LA BARONNE, DAMON
LA BARONNE, mointrant l'extérieur par la porte du fond. — On vous prépare le pavillon qui est au bout de la terrasse. A votre réveil, vous aurez une vue superbe, car les jardins descendent jusqu'à la Seine.
DAMON. — Est-ce bien clos, au moins, ce pavillon ?
LA BARONNE. ■ — Vous avez peur des moustiques ?
DAMON. — Non, des voleurs.
LA BARONNE, riant. ■ — Ha! ha! ha!... En cas d'alerte, appelez-moi.
DAMON. — Si j'étais sûr que vous vinssiez!... (Il la regarde hardiment. Elle baisse 1rs yeux.)
LA BARONNE. — Je VOUS Serais d'un mince secours.
DAMON, se rapprochant, et avec feu. — Vous ne vous appréciez pas à votie valeur, et la perspective seule que j'aurais votre présence m'anime déjà d'une énergie...
Point de Lendemain
LA BARONNE, V écartant . — Je veux vous en croire sur parole... Et asseyezvous. {Ils se mettent à table.)... Que la lune était claire pendant notre route ! Et comme la nuit était calme! Et combien touchant le silence de la nature ! En somme, avez-vous pu vous faire une idée du paysage que nous traversions 1
DAMON. — O'h ! le spectacle me semblait si différent, selon que je regardais par ma portière, ou que je me penchais vers la vôtre.
LA BARONNE. — Trêve de galanterie ! Sinon, je me persuaderais que, à un moment, votre manière d'agir ne fut pas fortuite, mais que vous avez bel et bien eu le projet, àans la voiture, de me faire sentir l'imprudence de ma démarche.
DAMON. — Des projets?... Vis-à-vis de vous?... Quelle duperie! Vous les verriez venir de trop loin... Mais un cahot, qui rapproche, cela se pardonne...
LA BARONNE. — Bon ! bon ! Vous avez compté là-dessus à ce qu'il me paraît... Ah çà ! dites-moi donc, comment avezvous trouvé mon mari? Assez maussade, n'est-il pas vrai? Le régime ne le rend pas aimable... Je crains qu'il ne vous ait point vu tout à fait de sang-froid, et que notre amitié ne lui devienne suspecte. N'avezvous pas remarqué l'air de monsieur en nous quittant?
DAMON, contrarié. — Oui, n'est-ce pas?
il avait un air?... Comme c'est désagréable! Et m'en voilà peut-être empêché de choses pour l'avenir, moi qui ai le principe de toujours commencer une cour par le mari ! . . .
LA BARONNE, souriant. — Il ne faudra donc pas que vous prolongiez ce premier séjour, car le mien en pi-endrait certainement de l'humeur. En sorte que, dès qu'il arrivera du monde ici... Et sans doute quelqu'un ne tardera pas à arriver. . .
DAMON. — Ah ! vous attendez prochainement... quelqu'un?... Le marquis, je gage!...
LA BARONNE, évasiveme7it . ■ — D'ailleurs, vous avez aussi vos ménagements à garder, vis-à-vis de la comtesse... {Da-
mon se détourne arec dépit .) Si elle me savait en votre compagnie, elle concevrait que je veux me venger d'elle, comme j'en ai le droit.
DAMON, sans avoir écouté et se retournant vers la baronne. — Que dites-vous?
LA BARONNE. — Rien. Je m'entends. Je me parlais à moi-même.
DAMON, nerveusement. — Enfin, je m'en tiens au parti de rire de nvon personnage. Mais avouez que je suis docile. Quoi ? Vous m'enlevez pendant le premier acte d'Armide, en m'interdisant toute résistance ; et j'étais déjà hors de la ville, avant d'avoir pu m'informer de ce que vous prétendiez faire de moi. Je ne suis pas plutôt arrivé à destination que déjà vous m'invit-ez à partir, pour céder La place à vos autres distractions... Bref, madame, je préférerais comprendre.
LA BARONNE, se levant de table. — N'hésitez pas à vous mettre en colère. Je raffole de ce genre d'état chez les gentilshommes.
DAMON, se levant à son tour et chan- (jeant de ton. — Dieu sait pourtant si je suis sensible au charme et à la douceur de la confiance ! Dieu sait si je la mérite !
