L XV
Rien n'arrive, rien n'existe sans raison suffisante : une famille ne peut régner que parce qu'elle a plus de vie, plus d! esprit royal ^ en un mot plus de ce qui rend une famille plus faite pour régner.
On croit qu'une famille est royale, parce qu'elle rè- ^ gne ; au contraire, elle règne parce qu'elle est royale.
Dans nos jugements sur les souverains, nous sommes trop sujets à commettre une faute impardonnable en fixant nos regards sur quelques points tristes de leurs caractères ou de leurs vies. Nous disons en nous rengorgeant : Voilà comment sont faits les rois ! il faudrait dire : Qu est-ce que je serais y moi^ si quelque force révolutionnaire avait porté seulement mon troisième ou quatrième aïeul sur le trône? Un furieux^ un im^ bécile dont il faudrait se défaire à tout prix.
Infortunés stylites^ les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d'une colonne, sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas, mais en revanche, ils voient de plus loin. Us ont un certain tact intérieur, un certain instinct qui les conduit souvent mieux que le raisonnement de ceux qui les entourent.^ Je suis si persuadé de cette vérité, que dans toutes les choses douteuses, je me ferais toujours une difficulté,
{\) Du Pape, col. 436 à 439.
une conscience même, s'il faut parler clair, de contredire trop fortement, même de la manière permise, la volonté d'un souverain. Après qu'on leur a dit la vérité, comme on le doit, il ne faut plus que les laisser faire et les aider.
Nous comparons tous les jours un prince à un particulier : quel sophisme ! il y a des inconvénients qui tiennent à la position des souverains, et qui par conséquent doivent être tenus pour nuls. 11 faut donc comparer une famille régnante à une famille particulière qui régnerait et qui serait en conséquence soumise aux mêmes inconvénients. Or, dans cette supposition, il n'y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première, ou pour mieux dire, sur l'incapacité de la seconde ; car la famille non royale ne régnera jamais (1).
La souveraineté légitime peut être imitée pendant quelque temps : elle est susceptible aussi de plus ou de moins et ceux qui ont beaucoup réfléchi sur ce grand sujet ne seront point embarrassés de reconnaître dans ce genre les caractères du plits bu du moins ou du néant. Si Ton ne sait rien de Torigine d'une souveraineté; si elle a commencé, pour ainsi dire, d'ellemême, sans violence d'un côté, comme sans acceptation ni délibération de l'autre ; si, de plus, le roi est européen et catholique, il est, comme dit Homère, trèsroi (paatXeuTaToç). Plus il s'éloigue de ce modèle, et
(I) Du Pope, col. 442 et 443.
moins il est roi. II faut particulièrement très-peu compter sur les races produites au milieu des tempêtes, élevées par la force ou par la politique, et qui se montrent surtout environnées, flanquées, défendues, consacrées par de belles lois fondamentales, écrites sur de beau papier vélin, et qui ont prévu tous les cas, — Ces riaces ne peuvent durer. — 11 y aurait bien d'autres choses à dire, si l'on voulait ou si l'on pouvait tout dire (1).
Le gouvernement du Pape est le seul dans l'univers qui n'ait jamais eu de modèle, comme il ne doit jamais avoir d'imitation. C'est une monarchie élective dont le titulaire, toujours vieux et toujours célibataire, est élu par un petit nombre d'électeurs élus par ses prédécesseurs, tous célibataires comme lui, et choisis sans aucun égard nécessaire à la naissance, aux richesses, ni même à la patrie.
Si Ton examine attentivement cette forme de gouvernement, on trouvera qu'elle exclut les inconvénients de la monarchie élective, sans perdre les avantages de la monarchie héréditaire (2).
Quoique dans la révolution française la secte jaiwéniste ^ semble n'avoir servi qu'en second, comme le valet de l'exécuteur, elle est peut-être, dans le principe, plus cou-
{\)Du Pape, col. 443, note 1.
(i).Ibid,, col. 453, note 1.
une conscience même, s'il faut parler clair, de contredire trop fortement, même de la manière permise, la volonté d'un souverain. Après qu'on leur a dit la vérité, comme on le doit, il ne faut plus que les laisser faire et les aider.
Nous comparons tous les jours un prince à un particulier : quel sophisme ! il y a des inconvénients qui tiennent à la position des souverains, et qui par conséquent doivent être tenus pour nuls. 11 faut donc comparer une famille régnante à une famille particulière qui régnerait et qui serait en conséquence soumise aux mêmes inconvénients. Or, dans cette supposition, il n^y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première, ou pour mieux dire, sur l'incapacité de la seconde ; car la famille non royale ne régnera jamais (1).
