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« lire mon livre que j'en ai en à le composer, Toâs « n'aurez pas, je crois, pins de regretsà Totre argent (I) « que j'en eus à ma peine, etc... »
Ce préambule serait à peine supportable à la tète de Griselidis ou de Barbe-Bleue.
Or, vous plait-il savoir, Madame, comment e'est faite cette réputation. Je vais vous expliquer ce mécanisme, comme je vous démontrerais une montre à répétition ou un métier à bas.
Au commencement du dernier siècle, les hommes suffisamment dégrossis par le protestantisme étaient tous prêts pour Timpiété. Bayle avait levé Tétendard, et de tous côtés on apercevait une fermentation sourde, une révolte de Forgueil contre toutes les vérités reçues, et un penchant général à se distinguer par l'indépendance et la nouveauté des opinions.
Locke parut ; et, avec Tinfluence que lui donnait son caractère très-estimable^ une réputation méritée, et Fautorité qu'il tirait d'une grande nation, il dit aux hommes, ou il leur redit (car il n'y a pas de folie qui n'ait été dite), c< que toutes nos connaissances nous v^einent parles sens, et que l'intelligence humaine n'est qu'une chambre obscure (ce sont ses termes) ;
« Que nulle idée de bien ou de mal, de yice ou de vertu , n'est originelle dans Phomme, ». produisant , pour établir cette maxime, toutes les turpitudes du genre humain recueillies dans les voyages, comme on prodni-
(1) Thou wilt as little think thy money, as t do my pains ili beS' tawed. (Londres, Becroft, Straham et comp. 1775, 1 vol. iibS.) Epistie to the reader, « Quelle odeur de magasin 1 » (Noie de M. ôt Maistre, Lettres et op., t. II, p. 202.)
DB J. DE MAISTRB. 321
rait la nosologie du sauvage^ pour prouTer qu'il n'y a point de santé ;
« Que les hommes ont înTeoté les langues, » d^où il suit qu'il fut un temps où ils ne parlaient pas (1) ;
a Que c'est manquer de respect à Dieu et borner sa puissance, de soutenir qu'il ne peut pas faire penser la matière ;
« Que la pensée, enfin, n'est qu'un, accident de cetie âme, qui peut être matérielle. »
^ L'Europe, à demi gangrenée, but cette doctrine avec la plus fatale avidité. Les matérialistes en ont fait leurs délices. Ils ont traduit.^ abrégé , expliqué « commenté V Essai sur r entendement humain ; ils l'ont surtout enseigné à la jeunesse ; ils auraient voulu, comme laljkt dame de Sévigné l'a dit d'un livre un peu différent, « le faire prendre en bouillon, »
Locke est fameux parce que nous sommes abrutis, et nous le sommes surtout, parce que nous l'avons cru.
Malheureusement, une réputation ainsi établie est difficilement ébranlée. Elle dure d'abord pour une raison à laquelle on réfléchit peu : parce qu'on ne lit plus le livre. Vous connaissez Paris, Madame, et vous savez comment y vivent les gens de lettres : dans ce moment, croyez-vous qu'il y en ait beaucoup capables de se placer devant leur pupitre pour lire bravement
(1) On sait aveq^quelle force de raisonnements, de science et d'éloquence M. de Bonald a réduit à néant cette absurde assertion. Voyez et conférez : Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales, chap. ii, De l'origine du langage, p. 56 à 113, édit. de 1853; et Législation primitive, etc., liv. I» chap. i, De la pensée et de son easpression^ p. 117 à 123, et notes, p. 191 à 195 , 4® édition, 1847.
32â l'esprit
d'un bout à Tautre, et la plume à la main^ un in-quarto mortellement ennuyeux? Qu'en pensez-yousT Dironsnous : // en est jusqvlà trois que Von pourrait nommer? Si vous voulez 1 Mais ce que je puis vous assurer, c'est que des auteurs français qui citent Locke, qui le louent, qui l'expliquent et qui s'appuient de son autorité, peoyent être convaincus, par leurs propres ouvrages, de ne l'avoir pas lu.
Et la prescription, Madame, la prescription ne suffitelle pas pour éterniser Topinion la moins fondée dans son origine ? Une réputation faite, dure parce qu'elle est faite (1).
Le livre de Locke n'est presque jamais saisi et ouvert que joar attitude. Parmi les livres sérieux, il n'y en a pas de moins lu. Une de mes grandes curiosités, mais qui ne peut être satisfaite, serait de savoir combien il y a d'hommes à Paris qui ont lu, d'un bout à l'autre, V Essai sur r entendement humain. On en parle et on le cite beaucoup, mais toujours sur parole; moi-même j*en ai parlé intrépidement comme tant d'autres^ sans l'avoir lu. A la fin, cependant, voulant acquérir le droit d'en parler en conscience, c'est-à-dire avec pleine et entière connaissance de cause, je l'ai lu tranquillement, du premier mot au dernier, et la plume à la main.
Mais j'avais cinquante ans, quand cela m'arriva,
et je ne crois pas avoir dévoré de ma vie un tel ennui (2).
