I. ESSENCE DE L*E8PBIT BOMAIN
Si nous jetons enfin nn regard sur le mécanisme de la constitution romaine, que d'antithèses encore! Au lieu d^un seul titulaire pour chaque haute fonction, il 7 en a deux, dont Tun peut paralyser Taction de Tautre, comme si un résultat utile ne pouvait être ohtenu qu^après avoir triomphe d'une résistance; à côté de cela, en opposition avec la magistrature patricienne l'institution pléhéienne des trihuns, incarnation organisée de la négation politique. Chez le peuple, même dualisme : deux espèces d'assemblées populaires : les comices par centuries et par tribus. Plus haut, le sénat avec son pouvoir élastique, avec le droit notamment d'annuler les lois et les élections; droit qui, sinon dans son esprit, du moins dans la pratique , impliquait la possibilité d'une négation de la volonté du peuple. Mais malgré tous ces pouvoirs qui paraissent se nier réciproquement, malgré les conflits violents qui se déchainent souvent entre eux, le résultat général est satisfaisant: force, ordre, unité! Quelle en est la cause? La réponse, nous l'avons déjà donnée : la force romaine était de taille à résister à toutes ces antithèses. Ce qui pour bien d'autres peuples eût été une cause de ruine, pour Rome fut une cause de grandeur; pour Borne, le contraste, la contradiction, la lutte n'étaient, dans sou bon temps, que l'exercice de sa force.
Les explications qui précèdent avaient pour but d'insister surtout sur l'importance de l'élément moral, contrairement au préjugé répandu, qui place exclusivement la cause de l'excellence du droit romain dans le génie intellectuel des Romains. Cependant, après avoir prouvé, comme je crois l'avoir fiEÛt, la prédisposition du peuple romain à la culture du droit au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, je ne puis omettre de mentionner encore une circonstance qui a exercé une influence des plus favorables : la concentration de la vie romaine dans la ville de Rome. L'influence de cette circonstance sur le développement du droit est si évidente que ce serait perdre du temps que de s'y arrêter. Il suffit pour juger de cette influence de se placer dans l'hypothèse, qui se réalisa jplus tard
334 L. I. — T. n. — BAFP. DE L^ESP. BOM. AVEC LES PBINGIPE8
en Allemagne, qtd 7 contraria d'une manière si extraordinaire le déyeloppement dn droit national, et dans laquelle au lieu d'avoir un seul point central pour le droit et la jurisprudence, Borne aurait eu plusieurs de ces foyers juridiques. Cette concentration n'était point un fait purement géographique, pas plus que le morcellement politique de TAllemagne. J'y vois plutôt un effet de l'esprit romain, la manifestation d'une qualité que je ne puis passer sous silence, parce que je veux être complet : j'entends parler de la force centralisatrice. Ce n'est point la centralisation locale, dans la ville de Rome, de toute la vie nationale, de la politique, de la religion, du droit, de la civilisation , qui me détermine à admettre cette qualité ; je crois , au contraire, que cette qualité est empreinte aussi dans le droit et dans ses principes, et j'aurai souvent occasion, dans le cours de cet ouvrage, d'en fournir des exemples.
2. Rapport de l'esprit romaîn avec les principes originaires susdits
25. Quel fut l'usage que fit le peuple romain du capital avec lequel il entra dans l'histoire? Nous ne pourrons trouver de réponse positive à cette question que dans le second système; mais nous pouvons, et nous devons la résoudre, dès ce moment, par voie d'exclusion. Nous avons à rechercher quelles sont les idées que le peuple romain a abandonnées sur le champ, ou qu'il n'a conservées que d'une manière extérieure, conformément à sa manière de faire, pour les laisser bientôt périr, et qui ne formaient plus à l'époque florissante de la république, une branche vivante du droit.
