I SO L^ESPRIT
rien. L'histoire, la tradition, les fables même, et la nature entière, lui rendent témoignage (i).
Le protestantisme en masse est évidemment ébranlé; il cesse d'être enragé^ et par conséquent d'^^re; car le protestantisme n'est qu'une rage de l'orgueil qui /?rotesteipSiV nature (1).
Fleury, le plus dangereux des hommes qui ont tenu la plume dans les malières ecclésiastiques (car il n'y a rien de si dangereux que les bons mauvais livres, c'està-dire les mauvais livres faits par d'excellents hommes aveuglés) : avec son Jï«5/oire ecclésiastique, faite comme on fait les châssis en collant des feuilles de papier bout
(I) Lettres et opuscules inédits de M. de Maistre, 1. 1, p. 158. « Le « déluge surtout est prouvé de toutes les manières dont ce grand fait € peut être prouvé. Lisez le livre du docteur Lardner {Indian testi* € monies) ; lisez celui du fameux Addison et celui du père de Colonia sur c ce même sujet des Témoignages rendus à la révélation par Vanti-
■ quité profane; Usez les notes deGrotius et le premier livre de son
■ bel ouvrage. De t)eritate Rel. christ,, etc. ^ vous serez surpris et to-
■ talement entraîné par l'universalité de cette croyance. > (Note de M. de Maistre, ibid.) Voir G. Cuvier, Discours sur les révolutions de ta surface du globe, etc. On sait assez l'importance de ce livre, d'autant moins suspect que l'auteur a commencé par douter de l'authenticité des récits de la Genèse , à la croyance entière desquels il est enfin arrivé par la persévérance et surtout par la bonne foi de ses études.
(1) Lettres et op., etc., t. I, p. 304. — Lorsque l'abbé, depuis cardinal de Polignac, demanda à Bayle de quelle religion il était, celuici répondit : « Protestant! — Mais, reprit le célèbre auteur de V Anti- Lucrèce, ce mot est bien vague, Monsieur ; i quelle classe de protestants appartenez-Tous? — Je suis, répliqua Bayle, protestant dans la force du terme, car je proteste contre toutes les vérités. ».0n ne pouvait mieux définir le protestantisme : il proteste contre tout.
à bout, il s'est emparé de toutes les têtes; cl tout ba-
cbelier sevré d'avant-hier, qui a glissé sur cette enlreprise, croit en savoir autant que le cardinal Orsi (2).
Dans Tétat de choses et au milieu des flots de lumière répandus sur TEurope, il n'y a plus que deux systèmes religieux possibles : le calholicisme et le déisme ; entre ces deux extrêmes, il n*y a plus de place tenable [A] (i). Un protestant, s'il existait, serait un être risible. Mais il n'y a plus de protestant dans le sens primitif du mot.
Lorsqu'une chose mobile et changeante de sa nature a reçu un nom, ce nom subsiste pendant que la chose change, et longtemps après on conclut, sans réflexion, du nom à la chose [B]. Un protestant de nos jours est
(2) Ibid.f 1. 1, p. 302. « Le célèbre cardinal Orsi » né à Florence en « 1692, mort à Rome en 17C1 , ayant entrepris une réfutation de Fleury, ■ y trouva tant d'erreurs qu'il se détermina à écrire une nou\ elle his- « toire ecclésiastique, et il mourut au 20« vol. in 4, qui n'achève pas le € si!ilème siècle. > (Note de M. de Rlaistre, ibid., t. I, p. 3)3.) Lecardiçal Orsi disait : « II n'est rien de plus aisé que d'écrire l'histoire comme Fleury. » Nulla esser più facile [impresa] se alcuno intrapren' derà a êcriuerla , corne Vha scritfa il Fleury. « Le mérite de Fleury, poursuit-il, est de savoir coudre des passages traduits en français. > // merito del nosfro istorico consiste in avère cucito insiemc una quan" iità di iesti tradotti da i loro originali nella lingua franzese. (Orsi, Délia Storia ecclesiastica. In Roma. préface du 1. 1, 1747/ Confronte! avec Orsi la Réfutation de Fleury par le docteur Marchetti, et VAnfi'Febronius de l'abbé Zaccharia^ 8 volumes in-8.
