‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relationsChapitre 36 sur 137 · SIÈGE DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

SIÈGE DE LA MÉMOIRE

cette fonction et les autres fonctions intellectuelles à un organisme matériel, il n’y a là rien de merveilleux ; en effet, à part cette considération que les faits appelés esprit et les faits appelés matériels sont les plus différents entre eux de tous ceux que nous connaissons, et nous offrent, en quelque sorte, la réunion des extrêmes, il n'y a dans leur union rien de plus mystérieux que dans celle de l’inertie et de la pesanteur, de la chaleur et de la lumière. Mais c’est que nous trouvons quelque chose qui dépasse les propriétés ordinaires de la matière, dans la possibilité de renfermer dans trois livres d’un tissu graisseux et albumineux, composé de fils minces et de petits corpuscules, tous les assemblages compliqués qui constituent nos aptitudes naturelles ou acquises, et toutes nos connaissances. Si les pierres contenaient des sermons, nous serions moins étonnés de voir que le cerveau en produit aussi.

La rétentivité, l’acquisition ou la mémoire étant donc la faculté de continuer dans l’esprit des impressions qui ne sont plus excitées par l’agent primitif, et de les reproduire plus tard à l’aide de forces purement intellectuelles, je parlerai d’abord de la place qu'occupent dans le cerveau ces impressions renouvelées. On doit regarder comme presque démontré que l’impression renouvelée occupe exactement les mêmes parties, et de la même manière que l'impression primitive, et qu’elle ne s’étend à aucune autre partie et d’aucune autre manière que l’on puisse indiquer.

Cette manière de voir est la seule que comportent nos connaissances actuelles sur l’action des nerfs, quoique d’autres théories aient' été acceptées autrefois et le

soient encore; telle est, par exemple, la doctrine de l’existence d’un sensorium commun, ou compartiment du cerveau où les idées s’accumuleraient tout à fait en dehors de l’appareil récepteur. Mais cette théorie est si primitive, qu’elle mérite à peine l’honneur d’être discutée. Si nous supposons que le son d’une cloche frappe l’oreille et cesse ensuite, il reste une certaine impression persistante plus faible, l’idée ou le souvenir du son de la cloche, et il faudrait une très-bonne raison pour nous faire renoncer à l’idée bien naturelle que l’impression qui continue vient de la persistance, à un moindre degré, il est vrai, des courants nerveux produits par le choc primitif. Et, s’il en est ainsi pour les idées qui survivent aux objets d’où elles viennent, il est probable qu’il en est encore de même pour les idées qui renaissent du passé, pour le souvenir du son produit autrefois par la cloche. L'observation confirme cette théorie. Le souvenir de la parole est une articulation arrêtée et prête à se manifester au dehors. Lorsque la pensée d’une action nous impressionne vivement, nous pouvons à peine nous empêcher de la répéter, tellement tous les circuits nerveux sont envahis par des courants identiques avec les premiers. Le souvenir un peu vif d’une impression agréable ramène la même expression de physionomie et l’image de la réalité. On a même reconnu, par expérience, que l’idée persistante d’une couleur brillante fatigue les nerfs optiques 1 .

1. Cette manière d’envisager l’action physique de l’intelligence me semble avoir des conséquences fort importantes. Il en résulte, pour les idées, une tendance h devenir des réalités, comme lorsqu'une personne dont l’imagination se représente vivement un coup de pied, peut à peine s’empêcher de le donner en réalité. La faiblesse relative des courants nerveux qui accompagnent l’idée, et la force supérieure

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