Nous commençons par le principe religieux parce qu'il subit le premier ce destin. A ne considérer que l'apparence extérieure, on croirait que ce principe jouit pendant longtemps encore, à Rome, de son influence primitive. Quelque part qu'on regarde, dans la vie publique comme dans la vie privée, vers la fin de la république, la religion se met au premier plan : aucun
n. lUEYUB BÉTBOSPEOTIVE. g 25 335
fait important ne se passe , sans qu'elle n'y intervienne. Cependant je dois contester, d'une manière absolue, que la religion ait exercé une influence décisive sur le droit et sur l'État, à Rome, à l'époque de la république {***). H ne s'agit point de savoir si extérieurement la religion se montre partout, si elle participe à tout, si ses formes sont observées, si ses préceptes sont suivis : tout cela est vrai, et ne prouve cependant rien. Ce qu'il est essentiel de constater, c'est que l'esprit romain réduisait la religion à n'être qu'un moyen de réaliser son but, c'est que la religion dans l'État romain n'était pas maîtresse, mais servante. Ce n'est point, je le répète, que je prétende que les Romains se fissent, avec intention, un jeu des choses les plus sacrées C*')» j® soutiens seulement que c'était un besoin essentiel du caractère romain de subordonner, instinctivement et à son insu, toutes choses à son but, et de les diriger du côté où elles étaient le plus profitables à ce but. Ma démonstration s'appliquera, comme on le comprend, au côté de la constitution religieuse et ecclésiastique de Rome, qui avait une relation pratique avec l'État et le droit. Le côté religieux pur n'a pour nous qu'un intérêt négatif, en tant que nous y voyons à quelle distance il se trouvait du côté politique. Les sacerdoces, qui appartiennent à ce côté de la question ('*^), étaient peu recherchés, comme dénués d'influence politique, et les plébéiens eux-mêmes, dans leurs luttes pour les emplois
('**) L'opinion généralement répandue, est tonte différente ; mais je n'ai pas réussi à me convaincre de son exactitude.
(***) n fut un temps oii on le croyait, et Poltbs ,71, 56 , fut le premier à en donner un triste exemple. H considère la religion romaine comme un simple moyen y appliqué et perfectionné par les classes dominantes dans l'intention arrêtée de tenir en bride la masse du peuple, par la crainte des dieux.
(M4) Je ne parle point ici des pontifes, des augures, des féciaux, et décemvirs , plus tard XV tiri gacrù fuciundU, qui avaient la garde des livres sibyllins; je ne parle que des prêtres proprement dits : les flamineê, le rex êocri/lcvlut , les vestales, etc.
336 L.L — T.n. — &ÀPP. DE L'eSPB. BOIL ATEC LES FRIN0IPE8
ecclésiastiques, ne les briguèrent jamais ('**). Gomme la religiosité romaine était entièrement extérieure , il n'y avait pas à Rome Tombre de cette influence morale des prêtres sur le peuple, que Ton rencontre si fréquemment ailleurs. Chez un peuple véritablement religieux, la religion ne se renferme point en elle-même, dans ses dogmes et dans ses cérémonies, elle embrasse et elle pénètre toute la vie morale de la nation. L'extension du ministère des prêtres correspond à celle de la religion elle-même ; les prêtres sont les éducateurs du peuples, et exercent comme tels, la plus grande influence sur lui. n en était autrement à Rome. Les prêtres n'y sont que des serviteurs des dieux, leur mission se restreint à l'exercice et au soin du culte. Le dogme religieux passe au second plan. Dans les derniers siècles de la république, ils tombent presque dans un oubli complet, de sorte que le sacerdoce se réduisit en grande partie à l'exécution mécanique de formes incomprises et par cela même devenues sans importance, n ne se conserva que par la force de l'habitude, sans nécessité ni raison intérieure. Le sentiment religieux trouvait plus de satisfaction hors de l'égUse officielle que dans son sein. Ayant ainsi leurs fonctions limitées aux seules cérémonies, les prêtres ne pouvaient avoir aucune influence sur la vie, et ce qui n'avait point d'influence à Rome, n'était aussi que peu estimé ('**). Il y a un contraste caractéristique entre l'influence des prêtres et le pouvoir du censeur : la morale, négligée par la religion, devint une affaire d'administration,
('*') Les jeunes gens libertins étaient parfois, à titre de peine, nommés flamines (coptt), par le Pont, maœ,^ Titb-Livb» XXVII, 8.
