‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relationsChapitre 49 sur 137 · SENS DU MOT EXPLICATION · texte numérisé non relu

SENS DU MOT EXPLICATION

terminent et l’explication et la nécessité de cette explication ; alors est achevé tout ce que peut exiger un esprit intelligent : la vision parfaite est consommée.

Mais, me dira-t-on, après avoir ramené la chute d’une pierre et l’attraction du soleil à une force unique appelée pesanteur, ilreste encore ce mystère: — Qu'est-ce que la pesanteur? Newton lui-mëme acherché à expliquer la pesanteur. Or, si l’on veut aller plus loin, il faut trouver quelque autre force à assimiler à la pesanteur ; on aura fait alors une nouvelle généralisation, et avancé d'un pas dans la voie de l’explication. Mais, s’il n’y a aucune autre force que l’on puisse lui assimiler, la pesanteur est le terme final de l'explication, et la révélation complète du mystère. Il n’y a rien de plus à faire, rien de plus à désirer. Et nous ne voyons là aucune raison d’être mécontents de cette position, de nous plaindre de ne pas obtenir la satisfaction qui nous était due, ou d’être mis à un rang moins élevé que celui que nous pourrions peut-être occuper. Notre intelligence est pleinement honorée, elle a ce qu’elle doit avoir, puisqu’elle possède un principe d’une portée égale à celle du phénomène lui-même.

Appliquons tout ceci à l’union de l’esprit et du corps. Ces deux substances ont très-peu de qualités communes ; elles ne partagent que les attributs les plus généraux, c'est-à-dire la quantité, la coexistence et la succession; et encore, dans certaines limites seulement.

Pour la quantité, le degré ou la distinction du plus et du moins, ni le corps ni l'esprit n’en sont exempts. Les propriétés de tous les corps matériels diffèrent entre elles par le plus ou le moins; le volume, le poids, la cou-

leur, la dureté, etc., ont des degrés particuliers que l'on peut déterminer pour chaque substance. De même aussi, les qualités de l’esprit diffèrent entre elles par le plus ou le moins : nos plaisirs, nos peines, nos pensées peuvent être comptés et mesurés, quoiqu’il soit impossible de déterminer les degrés d'intensité des sentiments avec la précision rigoureuse à laquelle on arrive pour les principales propriétés matérielles, telles que le volume, le poids ou la ténacité. D’un autre côté, les propriétés matérielles coexistent; plusieurs de ces propriétés peuvent se trouver réunies dans le même objet : un diamant a un volume, une forme, de la transparence, et d’autres qualités, lesquelles se trouvent à la fois dans la môme unité. De même, les attributs de l’esprit se trouvent ensemble appartenir à un même sujet : le même esprit sent, veut et pense. Enfin, les phénomènes matériels sont dans un état de changement; ils ont des phases successives, et dans cette succession nous reconnaissons le rapport particulier et remarquable de cause à effet. Une étincelle tombe dans l’eau et s’éteint; elle tombe sur de la poudre, et il se produit’une explosion. La même fluctuation, le même changement, la même succession, la même causation se manifestent dans les actions de l’esprit; à une douleur qui cesse tout à coup, succède une réaction de plaisir.

Le seul trait que présentent tous les phénomènes matériels, et que ne présente, au contraire, aucun des états de l’esprit conscient, c’est le mode de coexistence que l’on nomme ordre local, I'étendue. Un édifice ou un arbre a une certaine étendue; mais nous ne sentons pas qu’un plaisir, une peine, un souvenir ait une étendue; il y a

CONTRASTE ENTRE LA MATIÈRE ET L’ESPRIT 129 incompatibilité entre un sentiment et l’idée d’étendue. Tandis que notre esprit s'occupe d’une douce chaleur, il ne peut s’occuper en même temps de l’idée d’une chambre ou d’un feu, comme ayant une certaine étendue.

Les faits physiques et les faits intellectuels sont par eux-mêmes également faciles à concevoir et à comprendre. Quand nous voyons une table, nous l’apercevons de la manière qui convient à nos facultés ; il ne s’y rattache ni réserve ni mystère, en tant que table. Quand nous sentons une surface chaude, nous avons une idée suffisante de ce qu’est la chaleur. Il existe entre ces deux sensations une différence de nature bien marquée ; elles diffèrent entre elles bien plus qu’une table ne diffère d’une maison, ou que le goût du sucre ne diffère du son d’une harpe éolienne. Mais la différence n’empêche pas la connaissance; au contraire, elle y ajoute : toute différence nouvelle est la révélation d’une qualité nouvelle.

Je le répète, nous savons également bien ce que c’est qu’un morceau de matière et ce que c’est qu’une opération de l’esprit; nous voyons qu’ils ont des points de ressemblance et des points de différence, l'un avec d’autres espèces de matière, et l'autre avec d’autres opérations de l’esprit. Les faits matériels comparés entre eux, et les faits intellectuels comparés entre eux ont un rapport bien plus intime que les faits matériels en général comparés aux faits intellectuels en général. Aussi ramenons-nous en dernier ressort tous les faits de la nature à deux ordres, la matière et l’esprit ; et ces deux ordres, nous ne les ramenons pas à quelque chose de plus élevé. Sur ce point, nous arrivons à une différence plus grande que nous n’en avions rencontré à un moment quelconque de

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notre mouvement de généralisation. Les plantes et les animaux offrent de grandes différences de détail ; mais ils différent encore bien plus de la matière inanimée. Cependant ils ont en commun tous les traits principaux des corps matériels, et ils sont complètement opposés à l’esprit, qui n’a ni les traits distinctifs des uns ou des autres, ni leurs qualités communes. Il y a moins de différence entre les êtres inanimés et les êtres animés qu’entre lecorps et l’esprit.

L’étendue n’est que la première d’une longue liste de propriétés qui existent toutes dans la matière, et qui manquent toutes à l’esprit. L’inertie ne peut appartenir à un plaisir, à une souffrance, à une idée, tels que les éprouve le sens intime ; elle ne peut appartenir qu’aux dépendances physiques de l’esprit, aux actes matériels de la volonté, et aux manifestations du sentiment. Avec l’inertie vient la pesanteur, qui est une propriété essentiellement matérielle . Il en est de même de la couleur, qui ne saurait appartenir à un sentiment proprement dit, à un plaisir ou à une souffrance. Ces trois propriétés sont essentielles à la matière ; ensuite viennent la forme, le mouvement, la position, et une foule d’autres propriétés qui en dépendent, — attraction et répulsion, dureté, élasticité, cohésion, cristallisation, chaleur, lumière, électricité, propriétés chimiques, propriétés d’organisation (dans certaines substances particulières).

Quand nous avons dressé la liste complète des propriétés particulières à la matière, et de celles qui sont particulières à l’esprit, nous avons devant nous deux sujets d’étude bien distincts, qui ont chacun leurs difficultés. La matière, dans plusieurs de ses propriétés, est simple,

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