XXI
Qu'est-ce que l'état religieux dans les contrées catholiques? C'est l'esclavage ennobli. A Tinstitution antique, utile en elle-même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d'avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d*autrui, il l'en affranchit. En le soumettant à une pers(»me de
(1) Voir la note 1.
(9) Du Pape, colonne 260 et 261 .
choix, il le déclare libre envers les autres avec qui il n'aura plus rien à démêler.
Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix, en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, font l'aumône, cultivent la terre, et ne demandent rien à l'autorité (1).
Cette vérité est particulièrement sensible dans ce mo- ■1 .^4^-^ment où de tous côtés les hommes tombent en foule sur / ^les bras du gouvernement qui ne sait qu'en faire.
Une jeunesse impétueuse, innombrable, libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses, se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe où le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes, et nécessitent la création de nouvelles places ; il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés déchdnées dans le monde. A quoi servent les religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc? Est-ce qu'on ne peut servhr l'Etat sans être revêtu d'une charge î et n'est-ce rien en-
(1) Voir la note J.
core que le bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices ! Si Robespierre, au lieu d'être avocat, eût été capucin, on eût dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu I à quoisert cet homme? Cent et centécrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l'état religieux rendait à la société ; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu, et qui certes n'était pas le moins important, comme maître et directeur d'une foule de volontés, comme suppléteur inappréciable du gouvernement, dont le plus grand intérét est de modérer le mouvement intestin de l'Etat et d'augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien (1).
Aujourd'hui, grâce au système d'indépendance universelle, et à l'orgueil immense qui s'est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer, gouverner (2). On se perd dans le tourbillon des affaires : on gémit sous le poids accablant des écritures ; la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir (3).
(1) Un éminent penseur, qu'on aime à rapprocher de M. de Maistre, — M. de Bonald — a dit :
« Malheur à la société qui ne laisse que le suicide, pour sortir du monde, à ceux qui ne veulent pas du monde, ou dont le monde n^' ▼eut pas ! C'était là Tavantage immense en politique des institutions monastiques; on leur a reproché leur oisiveté; eli ! que font la plu- |>art des hommes? Et que la société serait heureuse, si elle pouvait condamner au repos leur inutile ou criminelle activité! » [Œuvres , 1847, p. 3Î6.)
(2) M. de Bonald a encore dit :
« Une maladie épidémique, particulière à notre siècle, est la fureur de régner; et, comme on n'a pu guérir le mal, il a fallu tromper le malade, et décréter en principe la souveraineté du peuple. » {Ibid.^ p. 310.)
(3) Ce morceau, écrit vers 1817 ou 1818, loin d'avoir rien perdu de
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L'Église, depuis son origine, n'a jamais vu d'hérésie aussi extraordinaire que \q jansénisme. Toutes, en naissant, se sont séparées de la communion universelle, et 8<e glorifiaient même de ne plus appartenir à une Église dont elles rejetaient la doctrine comme erronée sur quelques points. Le jansénisme s'y est pris autrement ; il nie d'être séparé ; il composera même, si l'on veut, des livres sur l'unité dont il démontrera l'indispensable nécessité. 11 soutientsans rougir ni trembler, qu'il est mem- >S^' brede cette Église qui l'anathématise. Jusqu'à présent, pour savoir si un homme appartient à une société quelconque, on s'adresse à cette même société, c'est-à-dire, à ses chefs, tout corps moral n ayant de voix que par eux ; et dès qu'elle a dit : // ne m'appartient pas^ ou : // ne m'appartient pluSy tout est dit. Le jansénisme seul prétend échapper à cette loi éternelle ; illi rohur et œs triplex circà frontem. Il a l'incroyable prétention d'être de l'Eglise catholique, malgré l'Eglise catho- . lique ; il lui prouve qu'elle ne connaît pas ses enfants, ^lli'elle ignore ses propres dogmes, qu'elle ne comprend 1^ ses propres décrets, qu'elle ne sait pas lire enfin ; il se moque de ses décisions ; il en appelle ; iUes foule aux pieds, tout en prouvant aux autres hérétiques qu'elle est infaillible et que rien ne peut les excuser (1). Cette secte, la plus dangereuse que le diable ait tissœ,
•on actoalité, semble avoir été tracé hier, tant il dévoile éloquemment le i^us grand abns de ce siècle, si riche en abus. {Du Pape, ool. 415 et 416,) (1) De l'Église gallicane, édit. Migne, colonne 5iO.