(***) y. par exemple, TiTs-LrirB, XXVII, 8. Les flamme* diales avaient le droit d'entrer an sénat, mais ils n'osaient l'exercer... rem intermisfam per mulioi OB nrDieNiTATBM priorum flaminum, et lorsqne G. Flaccns osa pour la première fois invoqner ce droit et l'obtint, l'avis unanime fat, comme l'atteste Titb-Livx : magie êonctitate vitae ç^itam sacerdotii jure rem eam flaminem obtinuùse.
n. BEVUE BÉTBOSPEOTITB. § 25 337
et an fonctionnaire civil reprit la charge de Tinstruction et de ia discipline morales du peuple.
Le côté politique pratique de la religion romaine est infiniment plus intéressant et plus instructif. Nous avons vu plus haut (§ 21), que la religion s^infiltrait dans toute la constitution politique et dans le droit. L'idée qui en avait été la cause, était assurément une idée profondément religieuse , mais elle disparut. Les institiitions qu'elle avait produites restèrent.
L'époque de la royauté n'est déjà plus inspirée par le sentiment qui donna naissance à ces institutions (''O; 1^ commencement et les premiers siècles de la république prouvent même un abandon décidé des traditions religieuses C*'), motivé , il est
(*") Je suis heureux de pouvoir en appeler, en ce sens , à une autorité comme celle d'AimoBCH, dans ses Étude$, déjà souvent citées, p. 57 : « n est certain que cette situation paisible et uniforme, nécessaire pour la naissance d'un sacerdoce et d'un système religieux, liés à mille formalités, se modifia sous la royauté. La légende n'a pas oublié de signaler ce passage de la religion et de la paix à un état d'irréligion et d'inquiétude, cette transformation d'une royauté ecclésiastique en royauté séculière. Le conquérant Tullus est ignorant des antiques préceptes de la religion, il les néglige : il est dénoncé comme l'ennemi des dieux. Son successeur, sous lequel la vie politique prend incontestablement un essor plus élevé , se débarrasse, lui et la royauté, des obligations de la religion, en abandonnant à des mandataires exprès , une partie notable de ses fonctions ecclésiastiques. Sous les règnes suivants , la politique prend une importance de plus en plus grande.... Le dernier roi de Rome est représenté comme un contempteur de la religion nationale et un partisan des cultes étrangers. » Le projet de Tarquin l'ancien , de changer de sa propre autorité la constitution antique, en instituant trois nouvelles tribus, est également très caractéristique pour l'esprit de cette époque.
(•M) Ambbosch, l, c, p. 64, note 111, place le commencement de la décadence de la théologie pontificale et de la discipline augurale, après la seconde guerre punique. Y. aussi p. 66. Quelle aurait été la cause de cette décadence? L'auteur observe lui-même, que déjà, avant la première guerre punique, il y a des preuves du respect décroiBsant envers la religion, y. p. 65, note 116.
Tom I. sa
338 L. I. — T. n. — BAPP. BB L^SPB. BOM. ATBO IJIS PBINOIPES
vrai , par des drconstances impérieuses , mais impossible à comprendre si Tesprit religieux fût resté le même qu'auparavant. Ces circonstances impérieuses furent : Torgueil du dernier roi , la puissance et Fopposition croissantes des plébéiens. La première de ces drconstaaces amena Tabolition de la royauté. C'était une violation flagrante de la constitution établie , à peine voilée sous la continuation apparente de la royauté dans la personne du rem sacrificulus. C'était surtout un précédent dangereux que désormais les plébéiens pouvaient invoquer en toute circonstance ('**). La seconde amena une foule de concessions, qui furent autant de transgressions du fas. Un peuple animé de sentiments vraiment religieux , eut préféré voir les plébéiens s'éloigner- de la ville , ou leur eut résisté jusqu'à la dernière extrémité , plutôt que de leur accorder, par exemple , le connubium (^, ou de contracter des mariages avec eux, même après le leur avoir accordé, ou de les admettre au consulat. Un peuple pareil n'eut jamais radicalement aboli la royauté , il serait resté dans les voies légales et aurait choisi un autre roi à la place de Tarquin , le roi expulsé.
Ce serait méconnaître entièrement le caractère des patriciens que d'admettre que l'idée de l'inviolabilité religieuse de la constitution, qu'ils opposaient si volontiers comme un bouclier contre les prétentions des plébéiens , eût déjà perdu son empire illimité sur les consciences. Si le droit public s'émancipa de la religion , si de bonne heure s'affaiblit le principe religieux , la faute doit en être imputée aux plébéiens. Leurs revendications politiques et leurs succès devaient nécessairement amener ce résultat ("*). Chaque défaite des patriciens battait en brèche
('^) Comme cela leur arriva en effet. Tm-LivB , lY, c. 6.