La souveraineté légitime peut être imitée pendant quelque temps : elle est susceptible aussi de plus ou de moins et ceux qui ont beaucoup réfléchi sur ce grand sujet ne seront point embarrassés de reconnaître dans ce genre les caractères du plits bu du moins ou du néant. Si Ton ne sait rien de l'origine d'une souve- "rainelé; si elle a commencé, pour ainsi dire, d'ellemême, sans violence d'un côté, comme sans accepta- ^onni délibération de l'autre; si, de plus, le roi est européen et catholique, il est, comme dit Homère, trèsroi (paatXfiuTaToç). Plus il s'éloiguc de ce modèlg, et
(I) Du Pope, col. 442 et 443.
c accueilli à Saint- Acheul (M. Dupin aîné), quand il est allé les y « wrir : c*esi un janséniste, et ces gens-là sont sans cœur, • « En effet, ajoute M. de La Koche- Arnaud, ce janséniste fit lui seul à la tribnne contre les Jésuites plus que n'aurait pu faire une chambre remplie de protestants. »
NOTES
DU QHAPITRE II,
Note A, page 217
Il est curieux de rapprocher de l'opinion de M. de Maistre, sur la guerre, celle de Labruyère relative au même sujet : c'est un intéressant parallèle, remarquable par la dissemblance du point de vue de ces deux esprits si éminents. C'est le pour et le contre sur un des plus grands problèmes philosophiques qu'il soit possible d'agiter.
Voici ce que dit Labruyère :
« La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles : on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille De tout temps les
hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres; et, pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire : ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire, ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont
trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si^ content du sien^ on eût pa s'abstenir du bien de ses voisins^ on avait pour toujours la paix et la liberté (i). »
Plus loin il revient sur cet insondable mystère de la destruction violente de Tespèce humaine^ avec une énergie sans égale :
a Que si Ton vous disait i]ue to.us les chats d'un grand . pays se sont assemblés par milliers dans une plaine^ et ({u'après avoir miaulé tout leur soûl ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres^ et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée, il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté Tair à dix lieues de là par leur puanteur ; ne diriezvous pas : Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler? Et si les loups en faisaient de même^ quels hurlements I quelle boucherie ! Et si les uns ou les autres vous disaient qu^ls aiment la gloire, concluriezvous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et anéantir leur propre es- \}hv.e ? ou, après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes (2) ? »
Ces lignes, fort éloquentes, on ne peut le nier, ont sans doute inspiré à Tabbé de Saint -Pierre ses rêves de paix universelle (3), — utopie irréalisable, renouvelée de nos
(f) Caractères de Labruyère, t. I, chap. x, Du Souverain ou de la République, p. 350 et 361 del'édit. Lefèvre. 1818. 2 vol. Jii-8.
(2) Ibid., t. II, chap. xii, Des Jugements, p. 60 et 61.
(3) « Bacon met au nombre des motifs légitimes de guerre celui d'étendre la civilisation et de tirer un peuple de la barbarie, et il a fait un traité exprès pour le soutenir. C'est un dialogue entre des interlocuteurs de différentes religions, et il fait Thonneu^ au catholi* cisme de lui donner à défendre la cause de la civilisation. » M. de fionald : Législation primitive, etc , 4^ édition, 1847. Chap. xiv. lie l'état de guerre. Note b da chap. xiv, t6ûf., p. 238.
jours à la veille de la guerre d'Orient, et qui a abouti on sait à quoi : c'est-à-dire à tout le contraire de ce que se proposaient ies partisans et les apôtres de la paix quand înême»
Ils ne voyaient pas, qu'à toutes les époques^ niais surtout aux époques de dissolution générale et de décadence^ la guerre est le seul élément rénovateur et vraiment civilisateur qu'on puisse imaginer. Sait-on quels immenses résultats sortiront des dernières guerres? Peut-être ne les appréciera-t-on que dans quelques années, et ce sera beaucoup de progrès de la part de l'opinion publique, qui n'a reconnu querdans ces derniei's temps, l'immense portée civilisatrice des croisades, encore méconnue, il y a moins de trente ans.
Il est donc vrai, aujourd'hui plus que jamais, que si nous marchons à la barbarie par les idées, nous marchons à la civilisation par les armes.