(Tj(t haronne s'assied ■•'ur u/n^" bergère et du bout de son éventail indique à Damon un siège bas, devant elle.)
LA BARONNE. — Et qui pout mieux que nous, avec moins d'effroi, jouir de ce charme et de cette douceur?... Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous.
DAMON, empressé. — J'appréhendais cependant d'avoir effrayé votre esprit, par cette innocente privante que je me permis durant notre voyage.
LA BARONNE. — Oh ! je ne m 'alarme pas si aisément.
DAMON. — Je tremble tant qu'il ne vous en reste quelque nuage!
LA BARONNE. — Que faudrait-il donc pour vous tranquilliser ?
DAMON. — Vous le pouvez.
LA BARONNE. — Et commeut ?
DAMON. — Vous ne le devinez pas?
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Damon. — Un cahot qui rapproche, cela se pardonne...
Point de Lendemain
LA BARONNE, — N'mLyiTKZ pas a vers mettue en colèhe.
LA BARONNE. — Mais je souhaite d'être
ircie.
OAMON. — J'ai besoin d'être sûr, abso-
ent sûr, que vous me pardonnez.
LA BARONNE. — Pour Cela qu'exigez—
DAMON, se rapjJrochant. — Accordezfranchement, à l'heure même, ce baisurpris tantôt, par hasard, et qui a 1 vous effaroucher...
LA BARONNE. — Que ne parliez-vous? Je eux bien. Vous seriez trop fier si je ef usais. Votre amour-propre vous fecroire que je vous crains. (Elle lui te prendre un baiser que Danton proie et dont il s'étourdit.) DAMON, après avoir été enfin repoussé.
N'observez-vous pas, madame, que, ^ois, on entend le silence ?
[-A BARONNE, troublée, se levant. — Alprendre l'air dans le parc... La une de ces bougies, la température de e pièce, par cette soirée si lourde, tout ne vous vaut rien... Venez, que je 3 conduise, en nous promenant, jusi votre porte... {Elle remet son man-
OAMON. — Je crois, en effet, que ce que
nous respirons ici est plus dangereux pour moi que pour vous.
LA BARONNE, encore très agitée. — Oui... ie suis peut-être moins susceptible qu'une autre... Mais, n'importe, sortons!
DAMON, la retenant . — Ainsi, c'est par égard pour moi ? Vous désirez me défendre contre les influences d'une telle atmosphère, et des suites fatales qu'elle pourrait avoir pour moi?... pour moi seul ?
LA BARONNE. — C'est donner beaucoup de délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela... Mais sortons, je vcas en prie, je l'exige...
DAMON, allant prendre son manteau. — Vous me montriez moins de rancune, avant de m'avoir pardonné.
LA BARONNE, s'arrêtant sur le point de sortir, et revenant. — Après la confiance que je vous ai montrée, il est mal à vous de ne m'en témoigner aucune. Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m'avez dit un mot de la co,mtesse 1 II est pourtant si doux de parler de ce que l'on aime ! Et vous devez être certain que je vous aurais écouté avec intérêt : c'était bien le moins de vous marquer cette
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complaisance, après que je vous privais d'elle pendant cette soirée-ci.
DAMON. — N'ai-je pas le même reproche à vous faire'? Et n'auriez-vous point paré à bien des choses, si, au lieu de me rendre confident d'une réconciliation avec un mari, vous m'aviez parlé d'un choix plus aimable, d'un choix que l'on vous sait?...
LA BARONNE. — Dainon, je vous arrête... Songez qu'un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femm'Os, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences... Revenons : Oii en stes-vous avec la comtesse? Vous rend-on bien heureux ? Ah ! Je crains le contx'aire ; cela m'afflige : je m'intéresse si tendrement à voiis ! Oui, monsieur, je m'y intéresse... plus que vous ne pensez peutêtre.
DAMON. — Eh! pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à grossir, à circonstancier : l'intimité de la comtesse avec moi?
LA BARONNE. — Epargnez-vous la feinte ; je sais sur votre compte tout ce que l'on peut savoir. La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout quand un esprit discret comme le vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie ; mais une prude n'a pas moins de vanité qu'une coquette. Parlez-moi franchement : n'êtes- vous pas souvent la victime de ce caractère? Parlez!... parlez ! . . .