(»•) Le motif pour lequel il était prohibé, était : guod nemo pleb^us auipida haberet ideaque decemviros connubium diremisse, ne incerta proie auspicia turbareniur.
('") ScHwsaLXB, Eôm. Oeschichte, I, 735 cite, avec raison, comme
n. KEVUE SETS08PECTIYB. § 25 339
le principe religieux, chaque yictoire des plébéiens était une yictoire remportée sur Tidée de Finviolabilité religieuse du droit public. La religiosité romaine en général souffrit gravement de ce que la religion eût pris dans la constitution antique une place trop prépondérante. D en advint que les luttes politiques des partis vinrent toujours Fentamer profondément Le spectacle de la religion abandonnant successivement toutes ses positions , ayant constamment le dessous , devait produire Teffet le plus défavorable sur le sentiment religieux des deux partis et leur donner la conviction que Tintérèt politique, à Rome , était plus puissant que Tintérêt religieux. Mais précisément, en délivrant violemment les patriciens des liens du principe religieux, les plébéiens leur rendirent un service inappréciable, ils les obligèrent à devenir Romains, comme eux.
Cette déchéance de laTcligion dans la constitution ne s^étendait pas plus loin que Tintérêt des plébéiens ne Texigeait. U lui resta dans les limites de la constitution une place importante, d'où elle put continuer à exercer une incontestable influence. Mais en réalité , Fautoritè qui lui était laissée ne lui appartenait pas à elle-même ; elle résidait dans les mains de rÉtat. Les Romains avaient appris dans leurs luttes de parti , à subordonner la religion à Tintérêt politique, et leurs actes ultérieurs firent honneur à cet enseignement. La religion éprouva aussi Teffet du caractère romain : elle devint un simple moyen, car tel était le caractère romain , ainsi que nous Favons vu , que tout ce qui existait et croissait sur le sol du monde romain, devait servir à son but. La religion , ayant perdu ses forces vives , sous les coups répétés qui lui avaient été portés , se soumit de bon gré et sans résistance; elle sut éviter par cette soumission toute occasion de conflit avec Fintéret politique , et con-
exemple la constitatîon servienne, dans laquelle Féglise n'était plus qu'an élément secondaire et aocessoire, taadis que la constitution patricienne antique était religieuse dans son principe même. Y. aussi p. 63d, l. c.
340 L. I. — T. n. — BAPP. DE L^ESPB. BOH. AYEO LBS PBINCIPE8
serra ainsi une aatorité et une indépendance apparentes. L^tat romain se conformait, en tontes circonstances, à ses règles et à ses préceptes, il paraissait s^assnjettir complètement à son autorité. H n^y risquait rien d^aillenrs, car les préceptes de la religion étaient disposés au gré de TÉtat. L'autorité de la religion ne fusait que confirmer ce que TÉtat lui-même voulait, de sorte qu'en fin de compte il obtenait le concours d'une alliée toujours puissante, sans faire, de son côté, aucun sacrifice essentiel (•").
Je veux essayer de prouver l'exactitude de ce que j'avance par l'examen des principales institutions et des principes religieux et politiques qui ont trait à notre matière ('''), Examinons
(***) On pourrait me faire c^tte objection : A quoi bon le concours de la religion, si, comme il vient d'être dit, elle était dépouillée de ses forces vives? Je pourrais répondre d'abord que la corrélation que j'ai admise entre la religion et la politique n'existait , sans doute, que pour les classes élevées de la population, les seules qui y eussent un intérêt pratique, et non pour la multitude. Gela est exact, comme on sait, pour l'époque de Cicéron : incrédulité en haut, superstition en bas ! Mais il n'y a pas lien d'avoir recours , pour Pépoque antique, à cette supposition toujours triste ; je pense, au contraire, que la nature humaine peut expliquer cette contradiction apparente. Lorsqu'on croit ce que l'on désire , et que la volonté dirige ainsi la foi, il paraîtrait qu'une foi pareille ne peut avoir aucune puissance sur nous, et cependant, combien cette puissance peut être grande I Cette illusion est profondément enracinée dans la nature humaine, et le peuple romain, mieux qu'aucun autre, peut prouver jusqu'à quel point et avec quels effets elle peut exister chez un peuple tout entier. C'est un défont de religiosité véritable et à sa place une superstition, qui, bien qu'eUe n'ax>erçoive en règle générale que ce qu'elle aime, n'en exerce pas moins une gprande influence sur le peuple.' On voulait des manifestations sumatureUes, mais elles devaient être favorables. Dans la première guerre punique, P. Claudius fit jeter à la mer les poulets sacrés qui refusaient de faire le signe que l'on attendait d'eux. Ces signes étaient régnlièrethent conformes au désir, et cependant le courage de l'armée était excité lorsqu'elle apprenait que les signes étaient fovorables.
