RÉPONSE DU COMTE DE MAISTRE
« Saint-Pétersbourg, 28 juin 1804.
« SlRB,
(( L'inestimable conquête que j'ai faite à Rome, en de- « venant l'ami de Votre Majesté, me procure aujour- « d'hui un honneur auquel je n'avais nul droit de « m'attendre. Quoiqu'il me soit impossible de répondre « par ce courrier à la lettre qui m'a transmis celle de « Votre Majesté, je ne puis néanmoins tarder un instant (( de mettre àsespieds ma vive et respectueuse reconnaisc( sance. Oui, sans doute, Sire, l'ami, le frère, le com- « pagnon d'infortune du roi, mon maître, a toute c( sorte de droits sur ma personne ; mais l'honorable (( tâche que Votre Majesté veut bien m'imposer présente, « du moins dans la forme qui me semble prescrite, des '((difficultés que je soumettrai incessamment à son ce coup d'oeil pénétrant (1). Aujourd'hui, je ne puis « exprimer que des actions de grâces.
« Je croyais, Sire, n'avoir plus rien à laisser à mon <( fils : je me trompais. Je lui léguerai la lettre de Votre « Majesté. »
(1) Voir Mémoires politiques, etc., de J. de Maistre, par A. Blanc. Chap. VI. Déclaration de Louis XVIU en 1804 (p. 126 à 135) . -
Le duc de Blacas, représentant confidentiel du roi à Saint-Pétersbourg, éttit aussi très lié avec M. de Maistre (1) : une similitude déposition, d'infortune et de dévouement avait formé et resserré ces liens.
Quel plus grand, quel plus fidèle ami a jamais eu l'antique race des Bourbons, si ce n'est l'auteur des Considérations sur la France et de tant d'écrits lumineux, où le rôle magnifique de notre pays dans l'histoire de la civilisation et de l'avenir de l'Europe, — du monde entier, — est tracé d'une main si ferme et si assurée, avec l'accent de la plus profonde conviction !
Inflexible sur les Trais et seuls principes eu religion et en politique, M. de Maistre était, dans les relations sociales, bienveillant, facile, et d'une grande tolérance : il écoutait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes, et les combattait avec sang-froid, courtoisie, ^5^ et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quel- •^ k... que temps, il laissa des amis : à Lausanne, à Saint- 5-Pétersbourg, aussi bien qu'à Rome et à Florence ; c'est \ »^ce qu'attestent de nombreuses et intéressantes lettres 't:;ii|^f|M^liées tout récemment (2).
li?*'^ On voit —-dans la correspondance, à laquelle nous
-^ empruntons les traits de cette autobiographie de M. dtf
Maistre, — on voit, dis-je, de quel œil il considéraif"*^ '
^uccès de Bonaparte, qu'il appelle quelquefois Dœmo-
nium meridionum ; mais le génie et le capitaine furent
toujours appréciés par lui à leur haute valeur. 11 s'éton-
(1) Voir les Lettres de M. de Maistre à M. de Blacas dans le 1. 1 des Lettres et Opuscules inédits; passim,
(2) Voir ibidem, t. I et II, passim.
DE J. DE MAISTRS. 59
naît que l'on pût s'étonner de l'attachement du soldat français pour celui qui le menait à la victoire.
En passant à Naples en 1802, il s'entretint un jour longuement avec M. Alquier^ ambassadeur de la république française : « Après avoir entendu très-attenti- « vement ce que je lui dis sur les affaires en général et « sur le roi de Sardaigne en particulier, M. Alquier me a dit avec beaucoup de vivacité : — Monsieur le comte^ aqvtalleZ'Vous faire à Pétersbourg? Allez à Paris « dire ces raisons au premier œnsul, qui ne les aja- « mais entendues (1 ) • »
a Cette idée, dit M. Rodolphe de Maistre, avait fait impression sur le comte de Maistre ; car, après la bataille de Friedland et la paix qui la suivit, il demanda une audience à Bonaparte comme simple particulier (2).
Le mémoire qu^il écrivit à cette occasion exprimait en Substance le désir de communiquer à Tempereur des Français quelques idées relatives aux intérêts de son :': •/, ^ souverain (3), et que, s'il voulait l'entendre personnel-j^* lement sans l'entremise d'aucun ministre, il irait à l» «. Paris sans titre et par conséquent sans défense, se re-^v- . tnttUiit &bsdhimei0it'entre ses mains '^ottr faire de Itii t(iyp|[^'^ ^tn: lui plairait.
^^pîl^e demande '— écrivaiûii, en ' mai 1808, au a chevalier de,.. — s'il n'y aurait pas moyen de tirer
(1) Extrait d'une lettre confidentielle, cité par le comte Rodolphe. Notice^ p. U.
(2) Ibidem.
(3) Voir la lettre au chevalier de .:., 28 décembre 1807 (p. 154 à 157 du 1. 1), et l'autre au même, mai 1808 (p. 179 à 188 du 1. 1).
« parti des circonstances en faveur de Sa Majesté (le a roi de Sardaigne). Les hommes extraordinaires ont ' « tous des moments extraordinaires ; il ne s'agit que de « savoir les saisir. Les raisons les plus fortes m'engagent c( à croire que, si je pouvais aborder Napoléon, j'aurais (( des moyens d'adoucir le lion, et de le rendre plus c( traitable à l'égard de la maison de Savoie (1). »
M. de Maistre donnait sa parole d'honneur que le roi son maître ignorait sa détermination, et, par conséquent, ne l'y avait autorisé en rien. Le général Savary se* chargea de faire parvenir ce mémoire à l'empereur, auprès duquel il l'appuya de toutes ses forces. Bonaparte ne répondit pas ; mais les égards singuliers dont M. de Maistre fut l'objet a Saint-Pétersbourg, de la part de l'ambassade française, prouvèrent que sa démarche n'avait pas déplu (2).
Il faut lire tout le détail de cette démarche importante dans les lettres mêmes de M. de Maistre : ce projet fait le plus grand honneur à l'intelligence, à la discrétion, autant qu'au dévouement de son illustre auteur. En suivant pas à pas l'auteur des Considérations sur la France, on remarque deux traits caractéristiques qui ont dirigé toute sa carrière politique : un dévouement à toute épreuve à son souverain, et une espérance, ou plutôt une foi constante dans une restauration inévitable, dont il faisait profession de u ignorer que la date.
Veut-on savoir comment cette âme d'élite comprenait la fidélité due au souverain légitime, qu'on l'écoute
('2) Notice par le comte Rodolphe, p. 13.
prêchant radmirable doctrine de Tamour des sujets envers leur prince :
« Sujets fidèles de toutes les classes et de toutes les « provinces, sachez être royalistes. Autrefois c'était un « instinct, aujourd'hui c'est une science. Serrez-vous « autour du trône, et ne pensez qu'à le soutenir : si K vous n'aimez le roi qu'à titre de bienfaiteur, et si vous « n'avez d'autres vertus que celles qu'on veut bien vous « payer, vous êtes les derniersdes hommes. Elevez-vous « à des idées plus sublimes, et faites tout pour l'ordre c( général. La majesté des souverains se compose des res- « pects de chaque sujet. Des crimes et des imprudences « prolongées ayant porté un coup à ce caractère au- « guste, c'est à nous à rétablir l'opinion, en nous rap- « prochant de cette loyauté exaltée de nos ancêtres : la « philosophie a tout glacé, tout rétréci ; elle a diminué « les dimensions morales de l'homme, et, si nos pères ce renaissaient parmi nous, ces géants auraient peine à « nous croire de la même nature. Ranimez dans vos <c cœurs l'enthousiasme de la fidélité antique, et cette « flamme divine qui faisait les grands hommes.Âujour- <K d'hui on dirait que nous craignons d'aimer, et que « l'affection solennelle pour le souverain a quelque « chose de romanesque qui n'est plus de saison : si « l'homme distingué par ces sentiments vient à souffrir <( quelque injustice de ce souverain qu'il défend, vous « verrez l'homme au cœur desséché jeter le ridicule ce sur le sujet loyale et quelquefois même celui-ci aura « la faiblesse de rougir ; voilà comment la fidélité n'est « plus qu'une affaire de calcul. Croyez-vous que , du tt temps de nos pères, les gouvernements ne commissent
6â ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
« point de fautes? Vous ne devez point aimer votre sou- « verain parce qu'il est infaillible , car il ne Test pas ; « ni parce qu'il aura pu répandre sur vous des bience faits, car, s'il vous avait oubliés, vos devoirs seraient «les mêmes. Il est heureux, sans doute, de pouvoir «joindre la reconnaissance individuelle à des senti- « ments plus élevés et plus désintéressés; mais, quand « vous a'auriez pas cet avantage, n'allez pas vous laisser « corrompre par un vil dépit qu'on appelle NOBLE « ORGUEIL. Aimez le souverain comme vous devez « aimer Vordre^ avec toutes les forces de votre intelli- « gence; s'il vieqt à se tromper à votre égard , vengez- « vous par de nouveaux services. Est-ce que vous avez « besoin de lui pour être honnête? ou ne l'êtes-vous « que pour lui plaire?
« Le roi n'est pas seulement le souverain, il est l'ami
« de la Savoie ; servons-le donc comme ses pères furent
« servis par les nôtres. Vous surtout, membres du pre-
' « mier ordre de l'Etat , souvene;&*vous de 'vos hautes
« destinées.
« Que vous dirai-je? Si l'on vous avait demandé votre «.vie, vous l'auriez offerte sans balancer; eh bien ! la « patrie demande quelqqefois des sacrifices d'un autre « genre et non moins hérpïques , peut-être précisémeai « parce qu'ils n'ont rien de solennel et qa'ils ne sont « pas rendus faciles par les jouissances de l'iM'gueil. « Aimer et servir, voilà votre rôle. Souvenez-vou^-en et « oubliez tout le reste. Gomment pourriez-vous balan- « cer? Vos ancêtres ont promis pour vous (1). »
(1) Lettres d'un royaliste savoisien à ses compatriotes; Lausanne,
nw-w.
DE J. DB MAISTRB. 63
€es ligaes , qu'on dirait écrites d'hier^ tant elles ont d'actualité y tant elles tracent nettement leurs devoirs aux Trais amis de la légitimité , sont datées de Tépoque néfaste de i 793. M. de Maistre avait trente-neuf ans lorsque son cœur lui dicta ces chaleureuses paroles, dont toute sa vie, ses actions et ses ouvrages furent ton* jours la constante mise en pratique.
Un an après l'époque où il avait tenté une démarche auprès de Napoléon (1809), M. de Maistre résumait ainsi sa position diplomatique, dans une lettredont on liraavec intérêt — je n^en doute pas — les citations qui suivent :
«Ma situation, dans ce pays,... est devenue une «c espèce de spectacle. Sa Majesté (le roi de Sardaigne) a étant en guerre avec la France , comment puis-je me a soutenir ici? La chose est si peu probable, que cer- « taines personnes croient que J'ai cessé mes fonctions ; « et j'ai reçu une lettre de Vienne dont l'adresse portait « bonnement : cindetant ministre de Sa Majesté "fr' «i Sarde "^
\ Je suis fort lié avec les plus grands ennemis du • c( parti français ; je vois beaucoup le comte Strogonoff (( et sa belle-fille, la princesse Galitzin-Woldemar, mère (( de cette dernière; le comte Grégoire Orloff, etc., etc.^ (c Ces maisons ont levé le masque au point qu'elles fi reçoivent pas l'ambassadeur de France. Je ne «d'ailleurs nullement ma manière de penser (je ne <c m'abstiens que de l'insulte, qui est toujours une sotce tise); cependant cela ne me nuit aucunement auprès (( de la légation française. Tous me font des politesses, « quoique sans aucune avance de ma part , pas même « celle d'un billet de visite
« Croyez-Yous, . . . que tous ces messieurs se condui- (( sissent ainsi à mon égard , s-ils n'avaient point d'in- « structions? Pour moi, j'en doute...
