DES FEMMES
1. Sur la science des Femmes. — II. Leur véritable mission. —111. Les Femmes sont-elles capables de faire tout ce que les hommes font? — IV. Des Femmes qui veulent faire les hommes. — V, Les Femmes font Thomme. — VI. Les droits de la Femme. — Vil. Rôle de la Femme dans la civilisation.
Tu as probablement lu dans la Bible ^ ma chère Adèle : « La femme forte entreprend les ouvrages les a plus pénibles^ et ses doigts ont pris le fuseau. » Mais que diras-tu de Fénelon^ qui décide avec toute sa douceur : ce La femme forte file, se cache^ obéit ^ et « se tait (1). » Voici une autorité qui ressemble fort peu aux précédentes^ mais qui a bien son prix cependant : c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée Les Femmes savantes. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est
(1) Voir la note A.
en effet un ridicule? Le plus grand défaut pour une femme, c'est dUètre homme. Pour écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière ; ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Il y a d'ailleurs dans ce genre d'occupation une coquetterie très-fine et trèsinnocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira : « Croiriez-vous que cette jeune demoiselle lit Klopstock .et le Tasse? » Et lorsqu'on te verra lire Klopstock et le Tasse, on dira : a Croiriez-vous que cette demoiselle coud à merveille ? »
Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance ; mais dans toutes les choses il y a un milieu qu'il faut savoir saisir : le goût et l'instruc^ tion, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s^ élever jusqu'à la science, ni laisser croire qu'elles en ont la prétention (ce qui revient au même quant à l'effet) ; et à l'égard même de l'instruction qui leur appartient, il y a beaucoup de mesures à garder : une dame^ et plus encore une demoiselle, peuvent bien la laisser apercevoir, mais jamais 1^ montrer (!)•
Tu me demandes, ma chère enfant, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, doii vient
(1) Lettres et op., etc., de M, de Maistre, 1. 1, p. 54 et 55. Lettre à mademoiselle Adèle de Maistre,
qu'elles sont condamnées à la médiocrité? Tu me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe pas et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité ; elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chaque être doit se tenir à sa place, et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui lui appartiennent.
L'erreur de certaines femmes est d'imaginer que, pour être distinguées, elles doivent l'être à la manière des hommes. Il n'y a rien de plus faux.
Comme tu te trompes, mon cher enfant, en me parlant du mérite un peu vulgaire de faire des enfants t Faire des enfants, ce n'est que de la peine; mais le grand honneur est de faire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que j'aurais beaucoup d'obligations à ta mère, si elle avait composé un roman au lieu de faire ton frère? Mais faire ton frère, ce n'est pas le mettre au monde et le poser dans un berceau ; c'est en faire un brave jeune homme, qui croit en Dieu et n'a pas peur du canon. Le mérite de la femme est de régler sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager et d'élever ses enfants, c'est-à-dire de faire des hommes : voilà le grand accouchement, qui n'a pas été maudit comme l'autre. Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs; mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand de-
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manda en mariage une fille de Louis XIV (1). La beUe littérature, les moralistes, les grands orateurs, eic., suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.
Quand tu parles de l'éducation des femmes, qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas Tediication qui produit la faiblesse, mais que c'est la fai* blesse qui souffre cette éducation. S'il y avait un pays d'amazones qui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les hommes prendraient la première place, et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme; mais dès qu'elle veut émuler Thomme, ce n'est qu'un singe (2).
Voltaire a dit que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc.; c'est un compliment
(1) C'est la pensée de madame de Maintenon, dans &e& Entretiens sur Vëducation des filles^ écrits par cette illustre femme, pour Tinstruction des demoiselles de Saint-Cyr :
« U est juste de connaître les princes de sa nation, et d'en savoir suffisamment pour ne pas brouiller la suite de nos rois et leurs personnes avec les princes des autres empires^ dont il convient aussi qu'elles aient une légère connaissance, pour ne pas prendre un empereur romain pour un empereur de la Chine ou du Japon , un roi d'Espagne ou d'Angleterre pour un roi de Perse ou de Siam ; mais tout cela sans règles ni méthode , et seulement pour n'être pas plus ignorantes que le commun des honnêtes gens. » (Œuvres complètes de madame de Maintenon, recueillies et publiées pour la première fois» d'après les manuscrits, par M. Th. Lavallée. 1855, p. 26, loc, cit, sup,)
(2) Lettres et op., etc., t. I, p. 189 à 191. Lettre à mademoiselle Constance de Maistre. Voir la note B.
