C( L'ÉDITEUR
Ces quatre chapitres ont pour titres : 1** la Liberté, 1^ la Science, 3° la Religion, 4° Tllluminisme. La conclusion est datée du 16-28 décembre 1811 : les dernières lignes méritent d*étre citées, car elles nous révèlent le but de l'auteur, le secret dans lequel il comptait ensevelir ces observations, dictées par l'intérêt qu'il portait à la Russie et l'affection qu'il avait vouée à l'empereur Alexandre I".
c( Y aurait-il , par hasard, quelque témérité de
« la part d'un étranger à se mêler ainsi de dire son avis <c sur des points d'administration intérieure? 11 y en aua rait sans doute si l'écrit était public, s'il n'était pas le « fruit d'un encouragement intérieur, s'il n'était pas ik confié à la prudence^ ou s'il était écrit dans un esprit « de critique qui serait tout à fait inexcusable; mais les a intentions de Tauteur sont visibles^ et il ne croit pas « qu'elles se soient démenties une seule fois. Gomment a la passion ou le préjugé auraient-ils pu entrer si mal d à propos dans un cœur entièrement occupé par le a respect et par la reconnaissance? Tout se rapporte à la « sûreté|au bonheur, à la gloire de Sa Majesté impériale.
a Chaque ligne est dictée par le plus vif attachement à « son aimable et auguste personne. » (P. 152 et 153.)
V Appendice Cùùt\ent (p. 157 à 196) une lettre de M. de Maistre au eomte Rasoumowsky, ministre de l'instruction publique ént Russie. (Pétersbourg, 26 juin i81Q.)B'l6 renferme des détails curieux relatifs au rôle des Jésuites dans Tbistoire de Téducation et de l'instruction publiques, en Russie.
M. Louis Veuilloty en annonçant cet opuscule, dans YUni})ers du mercredi 27 avril 1859, disait : a Quand même cet écrit nous serait donné par une autre main, Tauthenticité n'en saurait être contestée. Il suffit d'en lire une page pour reconnaître l'auteur. C'est lui, esprit et corps, lui tout entier, avec sa vue de prophète, sa science vaste et sûre, son vaillant langage d'honnête homme et d'homme d'Etat
« Ce nouvel écrit... est un mémoire confidentiel sur la question des serfs. On sentait dès lors en Russie la nécessité constante et l'impossibilité prochaine de maintenir l'esclavage. M. de M^istre traite ce grand sujet en philosophe ^et en homme d'État. II ne sait pas si la Russie pourra maintenir l'esclavage, mais il dit que telle qu'elle est, telle que l'ont faite le schisme et la civilisation moderne, elle ne peut pas s* en passer »
U faut lire l'opuscule même de M. de Maistre, dont l'article de M. Louis Yeuillot donne la plus haute et la plus juste idée, avec cette éloquence de style et de conviction, qui est le cachet des meilleurs articles de cet éminent publici^te de notre époque.
L' Univers, par une faveur flatteuse, toute particulière, a reçu de la bienveillance de l'éditeur la permission de
i 1 6 ESSAI SUR LA. VIE ET LES ÉCRITS
reproduire un de ces chapitres toutentier; c'est le deuxième, où il est traité de la science et de sa soudaine invasion en Russie. (V. {Univers du mercredi 27 avril 1859.)
17° Réflexions critiques (ïun chrétien dévoué à la Russie t sur V ouvrage de Méthode, archevêque de Twer, publié à Moscou en 1805, à r imprimerie du très- saint synode^ sous ce titre : Des choses accomplies dans la primitive Église^ c^ est-à-dire durant les trois premiers siècles et le commencement du quatrième, et spécialement dans les premiers commencements de l'ère chrétienne. Livre historique suivi des prolégomènes de l'histoire ecclésiastique et de notes par le même auteur. Saint-Pétersbourg, 1812.
Cet opuscule rédigé en langue latine a paru dans le second volume des Lettres et Opuscules inédits de M, de Maisire (1). Les éditeurs l'ont fait suivre d'une traduction française.
18** Discours qui devait être prononcé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg, à l'occasion du service divin célébré par le ministre de S, M, le roi de Sardaigne, au nom des sujets de ce prince^ pour rendre grâces à Dieu de l'heureux retour de Sa Majesté dans ses États de terre ferme. — Saint-Pétersbourg, 1814.
« En Tannée 1814, — dit M. de Maistre — quelques « ministres étrangers ayant fait chantera Saint-Péters- « bourg des Te Deum pour célébrer le rétablissement « de leurs maîtres: il me vint en tête de rendre le c( même honneur à la restauration du souverain que c< j'avais l'honneur de représenter à cette époque auprès
c( de la cour de Russie. Mais comme je ne pouvais luta ter de magnificence avec ces ministres, j'imaginai c( de les effacer tous^ en ajoutant aux cérémonies eccléc< siastiques un sermon adapté aux circonstances, et n plein des idées qui m'agitaient dans ce moment. Je « composai donc moi-même le sermon. Un abbé frange çais, que la révolution avait porté depuis longtemps « en Russie, voulut bien se charger de le prononcer. « La cérémonie devait être annoncée au public par une « inscription écrite en français... Tout était prêt, mon « abbé avait appris le sermon par cœur, Tinscription a était déjà esquissée chez le décorateur, lorsque nous re- « çûmes la nouvelle du traité de Paris et du partage de la <i Savoie, qui semblait placer les deux augustes beauxce frères dans une attitude à peu près hostile. Je crai- « gnis de n'être pas approuvé ; je me trouvais d'ailleurs, « après vingt ans d*exil et de souffrance, un étranger <t au service de mon roi. Â toutes ces considérations « refroidissantes vint se joindre mon irrésolution na- « turelle ; le courage m'abandonna, et je renonçai à « mon projet. Peut-être ce fut grand dommage ; peut- « être le sermon, prononcé devant la plus illustre compa- « gnie et publié le lendemain suivant les arrangements « que j'avais pris, aurait parcouru l'Europe en un clin <( d'œil. Je ne sais ce qu'il vaut, car personne n'a droit « de se juger soi-même : je sais seulement que je n'ai « rien écrit de mieux, et que dans le texte surtout, <( comme dans les citations, je n'avais pas été peut-être « entièrement malheureux. »
Le texte emprunté au 1" livre des Macchabées (chapitre X, verset 47).était plein d'à-propos et offrait une allu-
sion aussi vraie que flatteuse à Tempereur de Russie : a Et tous mirent leur confiance en Alexandre ^ parce qu'il fut le premier qyi leur porta de véritables paroles de paix. » Ce Discours prouve Fétendue et la flexibilité du ta^ lent de M. de Maistre, qui, dans quelque genre qu'il eût choisi, eût été partout supérieur (1).
19° Sur les délais de la Justice divhie dans la puni" tion des coupables. Ouvrage de Plutarque^ nouvelle^ ment traduit et annoté, — Paris, 1816, in-8°.
Dans deux lettres de Tannée où parut cet ouvrage^ qui fait tant d'honneur au traducteur-annotateur, M. de Maistre nous révèle avec quel sentiment de plaisir et de bonheur il avait travaillé à cette nouvelle production sortie de sa plume.