<c Quand je songe que Napoléon a tenu entre ses c( mains , et que la plupart des généraux ont acheté à c( Milan la cinquième édition des Considérations sur la « France y que je n'avouais pas , à la vérité , mais que (( tout le monde m'attribuait ; qu'il a saisi une lettre de « Sa Majesté le roi de France, qui me remerciait de ce a livre et me priait de le faire circuler en France par « tous les moyens possibles, croyant aussi que j'en étais « l'auteur !
c( Quand je pense qu'à l'occasion de la fameuse loi de c( 1802 sur les émigrés, et sur ma demande claire et (c précise d'être rayé de la liste comme étranger, « n'ayant jamais été Français et ne Fêtant paSj ne « voulant jamais Vètre et ne pouvant rentrer en « France^ j^ai été rayé de la liste des émigrés et au- <( torisé à rentrer en France^ sans obligation de pré- « ter serment et sans obligation de quitter le service « du roi/
« Quand j'ajoute à cela tout ce qui se passe à présent, « je tombe dans un étonnement qui tient de la stupeur. .•<K Je vous expose les faits sans y rien comprendre. Je d ne doute pas, au reste, que la tentative que j'ai faite « l'année dernière pour lui parler (à Napolé(m) en fatt veur de Sa Majesté ne lui ait été agréable. S'il en a avait été autrement, il me l'aurait assez fait sentir ici, c( où il est maître (1). »
(1) Lettre au comte de ..., janvier 1809, p. 197 à 200 du t. I des Lettres.
Ces pensées politiques ^ si graves qu'elles fussent y ne pouvaient entièrement distraire M. de Maistre du souvenir de sa fanjiile : il y revenait toujours, comme au parfum consolateur de sa vie :
« Si le ciel , dans sa bonté , me réservait un de ces a moments si rares dans la vie où le cœqr est inonda 4e a joie par quelque bonheur extraordinaire et iaattendu; a si une femme , des enfants^ des frères séparés de moi « depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient « tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, (( je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits « d'été, sur les rives dq la Neva (1 ). y^
C'est par ce souhait que s'ouvrent les Soirées^ de Saint'Pélersbourg. Ces. lignes, pleines de tendresse^ terminent le pittoresque tableau d'une promenade sur la Neva, au déclin d'une des plus chaudes journées de juillet 1809.
. Aussi fîer des succès de salon de son fils qqe de ses valeureux exploits , il sdmait à entretenir ses filles et son frère, le chevalier, de ces triomphes légers, — augure des sympathies que le noble Jeune homme inspirait à l'élite de l'aristocratie russe, sa protectrice. JOepuis quelque temps, le jeune Rodolphe était auprès de son père, lorsque celui-ci écrivit k sou frère les détails que voici : a Au milieu des privations les plus (( fatigantes , je. trouve une grande consolation dans le «diemin que tient Rodolphe: des dames tout à faft (( collets-montés l'admettent même dans la société de (c leurs .filles ; il vient, de faire grande figure dans une
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. G.
(( fête de famille, chez la comtesse ^^^^ qui s'appelle <c Barbe (nom fort à la mode ici). Comme il fallait un (c spectacle sans amour , Rodolphe a traduit en yevs « français et totalement purifié une inconcevable farce « du théâtre allemand de Kotzebue, intitulée Antoine a et Cléopâtre. Â la fin, il a chanté à la comtesse des c( couplets assez bien tournés , qui étaient uniquement «( des jeux de mots sur ce mot de Barbe, Lorsqu'il a dit « en finissant : Sans approfondir ^ — chacun doit choiusir — une Barbe sans barbe j — le salon a retenti c< d'applaudissements (1). »
Et, quelques lignes plus loin, on est navré en lisant les détails de la misérable position de M. de Maistre à cette époque ; je le laisse parler : ce Voici le second «hiver que je passe encore sans pelisse ; c'est précic< sèment comme de n'avoir point de chemise à Caa gliari. Au sortir de la cour ou de chez le chancelier « de l'empire, au milieu de toute la pompe asiatique, c< un fort vilain laquais me jette sur les épaules un mante teau de boutique
« Le défaut de domestiques dans ce pays et dans ma « position est un des plus singuliers supplices qu'il soit c< possible d'imaginer... Cependant,... je ne vois point « que je sois méprisé , au contraire ; mais ce qui m'a- « muse excessivement , c'est quand on vient se recom- « mander à moi, ce qui arrive souvent (2)
« Souvent le comte de Saint-Julien (ministre d'Au- « triche) vient le soir me chercher, pour aller avec moi « dans le monde. Ses brillants laquais montent mon
(1)P. 249 et 3S0 du t. I.
<( escalier en tâtonnant, et nous descendons précédés « d'un paysan qui porte luminare minus ut prœesset (( nocti. Je suis persuadé qu'ils font sur moi des chance sons en patois autrichien. Pauvres gens! je suis bien « aise qu'ils s'amusent (1). »
On trouvera peut-être que je reviens trop sur ces détails de la gêne où vivait M. de Maistre en Russie, et que j'insiste trop sur ces minuties (2); mais, rien n'est petit
(2) C'est encore M. de Maistre qui parle :
« Les dépenses me font tourner la tête ; je n'entends rien à l'économie. « De ma vie je n'ai su le prix de rien... L'ordinaire ici est très-extraor- « dinaire. La table seule est dévorante; tous les vins, tous les fruits « des pays étrangers sont sur toutes les tables. J'ai mangé un melon « de six roubles, un pâté de France de trente, des huîtres d'Angleterre « à douze roubles le cent. L'autre jour dans un souper en petit comité, « on but une bouteille de Champagne. « Combien vous coûte-t-il, prin- « cesse? » demanda quelqu'un. — A peu près dix francs de France. » « J'avais la bouche ouverte pour dire : « C'est boire assez chèrement, » « lorsqu'une dame s'écria, à côté de moi : « Mais c'est ^our rien! » Je « vis que j'avais été sur le point de faire le Savoyard ; je me tus. Au « reste, voici le résultat : parmi les fortunes énormes, tout le monde « est ruiné, personne ne paye ses dettes, et il n'y a point de justice. » {Lettre à M. de Challambertj 5 août 1803, dans les Mémoires politiques... de J. de Maistre, p. 99.)
« La dépense forcenée de cette ville (Saint-Pétersbourg) ne peut-être « comprise par qui ne la voit pas. Avec mes 6,800 roubles et mon « habit vert, je suis ici comme les trois enfants dans la fournaise : « Misericordia Domini quia non sumus consumpti. Je ne puis sortir « à pied, car je n'ai que la pelisse grossière du carrosse. » {Ibidem, loc. « cit. sup., p. 158, et encore p. lô9 et suivantes.) « Au moment où je « vous écris, je n'ai pu encore me procurer des rideaux à mon lit, ni « un chandeher d'argent pour porter ma lumière, ni un bureau décent « et ostensible pour serrer mes papiers, ni surtout l'apparence d'un <c ménage. Lorsque je mange chez moi, la femme d'un soldat qui ne « sait pas faire une soupe me présente deux plats de domestique saf* « usants pour exister. C'est là mon luxe. » [Lettre du 26 février tmSiIbid., p. 312 et 320.)
dans la biographie d'un homme tel que celui-là. Tout grandit autour de son nom ; et, d'ailleurs, le philosophe chrétien me semble tout aussi admirable — sinon inème plus --^ dans la gaieté de ses aveux, que lorsque sa plume écrit les Considérations sur la France on les Soirées de Saint-Pétersbourg. Qui peut en douter un instant? Je remarque surtout la délicatesse de ces confidences, adressées — non pas à une femme^à des enfants, déjà si chagrins de Fexil de leur père, mais à un frère discret. Le cœur a bien de l'esprit et du tact chez les hommes tels que M. de Maistre.
Il aimait — esprit profond et brillant causeur quMl était — à réunir quelques amis, dignes de lui , et à discuter avec eux sur les plus graves questions de l'ordre moral. Ce fut à la suite de ces soirées si intéressantes quMl entreprit et termina un de ses plus beaux ouvrages, celui même dont le titre en rappelle la première idée, — les Soirées de Saint-Pétersbourg. Laissons-le nous exposer le plan de ces discussions et nous peindre la scène où elles avaient lieu d'ordinaire :
« J'ai grand regret à ces symposiaques (i), dont Fan- « tiquité nous a laissé quelques monuments précieux. «Les dames sont aimables, sans doute; il faut vivre « avec elles pour ne pas devenir sauvage. Les sociétés « nombreuses ont leur prix; il faut même savoir s'y « prêter de bonne grâce ; mais, quand on a satisfait à « tous les devoirs imposés par l'usage, je trouve fort a bon que les hommes s^assemblent quelquefois pour <( raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous
(1) Repas où l'entretien roulait sur un sujet déterminé -^ de morale ou de littérature ; du mot grec ouaTrootcv, festin.
DE J. DE MAISTRB. 69
(t n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous € que l'examen d*une question intéressante n'occupât « pas le temps d'un repas d*une manière plus utile et a plus agréable même que les discours légers ou répré- « hensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il a me semble , une assez belle idée que celle de faire a asseoir Baccbus et Minerve à la même table, pour déc( fendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. a Nous n'avons plus de Baccbus ; . . . mais nous avons une a Minerve bien meilleure que celle des anciens ; invi* <& ions-la à prendre le thé avec nous : elle est affable et (( n'aime pas le bruit ; j'espère qu elle viendra.
«Vous voyez cette petite terrasse supportée par
a quatre colonnes chinoises au-dessus de l'entrée de ma « maison (1); mon cabinet de livres ouvre immédiatement (( sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez, si c( vous vQuleZy.un grand balcon; c'est là qu'assis dans (( un fauteuil antique, j'attends paisiblement le moment ((du sommeil. Frappé deux fois de la foudre, je n'ai (( plus de droit à ce qu'on appelle vulgairement bon- (( heur. Je vous avoue même qu'avant de m'êlre affermi « par de salutaires réflexions, il m'est arrivé trop sou- « vent de me demandera moi-même : Que mereste-tM? a MA la conscience, à force de me répondre MOI, m'a (( fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je ne c( suis pas même tenté de me plaindre. C'est là surtout, « c'est dans mon observatoire que je trouve des mo* « ments délicieux. Tantôt je m'y livre à de sublimes « méditations. L'état où elles me conduisent par degrés
(1) Maison de campagne où M. de Maistre passait Tété. Voir les Soirées de Saint-Pétersbourg^ t. 1, p. 1 et 2.
a tient du ravissement. Tantôt j'évoque, innocent magi- « cien^ des ombres vénérables qui furent jadis pour moi n des divinités terrestres, et que j'invoque aujourd'hui a comme des génies tutélaires (1). Souvent il me semble a qu'elles me font signe ; mais lorsque je m'élance vers « elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que c( je possède encore, et la vie me parait aussi belle que « si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.
« Lorsque mon cœur oppressé me demande du re- (c pos, la lecture vient à mon secours. Tous mes livres a sont là sous ma main : il m'en faut peu, car je suis a depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inu- <c tilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore
« d'une grande réputation (2). r>
Ce fut en 1812, — à ce que tout me porte à croire, — qu'il entra en commerce de lettres avec M. de Donald : la lecture de la Législation primitive^ où l'auteur l'avait cité, fut le début de cette correspondance du plus haut intérêt entre deux écrivains si distingués, sous le double rapport des idées et du style. Ce qui les avait frappés et les avait portés l'un vers l'autre, dès le premier abord, c'est cette communion de pensées et de vues, qui, — la manière de les exprimer mise à part, '— frappera toujours les lecteurs de M. de Mai^e et de M. de Bonald :
tt Quand on écrit comme vous, il faut s'attendre à
et quelques lettres indiscrètes
« J'ai fait connaissance avec vous, Monsieur ^ dans les « journaux ; rien n'empêche même que je ne vous cite
(1) Pieux souvenir d'un père et d'une mère adorés!
(2) Les Soir^de Saint-Pétersbourg, 1. 1» p. 9 à 1 1.
