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archevêque catholique à partie» et le réfutant sur Forigine divine de la souveraineté, peut amuser sans doute certains spectateurs ; chacun a son goût : mais, pour moi, je préfère infiniment Polichinelle de la place Château ; il est plus décent et non moins raisonnable (1).
Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, pour qu*il ne vous soit pas arrivé souvent de méditer sur le bour^ reau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables ? Cette tête, ce cœur, sont-ils faits comme les nôtres ? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature ? Pour moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement ; il naît comme nous ; mais c'est un être extraordinaire, et pour qu'il existe dans la famille humaine il faut un décret particulier, un FIAT de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes , et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion ou l'affronter ! A peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession que les autres habitations reculent, jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa
(I) Lettres et op., I. I, p. 503 et 604.
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femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de l'homme : sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements Un signal lugubre est donné; un ministre
abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part ; il arrive sur une place publique couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilège : il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras : alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os, qui éclatent sous la barre, et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons ; la tête pend ; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalle qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini : le cœur lui bat, mais c'est de joie ; il s'applaudit, il dit dans son cœur : Nul ne roue mieux que moi. Il descend ; il tend sa mainsouilléede sang,etla justiceyjette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers, une double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table et il mange ; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme ? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel ; cependant aucune langue ne consent à dire, par exemple^ qv! il est vertueux y qu'il est honnêtehomme^qu il est estimable^ etc . Nul éloge moral ne peu ( lui convenir, car tous supposentdes rapportsavec les hommes,et il n'enapoint. Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur : il est l'horreur et
le lien de Tassociation humaine (1). Otez du monde cet agent incompréhensible ; dans Tinstant même Tordre fait place au chaos ; les trônes s'abîment et la société disparait (2).
En louant Voltaire, il ne faut le louer qu'avec une certaine retenue, j'ai presque dit à contre-cœur. L'admiration effrénée dont trop de gens l'entourent est le signe infaillible d'une âme corrompue. Qu'on ne se fasse point illusion : si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les Œuvres de Femey^ Dieu ne l'aime pas. Souvent on s'est moqué de l'autorité ecclésiastique qui condamnait les livres in odium auctoris ; en vérité rien n'était plus juste : Refusez les honr neurs du génie à celui qui abuse de ses dons. Si celte loi était sévèrement observée, on verrait bientôt disparaître les livres empoisonnés ; mais puisqu'il ne dépend pas de nous de la promulguer» gardons-^nous au moins de donner dans l'excès bien plus répréhensible qu'on ne le croit d'exalter sans mesure les écrivains coupables et celui-là surtout. Il a prononcé contre lui-même, sans s'en apercevoir, un arrêt terrible, car c'est lui qui a dit :
Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.
Rien n'est plus vrai, et voilà pourquoi Voltaire, avec ses cent volumes, ne fut jamais que joli; j'excepte la tragédie où la nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer de nobles sentiments étrangers à son caractère ; et même
(1) Voir la noie B.
(2) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, etc., 1. 1, p. 41 à i4.
encore sur la scène, qui est son triomphe, il ne trompe pas des yeux exercés. Dans ses meilleures pièces, il ressemble à ses deux grands rivaux, comme le plus habile hypocrite ressemble à un saint. Je n'entends point d'ailleurs contester son mérite dramatique, je m'en tiens à ma première observation : dès que Voltaire parle en son nom, il n'est que joli; rien ne pedl réchauffer, pas même la bataille de Fontenoy. // est charmant^ dit-on, je le dis aussi^ mais j^entends que ce mot soit une critique ! Du reste, je ne puis souffrir l'exagération qui le nomme universel : certes, je vois de belles exceptions à cette universalité. Il est nul dans l'ode, et qui pourrait s'en étonner ? L'impiété réfléchie avait tué chez lui la flamme divine de Tenthousiasme ; il est encore nul et même jusqu'au ridicule dans le drame lyrique, son oreille ayant été absolument fermée aux beautés harmoniques comme ses yeux Tétaient à celles de l'art. Dans les genres qui paraissaient les plus analogues à son talent naturel, il se traîne : ainsi il est médiocre, froid et souvent (qui le croirait?) lourd et grossier dans la comédie ; car le méchant n'est jamais comique. Par la même raison, il n'a pas su faire une épigramme, la moindre gorgée de son fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaye la satire, il glisse dans le libelle ; il est insupportable dans l'histoire, en dépit de son art, de son élégance et des grâces de son style ; aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui manquent et qui sont la vie de l'histoire, la gravité, la bonne foi et la dignité. Quant à son poëme épique, je n'ai pas droit d'en parler, car pour juger un livre, il faut l'avoir lu, et pour le lire il faut être éveillé. Une monotonie assoupissante plane
