Ô L'ESPRIT ET LE CORPS
sinon de remarquable, dans Tunion intime de ces deux faits extrêmes et opposés que l'on appelle l'esprit et la matière, nous devons reconnaître que la différence complète de leur nature rend très-difficile de trouver des termes pour exprimer leur union. L'histoire de cette question nous fournit à chaque instant la preuve de cette difficulté.
Voici ce que je veux dire. Quand je parle de l'esprit comme uni avec le corps — avec un cerveau et ses courants nerveux — je puis à peine éviter de localiser Tesprit, de lui assigner un lieu spécial. Là-dessus on me demande de m'expliquer sur une question qui a toujours embarrassé l'école, et de dire si l'esprit est tout entier dans chaque partie, ou seulement tout dans l'ensemble; si en sondant un point quelconque je puis arriver à la conscience, ou si l'organisme tout entier est nécessaire à la plus petite portion de conscience. Oq pourrait peutêtre tourner la difficulté en établissant une analogie avec le fil télégraphique, ou le circuit voltaïque, et dire qu'un cercle d'action complet est nécessaire pour toute manifestation de l'esprit, ce qui est probablement vrai. Mais ce n'est pas là répondre à la question. Le fait est que, tant que nous parlons de nerfs et de fils conducteurs, nous ne parlons nullement de l'esprit proprement dit; nous parlons des faits physiques qui raccompagnent, mais ces faits physiques ne sont pas le fait moral, et même ils nous empêchent de penser au fait moral. Voici la difficulté : les états de l'esprit et les états du corps sont entièrement différents; ils ne peuvent se comparer entre eux; ils n'ont de commun que les attributs les plus généraux — le degré, et l'ordre dans lequel ils se succè-
L'ESPRIT N'A POINT DK LIEU !4l
dent; lorsque nous nous occupons de l'un, il nous faut oublier tout ce qui distingue l'autre. Quand j'étudie un cerveau et son appareil nerveux, je suis absorbé par des propriétés qui appartiennent exclusivement au monde matériel; je suis alors incapable, si ce n'est par des transitions très-rapides, de concevoir un fait véritablement moral, un acte qui appartienne véritablement au sens intime. Notre expérience morale, nos sentiments et nos pensées n'ont ni étendue, ni lieu, ni forme, ni contours, ni division mécanique de parties; et nous ne pouvons nous occuper de ce qui regarde Tesprit, avant d'avoir écarté tout cela de notre pensée. Lorsque nous nous promenons dans la campagne au printemps, notre esprit s'occupe du feuillage, des fleurs et des prairies, toutes choses purement objectives; tout à coup, nous sommes vivement impressionnés par l'odeur de l'aubépine; nous cédons un inst^t à la sensation du parfum; pendant cet instant, nous perdons de vue la matière ; nous ne pensons à rien d'étendu; nous sommes dans un état où l'étendue n'a plus prise sur nous; pour nous, le lieu n'existe plus. Des états de ce genre ne durent pas longtemps, ils passent avec la rapidité de l'éclair; ils alternent constamment avec des états objectifs; mais, tant qu'ils durent et qu'ils ont toute leur énergie, nous sommes dans un monde différent ; le monde matériel est effacé, éclipsé, il a, pour le moment, disparu de la pensée. Ces moments subjectifs peuvent surtout être étudiés dans les explosions de plaisir intense ou de souffrance intense, dans la concentration de la réflexion sur une idée, et spécialement sur des faits de l'ordre moral; mais il est rare qu'ils persistent dans leur pureté au-delà d'un temps très-court; nous
revenons toujours au côté objectif des choses, au monde qui a pour base l'étendue et le lieu.
Voici donc, selon moi, la seule difficulté réelle des rapports entre l'esprit et le corps. Il existe une alliance avec la matière, avec les objets ou le monde étendu; mais la chose qui s'allie, Vesprit proprement dit, ne possède pas lui-même la propriété de retendue, et ne peut entrer en union locale. Or, nous avons peine à trouver une forme de langage, une analogie familière qui convienne à cette alliance unique; comparée à toutes les alliances ordinaires, c'est un paradoxe ou une contradiction. Nous comprenons l'union dans le sens d'alliance locale; et voici une union dans laquelle l'alliance locale est déplacée, impossible, contradictoire; car nous ne pouvons penser à T esprit sans nous placer en dehors du monde de l'espace. Lorsque, par le sentiment ptir — plaisir ou souffrance — nous passons de l'attitude objective à l'attitude subjective, nous subissons un changement que le terme de lieu ne peut exprimer; ce fait n*est pas convenablement représenté par le passage de Vextérieur à Vintérieur, car c'est' encore là un changement dans le domaine de rétendue. La seule expression convenable est celle d'un changement d'état : un changement de l'état de connaissance avec étendue à celui de connaissance sans étendue. Plusieurs théologiens ont parlé du ciel comme étant non un lieu, mais un état; et c'est là la seule expression convenable que je puisse trouver pour décrire la transition extrême, quoique familière et facile, du côté matériel ou étendu de notre être au côté immatériel et dépourvu d'étendue.