DE J. DE MAISTRB. 71
« la phrase qui commença ad invaghirmi de votre <c personne et de votre manière. C'est un charmant c( coup de sangle donné en passant à Montesquieu « [comme l'a dit plaisamment dans r Esprit des Lois « Vauteur des Lettres persanes). Je n*ai rien lu de plus <( exquis; et certainement, cette phrase ne peut être « oubliée que par un sot
« Malheureusement je ne dois, suivant les apparen- « ces, jamais vous connaître (1). »
M. de Maistre ne croyait pas dire si vrai
Cependant, à plusieurs reprises, il s'était bercé de Pespoir bien doux et bien permis de posséder sa famille auprès de lui; en 1814, il vit se réaliser ce revêtant caressé et il put embrasser enGn sa fille Constance, alors âgée de vingt et un ans, qu'il n'avait pas vue depuis le jour de sa naissance. Sous l'empire d'une si douce émotion et dans l'attente de sa famille, M. de Maistre écrit ce projet de vie^ dont la conception atteste sa gaieté inaltérable au sein même des plus cruelles épreuves ap la misère :
c( J'attends Rodolphe pour lui céder le grand ma- (( niement des affaires, moyennant une pension alimen- « taire et un vêtement honnête, ce qui me parait juste, a Venez, venez, tous vos emplois sont fixés : Françoise « (M"* de Maistre) est ministre de l'intérieur et tréso* « rier général; Rodolphe, ministre au département des a affaires étrangères et payeur en chef; Adèle, secréa taire en chef pour la politique ; et toi (Constance) (( pour la philosophie et la littérature, avec des appoin-
(1) LeUreà M. de Bonald, avril 1812, p. 372 et 273 du 1. 1.
a tements égaux et communauté de fonctions pour le « besoin. Moi^ je serai le souverain, avec Tobligation de «ne rien faire et la permission de radoter. Si ces con- «r ditionssont de votre goût, écrivez : Accordé; dans le « cas contraire, allez vous promener (1). »
Là restauration des maisons de Bourbon et de Savoie, prédite et si vivement désirée par M. de Maistre, s'était accomplie; son cœur tressaillait de joie; déjà il célébrait éloquemment le triomphe de ses convictions (2) , lorsque la publication du traité de Paris vint détruire en grande partie son bonheur (3). Adieu encore une fois Tespoir tant bercé de revoir son pays ! En philosophe chrétien, M. de Maistre se résigna; mais, dès lors, l'horizon politique se rembrunit plus que jamais à ses yeux, et dès 1 814 il prévit 1830 et les suites de 1830, — complément de la trop fameuse révolution de 1789. C'est ce qu'attestent ses lettres à M. de Bonald, à partir de 1814 jusqu'aux derniers moments de sa vie (4). Cependant, un sentiment vivace, irrésistible domine les craintes ou le découragement de ce grand génie, c'est k conviction que la France est toujours à la tète des nations et qu'un jour, — qu'il salue de loin^ sans espérer de le voir, — ce grand peuple marchera, suivi de
(1)P. 289 du t. I.
(2) Lettres et Opuscules inédits, t. II, p. 344 à 359. Discours qui devait être prononcé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg , à l'occasion du service divin célébré par le ministre de S. M, le roi de Sardaigne, au nom des sujets de ce prince, pour rendre grâces à Dieu de l'heureux retour de Sa Majesté dans ses États de terre ferme, 1814.
(3) Voir plus loin l'explication de ce passage.
(4) Voir les deux volumes des Lettres et Opuscules inédite^ passim»
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l'Europe entière^ dans les voies glorieuses auxquelles la Providence l'a prédestiné. Cette foi est seule capa* ble de soutenir son courage, ébranlé par la vue de tant de ruines et miné par les épreuves multipliées auxquelles depuis plus de vingt ans il est en proie. Mais, il n'est plus seul ; ses enfiuitSy qu'il désespérait de voir un jour établis dans le monde, suivant leur mé*rite et leur rang, haUtent près de lui, avec lui, à Saint- Péterd)ouf g, et c'est, pour son. cœur, une grande compensation à ses douleurs passées.
Le 14 décembre (1814) il écrivait cette bonne nouvelle à un de ses amis, et il lui disait : «c Depuis le 11 a octobre, je suis réuni à ma femme et à mes enfants*. .. a Si vous veniez contempler mon ménage, il serait bience tôt pour vous une nouvelle preuve que la fortune « vend ce qu'on croit qu'elle donne. Tant de bonheur «ne pouvait m'étre donné gratis. Cette résurrection « générale, qui a relevé tant de monde, m'enfonce plus a pi^fondément dans l'abîme. Ma malheureuse patrie <( est dépecée et perdue (1). Je demeure au milieu du «<monde sans biens, et même, dans un certain sens, sans <c souverain. Étranger à la France, étranger à la Savoie, «étranger au Piémont, j'ignore mon sort futur (2). »
Et dans une autre lettre, il laisse tomber ces mots touchants, à propos de sa nouvelle vie en famille : « A « présent, nous avons le bonheur d'être malheureux « ensemble (3). »
(1) Allusion au traité de 1814, par lequel la Savoie avait été cédée à la France.
(2) Lettre à Tamiral Tchitchagoff, p. 315 du t. f.
(3) Lettre à M. de Blacas, p. 318.
Toujours fidèle à ses goûts d'études sérieuses et variées, M. de Maistre ne cessa de travailler à divers et importants ouvrages, pendant son séjour en Russie. Lié d'une tendre amitié avec les jésuites de ce pays, il mettait à contribution leur riche bibliothèque,et,se donnant à la théologie, il prenait de temps en temps, avec un de ces savants Religieux, « entre TetQ heures du ma^ a tin, suivant la saison, une tasse de café philosoaphique ou théologique y » suivant son expression (1). Cette ardeur au travail, cette sollicitude à profiter de toutes les occasions possibles de s'instruire expliquent la vaste érudition de M. de Maistre, ainsi que la facilité et la solidité avec lesquelles il a pu aborder tant de questions si ardues, sans jamais nous donner le triste spectacle d'erreurs ou de défaillances, si communes dans un grand nombre d'écrits philosophiques ou religieux, modernes.
A l'époque du traité de 1814, le chevalier Nicolas, frère du comte de Maistre, qui, après avoir fait brillamment la guerre, était rentré en Savoie lorsque ses services ne pouvaient plus être utiles à son maître, se dévoua de nouveau, et p£(.rtit pour Paris avec MM. d'Oncieux et le comte Costa, comme députés de la Savoie, pour demander aux souverains alliés la restitution de leur patrie à ses anciens maîtres. Heureusement la demande fut accueillie, sans quoi il aurait dû, avec ses deux compagnons, émigrer de nouveau et s'exiler volontairement (2) .
(1) Lettre au T. R. P. d'Ervelange-Vitry, de la C. de J. 18U. p. 335.
(2; Notice paf le comte Rodolphe, p. 19.
En 1814, le roi de Sardaigne décerna à M. de Maistre la grand^croix de Tordre religieux et militaire de Saint-Maurice et Saint-Lazare, comme témoignage de la fidélité et du dévouement à toute épreuve de son vieux serviteur.
Deux ans après (mars 1816), l'Académie royale des sciences, de Turin, nomma l'auteur des Considérations sur la France au nombre des cinq premiers membres nationaux non résidents, qui furent élus alors.
 cette époque, il est plusieurs fois question dans la correspondance de M. de Maistre, des ouvrages qui devaient faire un nom à son frère, le comte Xavier : « Je ic suis charmé, — dit-il à un ami, — que vous ayez « goûté son Lépreux y dont je suis grand partisan (2)....
c( A propos de Voyage autour de ma chambre^ avez- « vous lu la préface de la dernière édition? Elle est de « ma façon, et je serais curieux de savoir si vous trou*c( vez cette bagatelle écrite en style comme nous. Puisce que vous m'avez fait rire, mon cher marquis, je ne c( veux pas demeurer en reste avec vous. Sachez donc « qu'un censeur de cette capitale (2), en examinant « pour l'impression le Lépreux de la cité dAostCy dit, « en jetant les yeux sur le titre : Hein I on a déjà beau- « coup écrit sur cette maladie ! Ce qui signiflait que c( mon frère aurait bien pu se dispenser de se mettre «sur les rangs. Gela ne vous paraît-il pas joli (3)?»
Grâce à ces renseignements précieux, nous appre-
(1) Lettre à M. Henri de Costa, 1816, p. 409.
(2) Saint-Pétersbourg.
(3) Lettre à M. de la Maisonfort, 1817, p. 468.
nous que les deux frères s'aidaient mutuellement dans leurs compositions si diverses; et si M. dé Maistre écrivit la préface du Voyage autour de ma channhre^ on dit, que ce fut son frère Xavier , qui composa le pittoresque tableau d'une promenade sur la Neva, qui ou* vi>ç \%% Soirées de Saint-Pétersbourg, Aimable échang0^ doa^ collaboration , qui fait T.éloge de la modestie duigrand comte de Maistre, et ajoute un attrait de pbis àaqtte noble et sympathique figure (1) !
Ce fut pendant son long séjour en Russie, qu'il ccHnposa les remarquables et nombreux ouvrages, dont voici le& titres : Des délais de la justice divine; — Essai sy,r le principe générateur des institutions humaines; -^ du Pape; • — de l'Eglise gallicane ; — les Soirées de Saint-Pétersbourg; — Examen de la philosophie de Bacon, Ct^ quatre . derniers ouvrages ne reçurent les derniers coups de lime qu'après le retour de l'auteur à Turin. Plusieurs opuscules importants sortirent a^ssi de sa plume dans le même espace de temps : leç Deux lettres à une dame protestante et à une dame russe; — les Lettres sur V Éducation publique en Russie ; — Lettres sur V Inquisition espagnole ; — V Examen dune édition des lettres de madame de Sévigné,
Je remets à parler, en détail, de tous ces ouvrages et autres, à la fin de cet Essai sur la vie et les écrits de M. de Maistre. Je reprends l'autobiographie commencée, pour ne plus la quitter jusqu'au dernier jour de celui qui en est l'objet.
(1) Sur Xavier de Maisire, voyez Mémoires politiques, etc., de /. de Maistre, par A. Blanc, chap. xi. Xavier de Maistre (p. 232 à 243).
DE J. DE MAISTRB. 77
Lé renvoi des Jésuites de Saint-Pétersboargella défense qu^entreprit en leur faveur M. de Maistre, leur ami et .leur digne appréciateur, jetèrent des nuages dans ses relations jusque-là très-affectueuses avec le gouverne* ment russe, malgré toute la prudence et le respect qu'il avait apportés 'dans la manifestation de sa pensée à regard de cette mesure, selon lui, pleine de périls pour l'avenir politique de la Russie.
a Moi-même, Monseigneur, < — écrivait-il, en 181 6^ à a Far chevèque de Raguse — je me suis trouvé enve- (c loppé dans l'orage par plusieurs raisons. D'abord, « j'étais lié d'amitié avec quelques-unes des personnes c( les plus marquantes de la nouvelle Eglise longtemps (( avant les derniers événements : et lorsque le moment (( du danger est arrivé, j'aurais trouvé indigne de leur (( fermer ma porte. En second lieu, le prince Alexandre « Golilzin, ministre des cultes et prodigieusement irrité (( contre nous, s'était mis, je ne sais pourquoi, àme re- « garder comme l'arc-boutant du fanatisme. Je ne me « suis jamais gêné d'ailleurs pour faire entendre que je (( ne voyais aucun milieu logique entre le catholicisme « et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'empereur a cru « devoir charger un de ses ministres de me parler des « soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lui. J'ai prié ce (( ministre d'asisurer Sa Majesté Impériale que jamais je c( n'avais changé la foi (T aucun de ses sujets j mais que « si quelques-uns d!eux wl avaient fait par ha^ardquel^ « qu£s confidences^ ni V honneur ni la conscience ne « nC auraient permis de leur dire qu'ils avaient tort. «Les circonstances m'ont conduit bientôt à répéter c< cette déclaration de vive voix à Sa Majesté Impériale
ncms que les deux Trères s'aidaient mutuellemeDt dans leurs compositions si diverses^ et si M. de Maistreécri- TÏt la préface du Voyage autour de ma chambre, on dit. que ce fut son frère Xavier, qui composa le pittoresque tableau d'une promenade sur la Neva, qui oume les Soirées de Saint-Pétersbourg. Aimable échange, douce collaboration, qui fait l'iloge de la modestie du>graad comte de Maistre, et ajoute un attrait de plus à cette noble et sympathique figure (1) !
Ce fut pendant son long séjour en Russie, qu'il cmnposa les remarquables et nombreux ouvrages, dont voici le? litres : Des délais de la justice divine ; — Essai sur le principe générateur des institutions humairtes; — du Pape; — de l'Église gallicane ; — les Soirées de Saint-Pétersbourg; — Examen de la philosophie de Bacon. Ces quatre. derniers ouvrages ne reçurent les derniers coups de lime qu'après le retour de l'auteur à Turia. Plusieurs opuscules importants sortirent aussi de sa plume dans le même espace de temps : les Deux lettres à une dame protestante et à une dame russe; — les Lettres sur l'Education publique en Russie ; — Lettres sur l' Inquisition espagnole ; — VExamen dune édition des lettres de madame de Séviffné.
Je remets à parler, en détail, de tous ces ouvrages et autres, à la fin de cet Essai sur la vie et les écrits de M. de Maistre. Je reprends V autobiographie commencée, pour ne plus la quitter jusqu'au dernier jour de celui qui en est l'objet.
