‹ L'esprit du droit romain dans les diverses phases de son développement: dansChapitre 76 sur 87 · I. OABAOTÈBE DE L'ESPBIT BOMAIN. g · texte numérisé non relu

I. OABAOTÈBE DE L'ESPBIT BOMAIN. g

droit, c^est au contraire, parce que diaprés Téconomie de l'histoire, cette mission leur était dèyolne, qu^ils eurent la capacité subjective de Taccomplir. Mais il importe de scruter cette capacité dans les détails, et de démontrer comment la vocation historique des Romains pénètre leur nature intime entière, comment elle engendre des qualités, des forces, des institutions qui toutes concourent au but de cette mission.

n faut cependant que nous disions, auparavant, quelques mots de la prétendue origine hellénique des Romains et de l'affinité que Ton veut découvrir entre eux et le peuple grec. En fait, il y a un tel abîme entre les aspirations et le génie de ces deux peuples, que Ton a peine à découvrir cette prétendue ressemblance. Les Romains de la dernière époque caressaient cette croyance qu'ils descendaient des Grecs, et ils expliquaient dans ce sens, les ressemblances de langage., de droit, de religion, qui étaient en partie et principalement les restes de la communauté primitive de tous les peuples indogermaniques, et en partie le résultat du contact postérieur des deux races. H y eut un temps dans la philologie moderne où cette erreur était à Tordre du jour. Elle était excusable, eu égard à la parenté de la langue latine et de la langue grecque, qui paraissait inexplicable lorsqu'on n'admettait point que la première fût fille de la seconde C^*). L'étude du sanscrit a démontré que cette opinion est erronée; elle a prouvé que la langue latine est plutôt une sœur de la langue grecque, et qu'elle

(***) Cette opinion a exercé une influence très fiàchense sur la détermination étymologique des expressions juridiques romaines., et par suite aussi sur la conception des institutioiui mêmes auxquelles s'appliquent ces expressions. Y. notamment Hûllmahh, Orundverfcuêung et Ballhobv- BosKR, Ueber Dominium. (Y. aussi l'ouvrage du même auteur : Zur Vàrgeschichte des rômischen RechU , I, 1853, qui frise la plaisanterie de bien près. Y. le compte rendu dans le nouvel annuaire de Elotz, t. 70, p. 464 s).

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conserve dans plus d*un mot, mieux qae sa isoeur, plas pur et plus fidèle le souvenir de la langue mère ('^0* La relation qui existe entre les deux langues fiait découvrir celle des peuples eux-mêmes; ce sont des peuples frères qui ont vécu autrefois sous le même toit avec les autres peuples indo-germaniques, et qui , à rheure de la séparation, ont emporté cliacun de leur côté un bagage commun de langue, de coutumes, de religion , etc. {'^). Mais depuis cette séparation, combien fut différent le développement de leur caractère, et que de divergences s'ètabUrent dans le droit, la religion, la langue, eta, des divers peuples! Pour ce qui concerne le droit, spécialement, on n^a pas encore essayé jusquHci de rassembler les traces de la communauté originaire du droit de tous les peuples indo-germaniques; mais il est certain dès à présent que le langage serait d'un mince secours dans cette entreprise. Chaque langue indo-germanique possède des mots différents pour exprimer Tidée du droit et de la migeure partie de ses institutions : chacune les considère sous un aspect différent. Quant aux institutions juridiques communes, à Torigine, à la famille des peuples indo-germaniques, leur désignation linguistique, c'est-à-dire Taurore. de la connaissance de leur caractère intrinsèque, ne se lève qu'après la séparation. Il en est ainsi en particulier, du rapport entre le droit grec et le droit romain. Quelque considérable que soit le nombre des mots des langues grecque et romaine ayant le même son et la même signification , la terminologie juridique des deux

^Mfj PoTT s'exprime à ce sujet- dans beaucoup de passages de son ouvrage déjà firéquemment cité. Y. par exemple , t. I , § XXYIII, p. 75, t. n, p. 438 et s.

(***) On avait' déjà atteint alors un certain àejgrê de civilisation. On connaissait l'existence de Dieu, (la plus grande partie des langues a conservé le mot (itfu^a Dieu. Pott, t. I, p. LVI)), la période nomade étant passée, on connaissait les maisons, les villages, la charrue, les moulins, etc. Comparez Euhn, Zur atteste Geschickte der indogermanischer VÔlAer, p. 12,16, 17.