(]] Les notes désignées par une des lettres de l'alphabet, A, B, C, etc., se trouvent à la suite de chacun des onze chapitres de cet Esprit de M, de Maistre : elles ont généralement trop d'étendue, pour que j'ai* cru devoir les mettre au bas des pages.
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un homme qui dît, comme la Fontaine : J'ai lu voire Nouveau Testament, c'est un assez bon livre. Il lui reste cette idée vague, qu'il y a dans le christianisme quelque chose de divin; mais lorsqu'on en vient au détail, personne n'est d'accord, excepté sur les grandes bases, comme ils disent, c'est-à-dire. Je crois en Dieu et en son Fils quelconque.
Il n'y a, il n'y aura, il n'y a eu^ il ne peut y avoir de zèle hors de la vérité. Dans toutes les communions séparées, on prend la haine contre nous pour le zèle qui est tout amour, au point qu'il cesserait d'être s'il pouvait haïr : c'est la haine masquée en amour (1).
Le protestantisme n'est autre chose que V orgueil protestant contre l'unité. Or, quoique les sectes diffèrent entre elles, cependant par rapport à nous elles sont toutes égales, puisqu'elles ne sont pas 7îous. Dès qu'une branche est coupée, elle n'appartient plus à l'arbre; celle qui est verle encore, celle même qui n'a pas touché terre, diffèrent sans doute de celle qui a fait du charbon depuis dix ans; mais pour l'arbre c'est égal : elles ne sont plus lui, ni à lui^ ni de lui (2).
J'aime les Jésuites, que j*ai toujours regardes comme une des plus puissantes institutions religieuses, un des
(t) Lettres et op,, etc., 1. 1, p. 309 et 310. (2) /6tV/.,t. l,p. 341.
DE J. DE MAISTRB. 153
plus admirables instruments d'instruction et de civilisation qui ait existé dans l'univers. Parlez h un ennemi des Jésuites, au premier que vous trouverez sous votre main; demandez-lui s'il a fréquenté ces messieurs, s'il avait parmi eux des amis, des directeurs, des conseillers, etc. ; il vous répondra : Non^ et peut-être, Dieu m! en préserve I Et si vous lui citez leurs amis, il ne manquera pas de vous dire quMls sont amis, et qu'il ne faut pas les croire parce qu'ils sont suspects; en sorte que les Jésuites ne sont véritablement connus que par ceux qui ne les connaissent pas. C'est un magnifique théorème qui mérite d'être encadré.
Je vous donnerai une règle sûre et facile pour juger les hommes ainsi que les corps. Celte règle est infaillible. Du côlé des Jésuites, je vous nommerai tout ce que le monde a produit de plus excellent dans Tordre de la sainteté, de la science et delà politique. — Etquels sont leurs ennemis? Tous les ennemis de Dieu, tous les ennemis de l'Eglise, tous les ennemis de l'Etat. — Vous me direz : Est-ce qu'il n'y a pas de fort honnêtes gens parmi leurs ennemis? Hélas I oui; mais ces honnêtes gens se trouvent sur ce point en très-mauVaise compagnie, ce qui n'arrive pas aux amis de celle société (1).
L'irréligion est canaille (2). Ainsi, en faisant même
(!) Ibtd., t. 1, p. 431 et 432.