(I) Snr Xavier de Maistre, to^u Maiiirt, par A. Blanc *" '
Lé renvoi des Jésuites de Saint-Pétersbonrg elladéfense qtt'entreprit en leur faveur M. de Maistre, leur ami et .leur digne appréciateur, jetèrent des nuages dans -ses relations jusque-là très-affectueuses avec le gouvernenient russe, malgré toute la prudence et le respect qu'il avait apportés f dans la manifestation de sa pensée à regard dé eetiemesure, selon lui, pleine de périls pour l'avenir politique de la Russie.
ce Moi-même, Monseigneur, ^^écrivait-il j en 1816^ à « Farchevéque de Raguse — je me suis trouvé enve- (c loppé dans l'orage par plusieurs > raisons. D'abord, « j'étais lié d'arifiitié avec quelques-unes des personnes « les plus marquantes de la nouvelle Eglise longtemps c< avant les derniers événements 3 et lorsque le moment (( du danger est arrivé, j'aurais trouvé indigne de leur c< fermer ma porter En second lieu, le prince Alexandre « Golitzin, ministre des cultes et prodigieusement irrité (( coùtre nous, é'éfait mis, je ne sais pourquoi, à me rea garder cotnme l'arc-boutant du /ana/2>me. Je ne me « suis jamais gêné d'ailleurs pour faire entendre que je « ne voyais^ucun milieu logique entre le catholicisme «c et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'empereur a cru ce devoir charger un de ses ministres de me parler des « soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lut. J'ai prié ce « ministre d'assurer Sa Majesté Impériale que jamais je « rCavaih thangé la foi ^ aucun de ses sujets / mais que fx si quelques-uns d'eux m'avaient fait par hasard quel' a ques confidences^ ni P honneur ni la conscience ne « nC auraient permis de leur dire qu'ils avaient tort. «Les circonstances m'ont conduit bientôt à répéter (c cette déclaration de vive voix à Sa Majesté Impériale
(( même. La chose s'est fort bien passée; cependant, je ne « voudrais pas répondre qu'il ne restât, au moins pour « quelque temps, encore un peu de rancune dans le c( cœur impérial. J'ai bien connu qu'on lui a fait des «contes, mais je m'en inquiète peu. Il ne faut pas, « comme dit une fable très-vraie^ s'amusera tueries « cigales : il faut attendre paisiblement l'hiver (1). »
Dès ce jour, M. de Maistre demanda, avec instance, son rappel en Sardaigne, et il l'obtint (2) : le roi lui donna, à cette époque, le titre et le grade de premier présidentdans ses cours suprêmes. Aumoisde mai 1817, l'empereur Alexandre envoyait dans la Manche une escadre, de bâtiments de guerre pour ramener les soldats dont il déchargeait la France : ces vaisseaux partaient dans la plus belle saison pour la navigation : l'empereur permit à M. de Maistre de s'embarquer sur cette escadre avec toute sa famille.
En avril 1817, il écrit au comte de Valaise: « Je ne « sais point encore si l'on prendra terre à Ostende , au « Havre ou à Cherbourg. Tout cela m'est absolument (( indiJfférent. Dès que j'aurai le pied en France, je « croirai être à Turin. Je m'arrêterai à Paris pour « m'incliner devant le maître, et tout de suite je conti- « nuerai ma route (3). »
Peu après, il disait à M. de Blacas : « Auriez-vous pu « le croire ? dans deux mois environ, je serai à Paris. . ..
(1) P. 418 et 419.
(3) LeUre à M. de Blacas, décembre 1816, p. 440 et 441 du t. L — « Les intérêts les plus évidents de ma famille ne s'accordant plus avec « mon séjour prolongé dans ce pays, le roi a bien voulu me rappeler, «( sur mes demandes réitérées. >»
c( Nous prendrons terre au Havre ou à Cherbourg, et « TOUS pensez bien, mon très-cher et excellent comte, « que je ne reverrai point le beau pays cKAppennin a parte e 7 mar circonda et VAlpi^ sans avoir vu la c< grande Lutèce. J'avais tout à fait renoncé à faire con- « naissance avec cette sage, folle, élégante, grossière, « sublime, abominable cité ; et voilà qu'un événement « unique m'y conduit de la manière la plus naturelle. « Vousavez le temps, M. le comte, de me recommander « dans la grande capitale... Nous ne mettrons guère à « la voile que dans les premiers jours de juin (1). »
Ce fut le 27 mai que M. de Maistre monta à bord du vaisseau le Hambourg^ pour revenir dans sa patrie, après vingt-cinq ans d'absence. Il arriva à Calais le 20 juin, et le 24àParis9 où il fut dignement accueilli par l'élite de la société. Reçu par le roi Louis XVIll, il entendit ce prince lui exprimer de nouveau tous les sentiments sympathiques qu'il lui avait jadis témoignés par une lettre, qu'on a lue ci- dessus. A l'Institut, — à l'une des séances duquel M. de Maistre s'était rendu et où, modestement confondu dans la foule, il restait'debout, — quatre académiciens l'ayant aperçu lui firent donner un fauteuil dans l'enceinte et voulurent qu'il siégeât avec eux.
Arrivé à Turin, M. de Maistre s'occupa à mettre la dernière main aux ouvrages qu'il avait apportés en portefeuille, de Saint-Pétersbourg
Le roi de Sardaigne en accordant à M. de Maistre le titre, le grade et l'ancienneté de premier président,
(1) P. 465 et 466.
80 ESSAt SUR LA VIE ET LES ÉCRllS
et en le nommant ministre régent de la grande chancellerie par des lettres patentes, dans lesquelles il le loue hautement de son dévouement et de son habileté comme magistrat et comme diplomate, lui imposait de nombreux devoirs. M. de Maistre le comprit ; il se soumit aux ordres de son souverain; mais , vieux et brisé par les années et par le chagrin, surtout en- proie à de vifs soucis pour Favenir de ses enfants, iLépanchait dans ses lettres intimes toutes les peines de son cœur si aimant. Plus d'honneur que de profit^, ainsi jpourrait se résumer la situation deM« de Maistre, à son< retour deRussie, en Piémont ; et puis, quel effort ne lui fallaitil pas faire, pour renoncera ses travaux littéraires, et se replonger dans le tourbillon de la diplomatie, au moment où il pouvait espérer qu'enfin de nobles loisirs lui seraient accordés — otium cum digmtate^
Le 6 septembre 1817, il écrit a mademoiselle Constance, sa fille cadette : ce La tète me tourne.. .Les visites, les devoirs de tout genre vont leur train.. «.
K( Le dégoût, la défiance, le découragement sont « rehtrés dans mon cœur. Une voix intérieure me dit « une foule de choses que je ne veux pas écrire. Gepenc< dant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se c( présentera naturellement ; mais je suis sans passion^ a sans désir, sans inspiration^ sans espérance. Je ne a vois d'ailleurs, depuis que je ^uis ici, aucune éclaircie « dans le lointain, aucun ^igne de faveuir qiielGoqque ; « enfin, rien de ce qui peut encoqragei? mioi grand cqçar
« à se jeter dan$ le torrent des affaires
a Avec de certaines dispositions, un certain élan « trompeur vers la renommée, et tout ce qui peut Tob-
DK J. DE BIAISTBK. 81
c( tenir légitimement, un bras de fer invisible a toujours (( été sur moi comme un effroyable cauchemar qui
« m*empêche de courir et même de respirer En
ff attendant, je m'en tiens à mon étemelle maxime, de « supposer toujours le mal, et de me laisser toujours a étonner par le bien (1). »
Secouant bientôt ces pensées pénibles , M. de Maistre trompait ses ennuis , en entretenant sa correspondance avec des hommes éminents, tels que M. de Donald, l'abbé de Lamennais, etc., et en contribuant, de tout son pouvoir, à la propagande des saines idées, dans sa patrie :
«t II s'est établi à Turin, depuis quelques années, sous « le nom modeste à^Amis catholiqueSy ane société dontle <x but principal est de propager la lecture des bonslivres, « en les tenant à un prix très-bas, et souvent même en « les donnant, autant que ses moyens le lui permettent, <c afin de faire circuler la bonne doctrine jusque dans les a dernières veines de l'Etat... Notre but est précisément ^ « la contre-partie de la funeste propagande du siècle ^ dernier, et ... nous sommes parfaitementsûrsde ne pas c( nous tromper en faisant précisément pour le bien ce « qu'elle a fait pour le mal avec un si déplorable succès. « Parmi les livres, nous choisissons surtout ce qu'il y a « de plus court et de plus à la portée de tout le monde;
« mais nous tâchons de nous proportionner, autant qu'il «c est possible, aux Ages, aux caractères et aux capacités
« âi|férentes. Le genre polémique, Thistorique et l'as-
(c cétique occupent alternativement notre pensée, et
a nous varions nos armes suivant les circonstances. Les « petits traités qui nous occupent principalementn^écar- « tent cependant pas nos yeux des ouvrages capitaux... c( Notre correspondance s'étend déjà à Rome et dans (( les principales villes d'Italie, à Paris, à Vienne, à « Genève, etc.
ce Nous avons mis notre société sous l'inspection et « la présidence immédiate de l'archevêque de Turin. « Ennemis mortels de V esprit particulier y notre prec( mier devoir était de le chasser absolument de chez « nous (1). »
Qu'on joigne à cela les nombreuses réponses à des lettres scientifiques, les souvenirs donnés à ses amis, et l'on aura une idée de la vie occupée et remplie de M. de Maistre.
Le 17 juin 1819, l'Académie royale des sciences de Turin le nomma membre résidant : c'était un honneur pour elle, et un surcroît de devoirs pour le consciencieux académicien. Sa modestie — modestie simple et vraie — égalait son talent ; ses lettres en contiennent plus d'une preuve. L'expression naïve de ce sentiment lui fait trop^^^. d'honneur, pour que je puisse résister au désir de quelques citations :
c( Tu me trouveras beaucoup moins disputeur, mon « très-cher et bon frère, sur mes ouvrages — écrivait-il a en 181 6 au chevalier de Saint- Real. — Le doyen pCa- « vier de Maistre) m'avait déjà dit un mot sur certaines c( tournures épigrammatiques qui tiennent de la re- « cherche. Je suis fâché de n'avoir point d'avertisseur
(1) Lettre au comte de Stolberg, décembre 1817, p. 480 à 482.
« à côté de moi, car je suis d'une extrême docilité pour « les corrections. Si tu m'indiquais quelques-uns de ces (c concettiy je les condamnerais bien vite, car je ne les c( aime pas ; et si tu les as vus dans mes écrits, c'est que (( je ne les y ai pas vus moi-même. Au reste, mon cher « ami, tu n'as tu de moi que des opuscules; il me sera c( bien doux de te montrer des ouvrages qui sont tout (( prêts. Il n'y a pas d*approbation que je préfère à la c( tienne; mais je trouve que tu me traites ivop frater- « nellement, — Je m'entends (1). »
Longtemps avant cette époque — en 1 794 — le marquis H. de Costa, en remerciant M. de Maistre de l'éloquent éloge funèbre de son fils, lui adressait ces quelques remarques, qui font voir combien il connaissait l'extrême modestie de son ami : c( Si vous m'aviez mon- « tré votre manuscrit, je vous aurais fait quelques oba servations tendant à unir et à simplifier la touche ; « c'est ce que j'entendais par ce faire antique que je <c vous proposais pour modèle. J'aurais barré quelques ^' « épithètes et retranché quelques expressions trop re- '<: « cherchées, qui ont échappé à votre trop grande facia lité et abondance, et qui 6tent, selon moi, un peu de « force au style. Votre amour-propre, cher ami, n'eût a point été blessé de mes observations : on est trop au- «(dessus de l'amour-propre quand on est capable de . c< faire ce que vous avez fait. Mais nous eussions peut- «( être prévenu par là quelques sottes critiques ; tant de <c gens sont plus habiles à découvrir les petites taches « qu'à sentir les grandes beautés. (2) »
(2) p. 135 et 126 du 1. 11 des Lettres. ^ La modestie incontestable
Ces observatroM'Sont plutôt des éloges que des critiques : je m'explique. Ecrivant comme il parlait, M. de Maistre a dû porter dans tous ses écrits les charmes du dialogue et de la causerie, mais aussi les aimables défauts de ces deux genres. Or, n'est-il pas vrai que certaines incorrections plaisent davantage sous la plume d'un génie heureux, que le purisme rigoriste et sec de tel ou tel médiocre ou nul écrivain? M. de Maistre avait donc les défauts de ses qualités et, — chose rare ! — les qualités de ses défauts : de cette union de qualités et de défauts, résultent une allure, une forme, un style qui captivent le lecteur, l'entraînent et gardent, à chaque fois, une saveur piquante et toujours neuve à ses divers et nombreux écrits. Chez M. de Maistre, le style est vraiment tout rhomme.
