‹ L'esprit du droit romain dans les diverses phases de son développement: dansChapitre 81 sur 87 · I. ESSENCE DE l'espbit bomâin. g · texte numérisé non relu

I. ESSENCE DE l'espbit bomâin. g

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Mais il n^en reste pas moins vrai que ce conflit entre la logique rigoureuse et les nécessites de la pratique, a développé, au plus haut degré, le don d'invention juridique des Bomains , au grand avantage de la perfection technique du droit. Un peuple doué d'une volonté moins énergique, n'éprouvera jamais cette nécessité morale, ni l'influence salutaire qu'elle exerce sur la perfection du droit Lorsque les conséquences du droit conduisent à des impossibilités pratiques, il se tire d'affaire en les mettant tout bonnement de côté.

La seconde qualité nationale des Romains, que nous avons nommée plus haut, leur esprit conservateur, exerça exactement la même influence, et fut, die aussi , un puissant levier pour leur génie inventif juridique. Concilier les nécessités du présent avec les traditions du passé, rendre justice aux premières, sans rompre, ni dans la forme ni au fond, avec les principes traditionnels du passé, discipliner le commerce juridique, conduire la force progressive du droit dans sa véritable voie, telle fut, pendant des siècles, à Bome, la mission véritablement noble et patriotique de la science juridique. Elle grandit en proportion des difficultés qu'elle rencontra.

L'Orient aussi est conservateur, ses idées et ses institutions n'ont pas fait un pas depuis dix siècles. Mais l'esprit conservateur de l'Orient n'est que l'envers d'une qualité négative : l'absence de force créatrice; il n'est pas le prix de la puissance, il est le résultat de la simple force d'ine?tie. Chez nous mêmes , sur notre propre sol, il n'est pas rare de voir un esprit qui aime à se donner pour conservateur : l'esprit conservateur de l'intérêt personnel, des convenances, de la peur, qui n'a pas le courage de regarder résolument son époque en face, et dont la myopie est plus dangereuse pour ses propres aspirations qu'elle ne leur est profitable. Tel n'est pas l'esprit conservateur de Bome. Les Bomains ne se sont jamais effrayés de rendre justice à une époque nouvelle, de laisser tomber d'antiques institutions qui avaient fait leur temps, et d'en introduire de nouvelles. Le regard le plus superficiel jeté sur le droit romain, suffit pour

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se convaincre qu'il s'est opéré dans son sein les révolutions les plus perturbatrices. Mais ces révolutions n'étaient point Tœuvre d'une violence efiErénée, procédant par secousses, et bientôt épaisée; elles s'accomplirent peu & peu et insensiblement. Les idées et les tendances nouvelles entrent timidement, furtive* ment presque^ dans la réalité; pas & pas elles doivent conquérir leur place , car ce qui existe leur oppose une résistance opiniâtre , et leur triomphe final n'est que l'œuvre et le prix de la prépondérance irrésistiblement démontrée de leur puissance ('^). Mais à cette marche lente et laborieuse correspond la solidité du résultat : le chêne croît avec une lenteur extraordinaire , mais son bois est d'une nature tout autre que celui du peuplier. Ce que l'on acquiert aisément, on le reperd avec la même facilité : ce que l'on aobtenu avec effort, on le défend avec opiniâtreté. Gela est vrai pour les peuples comme' pour les individus.

Un peuple qui> comme le peuple romain et le peuple anglais, tient étroitement au passé et né cède aux innovations que lorsque la résistance est devenue impossible, les conserve avec d'autant plus de fermeté qu'il a fini par les admettre. Il met à les maintenir la même énergie qu'il avait déployée à les repousser.

La tendance conservatrice du peuple romain se fonde sur une force active et non sur la simple force d'inertie. C'est la force avec laquelle un caractère ferme poursuit les principes qu'il s'est tracés, et s'en tient à ce qu'il a reconnu vrai et juste ('*0-

La preuve la plus forte et en même temps le témoignage le

(MO) Les RomainB eux-mêmes domient cette lenteur du déyeloppement comme la cause de l'excellence de leur constitution. Y. par exemple, GicXBOir, de repub. Il, c. 1... od hanc causant praestare noitrae ctvitatU ttatum eeteris civitatibus.», Quod nostra respublica non unius e$$et tngeniOy sed multarum, nec untus hominis viia^ êed aiiquot cofutitKia saeculorum.