ri7& LESFIIT
sur la plupart de ses écrits qui d^odI que deux sujets, la Bible et ses ennemis : il blasphème ou il insulte. Sa plaisanterie si vantée est cependaut loin d*éire irrépro- |
cliable : le rire qu'elle excite n*est pas légitime ; c'est une grimace. N'avez-Tous jamais remarqué que Fanathème divin fût écrit sur son visage? Après tant d'années il est temps encore d'en faire l'expérience. Allez contempler sa figure au palais de V Ermitage. Jamais je ne la regarde sans me féliciter de ce qu^elle ne nous a point été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs, qui aurait su peut-être y répandre un certain beau idéal. Ici tout est naturel. Il y a autant de vérité dans cette tête qu'il y en aurait dans un plâtre pris sur le cadavre. Voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamais, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encore la luxureet la haine. Cette bouche... je dis mal peut-être, mais ce n'est pas ma faute, — ce rictus épouvantable courant d'une oreille à l'autre, et ces lèTres pincées par la cruelle malice comme un ressort prêt à se détendre [>our lancer le blasphème ou le sarcasme. iNe me parlez pas de cet homme, je ne puis en soutenir ridée. Ah ! qu'il nous a fait de mal. Semblable à cet insecte, le fléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses, Voltaire, avec son aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société, les femmes et les jeunes gens; il les imbibe de ses poisons qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que pour voiler d'inexprimables attentats, ses stupides admirateurs nous as* sourdissent de tirades sonores où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volon-
iaires ne voient pas qu'ils achèvent ainsi la condamnalion de ce coupable écrivain. Si Fénelon, avec la même plume qui peignit les joies de TÉlysée, avait écrit le livre du Prince, il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel. Le grand crime de Voltaire est Fabus du talent et la prostitution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Dieu et la vertu. Il ne saurait alléguer comme tant d'autres la jeunesse, Tinconsidération, l'entraînement des passions, et pour terminer enfin, la triste faiblesse de notre nature. Rien ne l'absout : sa corruption est d'un genre qui n'appartient qu'à lui ; elle s'enracine dans les dernières fibres de son cœur et se fortifie de toutes les forces de son entendement. Toujours alliée au sacrilège, elle brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes ; il ose du fond de son néant lui donner un nom ridicule, et cette loi adorable que THomme-Dieu apporta sur la terre, il l'appelle riNFAME. Abandonné de Dieu qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres cyniques étonnèrent la vertu. Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve ; il livre son imagination à Tenthousiasme de l'enfer qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanateur efironté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui Taiment ! Comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a
fait, SCS inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je youdrais lui faire élever une statue. •• par la main du
bourreau (1).
Je doute que Fhistoire présente dans ce genre rien d'aussi extraordinaire que rétablissement et l'influence de Port-Royal. Quelques sectaires mélancoliques, aigris par les poursuites de l'autorité, imaginèrent de s'enfermer dans une solitude pour y bouder et y travailler à Taise. Semblables aux lames d'un aimant artificiel dont la puissance résulte de l'assemblage, ces hommes, unis et serrés par un fanatisme commun, produisent une force totale capablede soulever les montagnes. L'orgueil, le ressentiment, la rancune religieuse, toutes les passions aigres et haineuses se déchaînent à la fois. L'esprit de parti concentré se transforme en rage incurable. Des ministres, des magistrats, des savants, des femmelettes du premier rang, des religieuses fanatiques, tous les ennemis du Saint-Siège, tous ceux de l'unité, tous ceux d'un ordre célèbre, leur antagoniste naturel, tous les parents, tous les amis, tous les clients des premiers personnages de l'association s'allient au foyer commun de la révolte. Us crient, ils s'insinuent, ils calomnient, ils intriguent ; ils ont des imprimeurs, des correspondances, des facteurs, une caisse publique tnvi" sible. Bientôt Port-Royal pourra désoler l'Église galli-
{\) Les Soirées de Saint-Pétersbourq, 1. 1, p. .271 à 277.
cane, braver le Souverain Pontife^impatienter Louis XIV, influer dans ses conseils, interdire les imprimeries à ses adversaires^ en imposer enfin à la suprématie.
Ce phénomène est grand sans doute ; un autre néanmoins le surpasse infiniment : c^est la réputation mensongère de vertus et de talents construite par la secte, comme on construit une maison ou un navire et libéralement accordée à Port-Royal avec un tel succès que de nos jours même elle n'est point encore effacée, quoique rÉglise ne reconnaisse aucune vertu séparée de la soumission, et que Port-Royal ail été constamment et irrémissiblement brouillé avec toutes les espèces de talents supérieurs (1).