Ces concetti^ dont il est le premier à s'accuser, tiennent à sa langue primitive — l'italien — qui affectionne
de M. de Maistre n'allait pas jusqu'à lui ôter le légitime sentiment d'àmour paternel que tout écrivain a pour ses ouvrages ; il remerciait ceux qui le citaient dans leurs éérits, et leur en savait un gré infmi. Je troave des preuves de ce sentiment dans une de ses lettres à M. de Bonald(p. 272 du t. I), dans celle-ci à la duchesse des Cars : « C'est « dommage que vous me gâtiez beaucoup, et beaucoup trop en me faî- « s'ant l'honneur de me citer. Ceci me rappelle un certain dîner, où je « me trouvai un si joli nigaud lorsqu'il vous plut de réciter dç mé- « moire, avec une délicieuse emphase, je ne sais quel passageque J'a- « vais à peu près oublié moi-même. Il me semble cependant, disais-jeâ(Uif< « le premier moment et de la meilleure foi du monde, que cela ne n^est « pas nouveau. Un gentil éclat de rire me remit dans la voie. » (P. 513.) Enfin, il disait à M. de Marcellus (1819) : « Je n'oublierai jamais, mon- « sieur le comte, que vous êtes le premier Français qui m'ait fait l'hon- « neur de me citer publiquement. D'autres, bien moins genoux « m'ont copié en silence. » (P. 528.)
Les copistes silencieux se sont bien muUipliés depuis : la race des frelons est impérissable.
ces jeux d^esprit, charmes du style d'Amyot, de Montaigne et de saint François de Sales, et qu'on n'a jamais songé un instant à reprocher à aucun de ces trois merveilleux prosateurs. Je l'ai dit ailleurs et je demande la permission de le redire encore : k Les hommes de talent c( sans esprit ont toujours été communs ; mais le génie ae a s'est peut-être jamais rencontré sans beaucoup d'es- « prit.
- < <x Ceci est surtout \rai de M. de Maistre. x>
Infatigable au travail, M. de Maistre — malgré ses nombreuses occupations diplomatiques et autres — avait réuni non-seulement un grand nombre de notes, mais encore il avait ébauché une foule d'opuscules, d'ouvrages même assez considérables — sans compter ceux qui ont été publiés, de son vivant ou après sa mortj — dont ses lettres contiennent de fréquentes mentions : >
«( J'ai de terribles notes sur Genève et sur Calvin {i).v
Ailleurs, il disserte longuement et d'une manière intéressante sur la pasigraphie. Je raoïvoie les érudtts et les curieux à ses lettres (2).
En 1818, il dit à M. de Bomdd : a Quelques ouvra-
<c ges importants dorment dans mes portefeuilles (S), r^
^ En 1820, il écrit à M. l'abbé Rey : c< Le Pape et tout
<^ice que:' vous connaissez ne sont que des bluettes, leii
^comparaison de tout ce que recèle mon portefeuille.
« ^\le ne sais si je me déciderai ; j'ai deux grands eu- «( nemis, mes affaires et ma paresse (4). » > •
jil) Lettre à l'abbé Vuarin, janvier 1818, p. 480 du 1. 1. T2) Lettres à M. Dumont, janvier et février 1818, p. 483 à 485, et p. 489 à 4t2du 1. 1.
* (4) P. 6 du t. IL •^
86 tSSAl StR LA VIE ET LES ÉCftlIS
Il y a peu de lettres de M. de Blaistre qui ne soient le germe de quelque ouvrage ; on y retrouve toutes les grandes pensées qu^il a développées dans ses nombreux écrits.
Cependant les fatigues de l'âme, les travaux de Tesprit, les peines de cœur avaient usé peu à peu une constitution des plus robustes. M. de Maistre perdit, en 1818, son frère André, évèque dWoste a ecclésiastique
d'une haute distinction par ses ialents et son caractère (1) » ; ce fut une immense douleur :
tt Mon excellent frère a emporté avec lui la moitié 4c de ma vie. Cette plaie est incurable (2).
a Depuis que j'ai perdu Tévêque d'Aoste, mon a frère ,.... je ne vis plus qu'àdemi (3). »
A partir de celte perte cruelle, la santé de M. de Maistre, qui avait résisté au climat de Saint-Pétersbourg, devint chancelante, sa démarche incertaine : sa tête conservait seule toute sa force et sa fraîcheur, et il continuait l'expédition des affaires avec la même assiduité.
Instruit de la gêne profonde où se trouvait son illustre ami, M. de Blacas lui offrit avec une noble délicatesse une somme assez forte, pour l'aider à se relever : mais, tout en le remerciant avec la plus touchante effusion, M. de Maistre refusa de contracter cette dette, do^ il ne prévoyait pas qu'il pût un jour s'acquitter, ^ il n'accepta que sur les pressantes instances de M. de Blacas. A cette époque (1819), il est plus découragé
(1) Notice par le comte de Rodolphe^ p. 21 . *
(2) LeUre à M. de Bonald, 29 mai 1819. p. l&9iu 1. 1. ^ (8) LeUre à M. de Marcellus, 9 août 1819, p. 5)7 4u t. 1.
que jamais, et sa tristesse, sans remède, a quelque chose qui fait du mal :
c( Je ne dois plus me faire illusion : il n y a plus « d'espérance pour moi ; la Fortune est femme, elle
« n'aime que les jeunes gens Seul et sans appuis je
« ne peux vaincre Fopposilion sourde qui redoute mes <c opinions, et qui est bien plus forte que le roi. Sa « main vient enfin de signer notre spoliation définitive « en Savoie et à Nice ; le parti qui désirait cette signa- « ture avec une ardeur toute-puissante Ta obtenue « enfin sous le voile d'une indemnisation partielle, et « que je crois tout à fait illusoire : le père commun a « êru bien faire, c'en est assez pour justifier ses intenc( tions. Après lui avoir sacrifié nos biens et nos peri(. sonnes, notre devoir est de lui sacrifier encore les « révoltes du cœur, et de le servir avec un redouble- « ment de zèle digne de nous, car le roi trompé n'est « pas moins notre roi. Ce grand procès perdu me rend « cependant ma chère patrie insupportable ; je resterai « donc ici (1) si je le puis. Heureux père et heureux « époux^ je suis toujours bien chez moi, et c'est un grand a article; ajoutez les livres, vous trouverez que c'est « assez pour m' acheminer doucement vers le diocèse a de mon pauvre frère. En vivant, comme vous l'avez a vu, c'est-à-dire en capucinbien élevé, j'ai fait quelques « économies : je com]^ m'en servir pour acheter un « jard^avec une maison au milieu, où je puisse enfin a vivre et nn(6urir même, si je veux, sous un toit qui «t m'appartienne ; voilà toute mon ambition, mon très-
(1) ATorin.
' (( cher comte, et j ^espère que vous ne la trouverez pas « monstrueuse (1). »
Ce qui ajoutait encore aux chagrins de M. de Maistre, cest qu'il était seul à Turin , depuis son retour de Russie. Sa femme, sa fille cadette et son fils étaient en Savoie ; il n^ avait avec lui que sa fille aînce. 1^ petit chien Biribi, aimable favori et compagnon de voyage, n'avait pas quitté son maître (2).
« Mes dernières années s'éteignent dans le papier a 4imbré(3), » écrivait-il en 1819 à madame Des Cars, en faisant allusion à sa besogne de chancelier et peutêtre aussi à la gène de ses affaires.
<c Je ne suis plus au monde ; — dit-il ailleurs ra adressez désormais vos lettres au feu comte (4). »
Pour lui, ne pouvoir plus lire, étudier et écrire, c'était ne plus exister au nombre des vivants :
a Depuis que je suis attelé au char de la justice, ^ tous les jours je vois mieux que je suis déplacé : on « me jette dans les emplois au moment où il en fau- « drait sortir. Je pourrais servir encore la bonne cause « et jeter dans le monde quelques pages utiles, au lieu <c que tout mon temps est employé à signer mon nom, « ce qui n'est pas cependant une brillante affaire. « Malheureusement je ne puis détacher ces chaînes, « qui sont si précieuses pour ma famille. Hélas ! Dieu « veuille qu'au prix de toutes les meurtrissures imagi- <t nables, je puisse les porter encore longtemps^^ur me
(1) Lettre à M. de Blacas, 29 mai 1819, p. 521 et 62).
(2) Lettre à M. de Karaouloff, juillet 1819, p. 516.
(4) Lettre à M. l*abbé Vuarin, 20 décembre 1819, p. 4 du t. 11.
DE J. DE MAISTRB. 89
« donner unsuccesseur ! L'année 1819 m'anourri d'ab- « sinlhe ; tout s'éteint autour de moi. Que m'importe (( un peu de bruit que je fais ! On écrira sur ma triste « pierre : Periit cum sont tu; voilà tout. On jalouse a mes titres, mon rang et ceux de mon Qls, sans savoir « ce qu'ils coûtent à mon cœur. Je les céderais tous tt pour un bon ménage allobroge, tel que je l'ima- (c gine
c( Les gens qui jalousent mes emplois, mon rang et « mon attitude à la cour, ne connaissent pas toutes a mes dignités ; ils ne savent pas que je suis pénitent « noir à Chambéry. Voilà ce qui me reste de ma « patrie. Mon grand-papa me donna mon livre et mon « habit en 1768; mais Dieu sait s'ils ne sont pas égarés ! a Quoi qu'il en soit, je pourrais être recteur j et c'est a l'unique emploi à ma portée dans ma chère patrie(l).»
Ce qu'il y a de remarquable dans les lettres de M. de Maistre, et encore plus peut-être dans ses grands ouvrages politiques, polémiques et même religieux, c'est que son inaltérable gaieté — l'âme de son caractère — ne l'abandonne jamais. Parfois, elle se voile; mais ce n'est p^ pour longtemps, le nuage se dissipe et elle brille aussi vive qu'auparavant.
Ainsi, ne dirait-on pas que c'est l'homme le plus heureux du monde et le plus libre de tout- souci, qui a
écrit ces lignes, adressées à la femme de son fils :
c< Quoique votre galant (le comte Rodophe) me donne
c< régulièrement de vos nouvelles, cependant je suis
c( enchanté d'en recevoir de votre main.... Je ne sui»
a point en peine du bonheur de Rodolphe: pitrlez-mpi
(i) Lettre à M. Fabbé Rey, 9 février 1820, p. 6 et 7 du t. II.
a du yôtre. Etes-yous contente de votre époux? Ne
« pensez-vous point encore à divorcer ? Expliquez-moi
<c bien cela Je vous en prie : c'est sur vous que se réunis-
a sent toutes les affections de la famille. Nous vous
« avons tous épousée, et votre bonheur est notre grande
« affaire. ... Je vous recommande mon Rodolphe ; aimez- « le de tout votre cœur, et soyez publiquement sa
a maîtresse ; une fois qu'on est bien affichée^ on ne
ft s'embarrasse plus de rien. Ce mot de maîtresse me
« plait infiniment (1). »
Cependant, M. de Maistre voyait arriver sa dernière heure ; chaque jour le rapprochait du tombeau, et il Fenvisageait avec une résignation presque voisine du bonheur. Au commencement de janvier 1821 , ses souffrances le contraignirent à prendre le lit, qu'il ne devait guère plus quitter. Il espérait pourtant encore se relever, et il dicta sa dernière lettre, le 22 janvier de la même année avec cette douce illusion (2), si commune aux malades.
L'amour de son pays acheva de le tuar. « Au commencement de 1 821 , lorsque de sourdes rumeurs annonçaient déjà l'ignoble échauffourée révolutioni^|ire du Piémont, le comte de Maistre assistait au conseil des ministres, où l'on agitait d'importantschangements dans la l^islation. Son avis était que la chose était bonne,
(I) p. 20 et 21 jdu t. U.
(3) « Aojoonlliiii (22 janvier 1831),... je ctnmnence à être beaucoup « mieox.... Cette année Terra paraître une seconde édiUon bien perfse '
« tionnée du Pmpe D*aatres années, si Dieu me les accorde, prodni-
« ront d'aalres càoses..... Cest un toorment pour moi de ne ponToir « déTorer les ouTrages de M. de Hallo*. » 11 se propose de les lire dés qfi'il serti remù, dit4L (P. 30et 31 da t. H.)
