si bonne critique en vingt monosyllabes (2). Eh bien! Madame, tenez pour sûr que, si elles avaient été écrites contre les révérends pères capucins, personne au monde n'en aurait parlé (3),
Il n'y a pas, du moins en France, de plus grande réputation que celle de Montesquieu ; mais c'est que, dans ce genre, il n'y eut jamais d'homme plus heureux. Tout se réunit en sa faveur. Une secte puissante voulut absolument l'adopter, et lui offrit la gloire comme un prix d'enrôlement. Les Anglais mêmes consentirent à lui
(1) Lettres et op., t. Il, p. 199.
(2) « Ce qu'un seul a Dial dit, tous l'ont dit ; et ce que tous ont bien dit, nul ne Ta dit. » — Voir la note A.
(3) Lettres et op., t. II, p. 200.
payer en éloges comptants son chapitre sur la constitution de l'Angleterre. Pour comble de bonheur, il fut mal attaqué et bien défendu ; enfin, ce fut une apothéose. Mais allez dans d'autres pays: cherchez des savants froids et calculateurs , sur qui surtout le style n'exerce aucune espèce de séduction, et vous serez tout à fait surprise d'entendre dire que V Esprit des lois est un livre pernicieux, mais qui a fait cependant beaucoup de bruit par la grande érudition quon y remarque^ et par je ne sais quelle l'éunion de choses.
L'éloge est maigre, comme vous voyez; cependant celui qui jugeait ainsi fut, sans contredit, l'un des hommes les plus illustres qui aient honoré le siècle qui vient de finir. Je n'en vois pas même qu'on puisse lui opposer pour l'étendue et. la variété des connaissances, si Ton excepte les deux géants qui ont vu ce siècle, mais qui appartiennent à l'autre. Il était tout à la fois grand géomètre, grand astronome, grand métaphysicien, grand littérateur et grand poêle ; parfaitement désintéressé d'ailleurs , et très-attaché aux bons principes. Il ne manquait rien, ce semble, à cet homme pour juger sainement; aurait-il, par hasard, rendu justice au livre? Je n'en sais rien ; mais ce que je sais certainement, c'est que vingt ou trente juges de celte force et de cette opinion, s'ils s'étaient trouvés à Paris au moment où Touvrage parut, l'auraient tué sans ressource (1).
Vous n'avez pas oublié, Madame, combien je vous
(1) Ihid., p. 2C0Pt 201. —Voir la note B.
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divertis un jour en vous montrant le prospectus anglais d'une traduction de V Histoire naturelle de Buffon (1), « dégagée de ses extravagances. » Freed from hia extravcifjancies.
Mais si l'on ôle les extravagances de son grand ouvrage, au jugement d'une foule d'hommes, il ne restera guère que la partie descriptive ou poétique, qui est réellement d'un grand mérite. Rouelle, quoique Français, disait un jour, en parlant des systèmes chimiques de Buiïon : Je crois qu'il est fou. Haller, Spallanzani et Bonnet se moquaient de sa physiologie; M. de Luc, de sa géologie; Holland et mille autres, de sa cosmogonie, etc., etc.
Mais, puisqu'il s'agit de Buffon, n'avez-vous jamais connu à Turin mon pauvre abbé Roncolotti, mort seulement depuis quelques mois?...
C'était un rude homme, Madame, je vous l'assure : je m'avisai de lui dire un jour :
Caro don Roncolotti^ siam soli ! mi dica per carità, ma da galantuomo, il suo sentimento sovra il gran Buffone.
A ces mots, haussant les épaules au point que la tangente eût passé par les yeux, il me répondit en riant d'une oreille à l'autre : Gran Buffone (2) ! !
(1) « Pas si naturelle, » disait Voltaire.
(V) lahres et op., t. II, p. 20G et 207. — Voltaire disait du titre d'Histoire naturelle donné par Buflbn à son livre: « Pas si naturelle, » et ailleurs il a écrit ce vers :
« Dans un style ampoulé parlez-nous de physique. »
D'Alembert di?ait : « Ne me parlez pas de liulTon, de ce comte de TulTière (c'est le nom du Glorieux, dans lu comédie de Destouche?, qui
Tout ce que je pourrais dire sur la destinée des réputations littéraires disparaît devant les deux exemples que nous présente l'Angleterre dans la personne de ses deux poètes principaux, Milton et Shakspeare.