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fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il â dites dans sa vie. La yérité est précisément le contraire (1). Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre (2). Elles n'ont fait ni Tlliade, ni l'Enéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'Église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des Principes, ni le Discours sur l'Histoire universelle, niTélémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre ni les télescopes, ni les lu- ^ nettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc. ; nôais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le
(1) Voir la note G.
(2) M. de Maistre semble oublier ce chef-d'œuvre d'une femme, que mieux que personne il était fait pour admirer, et dont sa correspondance contient souvent l'éloge, les Lettres de madame de Sévigné. Mais ces Lettres sont moins Tœuvre d'un auteur, que d'une mère tendrement aimante. C'est elle qui eût pu appliquer avec raison à sa fille ces jolis vers de Pradon :
Vous n'écrivez que pour écrire; C'est pour tous un amusement.
Uoi qui TOUS aime tendrement, Je n'écris que pour tous le dire.
En dehors de madame de Sévigné, on pourrait citer, je crois, comme femmes auteurs de chefs-d'œuvre , les Lafayette, les Riccoboni, etc.; car il y a des degrés dans tout, il y a place pour tous dans le cercle littéraire. Mais le développement de cette pensée nous entraineniit hors des bornes d'une simple note«
int L'espfttT
pliiN ^ninrl cluff-d'œuvrc du inoode. Si cDe ne 9 \miif NOM irH*ritc intrinsèque, qui est toajoiiR le ne htmv |)iiH auHfti que d*ètre utile aotoar d'elle J^i tnfitii<*n! on <run<* nuire. Quant à la scienoe, c'est i rhom) tnfH-(lnnK(ireuse |>our les femines. On prrMqiM* piiH du fenHues savantes qui n'aieiit liminiiiHim ou ridicules par la science. Elle li/d»iln(tlliinii)nt au petit danger de déplaire til aux rutiiUH'H (pa» davantage): aux hommes, qjoi vitulinil puH Alru égalés par les femmes; et aux qui no vnulont pas Atre surpassées. La science, de sa naliin% aime k paraître; car nous sommes toos orli.iH'ilIntix. Or, voilà le danger; car la femme œ peut (^Uv mivantn impunément qu'à la charge de cacher oe qtrrlld »ait av(!C plus d'attention que Fautre sexe n'en mrl à l() montrrr (1).
lliio c!0(|U()lt() v.»i plus aisée à marier qu'une sayante; i!ar, pour épouHcr une savante, il faut être sans orgueilt rn(|ui DHl tr^H-rare; au lieu que pour épouser la co- (|UotlOi il 110 faut (prâlro fou, ce qui est très*commun (2).
(1) « Lra fiMiinioN no Havcnt Jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savuiit hiM rt^itd roinniuiii^inont Hères, dédaigneuses, causeuses et dégoât«^tiii dftM olioMCH HolUlt^H. » (Madame do Malntenon, Entretiens sur Vé* d\mxi%m tira filin. Juin lOUU. vni* Entretien, p. 22.) C'est Ici le lieu Uo rltdr un trait charmant du modestie de l'illustre savante, madame Dac.lur. \a\ conitn do KwnlMsmarck, seigneur allemand de grande distinction, la priait un Jou de s'Inscrire sur Talbum où il recueillait les noms des purNonnages célèbres qu'il rencontrait dans ses voyages. Kllfi opposa une longue résistance , et, vaincue enfin par les instances réitérées du voyageur, elle écrivit son nom avec un vers de Sophocle, dont le sens est que U silence est l'ornement des femmes.
(2) Lettres et op,t 1. 1 , p. 194 et 195. Lettre à mademoiselle Constance do Maistre. — M. de Bonald a dit avec une spirituelle et fine
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J'ai dit, et je ne m'en dédis pas, que les femmes qui veulent faire les hommes ne sont que des singes (1) : or, c'est vouloir faire l'homme que de vouloir être savante.
N'as-tu jamais entendu réciter l'épitaphe de la fameuse marquise du Châtelet, par Voltaire? En tout cas, la voici :
L'univers a perdu la sublime Emilie;
Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.
Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie,
Ne s'étaient réservé que Timmortalité.
Or , cette femme incomparable , à qui les dieux (puisque les dieux il y a) avaient tout donné, excepté l'immortalité, avait traduit Newton : c'est-à-dire que le chef-d'œuvre des femmes, dans les sciences, est de comprendre ce que font les hommes. Si j'étais femme, je me dépiterais de cet éloge (2).
ironie : « A un bomme d'esprit il ne faut qu'une femme de sens : c'est trop de deux esprits dans une maison. » {Pensées, p. 322.)