(>M) On trouvera beaucoup de bonnes observations dans Bbauvobt, La républ, rom», I, c. Y.
n. EEVUE KÊTBOSPECnYB. § 25 341
d'abord les personnes chargées de faire mouvoir ces institutions et d'y veiller : ce sont les pontifes , les augures , les f éciaux et les conservateurs des livres sibyllins. Leur influence était grande, mais pour pouvoir Texercer ils devaient y être invités par l'autorité publique. Ils ne fetisaient que répondre à des questions, Tinitiative leur manquait. Le fonctioimaire pouvait, s'il le voulait , prendre les auspices loi-même , ou appeler uninterprête qui n'appartenait pas au collège des augures ; robservation faite par un augure, sans invitation de la part de l'autorjté , n'obligeait point (*^) le fonctionnaire. Le collège des augures pouvait bien déclarer nul un acte, par exemple, l'élection d'un magistrat dans les comices , pour une irrégularité commise en consultant les auspices , mais il ne le pouvait, que je sache , que lorsqu'il était interrogé à ce sujet. Les féciaux décidaient les controverses internationales, mais il fallait aussi qu'ils y fussent conviés. Les pontifes étaient les gardiens du droit sacré : ils étaient très honorés et très influents , mais ils étaient dépourvus de toute autorité dans un conflit contre la volonté du peuple. Les condamnations criminelles prononcées par eux étaient sujettes à l'appel au peuple ; et il arriva plus tard que le peuple cassa leurs sentences d'absolution. Il advint même au cinquième siècle de Borne que le peuple força le pontifex maximus à célébrer une cérémonie qu'il avait déclarée contraire au droit sacré ("*).
Quelque grande ou petite, du reste , qu'ait pu être l'influence de ces hommes, n'oublions point que leurs fonctions étaient considérées et traitées comme des fonctions publiques. On en
(s»4) Sur la position des angores , y. surtout la dissertation instmctive de Rusmo, L e, , p. 44-62, et sur les féciaux, ibid., p. 170 et ss. Sur les conseryateurs des livres sibyllins, v. HASTUNa, Hihn, religùm, 1. 1, p. 186.
(***) TiTB Livx , IX , c. 46 : Coactuique eonsensu populi Comeliuà Bar^ batus Pontifex maœimus praeire verba, guum mare fnajorum negaret nisi coneutem aut imperatorem posée templum dedicare.
342 II. I. — T. n. — BAPP. DE li^SPB. BOM. AYEO LES PBINCIPES
roTètait des personnages qui, jusque-là , ayaient consacré leur vie à rintérêt de l^tat. En acceptant ces emplois ils ne considéraient pas leur carrière politique comme terminée; ils ayaient encore à se ménager la fayeur du peuple , et ne deyenaient nullement étrangers à l'intérêt de TÊtat. ^intérêt de caste ne les entraînait pas à abuser de leur autorité ou à Taccroitre au préjudice de l^tat. Dans ces emplois, comme dans tous autres , ils se sentaient ezclusiyement citoyens et Romains, et le sentiment qui les inspirait comme tels , leur seryait aussi de guide dans Pexercice de leurs fonctions. Ce sentiment deyait souyent étouffer dans son germe la possibilité d^un conflit du droit ecclésiastique et des intérêts politiques; il dictait en effet Tesprit dans lequel ils interprétaient les liyres sacrés, les signes, etc. Un pontife ou un augure déyoué à l'État, pouyait, sans croire se rendre coupable d'imposture ou de préyaricatioUi donner rinterprétation qui était la plus fayorable aux nécessités delà politique. A Tépoque où les patriciens étaient encore dans la possession exclusiye de ces charges, les plébéiens leur reprochèrent souyent de ne s'en senrir que dans l'intérêt de leur parti (*'*). Plus tard, et ayec bien moins de scrupule encore, on fit dans l'intérêt yéritable de la société toute entière , ce qui alors se pratiquait dans l'intérêt exclusif d'un parti.
