‹ L'esprit du comte Joseph de Maistre [selections]. Précédé d'un essai sur sa vie et ses écritsChapitre 26 sur 49 · PHILOSOPHES ET SOPHISTES · texte numérisé non relu

PHILOSOPHES ET SOPHISTES

1. Aiistote. -^ II. Ignonnce profonde de Bacon. — m. Chei loi, Terrenr est STSténutiqiie. — lY. Dangeis des doctrinei de Baeoo. — Y. DîsUDce qall y a aire les rrais philosopbei et Bacon. •— YI. Esprit laax de Bicon. — YII. Un mot de Sénèqne. — YDL Orgueil insensé de Baron. — IX. Il est Tapôlre da malériaUsme. — 1. Son école ramène les hommes an paganisme. — XL Origiiie de la réputation de Bacon. — XI 1. Sa philosophie est nne abemlkiB eontinoe. — XIU. Locfce et ses doctrines. — XIY. Puissance désastreuse des principes de Locke. — XY. J. J. Boossean et ses encan* — XYI. Son Énùie et ses autres ouTrages.

Je ne crois pas qu^il existe ni chez les and^ss, ni chez les modernes, aucun oaYrage de philosophie rationnelle qui suppose une force de tête ^le à cdle qn'Aristote a déployée dans ses écrits sur la métaphysique, et nommément dans ses Analytiques. Ils ne peu- Yent manquer de donner une supériorité décidée à tout jeune homme qui les aura compris et médités. Le style^ toujours au niveau des pensées, est étonnant dans la plus étonnante des langues (1). Mais qu'il est difficile

(1) Ayerroès appelle Aristote le comble de la perfeetûm humarne.

de comprendre Aristole, et dans quel état ses ouvrages nous sont parvenus ! Oubliés longtemps, enfouis ensuite et en partie consumés dans la terre, retrouvés, corrigés, interpolés, etc. (1); pouvons-nous en lire un chapitre avec la certitude de lire Aristote pur î On le reconnaît cependant à sa gravité, à ses idées condensées, à ses formes rationnelles, étrangères aux sens et à l'imagination, à cette parcimonie de paroles qui craint toujours d'embarrasser la pensée, et qui sait allier à la clarté un laconisme surprenant. Dans ses beaux moments et lorsqu'il est certainement lui-même, son st^Ie semble celui de la pure intelligence. Il est le désespoir des penseurs et des écrivains de son ordre (2).

Bacon était étranger à toutes les sciences naturelles.

Des lectures superficielles ou même la simple conversation portant à Toreille de Bacon quelques-uns de ces mots techniques qui appartiennent à chaque science, et qui se répètent assez souvent lorsquUls se rattachent aux principes, Bacon les recevait dans sa mémoire ; bientôt son imagination active et confiante leur donnait un sens, et son orgueil ne lui permettait pas seulement de douter qu'il fût dws Terreur ; de manière que, lorsque l'occasion s'en présentait, il ne manquait pas d'employer le mot dans le sens qu'il s'était fait à lui-même, comme

(1) StraboD, lib. XI11, édit. de Paris, 1620, p. é09. — Plutarque, In Sylla, chap. lui de la trad., V. Beattie. On Truth, part. IH.ch.ii, in-8. p. 396.

(2) Examen de la philosophie de Bacon, 1. 1, p. 52 et 53.

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!Von-feaknient Bacon n'a pasaTancé la «îmcr,, wam fl, malhenrensemeni il était lu, compris et soiri, il Taurait taée ou retardée sans bornes. Qndle manie de Toaloir que lliomme commfnre ses études parles et les essences ayant d'eiaminer les opérations eflels, qui seuls ont été mis à sa portée (3) !

Dire ce que Bacon aurait dû dire est une manière de le traduire (4).

Bacon ne se trompe point comme les grands hommes

(I; Examen de laphiiosophie de Boom, t, I. p. 203 cl 20&. (2; ifnd,, t I,p.207 et 208.

(3) Ibid., p. 210.