Personne ne se doutait du mérite de Milton, lorsque Addison, embouchant le porte-voix de la Grande-Bretagne (l'instrument le plus sonore de l'univers), cria, du haut de la Tour de Londres : « Auteurs romains, auteurs grecs, cédez-nous. »
11 fit bien de prendre ce ton. S'il eût parlé modestement, s'il eût seulement trouvé des beautés remarquables dans le Paradis perdu , il n'aurait pas fait la moindre impression ; mais cette décision tranchante, qui déplaçait Homère et Virgile, frappa les Anglais. Chacun se dit : Comment donc! nous possédions le premier poëme épique de V univers^ et p)ersonne ne s en doutait l Ce que cest que la distraction ! Mais pour le coup^ nous voilà bien avertis. En effet, la réputation de Milton est devenue une propriété nationale, une portion de Rétablissement, un quarantième article ; et les Anglais céderaient plutôt la Jamaïque, que la primauté de ce grand poëte.
Ne croyez pas cependant qu'il n'y ait point d'incrédules en Angleterre. Tout le monde^ connaît la réponse
porte ce titre), qui, au lieu de nommer simplement le cJieval, dit : La plus noble conquête que l'homme ait jamais fuite est celle de ce fier et fougueux animal, etc. »
M. Joubert a dit : « Quand on a lu M. de lUillon on se croit sa- ^'^nt, quand on a lu Rousseau on se croit vertueux : on n'est cependant pour cela ni l'un ni l'autre.
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(In Pope à Voltaire, qui lui demandait pourquoi Milton n'avait pas rimé son poëme : Parce qu'il na pas su. Dans un post-scriptum sur l'Odyssée, ce même Pope observe que, dans les endroits mêmes où la clarté est le plus indispensable, Milton emploie souvent de telles transpositions et des cojistructions si forcées^ qiiil ne peut être entendu quà la seconde ou à la troisième lecture.
Chesteriield, qui était, à ce qu'il est permis de croire, un homme immoral, mais qui avait cependant de l'esprit, du goût et des connaissances, regardait le Paradis perdu comme l'une des suites les plus ennuyeuses du péché originel. De tous les personnages de MiltoUy écrivait-il à son fils, je déclaTc ne connaître que V homme et la femme, mais, je vous en prie, ne me dénoncez pas à iws gros théologiens [solid divines).
Une de mes grandes curiosités (mais qui malheureusement ne peut être satisfaite) serait de savoir combien il y a d'Anglais dans les trois royaumes qui se soient assis pour lire Milton.
Le sort de Shakspeare est plus heureux encore et plus extraordinaire. Lui-même, comme on sait, n'avait pas la moindre prétention à la célébrité, au point qu'il n'avait pas même pensé à recueillir ses œuvres. Personne ne se doutait de son mérite ; et c'est une chose bien extraordinaire qu'en Angleterre le mérite des deux plus grands poêles de la nation soit une découverte.
Je ne connais pas de pièce plus curieuse que la préface de Johnson sur les tragédies de Shakspeare. Ce grand critique accorde au poëte tous les défauts imaginables: vice dans les plans, faux bel esprit, immoralité,
expression vicieuse, grossièreté, indécence, bouffissure, redondance, jeux de mois interminables, elc. « Ses trace gédies, dit-il, sont plus mauvaises à mesure qu'il les i( travaille davantage. Toutes les fois qu'il sollicite son « génie, il n'en obtient (ju'enQure, bassesse, fadeur et (( obscurité. Tous ses discours d'appareil sont faibles et « glacés. Il n'avait que l'élan de la nature ; dès qu'il « essaye les développements, il impatiente ou il fait « pilié : jamais il ne chagrine davantage ses admira- « teurs que dans les endroits où il s'approche de la « perfection, car toutes les fois qu'il est beau, il ne l'est « pas longtemps. Jamais il n'est tendre et pathétique (( sans se permettre bientôt quelque froide pointe, quelce que misérable équivoque. 11 n'a pas plutôt commencé a à vous émouvoir, qu'il travaille lui-même à détruire ce Teffet. Le jeu de mots surtout est pour lui une espèce c( de feu follet qu'il ne manque jamais de suivre, et ce toujours pour se perdre. C'est une magie, un ensor- || c( cellement auquel il ne peut résister. Dans le moment ce 011 il déploie le plus de dignité et de profondeur, soit ^ ce qu'il étende nos connaissances ou qu'il exalte nos " ce affections, soit qu'il amuse notre attention ou qu'il ee l'enchante, dès qu'une pointe se présente à lui, il « abandonne tout pour la suivre : c'est une pomme d'or ce qui tombe devant lui, et, pour la ramasser, il sacritie ce la raison, l'exactitude et la décence. Shakspeare nous ce présente une riche mine d'or et de diamants voilés par ce des incrustations, avilis par des scories impures, et ce mêlés à une grande masse de vils minéraux (1). Si