(•»•) Par ex. Titb-Live, IV, o. 7. (an 310 av. J.-C.) : ,„.atigurum décréta perinde ac vitio creati honore àbiere (tribuni militum), quod C. iJurUus, qui comitiis eorum pràefuerat, parum recte tabemaculum cepisset, TrrB- LiVB, VUI, c. 23 (an 428 ay. J.-C.) : .,..consulU cntgitres vitiosum videri dictatorem pronuntiaverunt. Ecan rem TBiBtnn bxjspbctaje dvtajebmqxib GBDCHTAKDO FBOBBUHT... nec qttemque mortalium exetare, qui se vidisse oui audivisse quid dicai, quod auspicium dirimeret, neque augures divinare JRomae sedentes potuisse, quid in castris consuli vitii obvenisset. Cui non apparere, quod plebbjus dictatorsU, id vitium auguribus visumf Dès Pan 298, suivant TiTB-LiyB, les tribuns mirent en suspicion une décision des Duumviri lUbrorum sacrorum : id factum ad impediendam legem tribuM criminabantur ingensque aderat certamen.
n. BEYUB séTBOSPBCTIVB. § 25 343
n ne sera pas inutile de rappeler ici Tobseryation souvent répétée ("'), que c'était une maxime de la politique romaine , que rÉtat lui-même devait discipliner la marche de certains courants religieux que Ton jugeait opportun de tolérer. Il les plaçait ainsi dans sa dépendance. Reconnidtre publiquement un culte nouveau, lui concéder des droits égaux, était, aux yeux des Romains, un danger moindre que de le tolérer simplement. L'on adoptait ce parti toutes les fois qu'il devenait impossible de supprimer un culte qui était parvenu à s'introduire; au point de vue purement politique , ce parti était plus sage que la simple tolérance religieuse, ce moyen terme pratiqué de nos jours. Borne ne connaissait pas ces prêtres d'un culte autorisé à contre-cœur, qui, pleins de ressentiment contre l'État» emploient contre l'intérêt de l'État leur empire sur les âmes , en usant de resixictions et d'odieuses dissimulations. Ou bien elle les chassait, lorsqu'elle considérait le culte qu'ils voulaient introduire comme un danger public, ou bien, lorsqu'elle les tolérait eux et leur culte, elle leur assignait une position, qui, au lieu de les pousser dans l'opposition, les forçait, au contraire, de concourir à son but.
Telle était la situation des personnes ecclésiastiques. Examinons maintenant le culte et les dogmes pour autant qu'ils eussent une relation avec la politique et présentassent un intérêt pour l'administration de l'État. Le spectacle qu'ils nous offrent est bien le plus écœurant de tout le monde romain. Que l'esprit
C'^) Par exemple RtTBmo, L c.,p. 204, note : Il suffit de rappeler les haruipices, les livres sibyllins « les vates, l'accueil des cultes grecs , etc., pour pouvoir conjecturer ce qui se passait à Tépoque primitive. Les principes ne restèrent pas indifférents vis-à-vis des religions nouvelles et des arts religieux nouveaux, ils les attiraient à eux , les modelaient et en tiraient profit : < Mécène donne ce conseil à Auguste : (Dion Gassius, » L. n, 36). La divination doit exister, mais elle doit être exercée par 9 des fonctionnaires publics , connus de l'État, et non par des charlatans • nomades. »
344 L. I. — T. n. — RAPP. DE L^ESPB. BOM. AVEC LES PBINCIPES
qui les avait créés les eût abandonnés, qae fantômes vains et vides ils continuassent à avoir une existence apparente, ce n^est point là ce qu^il y a de plus choquant; ce phénomène se répète partout; (II, 600), ce qui révolte c'est qu'une raison prosaïque et froide s'empara d'eux avec l'intention, il est vrai , de les conserver (''*), mais aussi avec le dessein bien arrêté de les adapter et de les faire servir à ses fins. Cette influence néfaste de la raison dans une matière qui aurait toujours dû lui rester étrangère, ce jésuitisme intentionnel ou inconscient, qui observe les formes indifférentes, parce qu'elles ne le gênent point, mais qui écarte par de misérables sophismes les véritables obstacles que lui oppose la religion, ce mélange de superstition, de ruse et d'art juridique appliqué aux choses de la religion, jettent une ombre rebutante sur le tableau du caractère romain. Ce n'en est pas moins un spectacle assez étrange pour qu'il soit intéressant d'en faire connaître l'essence véritable.