Il n'y a rien de si froid, de si vulgaire, de si sec, que tout ce qui est sorti de Port-Royal. Deux choses leur manquent éminemment, l'éloquence et Fonction ; ces dons merveilleux sont et doivent être étrangers aux sectes. Lisez leurs livres ascétiques, vous les trouverez tous morts et glacés. La puissance convertissante ne s'y trouve jamais : comment la force qui nous attire vers un astre pourrait-elle se trouver hors de cet astre ? C'est une contradiction dans les termes.
Je te vomirai, dit l'Écriture, en parlant à la tiédeur ; j'en dirais autant en parlant à la médiocrité. Je ne sais comment le mauvais choque moins que le médiocre continu. Ouvrez un livre de Port-Royal, vous direz surle-champ, en lisant la première page : // n'est ni assez bon, ni assez mauvais pour venir bailleurs. Il est aussi impossible d'y trouver une absurdité ou un solé-
(1) De l'Église gallicane^ etc., édit. Migne, col. 5i 6 et 517
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cisme, qu'un aperçu profond ou un mouvement d'éloquence ; c'est le poli, la dureté et le froid de la glace. Est-il donc si difficile de faire un livre de Port^Rojal? Prenez vos sujets dans quelque ordre de connaissances que tout orgueil puisse se flatter de comprendre; traduisez les anciens, ou pillez-les au besoin sans aTerlir; faites-les tous parler français ; jetez à la foule, même ce qu'ils ont voulu lui dérober. Ne manquez pas surtout de dire ON au lieu de MOI ; annoncez dans Totre préface qu'ON ne se proposait pas (T abord de publier ce livre, niais que certaines j)ersonnes fort considérables ayant estimé que Vouvraije pourrait avoir une force merveilleuse pour ramener les esprits obstinés, ON s était enfin déterminé, etc. Dessinez dans un cartouche, à la tète du livre, une grande femme voilée^ appuyée sur une ancre (c'est Taveuglement et l'obstination); signez votre livre d'un nom faux (1), ajoutez la devise magnifique : ARDET AMANS SPE NIXA FI- DES, vous aurez un livre de Port-Royal (2).
Quand on dit que Port-Royal ti produit de grands tSr lents, on ne s'entend pas bien. Port-Royal n'était point une institution. C'était une espèce de club théologique, un lieu de rassemblement, quatre murailles enfin, et rien de plus. S'il avait pris fantaisie à quelques savants français de se réunir dans tel ou tel café pour y disserter à l'aise, dirait-on que ce café a /Trodfmï de grands génies ?
Le talent de Pascal, de Nicole, d'Arnaud, etc., n'appartient qu'à eux, et nullement à Port-Royal, qui ne
(1) Voir la note G.
(2) De l'Église gallicane, col. 618.
les forma point ; ils portèrent leurs connaissances et leurs talents dans cette solitude. Ils y furent ce qu'ils y étaient avant d'y entrer. Ils se touchent sans se pénétrer» ils ne forment point d'unité morale : je vois bien des abeilles, mais point de ruche (1).
Non-seulement les talents furent médiocres à Port- Royal, mais le cercle de ces talents fut extrêmement restreint, non-seulement dans les sciences proprement dites, mais encore dans ce genre de connaissances qui se rapportaient le plus particulièrement à leur état. On ne trouve parmi eux que des grammairiens, des biographes, des traducteurs, des polémiques éternels, etc.; du reste, pas un hébraïsant, pas un helléniste, pas un latiniste, pas un antiquaire, pas un lexicographe, pas un critique, pas un éditeur célèbre, et, à plus forte raison, pas un mathématicien, pas un astronome, pas un physicien, pas un poëte, pas un orateur ; ils n'ont pu léguer (Pascal toujours excepté) un seul ouvrage à la postérité. Étrangers à tout ce qu'il y a de noble, de tendre, de sublime dans les productions du génie, ce qui leur arrive de plus heureux et dans leurs meilleurs moments, c'est d'avoir raison (2).
Jamais l'autorité n'eut de plus grand, ni surtout de plus intègre défenseur que Bossuet.
La cour était pour lui un véritable sanctuaire où il ne voyait que la puissance divine dans la personne du roi. La gloire de Louis XIV et son absolue autorité ra-
(1) De l'Église gallicane^ col. 618 et 619.
(2) /ôicT.. col. 621 et 622.