« Vous m'apprenez de Naples, le 14 décembre, « (1 81 5), — écrit-il à M. de Blacas, — qu'on a imprimé « quelque chose de moi à Paris. Bien obligé, car, pour « moi, je n'en sais rien. J'ai donné l'ouvrage à quelce qu'un, qui l'a donné à quelqu'un, qui l'a donné à un « troisième, qui l'a donné à un imprimeur. Dieu sait « ce qui arrivera à mon pauvre opuscule à travers « toutes ces cascades ! C'est l'ouvrage de Plutarque, inc< titulé Sur les délais de la Justice divine dans lapur- « nition des coupables. C'est le chef-d'œuvre de la mo- « raie et de la philosophie antiques. Vous serez ravi des « belles chosesque vous y trouverez. Le tout est devenu
« un joh petit livre, par la manière dont j'ai arrangé ((tout cela (2). »
(1) Ce Discours a été publié dans le tome II des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre ^ p. 344 à 359.
(2) P. 40! et 402 du 1. 1.
« Mon digne ami, — dit-il au marquis H. de Costa, a — je vous somme de m'envoyer une dissertation « hypercritique sur les Délais de la Justice divine. Je a ne me rappelle pas d'avoir jamais rien travaillé avec (( autant de soin : j'ai écrit trois fois ce beau traité de ma (( propre main ; il a été lu ligne par ligne sur le grec « par un habile helléniste...
c< Je n'ai point encore vu mon ouvrage ; Dieu sait c( comment on aura imprimé à huit cents lieues de moi <c le grec et le latin. Le bourreau de libraire a mis ence core mon nom, contre ma défense la plus expresse. (( Les Considérations sur la France m'ayant mis à la « mode de ce pays, mon nom peut aider au débit ; la (1 bonne foi, la parole d'honneur, ne signifient rien, — « l'Honneur est un vieux saint que l'on ne chôme m plus {i). »
Dans une savante et intéressante préface, M. de Maistre expose les vues qui l'ont guidé dans cette traduction de Plutarque, dont il a tâché de rendre le traité le plus utile au public :
« Le Traité de Plutarque, des Délais de la Justice a divine, — dit-il, — est une des plus excellentes pro- « ductions de l'antiquité. Animé par l'espoir d'être a utile, j'ai entrepris de le faire connaître davantage ; <f et pour y parvenir j'ai pris quelques libertés dont «j'espère que Plutarque n'aura point à se plaindre. « J'ai fait disparaître la forme du Dialogue, qui mar- <K que peu dans ce Traité et qui me gênait en pure « perte; car je ne vois pas que cette forme, quelquefois et très-avantageuse, produise ici aucune espèce de beauté
(1) p. 426 et 427.
«OU de mérite réel... Lorsque, dans le courant de ce l'ouvrage, la pensée de Plutarque m'a paru incom- « plète, j'ai cru pouvoir la terminer, et quelquefois a aussi la fortifler par de nouveaux aperçus que je dois « à mes propres réflexions ou à la lecture de Platon, « auteur que j'aime et pratique volontiers^ comme « disait Montaigne en parlant de Sénèque. S'il m'ar- « rive de rencontrer sur ma route de ces pensées qui « ne sont pour ainsi dire qu'en puissance, je les déc< veloppe soigneusement. Ce sont des boutons que je ce fais éclore ; je n'ajoute aucune feuille, mais je les ce montre toutes...
ce L'œuvre originale aura-t-elle gagné quelque chose ce à la forme et aux additions qu'elle tient de moi ? Je ce l'espère, ou plutôtje le désire, carjenesuissûr quede ce mes intentions ; et, dans ce genre surtout, les meil- <c leures sont très-souvent trompées par le jugement du jcc public, dont je ne crois pas au reste qu'il soit permis ce d'appeler. »
Dans les notes savantes et profondes dont il accompagna cetle traduction, M. de Maistre fait voir l'esprit du christianisme exerçant son influence secrète et irrésistible sur un philosophe païen, l'éclairant à son insu et lui faisant dire des choses que toute la sagesse humaine abandonnée à elle-même n'eût jamais pu dire ni même imaginer.
A la suite de sa traduction, M. de Maistre donna celle d'Amyot — dont le mérite est surtout la naïveté, et dont le vieux style encore a des grâces nouvelles.
20** Lettre à M. le Marquis,,, sur la fête séculaire des Protestants, — 1818.
Cette lettre qui parut d^abord dans un recueil intitulé Nouvelles anecdotes chrétiennes j publié par la Société des bons livres^ se trouve dans le second volume des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre (i), ainsi que les opuscules suivants :
21 * Lettre à M. le marquis de. . . sur Vétat du Christianisme en Europe. — 1819 (2).
22* Du Pape. — 1819, première édition, deux volumes in-8' — 1821, seconde édition augmentée et corrigéepar V auteur ^ deux volumes in-8°.
Voilà le chef-d'œuvre de M. de Maistre ! Profondeur des vues, logique irrésistible, pensées hardies, ingénieuses et vraies^ style magique : tout ce qui concourt à la perfection d'un ouvrage, s'y trouve étroitement uni.
On suit avec un vif intérêt, dans la correspondance de l'auteur, les émotions diverses qui l'agitaient pendant la composition de ce magnifique ouvrage, les espérances légitimes de succès qu'il en avait conçues, et aussi — je le dis avec peine — les déceptions qu'il recueillit à l'apparition de ce manifeste éloquent, dont son époque méconnut la portée ou craignit T influence puissante et salutaire.
Je laisse parler M. de Maistre lui-même. En 1816, il écrivait à madame de Swetchin (3): a Je griffonne main-
(3) Sur cette femme du plus grand mérite» voir la notice nécrologique que lui a consacrée le R. P. Lacordaire, dans le Correspondant , ainsi que ses Pensées et Maximes diverses, recueillies et publiées, dans la même Revue, par M. le comte de Falloux, qui va faire paraître prochainement, chez l'éditeur Vaton (Paris, 50, rue du Bac), un volume du plus haut intérêt, en ce qui concerne cette noble fenmie et son illustre ami et digne appréciateur, le comte Joseph de Maistre.
c< tenant, et même j'ai fort avancé le second livre de cet (( ouvrage {Du Pape), dont le premier vous a été lu ; il « me semble que cela vient (1). »
Un an après, le travail était assez avancé, à en juger par ces mots : « J'achève un ouvrage sur le Pape, où m j'ai réuni tout ce que je sais et tout ce que je puis. Le a titre n'est pas long : Du Pape^ avec cette épigraphe c( grecque tirée d'Homère : EI2 R0IPAN02 E2TÛ (î)... « Je ne puis dire si j'imprimerai ; je suis mal placé (3), « trop loin des grands foyers de lumières, nullement ((soutenu, etc., etc.. Avant le solstice, je serai à a Turin. Là , je verrai ce que me conseilleront ou « m'ordonneront les circonstances (4). »
Enfin le traité Z)w Pape parut en 1819.
Parmi les nombreuseslettres d'admiration et d'approbation que reçut ce livre — qui était tout un événement, — il y en a une d'un style badin, écrite par un saint prélat, connu par ses talents autant que par ses travaux apostoliques, monseigneur Rey, évêque d'Annecy, ami particulier de la famille de Maistre. Dans cette lettre pleine d'esprit et d'originalité, on saisit bien les diverses impressions que produisit, à son apparition, le livre Du Pape : « Les Français — dit monseigneur Rey — n'ont pas voulu relever le gant et se venger en écrivant mieux que vous contre vous. Us ont trouvé plus expédient de saisir l'ouvrage que d'y répondre. 11 est certain que l'un est plus facile que l'autre ; mais malheureuse- Ci) p. 430 du 1. 1.
(2) Sic, et ailleurs ESTI.
(3) M. de Maistre habitait alors Saint-Pétersbourg.
