I. ESSENOE DE l'eSFRIT BOMAIK
gieuse? se pliaient au but de l^tat romain. S^il serait erroné , d^une part, de se baser sur cfette circonstance, pour attribuer aux Romains Topinion que les institutions religieuses et les dieux eux-mêmes n'étaient que des instruments entre les mains de rÉtat romain, il n'en est pas moins certain, d'autre part, qu'objectivement, ces institutions rendaient à l'État les services les plus signalés. Le motif n'en doit pas être cherché ailleurs que dans cette propriété de l'esprit romain de savoir donner un côté pratique à tout ce qui «urgissait dans le monde romain, si étrangère même qu'en pût être l'origine à toute idée d'uti- Uté (»").
Si cette action instinctive de l'esprit romain se manifestait en matière religieuse , quelle puissance ne devait-elle pas avoir sur tout ce qui touchait au monde profane.
Le monde romain, pour le désigner tout entier en un seul mot, est le triomphe de l'idée d'opportunité; il n'existe, lui et toutes les forces intellectuelles et morales qui le composent, il n'est établi et modelé qu'en vue de ce but Le mobile universel est l'égolsme. Cette création toute entière, le monde romain, avec toutes ses institutions et toutes les vertus qui s'y manifestent, n'est que Tégoîsme national objectif ou organisé.
Cette expression est , peut-être , la plus concise que l'on puisse employer pour désigner la forme et la manière de se produire de cet égoîsme. Les institutions, les vertus romaines, etc., se coordonnent en un organisme que l'idée de l'ègoïsme fait mouvoir. Mais ce mobile ne se révèle que dans la structure et dans l'action de l'ensemble, et non dans les parties isolées: ces dernières ne sont pas déterminées en particulier, par ce motif,
(SIS) Le penple anglais donne lien à la même observation. Combien n'y a-t-il point de fidis, nés de liaisons morales, par exemple l'agitation pour l'émancipation des esclaves , les missions , etc., dont l'esprit pratique de la nation s'est emparé sur le ckamp pour les fidre servir avec le plus' grand succès à des buts politiques.
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mais par les besoins de tout Torganisme , et c^est précisément parce qu'elles ne sont pas immédiatement soumises à Finfluence de Fègoïsme, qu'elles en sont les instruments les plus efficaces. L'efficacité de l'égoïsme romain consiste à ne jamais perdre de Yue la connexion de l'ensemble, et à ne jamais la sacrifier à une satisfaction momentanée.
Expliquons-nous au moyen d'exemples. L'égoïsme mesquin, à Tues courtes, ne vise qa'à l'utilité particulière; il la poursuit au besoin au prix du droit , de rhonneur , de la patrie, en un mot, d'une manière, qui généralisée, serait la plus inopportune du monde. LeBomain , au contraire, sait que son bienêtre individuel a pour condition le bien-être de l'État; aussi son égoïsme embrasse-t-il l'État II sait que la poursuite et l'application rigoureuses des lois sont dans l'intérêt général, et par conséquent, dans le sien propre. Il sait que les avantages achetés au prix du déshonneur, de la lâcheté, etc., ne sont que purement apparents, et que l'égoïsme ne peut donner des résultats durables que s'il est allié 2^ l'honneur, à la valeur, à la légalité, etc., mais savoir cela, c'est en même temps devoir et vouloir. Le sentiment national du devoir dicte sa conduite au Romain, et le peuple montre son énergie en restant inviolablement. fidèle à ce code des devoirs de l'égoïsme national. Le Romain ne poursuit pas un avantage objectif aux dépens de l'État, ni un avantage momentané au préjudice du but final, ni dés biens matériels au prix des biens immatériels, il subordonne ce qui a une importance relative moindre à ce qui a une importance relative plus grande, le particulier au général ('<*)• Tout cela cependant, il le flGdt, en définitive dans l'intérêt 'd'un
(>t<) BsNTHAM a conça l'idée de la vertu dans ce Bens purement utilitaire, « la vertu , dit-il, est le sacrifice d'un intérêt plus fiiible, momen- • tané ou incertain , devant un intérêt plus puissant , durable ou certain. » Principes de la législation, édit. de Duvont. Cette définition eût fait honneur à un Romain de l'antiquité.
L ESSENCE DE l'BSFBIT ROMAIN. § 24 321
ëgoïsme à vneB larges. Si Ton examine une yerta isolée, la yaleur, par exemple, Famour de la patrie, le respect de la loi, etc., on ne peut voir ce qu'elle a de commun avec Pégoîsme, elle parait même en être la négation absolue. C'est comme si l'on voulait choisir dans la vie d'un individu certaines victoires remportées sur lui-même , qui en réalité , bien loin d'attester la renonciation à l'é^ïsme, n'en sont au contraire que les manifestations, certains sacrifices des inspirations les moins importantes relativement de l'égoïsme, sacrifices qui sont d'autant plus indispensables, que le but que l'on s'est proposé est plus éloigné et plus ^andiose. L'égoïsme romain se borne à tracer le plan des opérations, à assignera chaque force sa véritable place et à lui imposer comme devoir de s'y maintenir. Ces forces s'imprègnent ainsi de la grandeur du but et de la conscience que leur action est indispensable pour l'atteindre. Cela leur suffit, leur égoïsme est satisfait, et désormais plus de réflexions, plus de questions ni de doutes, elles agissent, et elles agissent avec une abnégation complète, une constance indomptable et une irrésistible énergie.
Le caractère romain avec ses vertus et ses défauts est donc le système de l'égoïsme discipliné. Le principe fondamental de ce système commande que les buts secondaires soient sacrifiés au but final, l'individu à l'État, le cas particulier à la règle abstraite, le moment à la durée du temps. Cet adage, qui objectivement et en fait n'est que le corroUaire de l'idée d'opportunité, l'opinion nationale l'a érigé en nécessité ethnique, en devoir moral. La puissance de la force morale du peuple romain se manifeste surtout dans le bon vouloir avec lequel chacun se conforme à cette espèce de code conventionnel des devoirs, et se soumet sans restriction à cette nécessité dictée par l'idée seule de l'utilité. Se vaincre soi-même est plus difficile que vaincre autrui Un peuple qui unit au plus grand amour de la liberté, la vertu de savoir se vaincre lui-même, et qui s'en est fait une seconde nature, est désigné pour dominer tous les autres. Mais la grandeur romaine fut chèrement payée. L'in-