(1) « Si l'on voulait pousser cette comparaison , elle serait très-cou-
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<( nous lui devons beaucoup, il faut avouer aussi qu'il « nous doit bien quelque chose ; il est sans doute beauce coup loué par noire intelligence et par notre juge- « ment ; mais il l'est aussi beaucoup par la coutume et <( le respect : il a de belles scènes ; mais, à tout prendre, (( aucune de ses pièces peut-être, écrite par un auteur « moderne, ne serait entendue patiemment jusqu'à la « fin. »
11 n'y a peut-être pas, dans la littérature d'aucune nation, un morceau de critique capable de faire comprendre plus clairement l'influence des circonstances sur la réputation des auteurs. On comprend bien les souimeils passagers du bon Homère ; mais que le premier des poètes tragiques présente habituellement la réunion de tous les défauts imaginables, c'est ce qui se conçoit fort peu. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les Anglais, qui sont de grands hellénistes, admettent assez volontiers la supériorité des tragiques grecs sur Shakspeare ; mais s'il s'agit de Racine, qui n'est au fond qu'un Grec parlant français, la règle du beau change tout à coup ; et Racine, qui est au moins égal aux Grecs, demeurera cependant fort au-dessous de Shakspeare, qui leur est inférieur. Ce théorème de trigonométrie ne choque point les esprits les plus justes de l'Europe (1).
Vo^is dites que la Henriade est un poëme épi-
n traire à Shakspeare ; car toutes les mines de (iolconde ne seraient « rien sans l'art du diamantaire. » (Note de M. de Maistrc, <itV/.,i).îflO, note J.) (1) Lettres et op., t- II, p. 207 à 211.
que : le croyez-vous (1)? Vos Français tenant à grand honneur d'avoir un poëme de ce genre écrit en lignes de douze syllabes, le Télémaque était nul pour cette noble ambition. Dans ces tristes circonstances , la Ligue parut, et fut déclarée poëme épique. Voilà tout le mystère.
Voltaire, de son côté, qui manquait éminemment de la qualité éminemment nécessaire à cette entreprise, Yinvention^ ne fut pas peu surpris d'avoir fait un poëme épique sans le savoir ; miracle bien supérieur à celui que Molière nous a fait admirer dans le Bowgeois gentilhomme. Il voulut au moins répondre aux bontés de la France, et tout de suite il se mit à raccommoder ce qu'il ne pouvait refaire, en commençant par le titre, qu'il rendit plus national. Il ôta, il ajouta, il corrigea, il varia ; et, jusqu'à la fin de sa longue carrière,
Nous l'avons vu sans cesse écrire, écrire, Croyant toujours pouvoir un peu mieux dire.
Enfin, il est résulté de ce travail un mauvais poëme fait avec d'assez beaux vers. L'ouvrage est mince, dans tout le sens du terme ; car l'auteur qui n'avait nullement la tête épique^ comme on l'a dit des Français en général, travaillait contre son génie, et ne demandait qu'à finir. Cependant, à l'aide de la dédicace anglaise, de la traduction de cette même épître, de la préface du roi de Prusse , de celle de Marmonlel, du précis sur la Ligue, des notes historiques, de l'Essai sur le poëme épique, mais surtout des variantes (moyen absolument inconnu
(1) Voir la note G.
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il l'antiquité), la Hewiadc i'ornie aujoiird'lmi un solide raisonnable qui tient fort bien sa place dans nos bibliothèques, entre l'Iliade et la Jérusalem délivrée (1).
Lorsque Gibbon lut en Suisse pour la première t'ois le roman de Clarisse^ il écrivit en France : Cest bien mauvais. Mais que dut- il éprouver, lorsqu'il lut cet éloge de Richardson, où le fougueux Diderot porte aux nues, avec' son style pythique (2), une production dont le moindre défaut est de violer toutes les règles du goût? Oubliez, je vous en prie, tout ce que vous avez lu jusqu'à présent, abdiquez toutes les idées reçues, et ne jugez que d'après la droite raison.
Ce qu'on peut imaginer de plus immoral, c'est de rendre le vice aimable; et c'est précisément ce que Richardson a fait, en peignant un scélérat du premier ordre sous les couleurs les plus séduisantes. Il a donné à son Lovelace, non-seulement toutes les grâces imaginables, mais cette hauteur de caractère, ce courage, cet ascendant inexplicable et dominateur que tout homme envie, que toute femme adore, et dont la peinture animée est, par conséquent, également dangereuse pour les deux sexes.