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longaes n'en est pas moins complètement différente ; chacun des deux peuples a conçu et a modelé lui-même les principes de son droit propre C®*). Quant aux institutions, aux lois, aux usages qui étaient communs aux Grecs et aux Romains , il n V a point de matière où Tindépendance des Romains yis-à-vis des Grecs, et la nature particulière de leur caractère, soient plus faciles et plus certaines à reconnaître que dans le droit

L'esBonce de l'esprit romain {■^^)

Nous ayons, plus haut, placé Timportance de Rome dans la réalisation de l'universalité politique et juridique abstraite, en opposition avec la particularité du principe national. Celui qui ne sait rien du caractère populaire de Rome pourrait croire

(MO) Xel est aasfli l'avis de MomcsxF. Hist. rom., I, p. 84, (4* éd. ail.) : « Le déyeloppement du droit public romain est bien l'œuvre de Rome ou du moins du Latinm ; les emprunts y sont rares et insignifiants ; ce qui le démontre c'est que toutes les idées y sont exprimées par des mots qui portent l'empreinte latine. »

(310^ Que les philosophes de profession me pardonnent , si je touche dans ce qui suit à un sujet qui appartient à la philosophie de l'histoire , sujet qui dépasse mes forces , mais je n'ai pu faire autrement. — J'ai à peine besoin de dire qu'il ne suffit pas d'énumérer toutes les propriétés du caractère romain : une pareille énumération^ l'inventaire intellectuel et matériel du peuple romain , qui pour être exact ne peut même se dispenser de mentionner l'es animaux domestiques, « ces compagnons du travail humain • (Hugo), ne vaut pas mieux, à mes yeux, qu'un signalement de mandat d'arrêt. On y reconnaît que la nature humaine ne s'est pas démentie, même chez ce peuple, et qu'il possède certaines qualités dans tel degré, certaines autres dans tel autre degré, mais nous n'y apercevons pas l'individualité spécifique du peuple , parce que celle-ci ne peut s'exprimer par one addition de ses qualités. C'est ce caractère spécifique que j'ai en ^ue dans ce qui suit, car c'est lui qui sert à déterminer la valeur de toutes ces quab'tés ; mais je n'ai pas jugé nécessaire de descendre dans les détails.

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que son essence consiste dans runiyersalité cosmopolite. Mais ponr peu que l'on connaisse les Romains, on sait qu^il n^ a point de peuple qui ait possédé une nationalité aussi indestructible et qui s'y soit aussi étroitement attaché. Cette nationalité n'avait pas besoin de s'isoler pour se conserver, ni de repousser les éléments étrangers. Au contraire, elle provoquait tous les peuples à se mesurer avec elle, elle accueillait en foule les éléments étrangers; mais req)rit romain les dissolvait promptement et se les assimilait, sans qu'ils exerçassent aucune influence fâcheuse sur lui. A l'époque florissante de Rome, la seule dont nous nous occupions ici, la nationalité romaine est semblable au rocher dans la mer; les peuples du monde antique viennent se briser contre lui comme des flots impuissants.

Cette énergie déployée à Rome par le principe de la nationa^ lité, comment se concilie-t-elle avec la mission antinationale universelle du peuple romain ? L'universalité du caractère romain procède d'une propriété qui est à la fois expansive et universelle, d'un côté, contractive et exclusive, de l'autre : l'égoïsme. L'égoïsme, qui se fsdt le centre du monde, qui rapporte tout à lui-même, ne court pas le risque de s'oublier, de renoncer à sa position particulière exclusive; son universalité ne consiste qu'à vouloir tout. Cette force expansive des appétits, bien qu'elle soit toujours liée à la plus grande étroitesse d'esprit, est cependant objectivement, pour l'histoire, un puissant moyen de réaUser l'idée d'universalité. Rome nous en fournit la preuve la plus éclatante.

