CONDITIONS DE LA SENSATION
lés cellules puissent être affectées au même instant, mais bien qu’il se produit une onde qui, en se propageant, suffit pour agiter tout le corps.
Nous avons vu d’une manière générale en quoi consiste l’action nerveuse. La stimulation d’une surface sensible affecte un nerf sensitif. De là, elle sc propage jusqu’à un centre ou ganglion, où elle met en liberté une force encore plus énergique, laquelle arrive aux muscles par les nerfs moteurs. Le résultat final d’un choc nerveux est un mouvement des muscles. Mais, par suite des croisements nombreux dont se compose la masse des corpuscules, ou substance grise centrale, la stimulation sensitive arrive d’abord à un corpuscule, puis se répand successivement dans les autres, jusqu'à ce qu’elle en affecte un grand nombre, avant d’atteindre les nerfs moteurs ; et ceux-ci, une fois atteints, sont assez nombreux pour déterminer un cercle de mouvements fort étendu. Or, on constate que la conscience ou le sentiment augmente avec l’étendue de l’onde, ou le nombre de corpuscules centraux excités, et ainsi avec le nombre de mouvements extérieurs qui commencent en conséquence. La sensation n’est qu’à l’état naissant lorsqu’il s’agit d’une stimulation sensitive simple, c’est-à-dire qui ne parcourt qu’un groupe limité de corpuscules, et ne produitqu’un mouvement simple. Nous ne pouvons pas dire que, môme dans ce cas, la conscience ou la sensation n’existe absolument pas ; mais elle commence à se manifester d’une manière décidée quand Tonde s’étend à droite et à gauche, par les croisements des corpuscules ; et elle s’accroît à mesure que cette onde s’étend. Nous admettons comme un fait fondamental que c’est avec l’action nerveuse que com-
mence la sensation. Nous ne pouvons tirer une ligne entre l’action nerveuse sans sensation et l’action nerveuse avec sensation ; nous ne pouvons qu’indiquer une échelle de degré. Cependant, à tous les points de vue, la division des actions nerveuses en actions inconscientes et actions conscientes rend plus claire la loi générale de la diffusion.
Les actions réflexes — la respiration, les mouvements des intestins , l'action du cœur , le clignement des yeux, etc., — sont produites, nous le savons, par l’intermédiaire de la moelle épinière et de son prolongement immédiat à la base du cerveau ; elles n’intéressent pas la masse cérébrale. Les mouvements qui répondent à chacune de ces actions sont limités à l’organe qui doit fonctionner : à la poitrine, pour la respiration ; aux intestins, pour le mouvement des aliments ; aux muscles du cœur, pour la circulation du sang. Ces actions ne sont accompagnées d'aucune sensation. De même, si nous touchons la main d'une personne endormie, nous voyons eette main s'agiter, ou le bras se retirer. C’est là un mouvement réflexe ; il vient des centres inférieurs, sans diffusion ou communication latérale, et il aboutit à un seul groupe particulier de muscles. Dans les cas de ce genre, nous l’avons déjà vu, la limitation est due à la faiblesse de la stimulation. Les voies pour arriver au cerveau sont ouvertes, mais l’action d’un très-faible contact ne suffît pas pour y lancer la force nerveuse. Cependant, le fait de la portée limitée est accompagné de l'inconscience : une réaction isolée témoigne du peu d’étendue de la zone de stimulation ; et ces réactions isolées sont accompagnées
DIFFUSION PROPORTIONNÉE A LA SENSATION 57 d’une sensation bien faible, si même il en existe aucune.
Comparons à cela ce qui se passe dans le cas d’un choc énergique, d’une douleur aiguë ; par exemple, lorsqu’on reçoit à la main un coup violent ou une blessure. Il se produit encore une action réflexe, qui donne naissance à des mouvements du bras ; mais ce n'est là qu’une faible partie de l’effet produit. Tous les membres entrent en mouvement; les traits se contractent avec une expression bien connue ; la voix laisse échapper un cri perçant ; le corps tout entier s’agite. Les effets ne se bornent pas à de simples mouvements des muscles : le sang se porte au visage, et témoigne du trouble de la circulation ; la respiration s’accélère ou se ralentit ; une perte d’appétit momentanée prouve que les sécrétions 'gastriques sont altérées ; la peau se contracte ; et, chez la femme, le lait de la mère semble se transformer en fiel. Pour produire des effets si étendus et si divers, il faut assurément que l’influence du choc, les courants nerveux qu’il a déterminés, soient non-seulement très-intenses, mais encore étendus à tout le cerveau ; c’est là ce qui leur permet d’atteindre et de stimuler le système général des nerfs qui vont du centre à la circonférence.