(1) M. de Maistre semble avoir eu en vue de critiquer les prétentions de madame de Staël, cette femme-homme , dans la société de laquelle il avait vécu quelque temps. Voir dans les Œuvres de madame de Staël : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. — Chap. iv. Des femmes qui cultivent les lettres (Quelle influence les femmes peuvent avoir sur les lumières), p. 301 à 305, édit. Didot,1844. 11^ a en germe, dans ces pages, toute la théorie développée si longuement depuis par Georges Sand,sur la perfectibilité indéfinie.
(2) Lettres et op., t. I, p. 204 et tOb. Lettre à mademoiselle Constance de Maistre.
L ESFBIT
i\\\%\ k notre 5exc sans doute qa^il a pputieM dr fcr mes lïi'n géomètres, des tacticiois, des rnnift a*. (|u^on appelle rhommcj c*< morale eut peut-être formé à dix ans ; et fHà ar T; été nur le» f/enoiix de sa mère, ce sera toojoais rri/illM'ur. Kieii ne peut remplacer cette édocaliaB. Sb in<)n5 Murloul sVst fait un devoir d'imprimer prafoa- (lénMfnl Mur In front de son fils le caractère dmiu oq pniit Alrn à p(!U près sûr que la main du rice ne Tefti- VAmx J/irnais. Lo jeune homme pourra s'écarter sai^ iUmU' ; iniiis il décrira, si vous voulez me permettre cette ifXprr.iHioMy nnc! courbe rentrante qui le ramènera au point dont il était pnrli (1).
Tniil^i^ Ipn Ingifilations ont pris des précautions plus im inoInN Név/mm contre les femmes; de nos jours eni'W rtihm i<ont (mclavcs sous l'Alcoran , et bêtes de mmuu\ i'Jm'/ In mnivagc : l'Evangile seul a pu les élever m ftivnan dn riionnne en les rendant meilleures; lui fi(YUl a pu proclamer les droits de la femme après les avoir fait natira, et les faire naître en s'établissant dans h vmw (In la fnirnnn, instrument le plus actif et le plus puiManl pour In bien comme pour le mal. Éteignez, nfTailillMr/ Nnulemenl jusqu'à un certain point, dans un payn ctirétien, rinfluonco do la loi divine, en laissant
(I) laa Soirée f de Saint-Pétershourg , t. 1, p. SU et 215.
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subsister la liberté qui en était la suite pour les femmes, bientôt vous verrez celte noble et touchante liberté dégénérer en une licence honteuse. Elles deviendront les instruments funestes d'une corruption universelle qui atteindra en peu de temps les parties vitales de l'Etat Il tombera en pourriture, et sa gangreneuse décrépitude fera à la fois honte et horreur.
Un Turc, un Persan qui assistent à un bal européen,^ croient rêver ; ils ne comprennent rien à ces femmes,
Compagnes d'un époux et reines en tous lieux, Libres sans déshonneur, fidèles sans contrainte, Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte.
C'est qu'ils ignorent la loi qui rend ce tumulte et ce mélange possibles. Celle même qui s'en écarte lui doit sa liberté. S'il pouvait y avoir sur ce point à^plus ou du moins j je dirais que les femmes sont plus redevables que nous au christianisme. L'antipathie qu'il a pour Fesclavage (qu'il éteindra toujours doucement et infailliblement partout où il agira librenient) tient surtout à elles : sachant trop combien il est aisé d'inspirer le vice, il veut au moins que personne n'ait droit de le commander.
Enfin aucun législateur ne doit oublier cette maxime : Avant d effacer V évangile , il faut enfermer les femmes^ ou les accabler par des lois épouvantables, telles que celles de l'Inde (1).
(1) Les Soirées de Saint -Pétersbourgf t. U, p. 424 à 476,
tM i'unn DE J. DE HAiSTSE.
H h%A r^;rnarqiier aussi que si le i^^ h féstuitutf elle, h son tour, a le pmrOége de Ufff/f^ h loi protectrice à un point qui mérite 4^/iiil^;rition. On serait même tenté de croire que ifttU^ui'Âi iiifnt â quelque affinité secrète, à quelque ki rmlurdhi. Nous voyons le salut commencer par fmtffU', tîtmoîU'^id depuis l'origine des UmU: rhint/iire évangélique, les femmes jouent on rôle if m rorrMirquahle; et dans toutes les conquêtes oélelires 1
Ah <;lf rinti/uiiKrrie^ faites tant sur les indiridus qoe sr— 1^ miutm^ toujours on voit figurer une femme (1).
iif /•♦ HoirffffUf dtf Hainl-Vélenhourgt t. II, p. 4Î6, note 1.
NOTES