(4) Ifjid,,p.2îb,uoteî.

ceux-ci se (rompent, parce que Fesprit humain est borné et ne peut tout voir ; parce qu'ils sont distraits, ou prévenus, ou passionnés ; parce qu'ils se trouvent conduits par les circonstances à parler de choses qu'ils n'ont pu approfondir ; parce qu'ils sont hommes enfin. Tout en reconnaissant le tribut qu'ils ont payé à l'humanité^ on sent que Terreur leur est étrangère et qu'elle ne peut être chez eux que partielle et accidentelle. Souvent même ils ont r«r^, je dis mal, Vart n'est pas fait pour eux y ils rCen ont pas besoin, ils ont le bonheur de se faire admirer jusque dans celles de leurs idées qu'on se croit obligé de rejeter. J'avoue que je ne me permettrais point de tourner en ridicule une pensée de Descartes ou de Malebranche.

Tous ces grands hommes ont d'ailleurs une simplicité qui intéresse, jamais ils ne disent : Vous allez voir; jamais surtout ils n'emploient de grands mots ; ils savent enseigner l'homme sans l'insulter, et le rendre Savant sans lui dire qu'il est ignorant : il est donc bien juste qu'on les environne de la bienveillance qu^ils méritent. Bacon y qui est leur opposé en tout, inspire aussi unisentiment tout opposé; son immense incapacité contraste de la manière la plus choquante avec le mépris outrageant qu'il montre et qu'il étale même pour tout ce qui Fa précédé. On pardonne à celui qui chaise l'erreur un peu brusquement, s'il sait au moins lui substituer la vérité ; mais si c'est pour enchérir encore, il devient réellement insupportable (1).

Il n*y a peut-être rien de plus intéressant que d'en-

(1) Examen de la philosophie de Bacon,, t. l, p. 163 à 165.

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Ccrttoiitlecootriiredeb part deBMan, «pifttle OMKtamment, rttuiez /n)M^,desdMBesdontflA'af»tt pas h plus légère idée, et doatlepranicrMOtesttoiijoQP on bhqJiqnc coBtre gndqae Ttrilé ■m j i Bi l rAU de, soaTeot da premier ordre ^t].

Baom ayait resprit éminemniait êiiix, et d*iBi geue de fausseté qui peut-être n'a jamais apparteoo qn'àloi. Soo oi^eil le trompait continuellement de deux manières. L'enrie qui le possédait d'ooTiir de noofdles routes, et le dépit secret que lui insfûrait son încapacîlé absdne, essentielle, radicale dans tontes les Innches des sciences naturelles, FaTaient ocurté insensiHemcpt a dédaigner, à rabaisser, à insulter mfime toift ce qn'il ignorait; et pour se consoler pleinement il substituait aux réalités, qui n'étaient pas à sa portée, des chimères, qui lui appartenaient bien légitimement, puisqu'il ne les tenait que de lui-même. Cedouble caractère dominedans toutes les oeuTres de Bacon, au point qu'elles ne présen-

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tent peut<^tre pas une page où il ne se montre d^une manière frappante (1).

Sénèque a dit : Philosophorum credula gens; on pourrait dire à peu près dans le même sens : // n'y a rien de si crédule que F incrédule (2). Tous ces philosophes, si en garde contre les mérités qui les gênent , sont pour ainsi dire tout ouverts à l'erreur, pour peu qu'elle les accommode. Bacon est un grand exemple dans ce genre ; il est le modèle de sa postérité ; sa philosophie presque entière n'est que l'énumération des erreurs humaines : mais l'erreur est comme un brouillard ; on n'y voit que les autres (3).

On conçoit à peine le vertige d'orgueil qui persuadait à Bacon que l'univers entier avait déraisonné Jusqu'à lui ; et ce qui est bien remarquable, jamais il n'a le ton plus méprisant que lorsqu'il est lui-même sur le point de déraisonner de la manière la plus choquante (4). ^^

Combien un simple et honnête ignorant est supérieur à Bacon ! Qu'estrce donc que cette fausse science qui se fatigue sans relâche pour, se tromper et pour tromper? Qu'est-ce que cet art funeste d'embellir l'erreur, de la

(1) p. Î86 et 287.

(2) Marivaux disait au lord Bolingbroke, qui, fort crédule sur beaucoup de points, affectait de révoquer en doute les vérités de la religion : « Si vous ne croyez pas, milord, ce n'est pas du moins faute de

foi. »

(3) Examen de la philosophie de Bacon, 1. 1, p. 315 et 316.