L'égoïsme est la cause de l'universalité romaine; il est ce caractère fondamental de l'esprit romain dont nous avons à nous occuper ici. H y a un égoïsme étroit moralement et intellectuellement, à vues courtes, sans énerve dans l'exécution, trouvant sa satisfEu^on dans des avantages mesquins et momentanés. Mais il y a aussi un égoïsme grandiose, magnifique dans le but qu'il s'est proposé, admirable par la logique et l'ampleur de ses conceptions, imposant par l'énergie de fer, par la constance et l'abandon avec lequel il poursuit son but

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éloigné. Cette seconde espèce d'égoïsme noos offre le spectacle de la plus grande tension possible des forces morales et intellectuelles, elle est la source de grandes actions et de grandes yertus. Nul autre caractère que le caractère romain n'est plus propre à nous en faire connaître la nature. H n'y a aucun intérêt pour nous à suivre Tégolsme romain dans ses mesquineries, dans sa cupidité, son avarice, sa dureté et son insensibilité, etc., il s'y étale dans toute sa nudité. Mais à mesure que les relations de l'individu s'élargissent, à mesure que grandit le but auquel il se consacre, les effets de l'égoïsme deviennent plus méconnaissables, ses formes revêtent un caractère plus noble, et parvenu enfin au point culminant de la grandeur romaine , à l'abnégation devant l'État romain, l'égoïsme individuel se vainc lui-même pour se sacrifier au bien de l'État

n semble paradoxal, en apparence, d'énoncer que les propriétés du caractère' romain, la valeur, l'amour de la patrie, la religiosité, le respect de la loi, etc., vertus qui semblent n'avoir rien de commun avec l'égoïsme ou qui en supposent même l'absence, ont cependant leurs racines dans l'égoïsme. Pour s*en convaincre, il suffit de voir les choses dans leur vérité, de ne pas considérer les individus romains, mais Faction de l'esprit du peuple romain.

Lorsqu'un peuplé est complètement imbu d'une idée, que tout son être et toute son existence se résument dans cette idée, son caractère se modèle naturellement sur elle. Les vertus, les forces qui y répondent le mieux sont celles qui se développent Or, l'égoïsme que nous venons de caractériser exige pour son appareil moral une grande énergie de caractère, de la valeur, un ferme empire sur soi-même, la constance, l'abnégation devant le but commun, toutes les qualités en un mot que nous trouvons chez les Romains. Objectivement donc, ces qualités rendent service à l'égoïsme national, bien que, considérées subjectivement , leur développement et leur exercice renferment une abnégation individuelle. A son insu et sans le vouloir, peu importe qu'il ait ou non conscience de cette disposition, l'individu est

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déterminé par l'esprit national. Que ses actes isolés émanent, à son point de vue , du sentiment du devpir ou d'une impulsion inconsciente de sa. nature intime, c'est à. l'action de l'esprit national qu'il faut attribuer qu'il ait senti cette impulsion ou qu'il ait compris ce devoir. L'esprit national modèle le caractère du peuple, ses institutions morales, sa yie entière, de la manière la plus favorable à son but.

La réflexion, le calcul conscient ont sans doute leur part dans ce développement objectif de l'égoïsme national. C'était un besoin pour les Romains de mettre eux-mêmes la main à l'oeuvre, il leur répugnait d'abandonner les choses à leur croissance naturelle. J'ai fait remarquer, (p. 97), combien cette impolsion se manifeste, même dans la légende romaine; nul homme, qui étudie le mondé romain, en y ayant égard, ne pourra contester la grande part qu'ont pris à sa formation la réflexion et l'intention ; partout se manifeste le désir de concevoir et de dominer intellectuellement ce qui existe, comme aussi l'intervention secourable et organisatrice de la main des hommes. < La forme de toutes les institutions, dit un des meilleurs connaisseurs de l'antiquité romaine('^'), prouve qu'aucune partie de la vie de l'État ne fut abandonnée à son mouvement spontané, qu'aucune ne repose sur un ensemble de traditions séparées; partout se trahit l'efifort de révéler un principe suprême , et de l'appliquer avec la logique la plus rigoureuse dans toutes les règles, dans toutes les formes et dans tous les symboles. » Mais l'incomparable instinct natioiial des Bomains jouait toujours le rôle principal. Qu'est-ce que cet instinct ? Est-ce une disposition naturelle, dont un ne peut trouver la cause? une qualité primordiale de l'esprit romain ? Je n'y vois que la conséquence de cette tendance pratique, de cette habitude des Bomains > devenue pour eux une seconde nature, d'appliquer toute leur force morale et intellectuelle au service de

C") RuBwo, /. c„ p. 205,

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L ESSENCE DE l'ESPBIT BOICAIN. § 24 317

leur égoîsme. Les Roioains, j'bae le dire, ne pouvaient rien faire d'inopportun; le sachant ou ne le sachant pas, ils envisagent tout au point de vue de Topportunité ; et de môme que les Grecs, sans le vouloir et sans le savoir, trouvent le beau, parce que leur nature entière est pénétrée de l'idée du beau , de même les Romains trouvent mécaniquement l'opportun.