(4) Lettre au cardinal Severoli, février isn, p. 456 et 457.
ment la main friponne ne s'est appesantie sur le nid que lorsque les oiseaux en étaient presque tous sortis^ et je sautai de joie hier en apprenant que deux ballots étaient arrivés à la douane [l).n
M. de Maistre, en répondant à une autre lettre de monseigneur Rey (qui n'a pas été publiée), lui donne quelques détails curieux sur son livre : « 11 me parait,., et toute humilité et toute vanité à part, que l'ouvrage a fera quelque bien. Vous me parlez de mon isl^ni pour « faire rire en raisonnant. En effet, je me sens ap- « pelé à mettre les questions les plus ardues au niveau ce de toutes les intelligences; et je puis dire comme c( Boileau :
C'est par là que je vaux Si je vaux quelque chose.
(( Enfin,... nous verrons. Ne manquez pas de m'in- . c< struire de tout. Qu'est-ce que vos prêtres ont di^ ^ '• « de l'article d^EonoriicSy et de ma note sur la procession « Ex Filio? Cette idée me vint tout à coup en lisant je c( ne sais quel vieux livre, et je la crois décisive. On m'é- « crit de France cp^Q personne n^ a poussé plus loin la iL justification dEonoriuSy ce qui m'encourage beau- , « coup. Je crois bien qu'il y aura des tempêtes ; mais la a plus forte viendra du Nord, et je me résigne d'avance à « tout le mal qu'elle pourra me faire. Croyez que le cha- « pitre sur la Russie tombera à Saint-Pétersbourg (( comme une bombe. Ame au monde ne s'y doute des c( témoignages russes. Quand ils verront ce tableau, ils c( demeureront frappés de stupeur, et ensuite de colère.
(1) Février 1820, p. 113 du 1. 11.
IJll ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
« Mais qu'arrivera-t-il à l'auteur ? Je V ignore. Qui sait « si celui qui a dépensé 20,000 roubles pour nous faire c< insulter par un enfant (en science) (1) voudra suppor- « ter les représailles? C'est ce que nous verrons ence core (2). »
Puis, avec mélancolie, il ajoute eu pensant à la ville éternelle, où il ne peut suivre son livre, ces mots touchants qu'adressait jadis Ovide à ses Tristes : « Sine ce me^ libei'j ibis in urbem (3). »
C'était surtout à l'opinion et au témoignage du Pape, que M. de Maistre tenait, avec raison.
ce Au reste, — poursuit-il, — le Pape et tout ce que ce vous connaissez ne sont que des bluettes, en compace raison de tout ce que recèle mon portefeuille (4). » Il voulait parler de V Église gallicane^ des Soirées de J Saint-Pétersbourg et de V Examen de la philosophie de Bacon : mais ces trois ouvrages ne devaient voir le jour qu'après la mort de leur auteur.
Bientôt il écrit, plein de joie, à Mgr Rey : ce J'ai été ce extrêmement approuvé à Rome. Par une délicatesse ce que vous comprenez de reste, je n'avais pas voulu ence voyermon livre directement au Saint-Père ; j'ai laissé ce faire au ministre : je n'y ai rien perdu. Le Pape ce a dit : Laissez-moi ce livre^ je veux le lire moi'ce m^me(5).)>
(1) M. de Maistre désigne ici M. Stourdza» auteur d'un ouvrage contre le Pape. Sur ce personnage, voir Lettres et Opuscules ^ t. I, p. 463 à 456. Lettre au cardinal Severoli, déjà citée.
(2) Lettre du 2G janvier 1820, p. 5 et 6 du t. II.
(3) Ibid,, p. G.
(4) Ihid,
(5) P. 8 du t. II.
DE J. DE MAISTRE. ft5
Puis, viennent ces lignes qui accusent une grande et légitime tristesse chez M. de Maistre : « De toutes les <K personnes à qui j'ai fait remettre Fouvrage à Paris, a M. de Chateaubriand seul m'a répondu. Le silence <c de MM. deBonald et de Marcellus m'étonne fort; proa bablement ils craignent Pinfluence du jour. Vous vera rez qu'incessamment les libéraux me feront déchirer « officiellement. Ce livre me donnera peu de contente- « ment dans les premiers temps ; peut-être me donneraa t-il beaucoup de désagréments ; mais il est écrit, et <c il fera son chemin en silence. Rodolphe peut-être recc cevra les compliments. La grande explosion des Cona sidérations sur la France s'est faite plus de vingt ans « après la date du livre... Soutenez-moi de toutes vos c( forces, mon très-cher abbé, car il faut que j'aie au ce moins un grand vicaire pour moi (1). »
M. de Maistre a prédit vrai, — encore cette fois, — ' comme toujours. Après l'attentat de Louvel, il disait à sa fille Constance : « Le grand crime du 13 (février 1820), (( éclipse le Pape déjà repoussé dans l'ombre par le c( gouvernement. Tu as dû observer que tous les jource naux se sont tus, même ceux qui avaient promis de « parler; j'entends bien qu'en mettant la main sur Tisc( sue d'une fontaine, on ne réussit qu'à la faire jaillir «plus loin un instant après; mais, en attendant, elle c( cesse de couler. Rusand (son éditeur, à Paris) m'écrit «parce courrier (21 février 1820) qu'après un mouce vement assez vif, l'écoulement s'est tout de suite arec rêté, et que la vente va très-lentement. Qui pourrait
(1) îhid,, p. 8 et 9.
(( penser à mon livre après ce qui s'est passé ? Dans « vingt ans peut-être il en sera question (1). »
Cependant, de hautes sympathies étaient dès lors acquises au Pape; bientôt, M. de Marcellus dont le silence inquiétait un peu l'auteur, répondait à son en* voi et venait réjouir son cœur.
<( Je suis ravi, Monsieur le comte, — écrit-il à M. de « Marcellus, — que ce livre... ne vous ait pas déplu, et « que vous consentiez à lui donner une place honorable (( dans votre bibliothèque. L'approbation des hommes « tels que vous doit être toute la récompense de mes (c travaux, qui n'ont pas été légers. Je ne me plains pas (( du silence de vos journaux, ils sont distraits par un « grand crime, et d'ailleurs ils manquent de courage; a mais j'ai vu avec chagrin que des hommes de bon a sens soient aveugles au point de me reprocher mes at- « taques contre l'Eglise gallicane : certes, il faut avoir sur « les yeux ce quadruple bandeau dont je parle quelque « part, pour déraisonner à ce point. J'ai dit que V Église « gallicane était Vun des foyers de la grande ellipse; c< quelle avait été pendant la révolution l'honneur du « sacerdoce catholique; qu'on ne pouvait rien sans elle, « et que l'œuvre de la restauration commencerait par ce e//e quand elle voudrait. Que veut-elle de plus? Que c( j'adopte ses insupportables préjugés, et que je lui dise : « Vous avez raison, Madame, quand ses erreurs arréc< tent tout? — Oh ! pour cela non. Il faudra bien qu'elle <c avale le calice de la vérité. Si elle veut ensuite le voce mir, au lie» de le laisser passer in succum et san-
(1) p. 10 du t. II.