Comme si ce n'était pas assez de cette faute, Richardson en a commis une seconde encore plus forte, en faisant contraster avec son Lovelace un pauvre honnête homme, qu'il a peint gauche et maussade, et qui ne
(I) Lettres et op., t. II, p. 212 et 213. (V) Voir la note D.
manque pas d'avoir le dessous lorsqu'il est aux prises avec Teffronté libertin. Quel jeune homme a jamais désiré d'être un Hyckman? Pour l'honneur de la nature humaine, je ne veux point faire «me autre question.
Il y a d'ailleurs des scènes qu'il n"est pas permis d'exposer aux regards. C'est une triste idée que celle de placer un ange de vertu dans un mauvais lieu, et de l'y faire martyriser par un scélérat sans honneur et sans pitié. Le forfait de cet homme est épouvantable, et ne devrait pas même être présenté comme possible. L'idée de cet opium me poursuit, me rend malade, au pied de la lettre :
Eh! quel objet enfin à présenter aux yeux!
On dira qu'il est puni : je sais qu'à la fin du douzième volume, un certain colonel tombe du ciel pour tuer Lovelace; mais celui-ci pouvait tout aussi bien le tuer : c'est un duel ; la chance est égale. Richardson a-t-il voulu nous renvoyer au jugement de Dieu? Le mauvais exemple reste, et la punition ne signifie rien. Le supplice réel des malfaiteurs n'arrête pas toujours leurs semblables. Que signifie donc une mort imaginaire, qui n'est pas même un châtiment? Car, de ce que Lovelace est tué, il ne s'ensuit nullement qu'il est puni (1).
Quant à la conduite de l'ouvrage, il est clair que l'é-
(1) « Heureusement que, par égard pour la morale publique, l'auteur a puni le monstre (Lovelace) en le faisant périr d'une mort tragique. Mais il aurait dû peut-èlre, pour conserver quelque proportion entre le crime et la peine, le montrer expirant à la potence; et le goût anglais n'eût pas trop réprouvé ce genre de dénoûment. » (M. de Bonald, Réflexions philosophiques sur le Beau moral , p. 248 et 2i9 de ses Mélanges HH., polit., elc, 3^ édit., 1862.)
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difice entier repose sur une invraisemblance intolérable. Miss Howe n'a qu'à se marier pour terminer le roman. Elle viendra à la porte de madame Sinclair^ demandera son amie, la prendra dans sa voiture, et tout sera fini. Mais miss Howe ne veut point se marier; et pourquoi ? Parce quelle ne peut se résoudre à devenir heureuse pendant que son amie ne l'est pas. Elle la laisse donc souffrir, et mourir tranquillement. Je sais qu'il ne faut pas être difficile avec les poètes qui nous amusent. Cependant cette invraisemblance est du nombre de celles qui passent toutes les borneset détruisent l'illusion. Il me paraît, de plus, que la supposition générale de ce roman blesse notablement l'honneur de la nation anglaise. On a justement reproché à madame Radcliffe tant de chimères monstrueuses issues d'une tête femelle fécondée par des prédicants, et par bonheur tout à fait inconnues à des nations qu'elle a jugées sans les connaître; mais, si je ne me trompe infiniment, Richardson fait plus de tort à sa propre nalion. Quoi donc ! dans une ville conmie Londres, un libertin peut enlever une demoiselle de condition, la loger dans une maison infâme, et l'y tourmenter à loisir durant plusieurs mois, sans qu'il y ait pour cette excellente personne un moyen d'échapper à son geôlier? J'aurais cru qu'une jeune personne dans cette position n'aurait eu qu'à se jeter à la fenêtre, à pousser un seul cri pour réveiller le coroner^ et que tout ce qui existait chez la Sinclair n'aurait fait qu'un saut jusqu'à Tyburn. Un lecteur qui n'aurait d'ailleurs aucune idée des lois et de la police d'Angleterre en concevrait, d'après ce roman, une trèsmauvaise idée. Jamais je ne l'ai lu sans m'écrier inté-
rieurement : « Mais sortez donc , Mademoiselle ; et puisque votre amie vous aime assez pour vous laisser où vous êtes, jetez au moins une lettre par la fenêtre, avec l'adresse : A r honnête homme qui passe/ (on vous tirera de là). »
J'honore infiniment les belles pages de Clarisse; mais jamais elles ne pourront me fermer les yeux sur les longueurs assommantes , l'invraisemblance continuelle et le danger de l'ouvrage (1).