est encore la plas yile, à cause du caractère de fausseté qui la distingue (1). Les autres sectaires sont au moins des ennemie ayancésqui attaquent ouTertement une ville que nous défendons. Ceux-ci, au contraire, sont une portion de la garnison, mais portion révoltée et traîtresse, qui, sous les livrées mêmes du souverain^ et tout en célébrant son nom, nous poignarde par derrière, pendant que nous faisons notre devoir sur la brèche {i).
Un ecclésiastique anglais nous a donné une superbe définition du calvinisme. C'est y dit-il, un système de religion qui offre à notre croyance des hommes esclaves de la nécessité^ une doctrine inintelligible^ une foi absurde, un Dieu impitoyable (3).
Le même portrait peut servir pour le jansénisme. Ce sont deux frères dont la ressemblance est si frappante, que nul homme qui veut regarder ne saurait s'y tromper (4).
(1) Voir la note K.
(2) De r Église gallicane, ool. 514.
{%) Calvinmn has èeen admirabily defined by Jortin • reiigtous System consisting ofhuman créatures without liberty, doctrines m» thout sensé y faith without reason and a God without merey. (Antâjacobin,/M/y, 1803, in-8, p. 231.) Le rédacteur appelle lui-même le calvinisme That wild and blasphemou€ System of theology. (Septembre 1804, n. 75, p. 1.)
(4) Les raisonneurs de calvinistes
Et leurs cousins les jansénistes.
(VoLTAiBK, Poésies mêlées, n» cxcr.)
« S'il tf a pas dit frères au lieu de cousins, il ne faut s'en prendre « qu'à Ve muet. Gibbon a dit à son tour : Les molinistes sont écrasés
Commeot donc une ttlle secte a-t-elle pu se créer tant de partisans, et même ic partisans fanatiques? Comment a4-elle pu faire tant de bruit dans le monde ? fatiguer l'État autant que l'Église? Plusieurs causes réunies ont produit ce phénomène. La principale est que le cœur humain est naturellement révolté. Levez l'étendard contre l'autorité, jamais vous ne manquerez de recrues : Non serviam {l). C'est le crime éternel de notre malheureuse nature. Le système de Jansénim, a dit Voltaire (2), tC est philosophique, ni consolant; mais le plaisir secret dêtre un parti , etc. Il ne faut pas eu douter, tout le mystère est là. Le plaisir de l'orgueil est de braver l'autorité, son bonheur est de s'en emparer, ses délices sont de l'humilier. Le jansénisme préseotait cette triple tentation à ses adeptes, et la seconde jouissance surtout se réalisa dans toute sa plénitude lorsque le jansénisme devînt une puissance en se concentrant dans les murs de Port-Royal (3).
Lorsque j'assiste à une représentation de Phèdre et que j'entends la fameuse tirade, il ne me faut pas moins que toute la force de l'habitude et l'inimitable perfection de Racine pour m' empêcher de rire. Qu'est-ce que
I par l'autorité de S. Paui,et les jaiwénislet sont déshonoria par leur t ressemblance avec Calvin. [Bistoiredela décadence, tomeVIIl. fhs- ■ pitre uni ) Je n'examine point Ici la Justesse de t'antittièse, Je m'en • tiens su fort de la ressemblance. ■ — Noie de U. de Halslre. {De PÉglisegali., col. &ia, note I.)— Volt ma note L.
(1) Jérémie, v, 10.
