PROPHÉTIES
NOTA. — Les dates placées en tête de chacnn des paragraphes de ce chapitre indiquent les époques où M. de Maistre a écrit ces prophétiesy qui conviennent plus encore à l'avenir de la France qu'aux temps auxquels l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg les appliquait, dans sa pensée.
Déjà, l'on peut reconnaître d'avance la justesse de ces divers pronostics, qui tous tendent à la même idée-mère : — Ce que nous sommes appelés à voir ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution,
Pour faire la révolution française, il a fallu renverser la religion, outrager la morale» violer toutes les propriétés, et commettre tous les crimes : pour cette œuvre diabolique, il a fallu employer un tel nombre d'hommes vicieux, que jamais peut-être autant de vices n^ont agi ensemble pour opérer un mal quelconque. Au contraire, pour rétablir Tordre, le roi convoquera toutes les vertus : il le voudra, sans doute ; mais, par la nature même des choses, il y sera forcé. Son intérêt le plus pressant sera d^allier la justice à la miséricorde ; les hommes estimables viendront d^eux-méroes se placer
aux postes où ils peuvent être utiles ; et la religion, prêtant son sceptre à la politique, lui donnera les forces qu^elle ne peut tenir que de cette sœur auguste.
Je ne doute pas qu^une foule.d'homraes ne demandent qu'on leur montre le fondement de ces magnifiques espérances ; mais croit-on donc que le monde politique marche au hasard, et qu'il ne soit pas organisé, dirigé, animé par cette même sagesse qui brille dans le monde physique ? Les mains coupables qui renversent un Etat opèrent nécessairement des déchirements douloureux ; car nul agent libre ne peut contrarier les plans du Créateur, sans attirer, dans la sphère de son activité, des maux proportionnés à la grandeur de l'attentat ; et cette loi appartient plus à la bonté du grand Être qu'à sa justice.
Mais, lorsque l'homme travaille pour rétablir l'ordre, il s*associe avec Fauteur de l'ordre, il est favorisé par la nature^ c'est-à-dire par l'ensemble des choses secondes, qui sont les ministres de la Divinité. Son action a quelque chose de divin ; elle est tout à la fois douce et impérieuse ; elle ne force rien, et rien ne lui résiste : en disposant, elle rassainit : à mesure qu'elle opère, on voit cesser cette inquiétude, cette agitation pénible, qui est l'effet et le signe du désordre ; comme sous la main du chirurgien habile, le corps animal luxé est averti du replacement par la cessation de la douleur.
Français, c'est au bruit des chants infernaux, des blasphèmes de l'athéisme, des cris de mort et des longs gémissements de l'innocence égorgée» c'est à la lueur des incendies, sur les débris du trône et des autels, arrosés par le sang du meilleur des Rois et par celui d'une
foule innombrable d'autres victimes ; c'est au mépris des mœurs et de la foi publique, c'est au milieu de tous les forfaits, que tos séducteurs et vos tyrans ont fondé ce qu'ils appellent votre liberté.
C'est au nom du Dieu TRÈS-GRAND ET TRÈS- BON, à la suite des hommes qu'il aime et qu'il inspire, et sous l'influence de son pouvoir créateur, que vous reviendrez à votre constitution, et qu'un Roi vous donnera la seule chose que vous deviez désirer sagement, la liberté par le Monarque (!)•
Enfin, c'est ici la grande vérité dont les Français ne sauraient trop se pénétrer : le rétablissement de la monarchie ne sera point xxi\q révolution contraire , mais le contraire de la révolution (2).
Cette immense et terrible révolution fut commencée, avec une fureur qui n'a pas d'exemple, contre le catholicisme et pour la démocratie. Le résultat sera pour le catholicisme et contre la démocratie (3).
L'Europe entière est dans une fermentation qui nous conduit à une révolution religieuse à jamais mémorable, et dont la révolution politique dont nous avons été les témoins ne fut que l'épouvantable préface. Pour nettoyer la place, il fallait des furieux ; vous allez maintenant voir arriver l'architecte (4).
(1) Considérations sur la France, édit. Migne, col. 74 et 75.
(2) Ibid,, col. 93.
(3) Lettres et op., t. I, p. 94.
(4) Lettres et op., t. I, p. 321.