(2) Le père Lacordaire, dans une de ses Conférences de Notre-Dame de Paris, stigmatisant le matérialisme, a dit avec la même énergie t n Et je n'écraserais pas du pied cette canaille de doctrine! » — Dan» un de ses opuscules tout récemment publié, M. de Maistre parlant dé Voltaire et des Encyclopédistes ligués contre l'Ëglise et contre Dieu,
i 54 l'esprit
abstraction de toute recherche sur le oui ou sur le non, un homme distingué se garde bien non-seulement, comme on dit, de casser les i^itres, mais de dire ou d'écrire un seul mot qui blesse directement ou indirectement les dogmes nationaux.
Il y a dans tous les pays un certain nombre de familles conservatrices, sur lesquelles repose l'Etat : c'est ce qu'on appelle V aristocratie ou la noblesse (I). Tant qu'elles demeurent pures et pénétrées de l'esprit national, l'État est inébranlable, en dépit des vices des souverains ; dès qu*elles sont corrompues^ surtout sous
le rapport religieux, il faut que l'Etat croule, quand il serait gouverné de Charlemagne en Charlemagne. Le patricien est un prêtre laïque : la religion nationale est sa première propriété et la plus sacrée, puisqu'elle conserve son privilège, qui tombe toujours avec elle. Il n'y
les fléirit de l'énergique épithète : « ceUe canaille. » {Quatre chapitres inédits sur la Russie^ etc., 1859, p. 115, note 1.)
(1) La noblesse, institution naturelle, puisqu'elle se trouve à l'enfance de toutes les sociétés, depuis les temps héroïques d'Homère jusque chez les sauvages de l'Amérique, est en même temps à la tête de la civilisation. Malgré one opinion vulgaire , elle est bien plus on élément de liberté que de servitude. Une des ignorances distinctives du dii-hoitième siècle est d'avoir cru établir un gouvernement libre et monarchique sans noblesse. Voyez la brochure : Qu'est-ce que le Tiers? p. 89. Beaumarchais ne partageait point cette opinion sur l'inu tilité de la noblesse : « Dans une monarchie, dit-il [Plaidoyer contre Goezman, 1778), si l'on ôtait les rangs intermédiaires, il y aurait trop loin du monarque aux sujets ; bientôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves^ etc. » L'enchatnement du passé au présent est surtout nécessaire à cette sorte de gouvernement qui vit de souvenirs et d'espérances. La noblesse, première classe de la société, devient alors, par 80D intérêt à la conservation de la monarchie, par sa position indépendante , et un rempart contre le désordre et un instrument de liberté.
a pas de plfis grand crime pour un noble que celui d^attaquerles dogmes.
Avouez qu'il en a bien pris à la noblesse française d'avoir fait alliance, dans le dix-huitième siècle, avec la philosophie ! Voilà son crime et Torigine de tous ses maux : aussi la conscience universelle, qui est infaillible, souvent sans le savoir, a refusé d'absoudre les nobles français, et leur a refusé, comme apostats, la compassion qu'elle leur devait comme malheureux (1) .
Le mot irréligion ne présente point une idée circonscrite et absolue ; il désigne tout ce qui blesse la religion, depuis les coups les plus hardis jusqu'aux plus excusables légèretés.
Dites- moi, de grâce, si je vous avais assuré sur ma parole d'honneur toutes les circonstances d'un événement dont j'aurais été témoin ; si je vous en avais donné une attestation écrite sous la foi d'un serment; si, dans un écrit public, vous veniez ensuite à dire : a Nous sommes en possession dune notion unique sur un tel événement, » et que vous citassiez pour cette notion unique ce que mon laquais aurait dit dans un cabaret, en buvant avec ses amis, sans parler de moi ni de mon attestation, croyez-vous que je ne serais pas en droit de me fâcher, et même de vous demander satisfaction ?
C'est précisément ce que vous faites à l'égard de Moïse.
(1) md., t. U, p. 247 et 348.
Une attaque indirecte est cependant une altaque ; un silence même peut l'être (i) [C].