(4) Ibid., t. II, p. 55.

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reyètir de couleurs poétiques, de la rendre plausible à force de faux esprit, de raisonnemeuts sans raison et de fiHllfastiques analogies ? Ce qu'il y a de plus mauvais dans le monde, c'est le talent mauvais (1).

Chaque ligne de Bacon conduit m matérialisme (2).

Le jugement qui flétrit Bacon comme juge vénal (3), le déshonore moins à nos yeux que ce- travail péniblement frauduleux exercé sur la Bible pour la plier aux plus honteuses spéculations. Tous les sectaires Pavaient invoquée sans doute, car tout peut se trouver dans tout livre^ que tout homme a droit d'interpréter à son gré; mais jusqu'à Bacon, je ne sache pas que le matérialisme l'eût appelée à son secours (4).

Les raisonnements de Bacon sont ordinairement faux de deux ou trois manières. 11 a bien raison de dire du mal de la logique : c'est sa plus mortelle ennemie (5).

Tout lecteur qui joindra à une conscience droite les moindres connaissances philosophiques verra sans doute dMns les idées de Bacon une introduction complète à tout le matérialisme de notre siècle. Si les philosophes de cette époque si flétrissante pour l'esprit humain ont tan aimé et célébré Bacon, c'est qu'ils n'ont pas soutenu un erreur (et ils les ont toutes soutenues) dont il ne leur a présenté le germe déjà plus qu'à demi développé (6).

(1) P. 87 et 88.

(3) Voir II note A.

(4) Examen de la philos, de Bacon^ t. II, p. 46.

(5) P. 110, note 2.

L* école de Bacon nous ramène au paganisme : elle nous propose de croire la matière éternelle ; mais elle est bien plus coupable que les philosophes de ces temps de ténèbres; car il s'en est trouvé parmi eux d^assez sincères pour rendre justice à Moïse, en convenant sans difficulté qu'il avait enseigné la création proprement dite EX NIHILO et l'opposant même sur ce point aux philosophes grecs (1 ], tandis que cette malheureuse école, déjà si coupable en repoussant cette lumière qu'elle se vante si mal à propos de vénérer, commet encore le nouveau crime de calomnier Fantique révélation divine, en lui prêtant une erreur impie, clairement proscrite par le premier mot de ses écrits (2).

11 y a une manière bien simple de juger les hommes, c'est de voir par qui ils sont aimés et loués, hà^ affinités doivent toujours fixer l'œil de l'observateur ; elles ne sont pas moins importantes dans le monde moral que dans le physique.

La réputation de Bacon nç remonte véritablement qu'à l'Encyclopédie. Aucun fondateur des sciences ne l'a connu ou ne s'est appuyé sur lui. Voltaire,,Diderot, d'Alembert le célébrèrent à Penvi, quoique ce dernier

(1) Galen., de usu part, lib. Il, ap. Stillingfleet. Orig. sacrœ^ lib. ni, cap. II, p. 441, 3e édit., cité par le docteur Leland dans sa Démonstration évangéltgue, t. II, part. I, chap. xiii, in-12, p. 230.

(2) Examen de la philos, de Bacon, t. II, p. 168 et,l69.

nvMeqœ les ouyi*agesdu philosophe anglais sont très-

ItUis il n'y a rien de si précieux que le panégyrique ^ Bicon que nous a donné Gahanis dans son cours de HMlérialisme intitulé Rapport du physique et du moral 4è C homme.

«Bacon, dit-il, vint tout à coup au milieu des ténèbres « et des cris barbares de Técole , ouvrir de nouvelles « routes à Tesprit humain....; Hobbes fut conduit à la <K véritable origine de nos connaissances. Mais c'était « Locke, SUCCESSEUR de Bacon, qui devait pour la a première fois, etc. Helvétius a résumé la doctrine de

« Locke Condillac Ta développée et étendue....

« Condillac autem genuit Z«wce/m (1). Vient ensuite « Volney, habitué aux analyses profondes y etc. (2). »

Il n'y a rien de si précieux que cette généalogie. On y voit que Locke est successeur de Bacon (ce qui est incontestable) ; on y voit que Locke à son tour engendra Helvétius, et que tous ces ennemis du genre humain réunis, y compris Cabanis lui-même, descendent de Bacon.