Examinons donc les principes religieux et les formes dont la rigoureuse observation est le seul objet , en définitive , des
(***) n serait très intéressant, mais naturellement nonsne pouvons le faire ici , de montrer la ressemblance qu'il y a entre la manière dont fut traitée la jurisprudence romaine et la religion. Les mêmes faits que nous rencontrons dans la première, (par exemple le formalisme, la conséquence logique, les fictions, les actes apparents, etc., même quelques principes matériels , n, 882 s.),' se reproduisent dans la religion , mais avec un effet complètement opposé. Ce qui était approprié au droit et qui en favorisait le développement, au plus haut degré^ était au même degré préjudiciable pour la religion et l'éloignait de plus en plus de son véritable esprit. Voir traiter théologîquement des questions juridiques est plus supportable encore que voir traiter juridiquement des questions théologiques. Rnsnroi /. c, p. 219, note 2 fidt remarquer « que le fait que la scientia justi et injusti embrassait aussi la religion est bien caractéristique de la.pensée romaine • Le juriste connaît la définition légale de la jurisprudence : rerum divinarum atque humanarum notitia, jusH atque ir^tuH scientia (L. 10, § 2 de J. et J. et 1, 1. 2) ; il sait aussi que la théorie des êocra était comptée parmi les branches du ji*s publicum (L. 1, § 2, ibid.).
n. BEYUB BÂ-TBOSPBOTiyE. § 25 345
louanges que Ton a prodiguées avec tant d'exagération à la religiosité romaine ("*). Ne sont-ils pas parfaitement conformes aux buts temporels des Romains ?La religion , il est vrai, protège les institutions politiques romaines, mais cette religion est assez, complaisante pour reyètir au gré de l'État, toutes les transformations qu'il réclame d'elle. Elle couvrira de son manteau les rapports de la vie, mais il suffira aussi d'un signe pour qu'elle cesse de les consacrer. Ijinauguratio peut être retirée si les auspices sont favorables {^^\ le mariage conclu avec la consécration religieuse de la confàrreaiio peut se dissoudre par la diffareatio; un lieu sacré peut redevenir profane , les dieux mêmes peuvent être contraints d'émigrer d'un temple dans un autre. Cette consécration religieuse, d'un autre côté, n'est pas restreinte aux objets qui ont rapport à la religion, elle peut être appliquée à toute institution quelconque (*").
En déclarant la guerre, les féciaux devaient jeter la lance sur le territoire de l'ennemi; lorsque l'extension du territoire romain rendit l'observation de cette prescription incommode, on sortit d'embarras en faisant acheter par un soldat de Pyrrhus, fait prisonnier, un terrain devant le temple de Bellone : ce terrain fut considéré comme territoire ennemi ('^*). Le chef d'armée qui avait éprouvé un revers, devait retourner à Rome pour y attendre de nouveaux auspices favorables ; les Romains éludèrent de la même façon cette prescription gênante : on convertissait en ager
C^) Hjlbtuvg, l, c, I, p. 186, dit par exemple... Il &at donc vanter les Bomains de ce qu'ils ont possédé, plus qn'aacun antre peuple de la terre, une religiosité générale profonde et indestructible.
(>M) TiTB-LiVB raconte ce qui suit de Tarquin le jeune , I, c. 55 : exaugurare fana sacêllaque staiuit,.. omnium sacellorum exaugurationes admittebantaves»
(s«i) Plus tard par exemple , le Sénat décide par décret ce qui doit être fasy V. FaoBTiNi Strateg.^ IV, 1, 88 : ne quem ex ii» sepeiire vel lugere fas