La vérité n'est pas, quoi qu'on en dise, si difficile à connaître. Chacun, sans doute, est maître de dire non ; mais la conscience est infaillible, et son aiguillon ne saurait être écarté ni émoussé. Que fait -on donc pour se mettre a l'aise, et pour contenter à la fois la paresse, qui ne veut point examiner, et l'orgueil qui ne veut point se dédire? On invente la maxime c\\x un homme d'honneur ne change point de religion, et là-dessus on se tranquillise, sans vouloir s'apercevoir (ce qui est cependant de la plus grande évidence) que ce bel adage est tout à la fois une absurdité et un blasphème.
Une absurdité : car que peut-on imaginer de plus extravagant, de plus contraire à la nature d'un être Intelligent, que la profession de foi expresse et antérieure de repousser la vérité, si elle se présente ? On enverrait à l'hôpital des fous celui qui prendrait un tel engagement dans les sciences humaines ; mais quel nom donner à celui qui le prend à l'égard des vérités divines?
Un blasphème : car c'est absolument et au pied de la lettre la même chose que si l'on disait formellement à Dieu : « Je me moque de ce que vous dites; révélez ce a qu'il vous plaira : je suis né juif, mahométan, idolâ- «( Ire, etc., je m'y tiens. Ma règle sur ce point est le
(1) Ibid., t. H, p. 248.
<c degré de longitude et de latitude. Vous pou\ez avoir ' « ordonné le contraire, mais peu m'importe (1). »
Le catholique qui passe dans une secte apostasie véritablement, parce qu'il change de croyance, et qu'il nie aujourd'hui ce qu'il croyait hier ; mais le sectaire qui passe dans l'Eglise n'abdique au contraire aucun dogme, il ne nie rien de ce qu'il croyait ; il croit au contraire ce qu'il niait, ce qui est bien différent.
Dans toutes les sciences, il est honorable de faire des découvertes et d'apprendre des vérités qu'on ignorait. Par quelle singularité la science de la religion, la seule absolument nécessaire à l'homme, serait-elle exceptée ? Le mahométan qui se fait chrétien passe d'une religion positive dans une autre du même genre. Il peut donc en coûter à son orgueil d'abdiquer des dogmes positifs, et de confesser que ce même Mahomet qu'il regardait comme un prophète envoyé de Dieu n'est cependant qu'un imposteur.
•Il en est tout autrement de celui qui passe d'une secte chrétienne dans la mère Eglise. On ne lui demande pas de renoncer à aucun dogme, mais seulement d'avouer qu'outre les dogmes qu'il croit et que nous croyons tous comme lui, il en est d'autres qu'il ignorait, et qui cependant se trouvent vrais. Tout homme qui a de la raison doit sentir Timmense différence de ces deux suppositions (2).
Je n'emploie ni grec ni latin ; je n'invoque que le bon sens, qui parle si haut, qu'il est impossible de lui résis-
(1) f6td., t. n,p. 259et260.
(2) /6tVf., t.Il,p. 261 el962.
ibS L ESPRIT
ter. Poiir peu que vous y réfléchissiez, vous ne pouvez pas douter que le calbolique qui passe dans une secte est nécessairement un homme méprisable, mais que le chrétien qui d^une secte quelconque repasse dans TEglise (s*il a<2;it par conviction, cela s'enlend assez) est un fort honnête homme, qui remplit un devoir sacré.
Nous avons dans notre religion des listes (si nombreuses que nous en avons fait des livres) d'hommes éminents par leur dignité, leur rang, leurs lumières et leurs talents, qui, malgré tous les préjugés de secte et d'éducation, ont rendu hommage à la vérité en rentrant dans l'Eglise. Essayez de faire une liste semblable de tous les hommes qui ont abjuré le catholicisme pour entrer dans une secte. Vous ne trouverez, en général, que des libertins, de mauvaises tètes, ou des hommes abjects (1).
Les sectes n'ont de force contagieuse que dans leurs commencements et durant le paroxysme révolutionnaire, passé lequel elles ne font plus de conquêtes. Le catholicisme, au contraire, est toujours conquérant, sans jamais s'adresser aux passions ; et c'est un de ses caractères les plus distinclifs et les plus frappants (2).