Les Bomains voient tout au travers du prisme de Topportunité; leur Olympe en est la preuve la plus frappante ('**). Borne ne pouvait reconnaître et honorer que ce qui avait xm but; des dieux qui auraient vécu sans mission déterminée, pour eux-mêmes, n'auraient été à ses yeux que des paresseux. Aussi chaque dieu romain avait-il sou cercle d'action pratique , son poste pour ainsi dire, duquel et pour lequel il existait La théologie romaine pousse jusqu'au ridicule le principe de la division du travail; l'imagination romaine était inépuisable pour trouver de nouvelles afifaires, de nouvelles occupations, de nouveaux services auxquels elle pût commettre un dieu particulier. Il n'y avait point d'intérêt, si nul et si insignifiant qu'il fût, point d'instant de la vie humaine, depuis la naissance jusqu'à la mort, point d'opération agricole depuis les semailles jusqu'à la moisson, que le sentiment prosaïque des Bomains ne mît sous la protection de quelque dieu ('*'). Mais comme les Bomains eux-mêmes, ces dieux se confoudent entièrement avec leur but; ils ne sont que ces buts personnifiés.

La religiosité même des Bomains, tant vantée par eux-mêmes et par les autres , était au fond déterminée par l'opportunité ou par l'égoïsme. Les Bomains houoraient les dieux non parce que c'étaient des dieux , mais parce qu'ils obtenaient ainsi leur

("*) Je renvoie pour plus de détails à Hxgbl, dans sa PhUoiophie de la Religion, 2* partie, 2* sect. Il caractérise très justement la religion des Bomains, comme la religion de l'opportunité.

(■'*) V. Surtout la dissertation de Ambbosoh, Ueber die ReligiarubOcher der Râmer. Bonn, 1843, p. 11 et s.

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protection. La religiosité romaine était mesurée au besoin d'assistance , à la nécessité dans laquelle ils se trouvaient. Us entretenaient naturellement de bons rapports avec les dieux, même pendant la prospérité, et ils ne les laissaient manquer de rien de ce qui leur revenait; ils leur comptaient sans marchander, pour continuer la comparaison faite plus haut, leur traitement, le prix pour lequel ils accordaient leur faveur à Bome. Mais si quelqu'un, État ou particulier, avait besoin de secours extraordinaires, il devait payer en conséquence, car les dieux ne faisaient rien pour rien.

Le votum était la forme habituelle pour se concilier les dieux; habituelle parce qu'elle était la plus sûre : on n'avait à remplir ses promesses qu'après que les dieux avaient d'abord rendu le service désiré. Le votum appliquait aux dieux les principes du droit des obligations , et il en conservait la terminologie.

Cette appréciation sur l'égoïsme comme mobile de la religiosité romaine est de nature à être contestée, et ce n'est pas le moment d'en entreprendre la démonstration en règle. C'est un motif de plus pour insister sur l'observation déjà faite en ce qui concerne l'action instinctive de l'esprit romain. Je ne veux pas soutenir que le calcul et l'intention préméditée se soient fait à Bome un jeu des choses les plus saintes ('^^), mais je ne saurais davantage me persuader que le sentiment romain ne se serait démenti que dans la religion seule. Nous aurons plus loin (§ 25) l'occasion de montrer comment les institutions reli-

("«) C'est ce que l'on a, natarellement, Bontenu conformément au point de vue rationalÎBte qui ne vent voir dans la religion qn'nne œuvre d'impostnre et de calcul. Y. par exemple, Buchholtz, PhU, Untersuehungen ûber die Rômer, 3 vol., Berl. 1819, ouvrage dans lequel il n'y a de philosoplûque que le titre, 1. 1, p. 144 et s. Les solennités religieuses y sont considérées , p. 147, comme « les moyens par lesquels le gouverne- » ment romain détournait de lui-même l'attention des masses pour la • fixer ailleurs. »

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