« ffuinem, tant pis pour elle. Cette obstination la pria verait d'nne gloire immortelle. Je ne sais au reste, « Monsieur le comte, si j'ai raison ou tort; personne « n'a droit de se juger lui-même ; mais je sais bien que a nul homme peut-être n'a été placé dans des circona stances plus favorables que moi pour juger la quesa tion sans préjugés. Né dans une maison de haute maa gistrature, élevé dans toute la sévérité antique, abîmé «dès le berceau dans les études sérieuses, membre d'un « sénat gallican pendant vingt ans, président d'un trice bunal suprême en pays <P obédience (comme on dit) a pendant trois ans ; habitant pendant quatre ans d'une c( contrée protestante très-instruite, et livré sans relâche « à l'examen de ses doctrines; puis, transporté dans (( une région gréco-russe, où, pendant quatorze ans de « suite, je n*ai cessé d'entendre agiter les prétentions c( de Photius et de sa postérité religieuse ; en possession « des langues nécessaires pour consulter les originaux; « profondément et systématiquement dévoué à la relire gion catholique; grand ami de votre nation, que je <c touche par tant de points et surtout par la langue ; « très-humble et très-obéissant serviteur de l'auguste a maison qui vous gouverne, je vous le demande, Mon- « sieur le comte, qu'est-ce donc qui me manque pour d juger en connaissance et en conscience? On me dira a peut-être^ ou pour mieux dire, sûrement : — Avec « toutes ces données^ vous pouvez votes tromper. Sans « doute; mais si j'étais mis dans la balance avec le plus K habile gallican, je l'emporterais au jugement d'un c< Juif, d'un Turc ou d'un Chinois. — Je ne sais com- (c ment cette petite apologie est tombée de ma plume ;
«je la confie à voire justice personnelle, car votre nac< tion est trop occupée pour être juste (1). »
Tout M. de Maistre se trouve dans cette lettre, qui, commence par une plaisanterie, se poursuit par un mouvement plein d^éloquence , et s'achève dans le sourire tempéré et bon de Thonnéte homme. Jamais M. de Maistre ne s'est mieux peint que dans cette véhémente sortie, oii la modestie n'est pas un seul instant blessée. Nul ne posséda à un aussi haut degré de perfection que lui, l'art difficile de parler de soi, sans choquer le sentiment délicat des convenances. Il ne fut si habile, que parce qu'il fut toujours vrai.
Après M. de Marcellus, M. de Bonald adressa à Fauteur du Pape la lettre suivante, où je trouve le plus bel éloge de ce livre fameux :
c( Je l'ai lu, ce bel ouvrage ; et ceux mêmes qui y trouvent ce que vous avez voulu y mettre, et qui s'en alarment pour des opinions sucées, pour ainsi dire, avec le lait dans leur éducation cléricale ou magistrale, ceuxlà sont les premiers à admirer (le mot n'est pas assez fort), à se confondre d'admiration devant le beau génie qui leur a fait ce beau présent. Je vous nommerai MM. de Fontanes, Marcellus, le cardinal de Bausset, le duc de Richelieu, e tutti quanti. J'en parlai à un évêque un peu récalcitrafnt. ce Après Favoir lu, me dit-il, je a serai peut-être moins gallican que je n'étais : mais « si j'étais mécréant, j'en serais plus chrétien ; et si «j'étais dissident, j'en serais plus catholique. » Pour moi, Monsieur, je ne peux assez vous dire combien
(I) 13 mars 1820, p, 11 et 12 du t. H.
DE J. DB MAISTRB. fît
j'y ai trouvé de raison, d'esprit, d'élévation^ d'érudition, de choses neuves et originales; mais, comme je l'ai dit, les rois, pour le goûter, ne sont peut-être pas assez chrétiens, et les évèques ne sont pas assez politiques. Il faut avoir considéré la religion dans ses grands rapports avec la société, pour en sentir toute Timpor^ tance et en goûter toute la vérité. Un effet général qu'il a produit, est qu'une fois commencé, on ne peut plus le quitter : il faut, bon gré mal gré, aller jusqu'au bout; et M. de Fontanes, entre autres, l'a tout lu dans un jour. Je puis en dire autant, quoique j'aie été forcé d'y mettre un peu plus de temps. Je voudrais bien en parler dans le Conservateur. J'ignore si messieurs du comité directeur de cet écrit me le permettront, à cause de l'uUramontanisme^ dont quelques gens ont peur, quoique, depuis la restauration, ce sentiment de répulsion se soit bien affaibli en France (1). »
(( Le jugement de M« de Fontanes m*a surtout excès- « sivement flatté répondit M. de Maistre. — Les lettres (( s'accumulent sur mon bureau ; je voudrais bien vous m les faire lire : celles des protestants sont curieuses, «c Le croiriez-vous?... j'ai particulièrement spéculé sur «eux.....
« Aucun de vos journaux n'a osé prendre la parole « en France sur mon ouvrage. Si l'horrible forfait « du 13 (février) a paralysé toutes les plumes et distrait (( les yeux de tout autre objet, je u*ai rien à dire ; mais «c si le silence de ces journaux tient à d'autres causes, a je m'attendais, je vous l'avoue, à plus de courage
(I) 14 féviier 1820, p. lOS et 106 du t. il.
130 ESSAI SUR LA VIB Eï LES ÉCRITS
« et de générosilé. Quel étranger vous a jamais et plas «( connus et plus aimés ? Quel écrivain vous a rendo « plus de justice ? J*ai surtout porté votre clei^ aux a nues ; et parce que j*ai frappé sur quelques préjo- « gés dont il convient qu'il se défasse pour servir avec «( plus de succès la grande cause, le voilà qui demeure « étourdi du coup, comme si j'avais nié l'existence de « Dieu ! Il vaut donc mieux lui faire entendre la véa rite leut entière, et c'est ce que je ferai (1). »
Allusion au traité De l'Église gallicane, qui ne parut cependant qu'après la mort de M. de Maistre.
<( On a beaucoup célébré en France le pauvre Pape^ a entre autres dans PAmi de la Religion^ le Béfa^ a seur, et les Archives. Cependant il a extrêmement a choqué (ce sont les propres paroles de l'abbé de La:- « mcnnais, qui m'a écrit) une foule de gens du vieux « clergé et autres ; en sorte que je suis extrêmement « étonné de n'avoir vu paraître aucun article furibond a contre moi : c'est apparemment parce que cet article « serait assez difficile à faire ; il faudrait me blesser a sans blesser d'autres choses un peu plus respectables a que ma chétive personne.
a C'est M. l'abbé de Lamennais qui tient la plume « dans le Défenseur, pour les articles qui me regar- « dent (2). »
M. de Bonald consacra aussi, dans la même feuille, de remarquables articles au traité Du Pape.
Deux lettres de M. de Lamennais à M. de Maistre
(1) 35 mars 1S20, p. 17 du t. 11.
(2) Lettre à l'abbé Vuarin, 29 aTril 1820, p. I9 et 20 du t. II.
coDtiennent Téloge de ce livre sublime ; on me permettra d'en extraire les quelques lignes suivantes : «c En défendant l'autorité du Saint-Siège, vous défendez celle de rÉglise^ et Tautorité même des souverains, et toute vérité, et tout ordre. Vous devez donc compter sur de nombreuses contradictions ; mais il est beau de les supporter pour une telle cause. L'opposition des méchants console le cœur de Thomme de bien. Il se sent plus séparé d'eux, et dès lors plus près de celui à qui le jugement appartient^ et à qui restera la victoire (1)...