Le protestantisme n*est pas une religion, mais une
négation (3).
Il n'y a pas un point de la croyance chrétienne que le protestantisme n'ait attaqué et détruit dans l'esprit de ses partisans : il est arrivé d'ailleursce qui ne pouvait pas
(I) //>ïrf.,t. H, p. «62.
(•2) /ôirf., t. I, p. 385.
(3) Ibid,, t. Il, p. 369.
DE J. DE MAISTRE. i99
manquer d'arriver. Ce malheureux système s^est allié avec le philosophisme, qui lui doit ses armes les plus dangereuses ; et ces deux ennemis de toute croyance ont exercé sur l'Europe una influence si funeste, qu'on exagère peu en disant que cette belle partie du monde n'a plus de religion.
La révolution française ne fut qu'une suite directe, une conclusion visible et inévitable des principes posés dans le seizième et dans le dix-huitième siècle (1).
Si l'on fait disparaître le principe catholique, il ne reste plus rien de divin sur la terre. Ce principe est si fort qu'il soutient nos ennemis mêmes. Ils ne vivent que par la haine qui les anime contre nous, ils prennent ce sentiment pour le zèle et même pour la foi, tant l'homme est habile à se tromper lui-même ; mais si nous disparaissions aujourd'hui , ils disparaîtraient. Aussi , un grand homme d'Etat (M. le baron d'Erlac) disait à un catholique, dans un instant de franchise et d'épanchement : Nous savons bien que nous n'existons que par vous.
Que les princes, même séparés, sachent donc bien qu'en attaquant le catholicisme, ils frappent sur les bases du christianisme (2).
(1) Jôïrf., t. Il, p. 370 et 371. — Cf. A. Nicolas, Du protestantisme et de toutes les hérésies dans leur rapport avec le socialisme, etc., 1. 1, chap. met iv du livre I«r, p. 134 à 184. — Marche du proteslantisme, son passage au philosophisme; — le philosophisme el la révolution (2e édit.,in-l8« 1851, Vaton), et Louis h\sLnc, Histoire de la révolution française, origines et causes de la révolution, 1. 1, 1847. Louis Blanc, dont le témoignage est peu suspect^ fait remonter les origines et les causes de la révolution à Jean Hus, le précurseur de Luther. — Voir, à la suite de ce chapitre de l'Esprit de M, de Maistre, la note D. ^ (2) Ibid., 1. 11, p. 383.
Je n'ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tiré, du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant , l'argument serait insoluble ; il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie, qui est frappée d'abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d'honnêtes gens, qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. C*est l'impiété qui a d'abord fait grand bruit de cette objection ; la légèreté et la bonhomie l'ont répétée : mais en vérité, ce n'est rien (1).
Avez- vous jamais entendu un militaire se plaindre qu'à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et qu'il suffit d'être un scélérat pour être invulnérable? Je suis sûr que non, parce que, en effet, chacun sait que les balles ne choisissent personne. J'aurais bien droit d'établir au moins une parité parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en général, par rapport à tous les hommes ; et cetle parité, supposée exacte, suffirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur une fausseté manifeste ; car il est non-seulement faux, mais évidemment faux que le crime soit en général heureux et la vertu malheureuse
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, I" édit de 1821, t. I, p. 25
DE J. «Dl MAISTRB. f6i
iians ce monde : il est, au contraire, de la plus grande évidence que les biens et les maux sont une espèce de loterie où chacun, sans distinction, peut tirer un billet Mancounoir (1).