Telle était la pensée de M. de Bonald, lorsqu'il disait : (( La guerre que se font entre elles les nations pour main* tenir l'honneur de leur indépendance, ou l'intégrité de leur territoire, même celle qu'une nation peut faire à une autre pour étendre la civilisation, sont, comme les procès entre les familles, un état légitime, s'il est nécessaire, pour maintenir l'ordre général de la société ; légal, s'il est réglé par les lois propres à cette circonstance de la société (1).
cf Les conquêtes qu'une nation peut faire dans une guerre commencée par des motifs légitimes et soutenue par des voies légales, et les indemnités qu'elle peut exiger^ sont légitimement acquises, comme les dommages et les dépens que les tribunaux accordent à une partie contre
(I) Législation primitive f etc.,4« édition , 1847, chap. xiv, De l'état de guerre, p. 177 et 178.
Ui
LESPRIT
Tautré) (lanB le» affaires civiles (1 )
« Ijsn loiA (le /^/ guerre, qui ne sont que les lois natoielles lie Hiumanité appliquées à cet état particulier des maiiomâj ïnUirAmiii de faire aucun mal aux hommes dont fl ne puiiHie pas résulter un plus grand avantage pour la nation que lo droit de la guerre autorise à le faire; elles défendent d'aggraver les maux de la nature^ et de détruire l'homme
lorsqu'on Vu mis hors d'état de nuire De là Tobligation
h toute puissance en état de guerre de nourrir les prisonniers, de faire [lanser les blessés^ etc. De là enfin ces procédés en plf^ine guerre, et même au milieu des combats, qui n'ont été connus que des peuples chrétiens, et où la générosité va H0uv(snt plus loin que les lois mêmes de ITiunianité (2). »
C'est ce qu(; l'on a vu notamment dans la dernière guerre d'Orient : les armes françaises ont fait moins que l'humanité (h; nos soldats et surtout l'exemple du dévonement héroï(|ue (l(;s aumôniers et des religieuses, qui soutenaient le courage du soldat et exerçaient toutes les vertus qui font le plus d'honneur à l'homme.
Il faut donc avouer que Labruyère n'a pas plus compris le vrai but de la guerre, que l'abbé de Saint-Pierre, et que tous deux se sont profondément trompés avec leurs rêves de paix perpétuelle.
(1) Léfjùlntion primitive, ihid.y p. 178.
(2) Ibid,, p. |79. « Les guerriers d'Homère se prodiguent rinsulte avant le combat, et l'injure après la victoire. Les Romains faisaient passer au (11 de l'épée des villes et des armées entières. Le christia> nlfme a fait disparaître toutes ces horreurs de Tétat de guerre, car ce ne sont pas des guerriers qui ont détruit à la Nouvelle-Espagne les malheureux Indiens; ce sont des marchands. » (Note ^ du chap. xiy p. 239.)
Noie B, page 227.
a Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui, répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger soigneux et attentif est debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturage : si elles se dispersent, il les rassemble ; si un loup avide paraît, il lâche son chien qui les met en fuite; il les nourrit, il les défend; Faurore le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se relire qu'avec le soleil : quels soins 1 quelle vigilance ! quelle servitude ! quelle condition vous paraît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis. Le troupeau est-il fait pour le berger ou le berger pour le troupeau! image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince (1). »
Dans cette belle page de Labruyère, le bonheur de l'expression égale la vérité de la pensée.
M. de Bonald, avec sa concision ordinaire, a dit :
« Qu'est-ce que l'état de roi ? Le devoir de gouverner. Qu'est-ce que l'état de sujet? Le droit d'être gouverné. Un sujet a droit à être gouverné, comme un enfant à être nourri. C'est dans ce sens que « les peuples ont des droits, et les rois des devoirs (2). »
Note C, page 230.
a II y a un commerce ou un retour de devoirs du sou-
(1) Labruyère, Caractères, édit. Lefèvre , 1. 1, chap. x, Du Souverain, etc., p. 372.
(2) Pensées, p. 285.
246 l'esprit de j. de maistre.
verain à ses sujets, et de ceux-ci au souverain : quels sont les plus assujettissants et les plus pénibles? Je ne le déciderai pas : il s'agit de juger, d'un côté, entre les étroits engagements du respect, des secours, des services, de Tobéissance, de la dépendance; et d'un autre, les obligations indispensables de bonté, de justice, de soins, de défense, de protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement soumis aux lois et à la justice, dont le prince est le dépositaire : ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni discussion, c'est le langage dq la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie (1). »
(1) Caractères, l. I, chap. x, Du Souverain, etc., p. 371 .