DE J. DE MAISTRB. 91
peut-être même nécessaire, mais que le moment n^était pas opportun. Il s'échauffa peu à peu et improvisa un véritable discours. Ses derniers mots furent : a Messieurs, la terre, tremble, et vous voulez bâtir (1) ! »
A la suite de cette séance les souffrances physiques qui^ depuis quelques années, faisaient craindre pour des jours si chers, prirent un caractère des plus alarmants. Sa famille Tentoura de soins dévoués et tendres ; Tillustre malade les repoussa doucement : a Tout cela est inutile : — disait-il — vous ne me tirerez pas d'ici et vous me fatiguerez en vain. »
Chrétien fervent, il appela la religion et ses secours
à son lit de mort : la veille, en pleine connaissance, il
signa encore plusieurs actes de chancellerie^ s'acquitlant
de ses devoirs jusqu'au bout. Enfin, il expira le 26 fé-
vrier, et le 9 mars la révolution, quMl avait prédite, éclatait.
Il succomba à une paralysie lenie, après une vie de soixante-sept ans de travaux, de souffrance et de dévouemopt. Son corps repose dans l'église des Jésuites, à Turin. Sa femme et un de ses petits-fils ont déjà été le rejoindre dans la tombe.
. «M. de Maistre, en entrant au service à Tâge de dixhuit ans avait une fortune suffisante pour jouir d'une honnête aisance dans sa ville natale. Après avoir servi son roi pendant cinquante ans, il rentra en Piémont dans une honorable et complète pauvreté. Tous ses biens ayant été vendus, il eut part à l'indemnité des émtgrés : mais une bonne partie des terres qu'il avait possédées, étant située en France, ne fut point portée en
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 21.
::ri
compte. Âvecla modeste compensation qui lui futallouée et un millier de louis que lui prêta le comte de Blacas, il acheta une terre de cent mille francs environ, seul héritage matériel qu41 légua à ses enfants (1). »
Cbétif héritage ! Mais il laissait à sa famille mieux qu'une fortune, il lui léguait un beau nom noblement porté et ses immortels écrits.
Tel fut M. de Maistre, cet homme vraiment antique, à la Plutarque — comme eût dit Paoli; carr^jo^r la base — suivant un mot juste, et qui Iç peint admirablement, de Napoléon ; un homme vrai dans sayîe, vrai dans ses ouvrages, — que la vieille Rome eût décoré du nom éloquent de Vir!
Et maintenant que nous connaissons^ rh&nmie tout entier, l'homme peint par lui-même^ — enpiqd, — ilnous reste à étudier l'écrivain, son génie, son style et ses influences.
Des ouvrages de M. de Maistre, la plupaH ont été publiés de son vivant, quelques autres plus ou moins longtemps après sa mort : divers de ses opuscules sont Revenus très-rares, introuvables même.
.•j Rfocédons par l'ordre le plus logique, — celui de la •. date pu furent composés ces ouvrages et opuscules. i*'Èloge de Victor Amédée. Lyon, 1775, in-8°. L'au- . leur avait vingt-un ans.
■M;"^ Discours prononcé par les gens du roi y à la ren*
irée du sénat de Savoie. 1 784, in-8**.
(1) Notice, par le comte Rodolphe, p. 21.
3® Deux lettres d'un royaliste savoisieti à ses corn-patriotes. 1793, in-S^ (1).
4"* En 1794, M. de Maistre écrivit un touchant opuscule, éloquent discours funèbre dicté par le cœur, et qui a pour titre : Discours à madame la marquise de Costa, sur la vie et la mort de son fils Alexis-Louis^ Eugène de Costa^ lieutenant au corps des grenadiers royaux de S. M. le roi de Sardaigne^ né au château de Villars, en Savoie , /c 12 avril 1778; fnort à Tu^ riUy /« 21 mai 1 794) dime blessure reçue ^ le 27 avri l précédent^ à l'attaque du Col-Ardent.
Ce. Discours réimprimé dans le second volume des Lettres et Opuscules inédits du comte /. de Maistre (2), est précédé d'une Lettre du marquis Henri de Costa ^ père du jeune héros, à son ami, l'auteur du discours :
a Cher ami,
« Je partais au moment où je vous ai écrit la dernière fois, et je ne puis vous dire qu'un mot à compte de tout ce que je vous dois pour votre excellent ouvrage. J'en suis chaque jour plus content, et je ne puis croire qu'il soit du nombre de ceux qui périssent ; il fera, je Tespèpe, connaître aux âges à venir les charmes et les vertus de mon fils, et les grands talents de mon ami... Il
(1) « Peut-être les publierons-nous un jour, dit le comte Rodolphe, € et elles ne manqueraient certainement pas de ce que le néologisme « moderne appelle oc^ua/tï^. Souvent, à de longs intervalles de temps, « les mêmes erreurs se dressent revêtues de nouveaux sophismes {ea- « dem mutata resurgo\ et l'invariable vérité apparaît aussitôt pour les « combattre dans son antique et austère beauté. » {Notice, p. 14, note 1.)
9i ESSAI SUR LA VIE ET LES ECRITS
remue tellement mon cœur, que je ne puis croire qu'il n'échauffe et quUl ne remue pas le cœur des autres. »
Après quelques critiques relativement au style, — critiques qu'on a lues ci-dessus, — M. de Costa ajoute:
c( Votre œuvre a des beautés du premier genre et des morceaux d'un abandon sublime; l'idée d'appeler l'âme pure et céleste d'Eugène autour de la demeure de ses tristes parents est ce que j'ai trouvé de plus touchant et de plus heureux (1). L'apostrophe à sa mère,
en l'invitant à détourner ses yeux de ce rivage où nous avions vécu heureux pendant tant d'années, est d'un
sentiment et d'une simplicité parfaite (2). Le portrait physique de la douce et chère créature est aussi un excellent morceau (3) . »
Il n'y a rien à ajouter à cette appréciation, doublement heureuse : M. de Costa était père et de plus un homme de lettres distingué (4).
5° Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole. 1795, in.8^
Brochure politique, aussi piquante qu'ingénieuse, contre certaines dispositions du Directoire français.
6* Cinq paradoxes à madame la marquise de Nav... Cette boutade amusante, et aussi profonde de sens que spirituelle de forme et de style, fut composée en 1 795, à Lausanne, comme l'indique la date de la lettre d'envoi de ces Paradoxes à la dame qui les avait demandés à l'auteur.
(1) P. 161 et 169.
(4) Voir, p. 495 à 427 du 1. 1 àe& Lettres, une lettre de M. deMaistre à M. Henri de Costa.
Le 10 mai 1795, M"' de Nav... écrivait à^ Turin, à M. de Maistre : « J^ai la tête cassée depuis huit jours par les Paradoxes de Cicéron^ que mon fils explique comme il peut. Â la fin, la fantaisie m^a pris de savoir de quoi il s'agit, et je me suis recommandée à M. Tabbé Martin... 11 m'a donc expliqué la chose en gros; et franchement, je trouve tout cela assez plat. Bon Dieu I Âquoi ces graves philosophes s'amusaient-ils? Mais il faut vous dire que ce mot de paradoxes m'a rappelé une de nos charmantes soirées helvéliennes, où vous traitâtes si longuement de V utilité des paradoxes. Vous sa- Vez si vous fûtes soutenu ! Et, véritablement, il faut vous rendre justice, l'approbation générale vous donna tant d'émulation, que pendant huit jours au moins, vous nous dites des choses de l'autre monde. Mais pourquoi, je vous prie, ne me griffonneriez-vous pas quelques paradoxes pour m'amuser? six au moins, par charité, autant que nous en a laissé Gicéron. Aussi bien, il me semble que vous êtes là, en Suisse, les mains dans vos
poches, comme un véritable sfacendato et que c'est vous rendre service que de vrns tirer de votre apathie. Si bien donc, monsieur le comte» que vous me ferez des paradoxes (l).x>
M. de Maistre ne tarda pas à satisfaire au désir de ; M"* de Nav.,. Le !•' août de la môme année, — c'est-* à-dire, moins de trois mois après, — cinq paradoxes ( cinq seulement, — un de moins que Gicéron!) parvenaient à Faimable dame, avec cette lettre :
(1) P. 163 du t. H.
« Lausanne, l«r août 1795.
a Je ne puis riea vous refuser, Madame la marquise, (c pas même des paradoxes. S'il était en mon pouvoir de « disputer avec vous sur quelque chose, ce serait sur «cPépithète dont vous honorez un ouvrage de Cicéron. a Avec votre permission, Madame la marquise, il n'a « rien fait de j&/«^>.... Voilà cinq paradoxes bien compte tés, Madame ; et si je ne me trompe beaucoup, en les « lisant vous louerez ma mémoire. Vous y trouverez c( une foule de choses que nous avons dites; vous croirez « être encore dans cette chaise longue, tenant à la main c( cet écran qui vous servait de sceptre, et dont vous gcsc< ticuliez avec tant de grâce toutes les fois qu'il vous plài- « sait de prendre la parole au milieu d'un petit cercle c< d'amis sûrs, et d'interrompre par vos charmantes sail- « lies ce que vous- appeliez nos extravagances méthch- « diqites.
c< Non, Madame,' je ne dédis point ce que je vous (^s a un jour sur l'uUlité des paradoxes.Vous ne le croirez « peut-être pas, mais le fait est cependant que ce genre « est ce qu'on peut imaginer de plus modeste. En effet, c(' le paradoxe n'affirme rien, précisément parce qu'A « exigère et qu'il s'en vante. Si j'allais dire, parexem-^ ^ pie, tout rondement que Locke est un auteur égalé- « ment superficiel et dangereux, il y a tel moderne «qui voudrait m'arracher les yeux; mais si je lui dis, « Monsieur y c'est un paradoxe^ il n'a plus ni droit ni « raison de se fâcher. Il y a, d'ailleurs, des moments où a l'opinion sur certains sujets importants penche trop « d'un certain côté. Il est bon de la traiter alors comme
DE J. DE MAISTRB. 07
«les arbres qui se courbent, et de la tirer avec force du « côté opposé.
a Nous dîmes encore bien d^autres choses à la louange « des paradoxes (1). »
On ne peut mieux définir, avec plus de justesse et avec plus d'esprit ce que c'est que le paradoxe : c'est — en un mot — une proposition contraire à l'opinion commune. Ce terme que Ton prend, trop souvent de nos jours, en mauvaise part, n^est dénaturé au point de représenter tout l'opposé de ce qu'il exprime véritablement, que parce qu'on en a perverti le sens, en faisant servir au triomphe du mensonge ou de l'erreur ce puissant auxiliaire de la vérité.
Qu'est-ce le plus ordinairement que cette opinion commune que le paradoxe est destiné à saper et à détruire, sinon une erreur ou un mensonge, — ou, tout au moins, quelque belle et bonne sottise? La raison n'est pas toujours du côté de la multitude. En vain^ invoquet-on le vox populi, vox Dei, le suffrage universel y — je demande quels heureux résultats a produits ce dernier, en politique, comme en toute autre chose.
Stultorum numerus infinituSjSi dit le Sage par excellence, ce que je traduirais volontiers par ce vers connu :
Les sols, depuis Adam, sont en majorité.
L'opinion commune — erreur, mensonge, folie ou niaiserie — a bien le droit d'en vouloir au paradoxe, tout comme le fou au sage, le sot à l'homme d'esprit, l'être dépourvu du sens commun à celui dont le sens le
(1)P. Ifi4, tôtcî.
plus droit dicte toutes les paroles et toutes les actions.
D'ailleurs, — pour peu qu'on veuille y réfléchir, — toute vérité pratique n'est-elle pas paradoxale, par le fait même, aux yeux du vulgaire borné? et ce vulgaire compose ce qu'on décore du beau nom de suffrage universeL Pour ne citer qu'un exemple, la bravoure n'estelle pas un paradoxe aux yeux du lâche?
Mais, c'est assez — si ce n'est déjà trop, — et j'ai bien peur que ces lignes ne semblent autant de propositions paradoxales.
On verra, — lorsque je parlerai de la forme dialogique donnée par M. de Maistre à ses Soirées de Saint- Pétersbourg j — quel parti le vrai philosophe peut tirer du paradoxe pour faire triompher les seuls grands principes. Le paradoxe, bien compris, bien manié, c'est la massue d'Hercule, — c'est la méthode même de Socrate, celle qui procède par le rire pour arriver aux conclusions les plus importantes et les plus inattendues.