J’ai choisi exprès un cas extrême, afin de présenter la loi dans toute sa force. Nous pourrions graduer les exemples, et faire voir que l’étendue de la diffusion varie en raison directe de la force de la sensation, aussi bien que l'intensité des manifestations qui résultent de cette diffusion. La proportion que l’on constate toujours entre ces deux phénomènes, est un des faits les mieux connus ; c’est même cette uniformité qui constitue le meilleur
moyen que nous ayons de juger de la force des sentiments de nos semblables. Il serait facile aussi de prouver que les exceptions apparentes à la loi ne sont pas des exceptions véritables ; que, lorsque les sensations sont trèslégères, ou que la stimulation est faible, l’onde qui se propage n’est pas assez forte pour déterminer une action visible des muscles ; que la volonté peut arrêter cette action : qu’il en est de même de l’habitude ; que, si le système se trouve déjà sous l’influence d’une autre action assez énergique pour résister à une nouvelle diffusion, les impressions sont nulles, ce qui arrive aux soldats qui ne sentent pas les blessures pendant le combat.
Je ne veux pas insister sur ces exemples ; je rappellerai seulement la manière dont l’habitude agit pour émousser la sensation qui accompagne nos actions, afin de montrer que, partout où s’est exercée.cette influence de l’habitude, l’onde qui se propage se trouve proportionnellement réduite et supprimée. Dans les premiers essais que nous faisons pour écrire, pour calculer, pour jouer d’un instrument, pour parler ; en un mot, dans tout travail qui exige une habileté matérielle, le sentiment intérieur que nous avons de la difficulté du travail, est représenté par le nombre des gestes maladroits et mal dirigés auxquels nous nous livrons. D’un autre côté lorsque nous sommes parvenus au plus haut degré de facilité et d’habitude, la conscience se réduit à presque rien ; et le calme général du corps prouve que la marche de la puissance motrice est désormais limitée à la seule voie indispensable aux mouvements exacts qu’il s’agit de produire. C’est là une sorte d’imitation acquise des mouvements réflexes primitifs dont nous avons parlé tout d’abord ;
CONDITIONS PHYSIQUES DE LA SENSATION 59 l’analogie est si frappante qu’elle a fourni aux physiologistes l’expression de mouvements réflexes secondaires ou automatiques, pour désigner les mouvements habituels. Après un long exercice de ses fonctions, l’employé chargé de la manœuvre d’un signal ne subit guère l’action des nerfs que dans le seul fil de communication entre la figure qui se reflète dans l’œil et un certain mouvement de la main ; les courants collatéraux de Tonde primitive se sont éteints peu à peu, et la sensation qui les accompagnait s’est réduite à une trace presque imperceptible.
Nous pourrions invoquer la loi de diffusion pour confirmer l’hypothèse par laquelle nous avons expliqué le procédé d’adaptation à propos de la loi de relativité. Le fait de l’affaiblissement des impressions qui se répètent, dépend peut-être d’une diffusion moins étendue et plus faible. Or, notre étude du fondement physique de la conservation des impressions (voir chap. V), démontre la tendance qu’ont tous les états nerveux, lorsqu’ils se répètent, à réduire le champ de leur action, et à suivre des canaux spéciaux de communication avec les états qui peuvent leur succéder, substituant ainsi des impressions intellectuelles aux mouvements brusques d’émotion.
C’est en combinant les deux lois, celle de relativité et celle de diffusion, que nous arrivons à l’expression générale des conditions physiques de toute conscience ; ces conditions sont un accroissement ou une variation des courants nerveux du cerveau, assez énergiques et assez étendus pour agir sur le système combiné des nerfs qui partent du cerveau ( nerfs moteurs et nerfs des viscère s).
A toutes les variétés de sensation chez l’homme correspondent, très-probablement, des variétés de diffusion
dans le cerveau, de même qu’à ces variétés de sensation correspondent, dans une proportion très-considérable, des variétés de manifestation extérieure. Les signes apparents ne forment qu’une faible partie de l’ensemble des effets produits sur les muscles et les viscères; bien des mouvements ne reçoivent qu’un commencement de stimulation, trop faible pour déterminer une action, sans parler des impulsions contraires qui arrêtent cette action ; en outre, la plupart des changements qui se produisent dans les viscères échappent à l’observateur. La diffusion d’une onde de force nerveuse est inséparable de la sensation. Les mouvements et les gestes qui en résultent sont le langage universel de la sensation, et ont une constance vraiment remarquable au milieu de toutes les variations du caractère humain. J’ai déjà cité ces faits comme donnant la première preuve de l’union intime de l’esprit et du corps ; ce sont des faits que peut saisir l’observation ordinaire, et dont cependant les partisans de la dissociation ou de l’indépendance de l’esprit et de la matière persistent à ne tenir aucun compte.
Les variétés d’expression des sentiments sont fort intéressantes à étudier au point de vue du sujet qui nous occupe ; mais il suffira, pour le moment, de la distinction si grande et si caractéristique entre le plaisir et la douleur.