Le péché originel est un mystère sans doute (2) : cependant si rhomme vient à l'examiner de près, il se trouve que ce mystère a, comme les autres, des côtés plausibles, même pour notre intelligence bornée. Lais* sons de côté la question théologique de V imputation^ qui demeure intacte, et tenons nous-en à cette observation vulgaire, qui s^accorde si bien avec nos idées les plus naturelles : que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu'un être semblable à lui. La règle ne souffre pas d'exception ; elle est écrite sur toutes les parties de Tunivers. Si donc un être est dégradé, sa postérité ne sera plus semblable à l'état primitif de cet être, mais bien à l'état où il a été ravalé
par une cause quelconque. Cela se conçoit très-clairement, et la règle a lieu dans Tordre physique comme
dans l'ordre moral. Mais il faut bien observer qu'il y a
entre l'homme infirme et l'homme malade la niéme
différence qui a lieu entre Thomme vicieux eiVhomme
coitpable, La maladie aiguë n'est pas transmissible ;
mais celle qui vicie les humeurs devient maladie ori--
ffinellCj et peut gâter toute une race. Il en est de même
des maladies morales (3) .
(1) Les Soirées, etc., 1. 1, p. 17 et 18.
(2) Voir la note E.
(3) Les Soirées, etc., 1. 1, p. 80 et 81.
i M L ESPRIT
11 y a donc une maladie originelle comme il y a un péché originel ; c'est-à-dire qu'en vertu de cette dégradation primitive, nous sommes sujets à toutes sortes de souffrances physiques en général ; comme en vertu 4e cette même dégradation nous sommes sujets à toutes sortes de vices en général. Cette maladie originelle n'a donc point d'autre nom. Elle n'est que la capacité de souffrir tous les maux, comme le péché originel (abstraction faite de l'imputation) n'est que la capacité de commettre tous les crimes , ce qui achève le parallèle (1).
D'une manière ou d'une autre, Dieu a parlé à tous les hommes , mais il en est de privilégiés à qui il est permis de dire : Il n'a point traité ainsi les autres nations (2); car Dieu seul, suivant l'incomparable expression de l'incomparable apôtre, joew^ créer dans le cœur de V homme unesprit capable décrier : MON PERE (3) ! et David avait préludé à cette vérité en s' écriant : Cest lui qui a mis dans ma bouche un cantique nouveau^ un hymne digne de notre Dieu (4). Or si cet esprit n'est pas dans le cœur de l'homme, comment celui-ci prierat-il ? ou comment sa plume impuissante pourra-t-elle écrire ce qui n'est pas dicté à celui qui la tient 1 Lisez les hymnes de Santeul, un peu légèrement adoptées
(1 j Les Soirées, etc., 1. 1, p. 82 et 83.
(2) Non fecit taliter omni nationi. Psaume cxlvii, 20.
(3) Ad Galat., i?, 6.
(4) Et immisit in os meum canticum novum, cnrmen Dec Jacob. Psaume xxxix, 4.
peut-être par Féglise de Paris : elles font un certain bruit dans Toreille, mais jamais elles ne prient parce qu'il était seul y lorsqu'il les composa (1). La beauté de la prière n'a rien de commun avec celle de l'expression : car la prière est semblable à la mystérieuse fille du grand roi, toute sa beauté naît de r intérieur (2). C'est quelque chose qui n'a point de nom, mais qu'on sent parfaitement et que le talent seul ne peut imiter (3).
Un des grands motifs de la brouillerie du seizième siècle fut le purgatoire. Les insurgés ne voulaient ritn rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant lorsqu'ils sont devenus philosophes, ils se sont mis à nier l'éternité des peines, laissant néanmoins subsister un enfer à temps^ uniquement pour la bonne police, et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire; en sorte qu'après s'être brouillés avec nous parce qu'ils ne voulaient point de purgatoire, ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que le purgatoire : c'est cela qui est extravagant (4) .
i^ religion est la mère de la science : la théorie et
(t) Voir la note F.
(2) Omnis gloria filiœ régis ah intus. Psaume XLiv, 14.
(3) Les Soirées, etc., 1. 1, p. 439 et 440.
(4) /6td.,t. H, p. 121.
l'expérience se réunissent pour proclamer cette vérité.