Les cinq paradoxes de M. de Maistre sont : 1° Le duel n'est point un crime. — 2° Les femmes sont plus propres que les hommes au gouvernement des Etats. — 3° La chose la plus utile aux hommes, c'est le jeu. — 4** Le beau n'est qu'une convention et une habitude, — 5° La réputation des livres ne dépend point de leur mérite.
Ces cinq paradoxes ont paru, pour la première fois, dans le premier volume des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre (1).
V Considérations sur la France. Lausanne (sous la rubrique de Londres), 1796, in-8^
Telle est la vraie date de la première édition de cette brochure fameuse — qui vaut bien dès volumes écrits depuis sur la Révolution française, — et dont Fauteur garda longtemps l'anonyme. Quoique rigoureusement défendu par le méprisable pouvoir qui tyrannisait alors la France, cet ouvrage eut dans la même année trois éditions, et une quatrième l'année suivante, sans compter les contrefaçons.
Mallet du Pan fut \\n des éditeurs de cet ouvrage ; c'est lui qui écrivit l'intéressant Avertissement qui le précède.
« Le hasard — dit-il — a fait tomber entre nos mains le manuscrit de l'ouvrage qu'on va lire. Son auteur nous est inconnu ; mais nous savons qu'il n'est point Français : on s'en apercevra à la lecture de ce livre. Trop d'étrangers, sans doute, surtout en Allemagne, se sont mêlés et se mêlent encore de juger la Révolution, ses causes, sa nature, ses acteurs et ses suites, d'après la lecture de quelques papiers publics. On ne doit point confondre ce fatras avec Touvrage ingénieux et instructif que nous publions.
« Sans adopter toutes les vues de l'auteur; sans approuver quelques-unes de ses idées qui semblent approcher du paradoxe;... on ne lui disputera ni une grande instruction, ni l'art de la mettre en œuvre, ni des principes d'une incontestable vérité.
« Il paraît que ce manuscrit, chargé de ratures, n'a pas été revu par l'auteur, et que son travail est incomplet : de là quelques négligences de diction, quelques incohérences, et une précision quelquefois trop sèche dans certains raisonnements trop affirmatifs. Mais ces
imperfections sont rachetées par roriginalité du style, par la force et la justesse des expressions, par nombre de morceaux dignes des meilleurs écrivains, et où une grande étendue d'esprit s'unit à cette pénétration vive et lumineuse, qui au milieu des nuages de la politique polémique, montre des routes et des résultats nouveaux.
« Puisse ce travail être médité par les Français ! il serait pour eux un meilleur guide que cette métaphysique subalterne, absorbée dans le moment qui court, égarée dans les analyses chimériques, et qui croit conduire ou prédire les événements, lorsque les événements l'entraînent à leur suite, sans qu'elle ait même l'esprit de s'en apercevoir. »
Ce jugement fait honneur à Mallet du Pan. Publiciste distingué, protestant de religion et républicain honnête, il eut la confiance des écrivains royalistes, et ce fut sous son couvert que parurent alors bien des brochures, dont celle de Maistre est restée la plus remarquable de toutes.
L'impression que firent les Considérations ^ au moment où elles parurent, fut vive ; mais Jeur grande explosion n'eut lieu que vingt ans plus tard, lorsque les événements en eurent vérifié les points les plus mémorables.
Les premières paroles de M. de Maistre retentirent dans l'Europe entière; elles ont laissé un souvenir ineffaçable. «De même que celles des prophètes, ces paroles dévoilaient l'avenir, en même temps qu'elles indiquaient aux hommes les moyens de le rendre meilleur.
DE J. DE HAISTRB. 101
Ce quUI avait prédit est arrivé : puisse-t-il être un jour suivi dans ce qu'il a conseillé (1 ) ! »
Il avait quarante ans lorsquMl publia ses Considéra^ lions sur la France ^ qui lui valurent une lettre de félicitations de Louis XVllI, où ce prince ie priait de faire circuler ce livre en France par tous les moyens possibles (2) . Cette lettre publiée par le Directoire au nombre des pièces saisies dans l'affaire du 1 8 fructidor, ne rendit que plus attrayante encore la lecture des Considérations 9 dont le succès était déjà européen.
Napoléon lut, et la plupart de ses généraux achetèrent à Milan la cinquième édition de ce livre, « que je (( n'avouais pas, à la vérité, — dit M. de Maistre, qui «nous donne ce curieux détail, — mais que tout le a monde m'attribuait (3). »
En 1814, au moment de la rentrée des Bourbons en France, il écrivait au comte Potocky : « Je voudrais « bien que vous relussiez dans ce moment mes Considéa rations sur la France^ où par un insigne bonheur, c< tout s'est trouvé prophétique, jusqu'au nom des deux a villes qui ont les premières reconnu le roi, Lyon et « Bordeaux ; malheureusement je ne puis plus offrir ce c( livre: pendant qu'on le réimprime en France et qu'on « le lit de tout côté, moi-même je ne l'ai plus. Cet ouc< vrage, auTeste, et celui que vous venez de lire {Essai a sur le principe générateur j etc.), ne sont que despiè-
(1) M. de Saint-Victor, p. 8 et 9 de la remarquable préface qu'il a mise en tête des Soirées de Saint-Pétersbourg , dont il fut le premier éditeur en 1821.
(2) Lettre à M. le comte de..., 19 janvier 1809, p. 199 du 1. 1 des Lettres.
(3) Ibid.
i02 ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
c( ces détachées d'un autre ouvrage très-considérable, (( qui s'agrandit tous les jours, sans que malheureuse-. a ment je puisse voir ou entrevoir la possibilité de le a publier. Videant posteri[\).y>
L'idée première, la pensée mère des Considérations^ sur la France j est exposée par leur auteur même, dans
ses lettres au baron Yignel des Etoles (2) ; a mais tout « cela exigerait un livre, » conclut-il (3).
Ce livre existe en partie dans les Considérations ^ et aussi daps mainte autre page de ses lettres et de ses écrits.
A la même époque (7 ^octobre 1814), M. de Bonald écrivait à M. de Maistre : ce Toutes les éditions de yos Considérations sont épuisées et on les demande inutilement (4) . »
Cédant aux instances de ses amis, l'auteur se décida enfin à donner lui-même une édition de ce bel ouvrage, revue et corrigée de sa main ; celte édition parut en Tannée 1815, avec ce court «m^ de lui :
« Les Français ayant paru lire avec une certaine a attention le livre des Considérations sur la France , « on croit faire une chose qui ne leur sera pas désa- « gréable, en publiant une nouvelle édition de cet c< ouvrage, expressément avouée par l'auteur, et faite « même sur un exemplaire apostille de sa main. Au- « cune des nombreuses éditions qui ont précédé n'ayant c< été faite sous ses yeux, il n'est pas étonnant qu'elles <c soient toutes plus ou moins incorrectes ; mais il a
(1) Lettre au comte Polocky, octobre 1814, p. 295 du t. I.
(2) P. "zb à 33 du 1. 1. Ces irois lettres sont à la date de Lausanne,
(3) P. 33 du t. I.
(4) P. 62 du t. \\^t% Lettres,
DE J. DE HAISTRE. 103
« droit surtout de se plaindre de celle de Paris, publiée a en 1814, în-8% où Ton s'est permis des retranche- « ments et des additions également contraires aux lois <( de la délicatesse ; personne assurément n'ayant le a droit de toucher à l'ouvrage d'un auteur vivant, sans <x sa participation. L'édition que nous présentons au- <x jourd'hui au public est faite sur celle de Bàle (Ij, qui a commence à devenir rare et contient d'ailleurs, (i comme nous venons de le dire, des corrections qui la « mettent fort au-dessus de toutes les autres. Le temps, « au reste, a prononcé sur ce livre et sur les principes « qu'on y expose. Aujourd'hui il ne s'agit plus de dis- « serter ; il suffit de regarder autour de soi. »
Ce fut M. de Bonald, qui, en l'absence de l'auteur, — alors à SaintrPétersbourg, — se chargea de surveiller cette édition, qu'il avait provoquée un des premiers (2).
Cette édition est précédée d'une lettre de M. O ,
général de S. M. l'Empereur de toutes les RussieSj à
M. le comte de Maistre, en date de Saint-Pétersbourg,
du 24 décembre 1814. Cette appréciation remarquable des Considérations mérite que j'en cite quelques-uns
des passages les plus saillants :
c< Monsieur le gomte^
« J'ai l'honneur de vous renvoyer votre ouvrage sur la France. Cette lecture a produit sur moi une
(1) Sous la rubrique de Londres, 1797, in-S», de 856 pages
(2) P. 62 du t. Il des Lettres.
sensation si yive, que je ne puis m^empécher de tous communiquer les idées qu'elle a fait naître
« Ce livre n'est point, comme on me Ta défini avant que je l'aie lu, un bon ouvrage de circonstance , mais ce sont les circonstances qui ont dicté le seul bon ouvrage que j'aie trouvé sur la révolution française.
« Le Moniteur est le développement le plus volumi- . neux de votre livre. C'est là où sont consignés les efforts des hommes en actions et en paroles, et la nullité de ces efforts. S'il y avait un titre philosophique à donner au Moniteur^ je le nommerais volontiers Recueil cle la sagesse humaine et preuve de son insuffisance. Votre livre, le Moniteur y l'histoire sont le développement de ce proverbe devenu commun, mais qui renferme en lui la loi la plus féconde en applications et en conséquences: cr L'homme propose, et Dieu dispose..... »
c( Votre éloquent chapitre qui traite de la destruction violente de l'espèce humaine (1), à lui seul, est un ouvrage ; il est digne de la plume de Bossuet.
« La partie prophétique de l'ouvrage m'a également frappé. Voilà ce que c'est que d'étudier d'une manière spéculative en Dieu ; ce qui n'est pour la raison qu'une conséquence obscure, devient révélation. Tout se comprend, tout s'explique quand on remonte à la grande cause. Tout se devine, quand on se base sur elle
« Votre ouvrage est un ouvrage classique qu'on ne saurait trop étudier ; il est classique pour la foule d'idées profondes et grandes qu'il contient. »
En 18i9, on s'occupait d'une seconde édition revue
(1) C'est le Iroisième des Considérations sur la France.
par Fauteur, et on lui demandait une préface, comme il nous l'apprend lui-même ; « mais jusqu'à présent — « dit-il — je n'en ai pas trouvé le temps (i). »
8® Adresse de quelques militaires savoisiens à la nation française. 1796, in-S"".
Cette brochure est aussi intitulée ailleurs : Adresse de quelques parents des militaires savoisiens^ etc. et Adresse des émigrés à la Convention nationale.
Mallet du Pan fut l'éditeur de celte brochure, où l'auteur combattait avec beaucoup d'énergie l'application des lois françaises sur l'émigration aux sujets du roi de Sardaigne. Ces pages furent imprimées au-devant d'une édition des Considérations sur la France.
9® Discours du citoyen Cherchemot, comfnissaire du pouvoir exécutif près r administration centrale du M... y le jour de la fête de la souveraineté du peuple.
M, de Maistre» en datant de Venise et de l'année 1 799, ce pastiche, — parodie du pathos révolutionnaire, — le fait précéder des quelques lignes que voici :
a Ayant fait un grand amas de phrases révolutionce naircs sans aucun but arrêté, j'imaginai depuis de « les fondre dans un discours imaginaire prononcé par « quelque personnage civique. Celle idée produisit le ce discours du ciloyen Cherchemot^ qui ferait extrêmece ment rire s'il était imprimé très-exactement, ce qui ce serait essentiel à cause des nombreuses et fidèles ce citations. »
Ce Discours a paru dans le second volume des Lettres et Opuscules (2).
(1) Lettre à M. de Marcellus, 19 août 1819, p. 527 du 1. 1 des Lettres.
10** Observations critiques sur une édition des Let~ très de madame de Sévigné publiées en 1806, chez BossangCjpar M. Ph. A. Grouvelle, ancien ministre plénipotentiaire.
Tout porte à fixer à 1806 même la date de ces Obser^ vations : admirateur enthousiaste de madame de Sévigné, dont il rappelle si bien le cœur et le style, dans ses Lettres^ M. de Maistre dut s'empresser de lire cette édition annotée, et sous l'empire du dégoût que lui inspira un si misérable travestissement, il laissa couler de sa plume les pages qui ont attaché pour toujours Fex-régicide, V ex-législateur Grouvelle, au pilori.