DAMON. — Mais, madame, vou3 vouliez sortir... Et la chaleur...
LA BARONNE, ne souyeant qu'alors à rejeter son manteau. — Elle a passé. {Elle se rassied de l'autre côté de la scène, et I) avion vient occuper près d'elle un nouveau siège.) Comme elle est fine, la comtesse ! Qu'elle a donc de parfaites manières ! Une perfidie entre ses mains prend l'air d'une gaîté. Une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon. Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie...
DAMON. — De grâce, madame...
LA BARONNE, s'animant de plus en plus - - Elle attire, elle échappe... Combien je lui ai vu faire de personnages ! Que de tours elle a joués à notre ami le marquis!
DAMON, abasourdi. — Le marquis?...
Le... le... vôtre?
LA BARONNE, avec Une honliomie exce^sire. — Lorsqu'elle vous prit, c'était pour le distraire d'un rival qu'il s'était découvert. Elle vous mit en scène, occupa ce pauvie marquis de vos soins, le tourna vers des observations sur vous qui accaparaient presque tout son temps... même celui d* me venir voir... Elle vous désespéra, moE cher Damon, vous plaignit, vous consola. Et vous fûtes contents tous quatre... Mais cela, vous le saviez, n'est-ce pas?... Ah qu'une femme adroite a d'empire sui vous! Et qu'elle est heureuse lorsqu'à a) jeu-là elle affecte tout et ne met jamais du sien !
(E/I'^ soupire. Damon soupire aufxi. pa-^<>> la vmb sur son front.)
DAMON. — On dirait que vous venez à\ m'ôter un bandeau de dessus les yeux Mon amante me paraît la plus fausse di toutes les femmes. Et il me semble que pour la première fois de ma vie, je tombi aux pieds de l'être sensible! (// s'age lujiiille devant la baronne.)
LA BARONNE, le repoussant arec mol lesse. — Je suis fâchée... vraiment fâché de ce que je vous ai dit de la comtesse.
DAMON. — Mais n'entendez-vous poin qu'il n'existe rien que vous au monde. (/ veut l'embrasser.)
LA BARONNE, ne le repoussant ^^«s (L tout. — Encore ! Oh ! non, je ne puis per mettre! (// l'embrasse.)... C'est trop!
DAMON. • — Quoi ! Votre projet serait d me renvoyer ce soir, tout haletant et de sole!... Pour m'infliger cela, qu'avez-vou à me reprocher? Suis-je un coupable? {1 fait courir ses lèvres sur une épaule nue. Suis-je un rustre?
LA BARONNE, en tout équité. — No pas ! Vous vous conduisez fort déceiii ment.
DAMON. — Naguère, vous me protestie de votre confiance. La confiance vraie veu
Point de Lendeniain
DAMOM.
Pour lv puicMiiiRE fois de ma vie, je tomiîe aux pieds de l'être sensible.
des gages multipliés : elle croit n'avoir rien obtenu, tant qu'il lui reste quelque chose à obtenir. {Il la presse toujours.)
LA BARONNE. — - Songez que, demain, nous devons nous séparer, et peut-être pour ne plus jamais nous revoir...
D.vMON. — En ce cas, notre bonheur ignoré de toute la nature de nous laissera pas de lien rude à dénouer : un délicieux souvenir dédommagera des regrets.
LA BARONNE, savourant sa vengeance.
— Oh! Daraon, est ce vraiment possible que vous oubliiez ainsi vos serments à la comtesse?...
DAMON. — T'adorer, voilà mon seul serment !
LA BARONNE, feignant de se défendre encore. — Ah! j'avais raison de vouloir éch.ipper à ce dangereux séjour... Le cœur y étouffe ! . . .
DAMON. — Ne contraignez plus le vôtre ! Répondez à mes feux !
LA BARONNE, avec des mines de chaste affliction. — Oh se dit qu'on ne cédera
pas. On se connaît pour être au-dessus de la matière. Mais c'est l'âme qui s'exalte! Et déjà l'on cède... on a cédé...
DAMON. — O ma déesse, du mortel que je suis, fais à cette heure un dieu !
LA BARONNE, indiquant les flambeaux.
- — Que l'ombre du mystère cache, au moins, ma faiblesse... (Dartioîi se détache d'elle pour éteindre.) Ciel!... on vient!