« Là vive impression que votre bel ouvrage avait faite sur certaines personnes commence à s'affaiblir. Il n'avait d^abordété question de rien moins que d'une censure. Je ne sais pas comment on s'y serait pris pour éviter, en la rédigeant, le scandale etle ridicule. 11 y avait, disait-on, dans votre livre, trois ou quatre hérésies au moins. On nommait des gens qui les avaient vues ; mais l'embarras était de les retrouver : on n'en a pu venir à bout^ et ce grand bruit a fini par un silence profond. Le bien que vous avez fait est immense, il restera. On ne guérit pas certains préjugés dans certaines têtes ; mais on empAche qu'ils passent dans d'autres têtes, et le temps, que rien ne supplée, rend à la vérité tous ses droits. Une des choses que j'admire le plus dans la conduite du Saint-Siège, c'est la patience avec laquelle il attend : Patiens, qtiia œtemus (2). »
A la même époque, et parmi les lettres de félicitations qui pleuvaient sur le bureau de l'auteur du Pape^ j'en
(1) & février 1820, p. 1 16 du t. IL
(2) 18 mai 1820, p. Wl.ihid.
i32 ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
trouve une qui vaut la peine d'être citée, à cause du noDfi de son signataire :
(( Vous avez fondé une école impérissable de haute philosophie et de politique chrétiennes qui jette des racines, surtout parmi la génération qui s'élève : elle portera ses fruits, et ils sont jugés d'avance... Votre dernier ouvrage (Du Pape) a produit ici une sensation fort supérieure à tout ce que vous pouviez paternellement en espérer. Vous aurez été surpris que les journaux, surtout ceux qui devaient principalement adopter vos idées, soient restés presque dans le silence à votre égard ; mais cela tient à quelques préjugés du pays, dont vous savez si admirablement les ridicules préten* tiens gallicanes, et à un mot d'ordre qu'on a cru devoir
religieusement observer Cela n'a, du reste, arrêté
en rien la rapide circulation dé l'ouvrage ; au contraire, il est partout, et partout jugé avec toute l'admiration et l'étonnement qu'il mérite : c'est assez vous dire que de vous assurer que vous êtes à votre place à la tête de nos premiers écrivains
« Agréez l'hommage invariable de mou profond respect et de ma haute admiration
« Alphonse de Lamartine (1). i>
De son lit de souffrance, dont il ne devait plus se relever, M. dé Maistre annonçait à un ami la seconde
(1) 17 mars 1820, p. 114 à 116 du t. II. — Personne moins qae M. de Lamartine n'a le droit de parler de Vinvariabilité de ses opinions religieuses, politiques, philosophiques et liUéraires. 11 peut être curieux de rapprocher du jugement porté par le poêle sur M. de Maistre, en 1820, celui-ci, — de la même plume , — en date de 1851 :
DE J. DE MAISTBB. 133
édition du Pape : « Cette année (1821) — disait-il — a verra paraître une seconde édition bien perfectionnéq a du Pape, et Touvrage §ur FEglise gallicane et les a quatre articles, qui doit^ selon moi, produire néces- « sairement une très-grande explosion. D^autres and néeSy si Dieu me les accorde, produiront d'autres « choses ; mais, comme vous savez : à chaque jour « suffit sa malice ( 1 ) . »
Ces lignes sont du 22 janvier 1821, et le 20 février de la même année l'auteur du Pape n'était plus.
« 11 (M. de Maistré) ne discutait pas comme M. de Donald , il ne chantait pas comme M. de Chateaubriand, il prophétisait avec les cheveux blancs, l'autorité et la rudesse d'un homme qui porlail le jour et les foudres de Dieu. Sa riche et puissante nature l'avait merveiU leusement prédisposé à ce rôle; ou plutôt ce n'était point un rnle, c'était une foi. II croyait fermement tout ce qu'il disait. C'était un homme de la Bible plus que de l'Évangile: il avait tes audaces d'images, les éclairs, les retentissements des oracles de Jéhovah. 11 ne reculait devant aucun paradoxe, pas même devant le bourreau et le bûcher
Contraindre pour sauver, amputer pour assainir, imposer la tyrannie de la foi parles licteurs et par le glaive, voilà la doctrine qu'il osait présenter à un monde énervé de scepticisme et devenu tolérant au moins par incertitude de vérité. Le scandale de ces défis d'un philosophe absolu à l'esprit humain attira l'attention publique sur ses œuvres. Le génie naturel de son style le ût lire de ceux-là même qui le réprouvaient. Ce style.... avait les témérités, la grandeur et la beauté sauvage d'un clément primitif; il rappelait les Essais de Montaigne, Mais c'était un Montaigne ivre de foi au lieu d'être flottant de doute, sachant peu les choses de son temps et trouvant dans ces ignorances
mêmes la simplicité de son dogme et la violence de sa conviction
Ce Platon des Alpes.... On n'imaginait pas alors qu'une secte religieuse prendrait au sérieux les hardiesses de st>Ie du comie Joseph de Maistre...., et qu'on ferait de son livre (les Soirées de Saint-Pétersbourg) le code d'une doctrine de terreur. » (A. de Lamartine, Histoire de la Restauration, t. il, 1851, p. 411 à413.) Cette page est le sublime du galimatias.
(1) Lettre à l'abbé Vuarin, du S2 janvier 1821, p. 31 du t. 11.
Ce fut M. de Genoude qui surveilla l'impression de la seconde édition du Pape (1), qui ne parut qu'après la mort de son auteur, ainsi que l'ouvrage suivant :
23" De l'Église Gallicane dans son rapport avec le Saint- Siège; pour servir de suite à l'ouvrage intitulé DU PAPE, — ^821,in-8^
« L'ouvrage qui suit — dit Fauteur dans une courte <( préface, datée du mois d'août 1820, — formait pri- « mitivement le cinquième livre d'un autre ouvrage « intitulé Du Pape. L'auteur a cru devoir détacher (( cette dernière partie des quatre livres précédents pour « en former un opuscule à part. Il n'ignore point, au a reste, le danger d'une publication qui choquera ina failliblement de grands préjugés, mais c'est de quoi il «avoue s'inquiéter assez peu. On en pensera, on en « dira ce qu'on voudra : sûr de ses intentions, il ne c( s'occupe que de l'avenir
« L'auleur a dit au clergé de France : On a 6en soin de votes pour ce qui se prépare. Jamais on ne « lui adressa de compliment plus flatteur : c'est à lui d'y
«réfléchir
. « Quelques raisons, relatives à la situation actuelle de^ « l'auteur, l'engagent à faire remarquer que cet ou- « vrage, comme celui dont il est détaché, fut écrit <c en 1817, à cinq cents lieues de Paris et de Turin (2)...
(1 ) « J'ai fait part à M. Genoude de ce que vous m'avez fait l'honneur de me marquer relativement à votre grand ouvrage, et je ne doute pas qu'il ne se fasse un véritable plaisir d'en surveiller l'impression. » (Lettre de l'abbé de Lamennais à M. de Maistre, du 2 janvier 1821, p. 120 du t. H.)
(2) A Saint-Pétersbourg.
DB J. DB MAISTBE. 135
« Puisse le sujet du livre vieillir... à sa manière, et ne € rappeler incessamment qu'une de ces misères faute maines qui n'appartiennent plus qu*à THistoire an- € cienne. n
Dès 1814, M. de Maistre pensait qu'il y aurait un livre à faire sur TEglise gallicane, et dans une lettre à M. de Bonald, il indiquait quelle en serait la nature (1) : Tannée suivante, il communiquait son plan à rarchevéque de Raguse (2) ; dès 1816^ son travail était terminé (3), et en 1818 il tremblait à Tidée de Feffet que produirait son duel avec Bossuet : a Je ne « saurais exprimer,.. . à quel point le cœur me bat dans « ce moment, où l'impression de mon ouvrage parait « décidée. Qui sait comment ma hardiesse sera jugée ? «Mon duel avec Bossuet sera regardé comme un sa- «crilége. En tout cas, je Fai attaqué en face après « l'avoir averti ; ainsi, je suis en règle suivant toutes « les lois de l'honneur. Vous trouverez peut-être que «j'exagère, mais je pense que les maximes gallicanes « et Tautorité gigantesque de Bossuet sont devenues un « des grands maux de l'Eglise (4). »
24* Les Soirées de Saint-Pétersbourg^ ou Entretiens sur le Gouvernement temporel de la Providence :suivisdun Traité sur les Sacrifices ;par M, le comte Joseph de Maistre^ ancien ministre de S. M. le roi de Sardaigne à la cour de Russie, ministre dÉtatyrégent delà grande chancellerie y membre de l'Académie royale des sciences de Turin, chevalier grandcroix de l'ordre religieux et militaire de Saint-Maurice et
(1) Décembre 1814, p. 301 et suivantes du 1. 1.