Le sceptre de la science n'appartient à FEurope que parce qu'elle est chrétienne. Elle n'est panrenue à ce haut point de ciTiltsation et de connai^ance que parce qu'elle a commencé par la théolc^e ; parce que les unî- Ttrsités ne forent d'abord que des écoles de théologie, et parce que toutes les sciences greffées sur ce sujet divin ont manifesté la sève divine par une immense végétation. L'indispensable nécessité de cette longue préparation du génie européen est une vérité capitale qui a totalement échappé aux discoureurs modernes. Bacon même s'y est trompé comme des gens bien au-dessous de lui. Il est tout à fait amusant lorsqu'il U*aite ce sujet, et surtout lorsqu'il se fâche contre la scolastique et la théologie. Il faut en convenir, cet homme célèbre a paru méconnaître entièrement les préparations indispensables pour que la science ne soit pas un grand mal. Apprenez aux jeunes gens la physique et la chimie avant de les avoir imprégnés de religion et de morale : envoyez à une nation neuve des académiciens avant de lui avoir envoyé des missionnaires; et vous verrez le résultat (1).
L'étude des sciences naturelles a son excès comme tout le reste, et nous y sommes arrivés. Elles ne sont point, elles ne doivent point être le but principal de l'intelligence, et la plus haute folie qu'on pût commettre serait celle de s'exposer à manquer ^hommes^ jpour avoir plus de physiciens. Philosophe^ disait très-bien
(1) Les Soirées, etc., t. II, 248 et 250. — L'exemple de la Russie est une preuve bien forte de Tassertion de M. de Maistre.
DE J. M KAI8TRB. 165
Sénèque (1), commence par f étudier toi-même^ avant d étudier le monde (2).
Nous sommes tous attachés au trône de TÊtre Suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir.
Ce qu'il y a de pins admirable dans Tordre universel des choses, c'est Taction des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils opèrent tout à la fojs vo*
lontairement et nécessairement : ils font réellement dtf qu'ils veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité, dont le diamètre varie au gré de Vétemel géomètre y qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger la volonté, sans altérer sa nature.
Dans les ouvrages de l'homme, tout estpauvre comme l'auteur ; les vues sont restreintes, les moyens raides, les ressorts inflexibles^ les mouvements pénibles et les résultats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses de l'infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément ; sa puissance opère en se jouant : dans ses mains tout est souple, rien ne lui résiste ; pour elle tout est moyen, même l'obstacle : et les irrégularités produites par l'opération des agents libres, viennent se ranger dans l'ordre général (3).
ji.-
(1) Ep. LXV.
(t) Les Soirées, etc., t* II, p. 250. Voir la note 6.
(3) Considérations sur la France, édit. Migne, colonne 13.
Dans le inonde politique et moral, comme dans le monde physique, il y a un ordre commun, et il y a des exceptions à cet ordre. Communément nous yoyons une suite d'effets produits par les mêmes causes; mais à certaines époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et des effets nouveaux.
Le miracle est un effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire (1). Que, dans le cœur de l'hiver, un homme commande à un arbre, devant mille témoins, de se couvrir subitement de feuilles et de fruits^ et que l'arbre obéisse, tout le monde criera au miracle et s'inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution française, et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment est tout aussi merveilleux, dans son genre, que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier. Cependant les hommes, au lieu d'admirer, regardent ailleurs ou déraisonnent.
Dans l'ordre physique, où l'homme n'entre point comme cause^ il veut bien admirer ce qu'il ne comprend pas ; mais dans la sphère de son activité, où il sent quïl est cause libre, son orgueil le porte aisément à voir le désordre partout où son action est suspendue ou dérangée.
Certaines mesures qui sont au pouvoir de l'homme, produisent régulièrement certains effets dans le cours ordinaire deé choses ; s'il manque son but, il sait pour-
(1) Voir la note H.
