RAPPORTS DE TEMPS
plus développé, c'est à leur grande abondance de pigmentum qu'ils le doivent. Les albinos et les animaux blancs n'ont ni la vue ni l'odorat aussi délicats que les êtres de couleur foncée. Dans le labyrinthe membraneux de Toreille aussi, on trouve \m pigmentum noir. (De Tanosmie, par le D' William Ogle, Medico-Chirurgical Transactions, vol. LUI.)
Les faits de ce genre montrent jusqu'à quel point l'esprit peut subir l'influence de la structure des organes matériels. La présence d'un peu plus de pigmentum dans l'organe d'un sens peut, en augmentant la délicatesse de ce sens, déterminer les préférences, les goûts et les occupations d'un animal; ou, en d'autres termes, toute sa destinée. Chez l'homme, le fait d'une délicatesse extrême d'un ou deux sens principaux peut modifier tout le caractère, intellectuel et moral. La différence entre une nature sensuelle et une nature méditative pourrait, à la rigueur, provenir de l'appareil extérieur des organes des sens, à part même les quaUtés du cerveau. Dans ce cas, le système nerveux obéirait aux sens spéciaux au Ueu de les diriger.
Voyons maintenant les rapports entre l'esprit et le corps, au point de vue de leur mode d'action. Malgré l'extrême différence qui existe entre l'activité du corps et celle de l'esprit, nous pouvons cependant trouver entre eux des points de ressemblance. Le premier de ces points de ressemblance porte sur le temps.
Par une série d'expériences à la fois très-ingénieuses et très-concluantes, on a reconnu que la vitesse de transmission de la force nerveuse est d'environ quatre-vingt-
dix pieds par seconde i. Cette mesure s'applique au passage par les fils nerveux, et ne comprend pas le temps qu'il faut pour traverser la substance grise des centres, avec leur masse de corpuscules. Or, le temps nécessaire à un cercle d'action complet, en commençant par une stimulation des sens, et en finissant par certains mouvements, dépend en partie du temps que la force nerveuse met à parcourir les nerfs, et en partie de celui qu'il lui faut pour traverser les centres, où elle passe par un grand nombre de corpuscules. On a cherché à évaluer ia, durée de cette dernière opération, durée que la nature même des circonstances doit rendre assez variable ; en effet, l'étendue de la masse centrale qu'il s'agit de traverser peut varier, et de plus, il se peut qu'il y ait rencontre de courants contraires. Le cas où le retard intérieur est le moindre, est celui de ce que l'on nomme action réflexe^ dans lequel un mouvement répond à une stimulation, sans l'intervention de la volonté ; tel est, par exemple, le mouvement involontaire que fait une personne dont on pince la main. En opérant sur des grenouilles, Helmholtz a constaté que l'action réflexe exige de 3*0 à -jV de seconde ; or, la longueur totale des fils nerveux à parcourir ne pouvait être que de quelques centimètres, et pour parcourir cette longueur de fil nerveux continu, il faudrait à peine -^ de seconde.
Le temps que demandent une sensation et la volition qui en résulte, a été mesuré dans des cas où il n'y avait aucun conflit d'impulsion. On peut le faire en constatant le temps
1. Voyez dans la Revue des cours scientifiqueSj 1" série, tomes III et IV, l'histoire des diverses déterminations de cette vitesse^ par Du Bois-Reynnond, Helmholtz et Marey.
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qui s'écoule entre la sensation d'un signal et la réponse qu'y fait la main. On compare deus cas différents; dans le premier, la personne sur laquelle on fait l'expérienoe est avertie d'avance, elle sait où elle doit être touchée et quelle partie du corps elle doit mouvoir, de sorte que son attention se porte sur les points indiqués. Dans le second cas, le sujet soumis à l'espérience ne sait ni quel point sera frappé, ni quelle partie il devra mouvoir; il faut donc qu'il fasse acte de jugement ou de réflexion, et la différence de temps, dans cecas, est d'environ 7^ do seconde. Deux personnes sont séparées par un écran; la première doit prononcer une syllabe, et la seconde doit la répéter aussi vite que possible. Si la syllabe a été convenue d'avance, la répétition de cette syllabe demande de j à ;- de seconde ; ai elle n'a pas été convenue d'avance, le temps se trouve augmenté de ,'j de seconde.
M. Du Bois-Reymond suppose le cas d'une baleine, de 30 mètres de long, qui serait frappée à la queue avec un harpon ; il faudrait une seconde pour que l'impression du coup arrivât au cerveau; une fraction de seconde, soit un dixième, pourqu'elletraversàt lecervean; une seconde encore pour le retour de l'impulsion motrice, de sorte que l'embarcation des assaillants aurait un peu plus de deux secondes pour échapper au danger.
Ainsi nous établissons d'un côté par des preuves physiologiques que la force nerveuse exige un certain temps ; et de l'autre, par des preuves intellectuelles, qu'U faut un temps équivalent pour la sensation, la pensée et la volition. La vitesse de notre pensée ne peut jamais surpasser la vitesse matérielle de la force nerveuse. Il est rare que la rapidité de notre pensée puisse égaler celle du mou-
vement matériel de la force nerveuse, parce que nous avons le plus souvent à peser des considérations opposées ; en d* autres termes, des courants contraires d'influence nerveuse arrivent à la fois, et se contre-.balancent l'un l'autre pendant un temps plus ou moins long. Les expériences que nous venons de citer indiquent le minimum de temps d'une décision de l'esprit.
Signalons encore comme rapport de temps l'intervalle nécessaire pour produire un sentiment ou une émotion. L'action d'un stimulant quelconque exige un intervalle appréciable pour qu'un sentiment appréciable soit produit, — pour que nous ayons distinctement conscience d'un sentiment. Pour qu'une substance sucrée nous donne la sensation du goût sucré, il faut un certain temps après le premier contact avec le nerf. Et ceci est d'accord avec nos conclusions légitimes sur la nature de la force nerveux : les changements moléculaires des centres nerveux, qui accompagnent les sensations, prennent un temps appréciable. De plus, une sensation ne disparaît pas aussitôt que disparaît l'objet qui Ta produite ; de même, l'activité moléculaire provoquée dans les centres ne cesse point dès que cesse l'excitation nerveuse.
Ce que nous savons des forces moléculaires nous permet de conclure, sans crainte de nous tromper, que les changements moléculaires qui se produisent dans les nerfs et les centres nerveux, y déterminent une altération, qui atteint bientôt une limite, à partir de laquelle les nerfs ne peuvent plus subir d'autres changements, jusqu'à ce que le repos et l'assimilation les ramènent à leur état primitif. Or l'expérience que nous avons de ce qui se passe en nous,