(2) Décembre 1815, p. 378 et suiv.
(3) Lettre à Uf de Beausset, novembre 1816, p. 435.
(4) Lettre à l'abbé Vuarin, janvier 1818, p. 487.
de Saint-Lazare. — Paris, 1821, deux volumes in-S^.
(Pelagaud.)
C'esjt le chant du cygne !
Je laisse la parole à Tbomme de talent qui fut YéAln teur de ce livre : « Nous ne dirons point que les Soirées de Saint-Pétersbourg^ que nous publions aujourd'hui, dernière production de cet homme illustre, soient un ouvrage supérieur au livre du Pape. Tous les deux sont l'œuvre du génie ; tous les deux nous semblent également beaux : cependant quelque admiré qu'ait été celui-ci, nous ne douions point que les Soirées ne trouvent encore un plus grand nombre d'admirateurs. Dans le Ijyre du Pape^ M. de Maislre ne développe qu'oflks seule vérité : c'est à mettre cette vérité unique dans tout son jour qu'il consacre toutes les ressources de son talent, qu'il prodigue tous les trésors de son savoir ; ici le champ est plus vaste ou pour mieux dire sans limites : c'e^t l'homme qu'il considère dans tous ses rapports avec Dieu ; c'est le libre arbitre et la puissance divine qu'il entreprend de concilier; c'est la grande énigme du bien et du mal qu'il veut expliquer ; ce sont d'innombrables vérités, ou plutôt ce sont toutes les grandes et utiles vérités dont il s'empare comme de son propre bien, pour les défendre en possesseur légitime contre l'orgueil et l'impiété qui les ont toutes attaquées. Au milieu d'une route semée de tant d'écueils, il marche d'un pas assuré, le flambeau des traditions à la main, et sa raison en reçoit des lumières qu'elle fait rejaillirsur tous les objets dont elle sonde les |)rofondeurs. Jamais la philosophie abjecte du dix-huitième siècle ne rencontra d'adversaire plus redoutable : pi la science, ni le génie,
ni les renommées ne lui imposent : il avance sans cesse, abattant devant lui tous ces colosses aux pieds d'argile ; il a des armes de toute espèce pour les combattre : c'est le cri de Tindignation ; c'est le rire amer du mépris ; c^est le trait acéré du sarcasme ; c'esl une dialectique qui atterre ; ce sont des traits d'éloquence qui foudroient. Jamais on ne pénétra avec pins de sagacité dans les replis les plus tortueux d'un sophisme pour le mettre au grand jour et le montrer tel qu'il est, absurde ou ridicule ; jamais une érudition plus étendue et plus variée ne fut employée avec plus d'art et de jugement, pour fortifier le raisonnement de toute la puissance du témoignage. Puis ensuite quand il pénètre jusqu'au fond du cœur de l'homme, quand il visite, pour ainsi parler, les parties les plus secrètes de son intelligence, soit qu'il en explique la force, soit qu'il en dévoile la faiblesse, quelle foule d'aperçus ingénieux, de traits inattendus, de vérités profondes et nouvelles ! que de sentiments tendres, délicats et généreux ! quelle foi pieuse et inébranlable ! quel esprit que celui qui a pu concevoir des pensées si grandes, si étonnantes sur la guerre ! quel cœur que celui d'où semblent s'écouler comme d'une source pure et vivifiante des paroles si animées et si touchantes sur la prière I
a Dans tous les ouvrages qu'il avait publiés jusqu'à celui-ci, la manière d'écrire de M. de Maistre a été jugée claire, nerveuse, animée, abondante en expressions brillantes et en tournures originales : ce sont là ses principaux caractères. Dans les SoiréeSy où des sujets variés et innombrables semblent en quelque sorte se presser sous sa plume, Tillustre auteur s'abandonne
davantage et prend lous les tons. A la force et à l'éclat il sait unir 9 au besoin , la grâce et la douceur ; il sait étendre ou resserrer son style avec autant de charme que de flexibilité, et ce style est toujours animé de toute la vie de cette âme où il y avait comme une sura* bondance de vie (1 ). »
Ces pages pleines d'une chaleureuse éloquence peignent heureusement le génie et le style de M. de Maistre. Qu'il me soit permis d'ajouter, après ce jugement de M. de Saint-Victor, que les deux éléments du grand, du prodigieux succès des Soirées de Saint-Pétersbourffj sont la forme paradoxale, soutenue de la forme dialogique. Je m'explique : le paradoxe est une formule de raisonnement, qui outre l'erreur vulgaire ou accréditée, pour en mieux faire saisir l'absurdité ou le danger — parfois les deux ensemble. C'est l'acte du microscope qui grossit un objet et le naontre ainsi à nos yeux, avec des proportions qu'il n'a pas réellement, et nous permet de Tétudier à fond, en le détaillant jusque dans ses moindres parties. Qui oserait mettre en doute que le microscope est une invention admirable et de la plus haute utilité ? — Il en est de même du paradoxe, qui est au discernement de Terreur ce que le microscope est à l'étude approfondie des mystères du monde visible.
Mais, que serait le paradoxe, sans la forme qui lui convient le mieux, — je dis plus, la seule qui lui soit sympathique et propre, — celle de la conversation ou du dialogue?
(1) M. de Saint- Victor, préface des Soirées de Saint-Pétersbourg, p. ziii à zvii.
C'est ce qu*a très-bien compris M. de Maistre en donnant le caractère d'Entretiens à ses Soirées de Sainte Pétersbourffj où trois interlocuteurs : un Russe (le sénateur), un Français (le chevalier), et Fauteur luimême (le comte), agitent les questions les plus sujettes à discussions, les plus difficiles à bien déflnir, surtout les plus importantes à élucider.
La forme dialogique ou dramatique, non-seulement évite la monotonie et crée une agréable variété dans Téchange des idées, mais elle dessine chaque caractère et assigne à chaque âge son inclination propre, — son vrai personnage.
Ainsi, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg^ le Sénateur, épris des idées mystiques, émet des opinions hardies et heureuses, mais dont le tour ingénieux ne contente pas toujours la froide et sévère raison ; le Chevalier — avec l'élan de son âge et celui de sa nationalité, — ouvre souvent des perspectives, dont le capiSce et même les erreurs ont avec elles leur instruction; enfin, le Comte — qui représente Texpérience acquise et fortifiée par des études variées, — résume la discussion et conclut seul affirmativement.
Je ne sais si j'exprime clairement ma pensée, mais voilà — selon moi, — le plan et la source d'intérêt, sans cesse soutenu, sans cesse renouvelé, sans cesse croissant qui donnent à ces entretiens sur les plus graves questions religieuses, philosophiques et politiques un cachet tout-puissant d'originalité, que nul autre ouvrage, ancien ou moderne, ne présente, — que je sache.
A la suite des Soirées, on trouve un opuscule intitulé : Éclaircissement sur les Sacrifices; « nous ne crai-
gnons pas de dire que, dans ces deux volumes, il n^est rien peut-être qui soit de nature à produire de plus profondes impressions (1). »
M. de Maistre avait esquissé l'épilogue des Soirées dans les derniers jours de sa vie. On trouve encore, dans cette première ébauche, — qui n'a clé publiée qu'en 1853 (2), — toute la verve de son style.
25* Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole. — Pixr\s, 1822, in-8^
Ces six Lettres datées de Moscou, 1815, et signées du pseudonyme de Philomatke de Civarron (3), sont le résultat des conversations de M. de Maistre avec un Russe sur cette délicate question, qu'il a parfaitement éclairde, en réduisant à leur juste valeur toutes les erreurs ou les mensonges accumulés notamment dans l'ouvrage de l'espagnol Llorente (4).
26** Examen de la philosophie de Bacon, où l'on traite différentes (questions de philosophie rationnelle, ouitrage posthume du Comte J. de Maistre. — Paris, 1836, ddtax volumes in-8**»
Le titre donné d'abord par Tauteur à cette savante
(1) M. de Saint-Viclor, iV/trf , p. xxii.
{2} Dans le tome II des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre, p. 340 4 344.
(3) Ce pseudonyme assez transparent indique Tamour de M. de Maistre pour les sciences, ainsi que le nom antique de la ville où il reçut le jour, — Chambéry (en latin, Civaro),
(4) Don Juan Antoine Llorente, né en ilbQ, mort en 18^3, est auteur d'une Histoire critique de V Inquisition d*Espagne , depuis l'époque de son établissement par Ferdinand V, jusqu'au règne de Ferdinand VII. (Paris, 1817. 4 vol. in-8.) il entreprit cet ouvrage plein de mensonges , d'après les ordres de Joseph Napoléon , roi d'Espagne. Homme de mœurs peu régulières, i.lorente traduisit en espagnol (1814 ou 18i5) le licencieux roman de Faublas.
DE J. DE MAfSTRB. t4i
et profonde réfutation des systèmes de Bacon, était, diton, celui-ci : Roman de la philosophie de BacoUy etc.
Deux lettres de M. de Maisire font allusion à cet ou* ▼rage, qu'il avait commencé en Russie; dans la pre* mière, qui est du 6 novembre 1815, il écrit à M. de Noailles : « Je ne sais comment je me suis trouvé con* ftduit à lutter mortellement avec le feu chancelier « Bacon. Nous avons boxé comme deux forts de Fleet- « Street ; et s'il m'a arraché quelques cheveux , je « pense bien aussi que sa perruque n'est plus à sa place. « Absolument madame de Swetcbin a voulu assister « au combat et juger les coups ; je ne puis me lasser « d'admirer sa patience et sa pénétration (1). »
C'est sans doute de ce travail sur Bacon, que M. de Maistre veut parler, lorsqu'il dit, dans la même lettre, à M. de Noailles : « Venez donc, monsieur le « comte, venez, et nous reprendrons au coin du feu nos «conversations philosophiques... J'ai beaucoup pensé « et beaucoup griffonné depuis votre départ, mais tou- « jours incognito, fors pour la voisine (Mme de Swetr ftchin), qui me récompense amplement des efforts « que j'ai faits pour rendre les hauts lieux de la phi- « losophie accessibles même à des pieds habillés de « soie. Vous ne sauriez croire^ monsieur le comte, corna bien je prends de plaisir à contempler la rectitude et a la pénétration de cet esprit-femme. S'il y en avait « seulement deux ou trois comme elle (je dis bien peu) « à Saint-Pétersbourg , toutes les autres capitales de ce vraient lui céder (2). »
(1) p. 373 du 1. 1 des Lettres,
(2) P. 372 et 373 du t. 1.
i42 ESSAI SDR LA VIE ET LES ECRITS
Dans la seconde lettre, qui est du 10 juillet 1818^ M. de Maistre dit à M. de Donald : « Sur Bacon, je vois « que nous sommes à peu près d'accord. J'ai fait un ce ouvrage assez considérable, intitulé Examen de la a philosophie de Bacon. Je suis persuadé qu'il vous ince téresserait, et même qu'il vous étonnerait; car, à a moins de s'être livré à une élude particulière et mite nutieuse de cette étrange philosophie, il est impos- « sible de connaître tout le mal et tout le ridicule qu'elle « renferme (1). »
27° Lettres et Opuscules inédits du comte J. de Maistre^ précédés d'une notice biographique, par le comte Rodolphe de Maistre, son fils. — Paris , Vaton et Charpentier , l^e édition 1853, 2 vol. in.8^ — Chez les mêmes, 2' édir tion revue, corrigée par M. Louis Veuillot et augmentéCy 1853, deux volumes in-18.
Excellente publication, faite avec amour, et grâce à laquelle on connaît la meilleure part de M. de Maistre, — celle de l'homme privé, égal, — je dis plus, — supérieur en quelque sorte à l'auteur de tant d'ouvrages si remarquables.
L'intéressante Notice biographique^ due à la plume du fils de l'illustre philosophe catholique, se termine par ces lignes, qui méritent d'être rapportées, car, elles résument la portée de cette publication et en établissent le double but : « Deux motifs puissants m'ont a engagé à la publication des opuscules et principale- « ment des lettres du comte de Maistre : d'abord l'u- « tilité dont elles peuvent être par les vérités qu'elles
DE J. DE MAISTRE. i 43
« défendent, par les saines doctrines qu^elles contien- « nent; ensuite le désir de tracer du comte de Maistre c( un portrait vivant et animé qui le fasse aimer de a ceux qui ne Font qu'admiré. Rien, sans doute, ne <x fait mieux connaître un homme que de se trouver « ainsi introduit dans son intimité, de l'observer li- <( brement et sans témoins, d'entendre le père parler a de ses enfants, Tépoux de la douce compagne de sa «vie; d'écouter l'homme d'Etat, le sujet lidèle s'a- « Pressant à son roi, l'ami s'entretenant avec ses amis. « Il m'a paru que c'était que c'était élever un simple « et noble monument à la mémoire d'un père vénéré, « que c'était mettre en lumière l'élévation de son génie, a l'étendue de ses connaissances , l'ingénuité de ses « vertus (i). »
M. le comte Rodolphe de Maistre peut dire avec le poète latin, et même mieux encore que lui : Exegi monumetitum œre perennius (2).
Les lettres de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg doivent être lues et relues, comme on lit celles de madame de Sévigné: c'est le même abandon, le même naturel, la même verve, le même esprit; plus la profondeur des vues de celui qui a écrit les Considéra^ tions sur la France,
On trouve eu germe, en premier jet — qu'on me permette ce mot, — toutes les pensées de M. de Maistre, dans le recueil de ses Lettres et Opuscules inédits : on y admire « ces pensées du moment, ces illuminations
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 21 et 22.
(2) Horace, Ocf., lib. III, 30.
HL soudaines qui — disaîMl (1) — s'éteignent sans « fruit, si réclair n'est fixé par l^écriture. »
Ces Lettres sont l'histoire, jour par jour, des événements extraordinaires, qui, de 1794 à 1821, ont eu pour théâtre l'Europe entière : ce sont les meilleurs, les plus véridiques Mémoires qu'il soit possible de désirer sur la fin du dix-huitième siècle, et sur les vingt premières années du dix-neuvième.