(1) C'est ce Lancelin qui a dit qu'il faudrait effacer du dictionnaire de toutes nos langues tous les mots qui désigi^ent des fan» tomes f.,. celui de DIEU surtout, mot redoutable auquel on a fait signifier tout ce qu'on a voulu, premier fondement du monde imaginaire, etc^;... que, s*il faut des dieux et des saints à la canaille, on peut lui en donner tant qu'elle voudra ^ etc.; que l'existence de Dieu et Vimmortalité de Vâme sont des erreurs sublimes qui peuvent être longtemps encore utiles aux hommes , jusqu'à ce qu'ils soient assez perfectionnés pour se contenter du culte de la vérité. (Introduction à l'Analyse des sciences, par M. Lancelin. Paris, 1801, in-8, 1. 1 , sec^ tien 2, chap. iv, p. 321 et t. II, section 4. chap. vi, p. 333.)

(2) Ibid.

Ce sera toujours une flétrissure ineffaçable ponr Bacon, comme pour Locke, quMl n'y ait pas un athée, pas un matérialiste, pas un< ennemi du christianisme, dans notre siècle si fertile en hommes de cette espèce, qui n'ait fait profession d'être leur disciple, et qui ne les ait vantés comme les premiers libérateurs du genre humain (1).

Désormais la réputation de Bacon ne saurait plus en imposer qu'aux aveugles volontaires. Sa philosophie en* tière est une aberration continue. 11 se trompe également dans l'objet et dans les moyens ; il n'a rien vu de ce qu'il avait la prétention de découvrir, et il n'a rien vu, non parce qu'il n'a pas regardé, non par suite de l'interposition des corps opaques, mais par le vice intrinsèque de l'œil, qui est tout à la fois faible, faux et distrait. Bacon se trompe sur la logique, sur la métaphysique , sur la physique, sur l'histoire naturelle, sur l'astronomie, sur les mathématiques, sur la chimie^ sur la médecine, sur toutes les choses enfin dont il a osé parler dans la vaste étendue de la philosophie naturelle. Il se trompe, non point comme les autres hommes, mais d'une manière.qui n'appartient qu'à lui et qui part d'une certaine impuissance radicale telle qu'il n'a pas indiqué une seule route qui ne conduise à l'erreur, à commencer par l'expérience dont il a perverti le caractère et l'usage, de façon qu'il égare lors même qu'il indique un but vrai ou un moyen légitime. Il se trompe dans les masses et les gé*

(0 Examen de la philos, de Bacorif t. II, p. 343 à 347.

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niables talents, c'est Tesprit le plus faux, le plus détestable raisonneur, le plus terrible ennemi de la science ^gui ait jamais existé. Que si on yeut louer en lui un amant passionné des sciences, j'y consens encore, mais (comme je ne me repens point de l'avoir dit ailleurs] c'est V eunuque amoureux (1).

Comment est-il possible qu'un tel homme ait usurpé une telle réputation dans l'ordre des sciences. Certes, il n'existe pas de plus grande preuve de la puissance d'une nation et de l'extravagance d'une autre (2).

XIU

Savez-vous, Madame^ quel est le livre du dix-huitième siècle qui mérite le moins sa réputation? C'est précisément celui qui est le plus universellement vanté : c'est VEssai sur r entendement humain, de Locke. Tous les genres de défauts sont réunis dans cet ouvrage. Super ficialité continue sous l'apparence de la profondeur, pétitions de principes, contradictions palpables, abus de mots (tout en reprochant cet abus aux autres) , constructions immenses appuyées sur des toiles d'araignées, principes funestes, répétitions et verbiages insupportables, mauvais ton même, afin que rien n'y manque. 11 n'y a, par exemple, rien de si fade que ce début de Locke : « Voici, cher lecteur, ce qui a fait le ik divertissement de quelques heures de loisir que je a n'étais pas d'humeur à employer à autre chose... Si « vous prenez seulement la moitié autant de plaisir à

(1) Examen de la philos, de Bacon, t. II, p. 872 à 375.

(2) Ibid., p. 378.

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