Xïl
Peu de livres seraient plus dignes que les lettres de madame de Sévigné d'un commentaire suivi, et peu de commentaires seraient plus utiles à la jeunesse et plus sûrs de plaire à tous les ordres de lecteurs. Les lettres de madame de Sévigné sont le véritable Siècle de Louis XIV, Le livre qui porte ce nom nous présente, comme beaucoup d'autres, les événements de ce siècle. Madame de Sévigné nous peint mieux que personne le siècle même. Ce que d'autres nous racontent, elle nous le fait voir : nous assistons à tous les grands faits de cette époque mémorable; nous vivons à la cour do Louis XIV et dans la société choisie de -ce temps. 11 est impossible de lire une de ses lettres sans trouver un nom sacré; rien n'égale le charme de cette lecture. Tous ces grands hommes sont en mouvement ; on les admire dans les autres livres, dans ces lettres on les fréquente (2).
(l)Lettres et op., p. 214 à 217.
(2) Ibid., t. II, p. 450. — L'ouvrage de M. Walkenaer, Mëinoirfi<
On croit assez généralement, à la vérité sur la foi d'une simple tradition, que le Te Deum fut, s'il est permis de s'exprimer ainsi, improvisé à Milan par les deux grands et saints docteurs saint Ambroise et saint Augustin, dans un transport de ferveur religieuse, opinion qui n'a rien que de très-probable. En effet ce cantique inimitable ne présente pas la plus légère trace du travail et de la méditation. Ce n'est point une composition, c'est une effusion; c'est une poésie brûlante, affranchie de tout mètre; c'est un dithyrambe divin oii l'enthousiasme, volant de ses propres ailes, méprise toutes les ressources de l'art. Je doute que la foi, l'amour, la reconnaissance aient parlé jamais de langage plus vrai et plus pénétrant (1).
Je sais par cœur tout ce qu'on a dit contre Sénèque; mais il y a bien des choses aussi à dire en sa faveur. Le plus grand défaut qu'on reproche à lui ou à son style, tourne au profit de ses lecteurs; sans doute il est trop recherché, trop sentencieux ; sans doute il vise trop à ne rien dire comme les autres; mais avec ses tournures originales, avec ses traits inattendus, il pénètre profondément les esprits,
« Et de tout ce qu'il dit laisse un long souvenir. »
touchant la vie et /es écrits de madame de Sévigné, 4 vol. in-18, et la belle édition donnée en 1818, par MM. De Monnierqué et de Saint- Surin chez Biaise (10 vol. in-8« avec portraits, vues diverses, fac-similé, et notices et notes nombreuses et excellentes), sont venus combler l'immense lacune que M. de Maistre signaLiiten 1806.
(1) Lev Soiréi^x de Saint'Péferxhonrf/, t. II, p. .')2 et !jl).
Je ne connais pas d'auteur (Tacite peut-être excepté) qu'on se rappelle davantage. A ne considérer que le fond des choses, il a des morceaux inestimables; ses épîtres sont un trésor de morale et de bonne philosophie. H y a telle de ces épîtres que Bourdaioue ou Massillon auraient pu réciter en chaire avec quelques légers changements : ses questions naturelles sont, sans contredit, le morceau le plus précieux que l'antiquité nous ait lai>isé dans ce genre : il a fait un beau traité sur la Providence qui n'avait point encore de nom à Rome, du temps de Cicéron (i).
La muse de Louis Racine, héritière (je ne dis pas universelle) d'une autre muse plus illustre, doit être chère à tous les instituteurs ; car c'est une muse de famille, qui n'a chanté que la raison et la verlu. Si la voix de ce poète n'est pas éclatante, elle est douce au moins et toujours juste. Ses Poésies sames sont pleines de pensées, de sentiment et d'onction. Rousseau marche avant lui dans le monde et dans les académies; mais dans l'Eglise, je tiendrais pour Racine (2).
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. II, p. 179 et 180. — Chez les Romains païens, Providcntia signifiait pYopremeiïi prévoyance, faculté de prévoir. Providere, c'élaH pourvoir, faire des provisions Dans César, Comment., on lit ce verbe clans ce sens : Providere rei frumentariœt rem frumentariam, de re frumentaria, faire provision deblé. se pourvoir de blé. — La providencedes, Romains était donc quelque chose d'équivalent à celle de nos modernes accapareurs. — Voir la noteE.
(2) Les Soirées de Saint-Pétersbourg , t. I, p. 213.
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