11 y a donc identité parfaite entre les pensées et le style des Lettres et le style et les pensées des livres dus à la plume de M. de Maistre. Toujours ww, toujours lui^ ce beau génie est le même sur la scène de la diplomatie ou des lettres, que dans le sanctuaire impénétrable et sacré de la famille (2). Rare exemple, admirable entre
(1) Soirées de Saint-Pétersbourg, t. Il, p. 157, 9* entretien, I" éd.,
(2) M. de Saint-Victor a caractérisé les qualités du style de M. de Maistre el a expliqué, on ne peut mieux, l'entrain et la verve de sa plume, lorsqu'il a dit : « Ce n'est point un style académique , à Dieu ne plaise I c est celui des grands écrivains, qui ne prennent des écrivains classiques que ce qu'il en faut prendre, et qui reçoivent le reste de leurs propres inspirations. Nous ne dirons donc point de M. de Maistre qu*ll est le dernier héritier des écrivains du siècle de Louis XÏV ; qu'il emporté avec tùi les traditions de ce beau siècle, parce que nous voulons, avant toutes choses, comprendre nous-mêmes ce que nous disons. Ces traditions subsistent encore et appartiennent à tout le monde; cet héritage peut toujours être réclamé et recueilli par quiconque saura faire valoir des titres légitimes : n'oublions point toutefois que ces richesses que nous ont laissées les princes de notre littéra ture, eux-mêmes les avaient empruntées aux génies sublimes de la Grèce et de Rome. Il convient sans doute de méditer leurs chefs» d'œuvre ; mais il importe plus encore d'aller comme eux puiser h ces sources antiques et fécondes, et ce qu'on y aura amassé, d'en faire un noble et utile usage, selon le» temps où l'on vit et selon les circon* stances où l'on peut se trouver. Tout homme qui joindra un grand sens à un talent véritable sentira que le dix-neuvième siècle ne peut
DE J. DE MAISTRB. 14!$
tous, d'une nature éminemment vraie, simple et franche. M^ de Maistre ne pose pas un seul instant devant ses contemporains, devant lui-inéme, comme un trop grand nombre d'hommes justement célèbres, d'ailleurs; ce n'est pas non plus de lui qu'on eût pu dire : // riy a pas de héros pour son valet de chambre.
On a beaucoup parlé des disciples de M. de Maistre, et je n'entreprendrai pas d'en donner la liste; un tel maître a du être sympathique à toutes les intelligences pures. .Tout homme qui a lu ses écrits, l'admire et l'aime — l'un ne va guère sans l'autre. — Ses Lettres doubleront le nombre de ses amis.
Parmi les esprits d'élite de notre temps, qui me paraissent faire le plus d'honneur à ce maître souverain, je citerai, dans la chaire les RR. PP. de Ravignan et Lacordaire; ce dernier surtout est celui qui rappelle le mieux les vives et franches allures de l'auteur du Pape. Dans la métaphysique catholique, le père Gratry est un des plus illustres élèves de M. de Maistre ; dans Tépis-
être littéraire comme l'a été le dix-septième ; qu'on n'écrit point, et qu'en effet on ne doit point écrire au milieu de tous les désordres, de de toutes les erreurs , de toutes les passions, de toutes les haines, de la plus effroyable corruption, comme on écrivait au sein de l'ordre, de la paix, de toutes les prospérités , lorsque la société était en quelque
sorte pleine de foi, d'espérance et d'amour Maintenant, c'est donc
en imitant ces parfaits modèles, sans toutefois leur ressembler, qu'on peut aspirer à vivre aussi longtemps qu'eux : c'est pour ne s'être point servilement traîné sur leurs traces ; c'est pour avoir marché librement dans la même route, dans cette route devenue plus large depuis deux Siècles, et surtout conduisant plus loin, que M. de Maistre et quelques autres rares esprits ont élevé des monuments qui sont destinés, comme ceux du grand siècle, à vivre aussi longtemps que la langue française, et à servir, à leur tour, de modèles à la postérité. » (Préface des Sot- . rées de Saint-Pétersbourg ^ p. xvn à xxi.)
copat, il suffît de citer Mgr Rendu, évê]ue d'Annecy ; dans le journalisme et le pamphlet religieux, M. Louis Veuillot et Tabbé Martinet, qui mettent Tarnic terrible de Tironie au service des saines doctrines; et dans Tarène politique, l'illustre Donoso Gortez; enfin, tant d'autres, dont les noms échappent à mon souvenir, mais que chacun place à la suite du grand maître.
S*il me fallait nommer les inspirateurs de ce sublime génie, je n'hésiterais pas à mettre en première ligne Bossuet, Fénelon et Pascal; et pour les traditions de Fesprit, Montaigne, la Bruyère, madame de Sévigné, Marivaux et Rivarol. J'ai dit Marivaux, et je n'aurais pas de peine à retrouver dans l'expression fine, môme un tant soit peu recherchée de certaines idées, la parenté la plus étroite entro l'auteur du Spectateur français et celui des Soirées de Saint-Pétersbourg (1).
J'aurais pu nommer Voltaire, en parlant de l'admirable façon dont M. de M.iistre manie l'ironie; mais, il n'y a de parallèle à établir entre ces deux esprits si extrêmes, qu'un parallèle de dissemblance — pardon de l'étrangeté de ce rapprochement. — Voltaire faisait de la pluisaritcric une arme empoisonnée et mortelle, et Fauteur du Pape guérit avec le trait qu'il lance, les plaies que le patriarche de Ferney a faites.
Mais c'est surtout Fréron, dont M. de Maistre nous semble s^étre le plus inspiré; il en a la puissante ironie, si bien employée par ce champion illustre, — et cependant trop méconnu, — de la vérité contre les
(1) Des citations importantes, qu'on trouvera dans les notes^ établiront éloquernment la parenté que je signale ici entre M. de Maistre et Marivaux.
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odieuses attaques de Voltaire et des Encyclopédistes (1). Avant de terminer cet Essai sur la vie et les écrits du plus beau génie des tennps modernes, laissons M. de Bonald — son digne émule — nous tracer en quelques lignes le motif de Tétroite sympathie qui les attirait inyinciblement Tun vers l'autre. On sait que ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre, ne se sont jamais Yus et n'ont eu de liens entre eux, que ceux d'une correspondance, où leurs âmes s'épanchaient mutuellement l'une dans Tautre.
« S'il ne nous est pas donné de nous voir au moins « par la partie matérielle de notre être, il nous est pera mis de nous connaître, et surtout de nous entendre « d'une manière intime et complète, dont j*avais fait « depuis longtemps la remarque avec orgueil pour moi « et avec une bien grande satisfaction comme écrivain, « parce que cette coïncidence a été pour moi comme a une démonstration rigoureuse de la vérité de mes « pensées. J'ai éprouvé Vimpression de plaisir et de « consolation quun homme égaré dans un désert « éprouverait en entendant la voix d!un homme qui a vient à son secours (2). »
Et dans une autre occasion, M. de Bonald disait (3) :
(1) L'Esprit de Fréron (Études sur la Critique au dix-huitième siècle), — travail que je vais publier au premier jour, — jettera une lumière nouvelle sur une époque trop peu connue. Ce sera — en quelque sorte — la suiie et le développement des principes de M. de Maistre. Fréron et l'auteur des Soirées de SainUPétersbourg s'accordent admirablement sur tout, en tout et partout.
(2) 2 décembre ISI7, p. 78 du t. II des Lettres,
(3) Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, chap. zvu, note 1, p. 493 (18S3).
« Je regarde M. de Maistre comme un de nos plus K beaux génies, et m'honore de Tamilié^qu'il m'accora dait, et de la conformité de nos opinions. Il m'écrivait a peu avant sa mort : «c Je n*ai rien pensé que vous ne « l'ayez écrit; je n^ai rien écrit que vous ne l'ayez a pensé. »
M. de Bonald et M. de Maistre étaient deux lyres qui résonnaient ensemble et s'unissaient pour célébrer rbymne sublime de la Providence, qui gouverne toutes choses ici-bas.