Dans VEssaiy rien ne vous console ; il faut traverser
ce livre, comme les sables de la Lybie, et sans ren-
(1) LeUres et op,^ Paradoxes, etc., t. II, p. 201 à 203.
(2) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 447 et i48.
contrer le moindre oasis^ le plus petit point verdoyant où l'on puisse respirer. 11 est des livres dont on dit : (( Montrez-moi le défaut qui s'ytrouve ! » Quant à V Essai, je puis bien vous dire : Montrez-moi celui qui ne s^y trouve pas (1).
Pour réfuter un in-quarto^ il en faut un autre : et par qui le dernier serait-il lu ? Quand un mauvais livre s'est une fois emparé des esprits, il n'y a plus pour les désabuser d'autre moyen que celui de montrer l'esprit général qui l'a dicté, d'en classer les défauts, d'indiquer seulement les plus saillants et de s'en fier du reste à la conscience de chaque lecteur. Pour rendre celui de Locke de tous points irréprochable, il suffirait à mon avis d'y changer deux mots. Il est intitulé Essai sur l'entendement humain; écrivons seulement Essai sur l'entendement de Locke : jamais livre n'aura mieiÊfc rempli son titre. L'ouvrage est le portrait entier de l'auteur, et rien n'y manque (2). On y reconnaît aisément un honnête homme et même un homme de sens, mais pipé par l'esprit de secte qui le mène sans qu'il s'en aperçoive, ou sans qu'il veuille s'en aperce-^
(1) Les Soirées de Saint-Pétershourg, t. I, p. 449 et 450.
(2) Jean Le Clerc écrivait jadis sous le portrait de Locke :
Lockius humanœ pingens penetralia mentis Ingenium solus pinxerit ipse suum..
« Locke, en peignant I c^ PM tf Btères de Tâme humaine, n'a fait qu'une seule chose, peindre son esprit. iNé en 1G32, il mourut en 1704. « Il a raison, i dit M. de Maistre, en citant ces deux vers latins. (/. c. sup., p. 506, note 1.)
voir ; manquant d'ailleurs de l'érudition philosophique la plus indispensable et de toute profondeur dans l'esprit (1).
U Essai sur l'entendement humain est très-certainement, et soit qu^on le nie ouqu^on en coayienne , tout ce que le défaut absolu de génie et de style peut enfanter de plus assommant (2).
Dans l'étude de la philosophie, le mépris de Locke est le commencement de la sagesse (3).
J. J. Rousseau, Tun des plus dangereux sophistes de son siècle, et cependant le plus dépoûryu de yéritable science, de sagacité et surtout de profondeur, avait une profondeur apparente quir est toute dans les mots (4).
Le mérite du style ne doit pas être accordé à Rousseau sans restriction (5). 11 faut remarquer qu'il écrit très-mal la langue philosophique ; qu'il ne définit rien; qu'il emploie mal les termes abstraits ; qu'il les prend tantôt dans un sens poétique, et tantôt dans le sens des conversations. Quant à son mérite intrinsèque, La Harpe a dit le mot : Tout, jusqu^à la vérité ^ trompe dans ses écrits (6) .
(1) Les Soirées de Saint-Pétersàourg^ 1. 1, p. 505 à 507.
(2) ïbid., p. 518.
(5) C'est ce qu'a parfaitement prouvé M. Frédéric Godefroy, dans une série d'articles insérés tout récemment dans le journal l'Univers : il est vivement à désirer que l'auteur, — homme de talent et d'avenir, — publie bientôt en brochure ce travail piquant et neuf.
(6) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 173. Voir la note B.
DE J. DB MAISTRE. 3â5
Emile est un ouvrage de collège qui a beaucoup plus de volume que de masse, et qui ne renferme presque rien de véritablement utile (1). Vous verrez de quels ouvrages on sUnfatuait dans le siècle extravagant qui vient définir (à ce qu'on dit du moins, car, pour moi, je n'en crois rien). Le morceau le plus remarquable de cet ouvrage, qui a fait tant de bruit, est la Profession de foi du vicaire savoyard ; ce qu'elle renferme de bon et de mauvais se trouve partout (1), mais non pas en si beau style. Après cette lecture, il serait bon de lire les lettres sur le déisme {le Déisme réfuté par lui-même). C'est par ce livre que l'excellent abbé Bergier commença sa noble carrière ; et j'ai ouï dire que Rousseau lui-même fut frappé de la force des raisonnements autant que du fond constant de modération, qui règne dans cet ouvrage. En effet, il n'y a jamais répondu^ et même, que je sache, n'a jamais nommé Bergier (3)*
(Ij Voir la note C.
(2) Lettres et op,, 1. 1, p. 284.
(3) Voyez le très-intéressant et très-savant lim dn bénédictin dom J. Cajot : les Plagiats de M, J. J.Rousseau^ sur l'Éducation, avec cette épigraphe éloquemment ironique, empruntée à Martial : Grandia verba ubi sunt ? Si vires, ecce nega. Un vol. hi-S, 1766. (C'est Texamen d'Emile, suivi d'Observations touchant le discours de J, J. RousseaUf sur le rétablissement des Sciences et des Arts.)
NOTES