(î) Voltaire, Siècle de Louis XIV, t. IH, cb. «itii.
[Z) De l'Égliie gall., eoloonei bli mt6.
tout cela nous fait à nous, chrétiens ou alhées du dix-neuvième siècle ? Rien n'est plus étranger à nos mœurs, à notre croyance, à notre philosophie même. Je n'entends qu'Euripide supérieurement traduit; c'est un anachronisme de goût. Voltaire, quoique ses beaux vers le soient bien moins que ceux de Racine, produit cependant un beaucoup plus grand effet dans la scène de Lusignan, précisément jD«rce qu étant païen dans le monde il eut le courage d'être chrétien au théâtre. En général et sans exclure aucun sujet, la loi qui comprime toutes les passions produira toujours un effet merveilleux sur la scène lorsqu'on saura la mettre aux prises avec elles.
Et qui pourrait le croire avant d'y avoir scrupuleusement réfléchi ? la composition dramatique qui a le plus
à gagner par Tempire de l'esprit religieux, c'est la comédie, parce qu'il tend constamment à introduire dans les mœurs générales une certaine sévérité qui fait haïr l'indécence et la grossièreté, ennemies mortelles de la bonne comédie. Le poëte, obligé d'être comique sans être coupable, sans doute de son art remporterait le prix. Y a-t-il donc quelque rire préférable au rire innocent ? Molière, s'il eût eu la moralité de Destouches (1), n'en vaudrait-il pas mille fois mieux ? La loi sainte, lorsqu'elle ne peut commander entièrement à l'esprit du monde, l'oblige cependant à transiger. Chose étonnante ! elle perfectionne même ce qu'elle proscrit (2).
(1) Destouches (né en 1680, mort en 1754) a composé un assez grand nombre de comédies : ses deux chefs - d'œuvre sont le Philosophe marié et le Glorieux,
(2) Examen de la philosophie de Bacon, etc., édit. de 1845, in-8, t.n, p. 309à 311.
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Toutes les nations commencent par la théologie et sont fondées par la théologie. Plus l'institution est religieuse, plus elle est forte. On peut citer l'Egypte, TÉtrurie, Rome, Lacédémone etc. : cette règle n'a point d'exception. Partout les prêtres sont les fondateurs, les gardiens et les dispensateurs de la science, dont le foyer est dans les temples (1).
Plus la théologie est parfaite dans un pays, plus il est fécond en véritable science. Voilà pourquoi les nations chrétiennes ont surpassé toutes les autres dans les sciences, et pourquoi les Indiens et les Chinois avec leur science tant et trop vantée, ne nous atteindront jamais tant que nous demeurerons respectivement ce que nous sommes. Copernic, Kepler, Descartes, Newton, les Bernouilli, elc. sont des productions de l'Évangile.
Plus la théologie sera cultivée, honorée, dominante, et plus, toutes choses égales d'ailleurs, la science humaine sera parfaite, c'est-à-dire plus elle aura de force et d'étendue, et plus elle sera dégagée de tout alliage dangereux ou funeste.
Le développement de ces vérités produirait un trop gros livre ; mais pourquoi donc serait-il nécessaire de
(i) M. Ozanam a dit, à ce propos, ces paroles originalement vraies et éloquentes : « 11 n'est pas facile d'asservir un peuple, comme quel-' ques-uns le croient, en le mettant sous la garde des prêtres. Là où Ton a mis un prêtre, à la génération suivante on trouve un théologien; à la troisième, le théologien engendre le philosophe ; à la quatrième, le philosophe engendre le pablicisle, et le publiciste engendre la liberté. » {Œuvres complètes de A, F. Ozanam, t. 1. La Civilisaiion au cinquième siècle, 1855, p. 65.)
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lesprouver en détail? elles tienaeat aux priacipes les plus évidents ; la métaphysique les démontre ; Thistoire les proclame (i).
(1) Examen de la philosophie de Bacorij t. n, p. 274 et 275.
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NOTES