DE J. DE MAISTIIE. 167
quoi, OU croit le savoir ; il connaît les obstacles, il les apprécie, et rien ne Tétonne.
Mais dans les temps de révolutions, la chaîne qui lie l'homme se raccourcit brusquement, son action diminue, et ses moyens le trompent. Alors entraîné par une force inconnue, il se dépite contre elle, et au lieu de baiser la main qui le serre, il la méconnaît ou Tinsulte.
Je n'y comprends rien^ c'est le grand mot du jour. Ce mot est très-sensé, s'il nous ramène à la cause première qui donne dans ce moment un si grand spectacle aux hommes : c'est une sottise, s'il n'exprime qu'un dépit ou un abattement stérile (1).
Les vérités théologiques ne sont que des vérités générales, manifestées et divinisées dans le cercle religieux, de manière que l'on ne saurait en attaquer une sans attaquer une loi du monde (2).
\J infaillibilité dans l'ordre spirituel, et la souveraineté dans Tordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes. L'un et Tautre expriment cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est pas jugée.
Quand nous disons que ï Église est infaillible, nous ne demandons pour elle, il est bien essentiel de l'observer, aucun privilège particulier; nous demandons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les
(1) Considérations, etc., «olonnes 13 et H.
{î)Du Pape, édit. Migne, colonnes 245 et 246.
IM l'esprit
souverainetés possibles^ qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles; car tout gouvernement est absolu; et du moment où Ton peut lui résister sous prétexte d'^reur ou d'injustice, il n'existe plus.
La souTeraiiieté a des formes différentes, sans doute. EUe ne parle pas à Constant inople comme à Londres ; mais quand elle a parlé de part et d'autre à sa manière, le bill est sans appel comme le fetfa.
Il en est de même de l'Eglise : d*une manière ou d'une autre, il faut qu'elle soit gouvernée, comme tonte autre association quelconque; autrement il n'y aurait plus d'agrégation, plus d'ensemble, plus d'unité. Ce gouvernement est donc de sa nature infaillible, c'està-dire aèsolu, autrement il ne gouvernera plus (1).
S'il y a quelque chose d'évident pour la raison autant que pour la foi, c'est que l'Eglise universelle est une monarchie. L'idée seule de Vuniversalité suppose cette forme de gouvernement, dont l'absolne nécessité repose sur la double raison du nombre des sujets et de l'étendue géographique de l'empire.
Aussi, tous les écrivains catholiques et dignes de ce nom conviennent unanimement que le régime de l'Église est monarchique, mais suffisamment tempéré d'aristocratie, pour qu'il soit le meilleur et le plus parfait des gouvernements (2) .
(1) Du Pape, édit. Migne, colonnes 246 et 247.
\2) Certum est monarchicum illud regimen esse aristœratia aliqua temperatum (Duval, De sup» poiest. Papœ, para^qiMBSt. 1).— jDk Pape, édit. Migne, colonne 247.
DE J. DB MAUTRB. 169
La vérité, en combattant Terreur, ne se fâche jamais (1). Dans la masse énorme des livres de nos controversistes, il faut regarder avec un microscope pour découvrir une vivacité échappée à la faiblesse humaine. Des hommes tels que Bellarmin, Bossuet, Bergier^ etc., ont pu combattre toute leur vie, sans se permettre, je ne dis pas une insulte, mais la plus légère personnalité. Les docteurs protestants partagent ce privilège et méritent la même louange toutes les fois quUls combattent l'incrédulité ; car, dans ce cas, c'est le chrétien qui combat le déiste, le matérialiste, Tathée, et par conséquent, c'est encore la vérité qui combat l'erreur; mais s'ils se tournent contre l'Église romaine, dans l'instant même ils insultent : car l'erreur n'est jamais de sang-froid en combattant la vérité. Ce double caractère est également visible et décisif. Il y a peu de démonstrations aussi bien senties par la conscience (2).