Ces Obsei'vations ont paru dans le second volume des Lettres et Opuscules (1).
On trouve dans le même volume les opuscules suivants :
11° Lettres à M. le comte Jean Potocki. Quelques mots sur la chronologie biblique. Saint-Pétersbourg, novembre 1807 et juin 1810 (2).
L'auteur prouve savamment que la chronologie biblique s'accorde parfaitement avec la métaphysique (« j'entends la bonne»), avec la théologie, avec la physique et avec la philosophie de l'histoire.
1 2M une dame protestante, sur la maxime qitun honnête homme ne change jamais de religions Saint- Pétersbourg, 9 décembre 1809 (3).
<c Cette lettre ayant été lue à une dame russe, sur qui
«( elle fit beaucoup d'impression^ cette dame demanda a à l'auteur la permission de lui adresser une question « par écrit, ce qu'elle fit bientôt par le billet suivant :
« Saint-Pbtersrouro, 39 janvier 1810.
c( Monsieur,
« Si une religion ne diffère de l'autre que par deux points très-peu importants, il me semble qu'il n'y a réellement ni schisme ni erreur ; que l'une est aussi bonne que l'autre, ou pour mieux dire, que c'est la même religion professée en deux idiomes différents.
« Vous avez eu la bonté^ Monsieur, de me communiquer vos idées, que je crois avoir bien comprises. A mon tour, je vous soumets les miennes. Si ma question tfest point indiscrète, je réclame la promesse que vous m'avez faite, et j'attendrai votre réponse avec beaucoup
d'impatience.
« J'ai l'honneur d'être, etc. »
<t Cette question — dit M. de Maistre, auteur de la « note qu'on vient de lire — donna lieu à la lettre <c suivante :
13® Lettre à une dame russe y sur la nature et les effets du schisme y et sur l'unité catholique. Saint-Pétersbourg, février 1810 (1).
14** Cinq lettres sur r éducation publique en Mussie^ à jjf. le comte Rasoumowsky ^ ministre de rinstruction publique. Saint-Pétersbourg, juin 1810 (2).
(0 /AîÉ?., p 2e6à281.
(3)/6tV/.,p. 281 à 340.
Lumineux et profond travail, qu'on ne saurait trop méditer en Europe, — surtout en France.
Voici en quels termes M. de Maistre apprenait à on de ses amis, comment il avait été amené à traiter cette grande question : « A la prière d'un ami commun, j'ai (c complètement analysé et déchiffré un mémoire dia- « bolique écrit en latin avec un art infini, et que les a Russes n'entendaient guère. C'était un plan d'études « excessivement insidieux : j'ai été extrêmement recr mercié ; mais le même ministre qui m'avait fait de- <( mander cet ouvrage m*a déjà avoué plus d'une fois « qu'il est entraîné comme les autres ; que tout marche « à un bouleversement général, et que celui qui doit y « perdre le plus (l'empereur) est précisément celui qui K le hâte (1). »
15° Essai sur le principe générateur des constiturlions politiques y et des autres institutions humaines. Saint-Pétersbourg, 1810, in-8^ —Paris, 1814, in-8'.
Admirable ouvrage, qui fait suite aux Considérations sur la France, dont il est le développement et dont il généralise les idées fondamentales : on a publié ces deux écrits dans le même volume, notamment en 1814. Paris, in-8^
Je trouve le germe de cel ouvrage dans ces mots d'une lettre de M. de Maistre, au chevalier de... (1811): c< J'ai « été conduit par mes réflexions... à la découverte, que « je crois incontestable, qu'aucune loi véritablement (( fondamentale et constitutionnelle ne peut être écrite, ik et que si elle est écrite, elle est nulle. Vous prendriez
(1) LeUre au chevalier de...^ Saint-Pétersbourg, 1811, p. 256 do 1. 1 des Lettres,
« peut-être ceci pour un paradoxe, monsieur le cheva- « lier ; c'est cependant une vérité, et je l'ai appuyée, « dans un écrit ad hoc, de tant de preuves logiques et « historiques, que j'ai entièrement convaincu de fort « bons esprits; mais tout cela est dans mon porte* « feuille (1). »
Ailleurs (1815), il dit à l'archevêque de Raguse: « Je prends la liberté... de mettre sous les yeux de « Votre Excellence un opuscule ly Essai sur leprin-c( cipe générateur) qui reposait depuis longtemps en « manuscrit dans mon portefeuille avant que je lui « permisse de s'échapper en 1814, sous le voile de « l'anonyme, dans un accès de colère né de la fièvre « constitutionnelle qui travaille l'Europe. Je désire que « mes pensées soient du goût de Votre Excellence, et « qu'elle prenne nommément quelque plaisir à voir « Platon, mon philosophe favori, colleter le protestan- « tisme avec tant de vigueur. On a lu cet écrit avec « quelque bonté à Paris, à Londres, et tout nouvelle- « ment encore en Allemagne. Ici (à Saint-Pétersbourg], « il a été moins compris, l'esprit philosophique n'ayant « point encore obtenu en Russie le droit de cité, malgré « le nombre déjà considérable d'individus éclairés « qu'elle possède (2). »
En 1817, il écrivait au R. P. Rozaven, de la compagnie de Jésus : « Les chapitres xxxv et xxxvi de mon. . • « ouvrage [Essai sur le principe générateur) sont assez a chauds sur votre compte (les Jésuites) : le morceau
(1) Août 1811, p. 265 et 26G du 1. 1.
iiO ESSAI SUR LA VIE ET LES ECRITS
« de Plutarque surtout, tourné en inscription pour le (( buste de saint Ignace, a semblé heureux (1). »
M. de Bonald fut, en France, l'éditeur de Y Essai su?* le principe générateur. Une de ses lettres à M. deMaistre, en date du 7 octobre 1814, est un accusé de réception d'un exemplaire de cet ouvrage : « Je n'ai pas pu lire encore ce que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Un de vos zélés admirateurs, M. de Fontanes, grandmaître de l'Université, me l'a arraché. Très-sûrement, je le ferai imprimer ; mais je le réunirai avec vos Con-sidérations^ dont toutes les éditions sont épuisées et que l'on demande inutilement. Le volume sera d'une grosseur raisonnable (2). »
Le 16 novembre de la même année, M. de Bonald reprenant et terminant sa lettre, ajoute : « Vous vous étonnerez peut-être. Monsieur, du long intervalle de temps qui sépare cette seconde partie de ma lettre de la première. Votre ouvrage, que j'avais prêté au grand maître avant de le lire moi-même, parce qu'il m'a surpris au moment où je venais de le recevoir, fut par lui prêté à d'autres. J'en avais parlé h mon imprimeur, qui, se trouvant chez moi en mon absence, au moment que l'on venait de me le rapporter, s'en empara pour l'imprimer, ce qui a été fait avec la petite note que vous aviez indiquée, à propos de la déclaration du clergé de France. [On s* apercevra^ à la lecture de cet ouvrage j que r auteur n'est pas né en France.) L'ouvrage est imprimé ; il l'a même été avant la promulgation de la loi sur la liberté de la presse. 11 a fallu cependant le montrer
(DP. 471.
(2) P. 62 du t. n des Lettres.
à la censure. En attendant, il circule, à la satisfaction de tous les bons esprits ; j'en ai fait à votre intention présent à bien du monde. C'est un livre excellent ; ce sont vos belles Considérations j c'est vous, Monsieur, et vous tout entier... je le répète, c'est un livre d'or. Opus aureuml Je me sers des mêmes expressions que Leibnitz en parlant de V Exposition de la foi par Bossuet (1)...
« J'ai voulu vous donner des nouvelles de votre ouvrage. 11 n'est pas encore répandu ; mais, avec les suffrages que je lui connais, il a obtenu tous ceux que vous pouvez désirer dans la capitale. C'est avec un extrême plaisir, c'est avec orgueil que je m'en déclare l'éditeur : c'est vous prouver à la fois ma haute considération pour vos talents, et mon respectueux attachement pour votre personne (2). »
L'édition de Paris (1814) est précédée d'une préface de l'auteur y oii M. de Maistre rattache V Essai sur le principe générateur aux Considérations sur la FrancCj faisant découler V Essaie des Considérations ^ — comme on l'a déjà vu ci-dessus.
« L'ordre moral — dit l'auteur en terminant sa préce face — a ses lois comme le physique, et la recherche « de ces lois est tout à fait digne d'occuper les médita- (( tioDs du véritable philosophe. Après un siècle entier (x de futilités criminelles, il est temps de nous rappeler «ce que nous sommes, et de faire remonter toute « science à sa source. C'est ce qui a déterminé l'auteur « de cet opuscule à lui permettre de s'évader du porte-
(1) p. i\\ et65dat. H.
l2) P. C9, ihid.
lis ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
a feuille timide qui le retenait depuis cinq ans. On en a laisse subsister la date, et on le donne mot à mot tel (c qu'il fut écrit à cette époque. L'amitié a provoqué « cette publication, et c'est peut-être tant pis pour l'au- « teur ; car la bonne dame est, dans certaines occasions, « tout aussi aveugle que son frère. Quoi qu'il en soit, « l'esprit qui a dicté l'ouvrage jouit d'un privilège « connu : il peut sans doute se tromper quelquefois « sur des points indifférents, il peut exagérer ou parler a trop haut ; il peut enfin offenser la langue ou le goût, « et dans ce cas, tant mieux pour les malins, si par ha- « sard il s^en trouve; mais toujours il lui restera Tes- « poir le mieux fondé de ne choquer personne, puisqu'il <c aime tout le monde ; et, de plus, la certitude parfaite « d'intéresser une classe d'hommes assez nombreuse et « très-estimable, sans pouvoir jamais nuire à un seul : (( cette foi est tout à fait tranquillisante. »
16° Quatre chapitres sur la Russie j 1811 (publiés par le comte Rodolphe de Maistre. Paris, Vaton, rue du Bac n"50. Une brochure in-8% de VlI-197 pages. — 1859.)
Dans un court, mais substantiel et intéressant Avantpropos de l'éditeur (M. le comte Rodolphe de Maistre), on apprend à quelle occasion M. de Maistre écrivit ces pages, qui ont aujourd'hui tant d'actualifé, au moment où l'empereur Alexandre il songe à affranchir les nombreux esclaves que renferment ses immenses Etats.
« Dès les premières années de son séjour en Russie le comte de Maistre rencontrait souvent, chez un ami commun, le comte R (1), personnage d'un esprit
(1) Rasoumowi»ky.
DE J. DE MAISTRB. 113
distingué, d'une érudition remarquable, et qui occupait alors une haute position à Saint-Pétersbourg. La conformité des goûts et des sentiments, Tamour du bien et du vrai, et surtout une communauté d'afiTection pour la Russie et son auguste souverain établirent bientôt entre eux des relations amicales ; les conversations devinrent des conférences suivies, dans lesquelles le comte de Maistre exposait librement ses idées sur des mesures administratives d'une importance majeure pour la prospérité future de l'empire. A la suite de ces entretiens réitérés, le comte R engagea le comte de
Maistre à rédiger par écrit les opinions qu'il avait émises de vive voix, en les classant séparément, suivant les questions spéciales débattues entre eux. Telle fut l'occasion de cet opuscule. Peut-être le personnage qui avait demandé ce travail avait-il l'intention de le mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale. — Mais une chose certaine, c'est qu'en écrivant les quatre chapitres sur la Russie, le comte de Maistre n'était point dans rintention de livrera la publicité ces pages entièrement confidentielles. — Après un laps de temps d'un demi-siècle^ après la mort de l'auteur et de son ami, la publication de cet écrit ne peut être taxée d'indiscrétion ni offrir d'inconvénients ; d'autant plus que les questions traitées par le comte de Maistre ne regardent pas toutes exclusivement la Russie et les premières années du dix-neuvième siècle ; il en est plusieurs qui peuvent encore aujourd'hui mériter l'attenticfti des hommes d'Etat de tous les pays. — La guerre contre la souveraineté et contre la société elle-même dure toujours ou violente ou sournoise ; elle n'est pas resserrée
dans les limites de telle ou telle contrée ; le champ de bataille s'étend du couchant à Taurore ; les armes^ les embûches, les adversaires, les dangers sont les mêmes partout. Pourquoi ne lirait-on pas avec intérêt le rapport d'un combattant, placé il est vrai à une extrémité de la ligne, mais assez bien informé pourtant des opérations de l'ennemi, de ses forces et de ses projets ?