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vissaient le prélat, comme si elles lui ayaient appartenu en propre. Quand il loue le monarque, il laisse bien loin derrière lui tous les adorateurs de ce prince, qui ne lui demandaient que la faveur. Celui qui le trouyerait flatteur montrerait bien peu de discernement. Bossuet ne loue que parce qu'il admire, et sa louange est toujours parfaitement sincère. Elle part d^une certaine foi monarchique qu'on sent mieux qu'on ne peut la définir; et son admiration est communicative, car il n'y a rien qui persuade comme la persuasion. 11 faut ajouter que la soumission de Bossuet n'a rien d'avilissant, parce quelle est purement chrétienne, et comme Fobéissance qu'il prêche au peuple est une obéissance d'amour qui ne rabaisse point Thomme, la liberté qu il employait à l'égard du souverain était aussi une liberté chrétienne qui ne déplaisait point. Il fut le seul homme de son siècle (avec Montausier peut-être) qui eût droit de dire la vérité à Louis XIV sans le choquer. Lorsqu'il lui disait en chaire : // ny a plus pour vous qu'un seul ennemi à redouter, vous-même, Sire, vous-même ^ etc. (1), ce prince l'entendait comme il aurait entendu David disant dans les psaumes : Ne vous fiez pas aux princes, auprès desquels il ny a point de salut. L'homme n'était pour rien dans la liberté exercée par Bossuet; or, c'est l'homme seul qui choque l'homme ; le grand point est de savoir l'anéantir. Boileau disait à l'un des plus habiles courtisans de son siècle :
Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire. Qui sais également et parler et te taire.
(1) Voyez dans les Sermons choisis de Bossuet, sermon sur la Résurrection.
Ce même éloge appartient éminemment à Bossuet. Nul homme ne fut jamais plus maître de lui-même, et ne sut mieux dire ce quMl fallait, comme il fallait, et quand il fallait. Etait-il appelé à désapprouver un scandale public, il ne manquait point à son devoir ; mais quand il avait dit : // ne vous est pas permis de l'avoir^ il savait s'arrêter, et n'avait plus rien à démêler avec l'autorité. Les soufirances du peuple, les erreurs du pouvoir, les dangers de TEtat, la publicité des désordres, ne lui arrachèrent jamais un seul cri. Toujours semblable à lui-même, toujours prêtre et rien que prêtre, il pouvait désespérer une maîtresse sans déplaire à l'auguste amant.
S'il y a quelque chose de piquant pour l'œil d'un observateur, c'est de placer à côté de ce caractère celui de Fénelon levant la tête au milieu des favoris et des maîtresses ; à l'aise à la cour, où il se croyait chez lui, et fort étranger à toutes sortes d'illusions; sujet soumis et profondément dévoué, mais qui avait besoin d'une' force, d'un ascendant, d'une indépendance extraordinaire pour opérer le miracle dont il était chargé.
Trouve-t-on dans l'histoire l'exemple d'un thaumaturge qui ait fait d^ un prince un autre prince, en forçant la plus terrible nature à reculer ? Je ne le crois pas.
Voltaire a dit : l'Aigle de Meaux, le Cygne de Camhrai. On peut douter que l'expression soit juste à l'égard du second qui avait peut-être dans l'esprit moins de flexibilité, moins de condescendance, et plus de sévérité que l'autre.
Les circonstances mirent ces deux grands person-
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nages en rogard, et par malheur ensuite en opposition. Honneur élcrnel de leur siècle et du sacerdoce français, riinagination ne les sépare plus, et il est devenu impossible de penser à eux sans les comparer.
C'est le privilège des grands siècles de léguer leurs passions à la postérité, et de donner à leurs grands hommes je ne sais quelle seconde vie qui nous fait illusion et nous les rend présents. Qui n'a pas entendu des disputes pour et contre madame de Maintenon, soutenues a\ec une chaleur véritiiblement contemporaine ? Bossuet et Fénelon présentent le même phénomène. Après un siècle, ils ont des amis et des ennemis dans toute la force des termes ; et leur influence se fait sentir encore de la manière la plus marquée.
Fénelon voyait ce que personne ne pouvait s'empêcher de voir : des peuples haletant sous le poids des impôts, des guerres interminables, l'ivresse de l'orgueil, etc.
Alors le zèle qui dévorait le grand archevêque savait à peine se contenir. Mourant de douleur, ne voyant plus de remède pour les contemporains, et courant au secours de la postérité, il ranimait les morts; il demandait à Tallégorie ses voiles, a la mythologie ses heureuses fictions; il épuisait tous les artifices du talent pour instruire la souveraineté future, sans blesser celle qu'il aimait tendrement en pleurant sur elle.
Cependant qu'est-il arrivé ? Ce grand et aimable génie paye encore aujourd'hui les efforts qu'il fit, il y a plus d'un siècle, pour le bonheur des rois, encore plus que pour celui des peuples. L'oreille superbe de l'autorité redoute encore la pénétrante douceur des vérités pro-
noncées par cette Minerve envoyée sous la figure de Mentor; et peu s^en faut que dans les cours Fénelon ne passe pour un républicain.
fiossuet^ au contraire, parce quHI fut plus maître de son zèle, et que surtout il ne lui permit jamais de se montrer au dehors sous des formes humaines, inspire une confiance sans bornes. Il est devenu l'homme des rois. La majesté se mire et s'admire dans l'impression qu'elle fait sur ce grand homme (1).
(I) De l'Église gallicane, col. C12 à 615.
NOTES