‹ L'esprit du comte Joseph de Maistre [selections]. Précédé d'un essai sur sa vie et ses écritsChapitre 39 sur 49 · L^E8PR1T · texte numérisé non relu

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Mille raisons, trop longues à détailler, me prouvent que nous touchons à une révolution morale et religieuse, sans laquelle le chaos ne peut faire place à la création. La main de la Providence se fait sentir visiblement : nous ne voyons encore rien, parce que jusqu'ici elle n'a fait que nettoyer la place, mais nos enfants s'écrieront^ avec une respectueuse admiration : Fecit nobis magna qui potens est. 11 est impossible que vous n'ayez pas ouï nommer un livre ancien, intitulé Gesta Ddper Francos. C'est une histoire des Croisades. Ce livre peut être augmenté de siècle en siècle, toujours sous le même titre. Rien de grand ne se fait dans notre Europe sans les Français.

Us ont été, à cette époque, ridicules, fous, atroces, etc., tant qu'il vous plaira ; mais ils n'ont pas moins été choisis pour être les instruments de Tune des .plus grandes révolutions qui se soient faites dans le monde ; et je ne puis douter qu'un jour (qui n'est pas loin peutêtre) ils n'indemnisent richement le monde de tout le mal qu'ils lui ont fait ; car le prosélytisme est leur élément, leur talent, leur mission même ; et toujours ils agiteront l'Europe en bien ou en mal. il se peut faire, sans doute, que la France souffre encore de grandes convulsions.

Qu'elle-même sur sol renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles ;

mais, à la fin, tout finira comme je vous le dis (1).

(1) Lettres et op. ^ p. 365 et S66.

U faut absolument tuer l'esprit du dix-huitième siècle ; mais comment nous y prendrons-nous ? Nous aurions besoin d'apôtres , et nous ne trouvons que des conjurés. L'erreur a pénétré jusque dans les cabinets des souTcrainSy et quelquefois même encore plus haut. Bien peu de gens connaissent à fond ce malheureux dix-huitième siècle^ dont Pesprit enivre encore les meilleures têtes. Cependant, ne perdons pas courage. L'erreur, en vertu d'une règle divine et invariable, s'égorge toujours elle-même. Voici ce qui arrivera infailliblement un peu plus tôt ou un peu plus tard.

Les princes, dans le seizième siècle, établirent le protestantisme pour voler l'Église ; dans le dix-neuvième, ils rétabliront l'Église pour raffermir leurs trônes, mis en l'air parles principes protestants (1).

La fermentation germanique est au comble : le protestantisme chancelle visiblement sur ses bases, et manifeste à tous les yeux le grand symptôme de mort pour

toutes les institutions et associations imaginables ; je veux dire la défiance de leurs propres forces et je ne sais quel tâtonnement inquiet qui cherche des appuis et ne saisit que l'air. Les plus grandes conversions ont frappé tous les yeux. Une infinité d'autres moins visibles sont d'autant plus importantes qu'on ne les aperçoit point encore. Les préjugés se dissipent ; les haines

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s'éteignent Le catholicisme, en Angleterre, lèTe déjà nn fieà respectneox pour franchir le seuU do parlement, an moment (qoi ne peut être fort éloigné) où il y s^a appelé par la loi et par Topinion rassainie. Tout annonce nn changement général, une rérolotion magnifique, dont celle qui Tient de finir (à ce qu'on dit) ne fut que le terrible et indispensable préliminaire (1).

L'état présent de TEurope fait horreur, et celui de la France en particulier est inconceyable. La peinture d'un seul département conTient en plus ou en moins à tous les autres. La révolution est debout , sans doute,

et non-seulement elle est debout, mais elle marche, elle court, elle rue. — La seule différence que j'aperçois entre cette époque et celle du grand Robespierre, c est qu^alors les têtes tombaient et qu'aujourd'hui elles tournent. J'ai peine à croire que l'état actuel ne finisse pas de quelque manière extraordinaire et peut-être sanglante (2).

irest infiniment probable que les Français nous donneront encore une tragédie ; mais que ce spectacle ait ou n'ait pas lieu, voici ce qui est certain. L'esprit religieux, qui n'est pas du tout éteint en France, fera un effort proportionné à la compression qu'il éprouve, suivant la nature de tous les fluides élastiques. Il soulèvera des montagnes, il fera des miracles. Le Souverain

(1) Lettres et op», p. 867.

(2) Tome I, p. 607.

Pontife et le sacerdoce français s^embrasseront^ et dans cet embrassement sacré, ils étoufferont les maximes gallicanes. Alors le clergé français commencera une nouTelle ère et reconstruira la France, — et la France prêchera la religion à l'Europe, — et jamais on n*aura rien vu d'égal à cette propagande ; — et si l'émancipation des catholiques est prononcée en Angleterre, ce qui est possible et même probable, et que la religion catholique parle en Europe français et anglais, souvenez- Yous bien de ce que je vous dis, mon très-cher auditeur, il n'y a rien que vous ne puissiez attendre. — Et si l'on vous disait que, dans le courant du siècle, on dira la messe à Saint-Pierre de Genève et à Sainte-Sophie de Constantinople, il faudrait dire : Pourquoi pas?

Cet oracle est plus sûr que celui de Galchas (1>.

Tout me porte à croire que les affaires de la France se lient à des événements généraux et immenses qui se préparent, et dont les éléments sont visibles à qui regarde bien ; mais ce majestueux abime fait tourner la tête(2).

Jamais le titre de langue universelle n'a mieux convenu à la langue française ; et ce qu'il y a d'étrange, c'est que sa puissance semble augmenter avec sa stérilité. Ses beaux jours sont passés : cependant tout le monde l'entend, tout le monde la parle ; et je ne crois pas même qu'il y ait de ville en Europe qui ne renferme quelques

(2) Tome II, p. 10.

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