‹ L'Ésprit du droit romain dans les diverses phases de son développement (volume 4)Chapitre 112 sur 136 · L — T. H. — BAPP. DE L'ESPB. ROM. AVEC LES PRINCIPES · texte numérisé non relu

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déterminé par l'esprit national. Que ses actes isolés émanent, à son point de vue, du sentiment du devoir ou d'une impulsion inconsciente de sa nature intime, c'est à l'action de l'esprit national qu'il faut attribuer qu'il ait senti cette impulsion ou qu'il ait compris ce devoir. L'esprit national modèle le caractère du peuple, ses institutions morales, sa vie entière, de la manière la plus favorable à son but.

La réflexion, le calcul conscient ont sans doute leur part dans ce développement objectif de Fégoïsme national. C'était un besoin pour les Romains de mettre eux-mêmes la main à l'œuvre, il leur répugnait d'abandonner les choses à leur croissance naturelle. J'ai fait remarquer, (p. 97), combien cette impulsion se manifeste, même dans la légende romaine; nul homme, qui étudie le monde romain, en y ayant égard, ne pourra contester la grande part qu'ont pris à sa formation la réflexion et l'intention ; partout se manifeste le désir de concevoir et de dominer intellectuellement ce qui existe, comme aussi l'intervention secourable et organisatrice de la main des hommes. « La forme de toutes les institutions, dit un des meil- » leurs connaisseurs de l'antiquité romaine(311), prouve qu'aucune » partie de la vie de l'État ne fut abandonnée à son mouvement » spontané , qu'aucune ne repose sur un ensemble de traditions » séparées; partout se trahit l'effort de révéler un principe » suprême, et de l'appliquer avec la logique la plus rigoureuse » dans toutes les règles , dans toutes les formes et dans tous les » symboles. » Mais l'incomparable instinct national des Romains jouait toujours le rôle principal. Qu'est-ce que cet instinct? Est-ce une disposition naturelle, dont on ne peut trouver la cause ? une qualité primordiale de l'esprit romain ? Je n'y vois que la conséquence de cette tendance pratique , de cette habitude des Romains, devenue pour eux une seconde nature, d'appliquer toute leur force morale et intellectuelle au service de

(311) Rubino, l. c, p. 205.

leur égoïsme. Les Romains, j'ose le dire, ne pouvaient rien faire d'inopportun; le sachant ou ne le sachant pas, ils envisagent tout au point de vue de l'opportunité; et de môme que les Grecs, sans le vouloir et sans le savoir, trouvent le beau, parce que leur nature entière est pénétrée de l'idée du beau , de même les Romains trouvent mécaniquement l'opportun.

Les Romains voient tout au travers du prisme de l'opportunité; leur Olympe en est la preuve la plus frappante (312). Rome ne pouvait reconnaître et honorer que ce qui avait un but; des dieux qui auraient vécu sans mission déterminée, pour eux-mêmes , n'auraient été à ses yeux que des paresseux. Aussi chaque dieu romain avait-il son cercle d'action pratique, son poste pour ainsi dire, duquel et pour lequel il existait. La théologie romaine pousse jusqu'au ridicule le principe de la division du travail; l'imagination romaine était inépuisable pour trouver de nouvelles affaires, de nouvelles occupations, de nouveaux services auxquels elle pût commettre un dieu particulier. Il n'y avait point d'intérêt, si nul et si insignifiant qu'il fût, point d'instant de la vie humaine, depuis la naissance jusqu'à la mort, point d'opération agricole depuis les semailles jusqu'à la moisson , que le sentiment prosaïque des Romains ne mît sous la protection de quelque dieu (3U). Mais comme les Romains eux-mêmes, ces dieux se confondent entièrement avec leur but; ils ne sont que ces buts personnifiés.

La religiosité même des Romains , tant vantée par eux-mêmes et par les autres , était au fond déterminée par l'opportunité ou par l'égoïsme. Les Romains honoraient les dieux non parce que c'étaient des dieux , mais parce qu'ils obtenaient ainsi leur

(312) Je renvoie pour plus de détails à Hegel, dans sa Philosophie de la Religion, 2e partie, 2e sect. Il caractérise très justement la religion des Romains, comme la religion de l'opportunité.

(313) V. Surtout la dissertation de Ambrosch, lieber die Religionsbücher der Römer. Bonn, 1843, p. 11 et s.

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protection. La religiosité romaine était mesurée au besoin d'assistance, à la nécessité dans laquelle ils se trouvaient. Ils entretenaient naturellement de bons rapports avec les dieux, même pondant la prospérité, et ils ne les laissaient manquer de rien de ce qui leur revenait; ils leur comptaient sans marchander, pour continuer la comparaison faite plus haut, leur traitement, le prix pour lequel ils accordaient leur faveur à Rome. Mais si quelqu'un , État ou particulier, avait besoin de secours extraordinaires, il devait payer en conséquence, car les dieux ne faisaient rien pour rien.

Le votum était la forme habituelle pour se concilier les dieux; habituelle parce qu'elle était la plus sûre : on n'avait à remplir ses promesses qu'après que les dieux avaient d'abord rendu le service désiré. Le votum appliquait aux dieux les principes du droit des obligations, et il en conservait la terminologie.

Cette appréciation sur l'égoïsme comme mobile de la religiosité romaine est de nature à être contestée , et ce n'est pas le moment d'en entreprendre la démonstration en règle. C'est un motif de plus pour insister sur l'observation déjà faite en ce qui concerne l'action instinctive de l'esprit romain. Je ne veux pas soutenir que le calcul et l'intention préméditée se soient fait à Rome un jeu des choses les plus saintes (3U), mais je ne saurais davantage me persuader que le sentiment romain ne se serait démenti que dans la religion seule. Nous aurons plus loin (§25) l'occasion de montrer comment les institutions reli-

(314) C'est ce que l'on a, naturellement, soutenu conformément au point de vue rationaliste qui ne veut voir dans la religion qu'une œuvre d'imposture et de calcul. V. par exemple, Buchholtz, Phil. Untersuchungen über die Römer. 3 vol., Berl. 1819, ouvrage dans lequel il n'y a de philosophique que le titre, 1. 1, p. 144 et s. Les solennités religieuses y sont considérées, p. 147, comme « les moyens par lesquels le gouverne- » ment romain détournait de lui-même l'attention des masses pour la » fixer ailleurs. »

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