(Mt) J'ai eu , dans Vinterralle, occasion de me prononcer dans nn antre ouTTage sur la valeur morale et politique de cette difficulté du développement du droit. Y. Jhbbino, £anip/um'« Hecht, Yienne 1872, p. 2(),

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plus éclatant de Taction de cette force, se trouve, à mes yeux, dans les contrastes grandioses que le peuple romain eut à subir dans le cours de son histoire et la manière dont il s'en rendit maître, n 7 en eut trois. Le premier appartient à Tépoque de la formation du peuple romain; nous en avons parlé plus haut (p.308) ; — le second est celui des patriciens et des plébéiens, — le troisième celui dujtis civile et dnj'iis gentium. Quel déploiement extrême de forces nous représente cette lutte continuée pendant des siècles entre les patriciens et les plébéiens ! Quelle violence dans les attaques, quelle âpreté dans les ripostes ! Combien une lutte pareille aurait pu devenir désastreuse pour un peuple et un système politique moins fermes que le peuple romain. Mais loin d'affaiblir ou de paralyser la force nationale , cette lutte Ta, au contraire, retrempée en Texcitânt au plus haut degré; Topposition entre Félément conservateur et rétrograde, représenté par les patriciens, et l'élément progressif et agissant, représenté par les plébéiens, loin de porter préjudice au développement du droit , lui a donné au contraire l'unité , l'uniformité et la continuité dans le progrès.

La troisième antithèse eut un cours tout pacifique , qui ne fut influencé en aucune manière par les querelles politiques des partis. Mais néanmoins, quel appareil de forces elle mit en œuvre ! Il s'agissait de renier Rome dans Rome elle-même , de se détacher des idées traditionnelles sans les abandonner, de mettre en présence , et d'appliquer à tout le système du droit comme égales deux idées opposées : l'idée romaine nationale et l'idée cosmopolite, de penser en Romain pour certaines institutions , autrement pour d'autres. H n'est pas difficile pour le penseur expérimenté de concevoir et de dominer deux systèmes philosophiques opposés, de manière à reconnaître immédiatement l'idée fondamentale jusque dans ses modifications les plus reculées. Mais cette simple virtuosité de la pensée ne pouvait suffire à résoudre ce contraste en droit romain; il ne s'agissait point d'un contraste scientifique, que l'on reconnait, mais d'une antithèse pratique que l'on doit souffrir; non d'une force pure-

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ment intellectuelle, mais d'une force morale, d'un dualisme du droit, d'une concession semblable à celle d'un état jusque là purement confessionnel, qui reconnaît à ime autre confession religieuse des droits égaux et les réalise consciencieusement dans tous les points. C'est là un fait^.^i ce fut aussi à mes yeux un fait pareil, preuve de force morale et non simple action scientifique, grâce auquel le peuple romain donna une double physionomie à toute sa législation, sans se laisser égarer par la crainte de se nuire à lui-môme ou de porter atteinte à son propre caractère — ce fut l'épreuve dans laquelle s'essaya luimême le sentiment de la sûreté nationale.

L'histoire de fiome nous montre encore une antithèse qui semble devoir être mentionnée ici : celle de la république et de la monarchie. Elle s'étend aussi sur plusieurs siècles. Extérieurement, la république et la monarchie restent en présence jusque dans le troisième siècle, mais ce n'est qu'extérieurement : car ce qui restait encore de la république n'en était plus que l'apparence, la forme pure, et ce dualisme, bien loin de donner une nouvelle preuve de la force de l'esprit romain pour sup* porter et résoudre les antithèses, fournit au contraire la preuve que c'en était Cedt de cette force.

Cependant, il n'y a pas que les trois exemples ci-dessus à rapporter. Quelle riche moisson d'antithèses ne nous offre pas le monde romain dans les autres matières ! D'un côté, la souveraineté du peuple et tout l'orgeuil de l'esprit d'indépendance individuelle, d'un autre côté les pouvoirs les plus étendus de la magistrature, la discipline de fer du chef de l'armée, hors de Rome, et en cas de nécessité, l'autorité illimitée, même dans Rome, du dictateur; ici la maison fermée avec la pleine souveraineté domestique, là le censeur qui, semblable à un pédagogue, cite devant son siège- de juge tous les secrets de la maLson; ici l'amour le plus jaloux de la liberté; à côté, la popularité d'un fonctionnaire qui au lieu de flatter le peuple, exerça ses fonctions avec ^autorité d'un roi, et l'intelligence parfaite qu'eut le peuple de la grandeur et de la lé^timité d'une pareille domiluttion.

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