‹ L'esprit françaisChapitre 122 sur 315 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

LIGUEIL, LE DOCTEUR.

LIGUEIL. — Ah çà, docteur! ce besoin d'entrer dans la vie des autres, d'y chercher des coins sales pour s'y complaire, d'en rapporter des choses malpropres pour les exhiber, c'est une nouvelle maladie, cela ?

LE DOCTEUR. — Une de plus, je ne demande pas mieux.

LIGUEIL. — Je m'adresse à vous solennellement, comme à une consultation, pour quelque chose qui me pèse... là... Tenez, il y a deux jours que j'en suis à ne plus savoir que penser ni que faire... Hier ma-

Les Paroles restent

tin, j'ai reçu un avertissement... anonyme, fl écrit en majuscules, de manière à ne trahir aucune main. .

LE DOCTEUR, à part. — Diable!... (.4 Lujueil.) On jette cela au feu.

LiGUEiL. — Attendez... Entre nous, n'est-ce pas?... Eh bien! cet avis accuse un homme d'honneur, un ami que j'ai toujours profondément aimé, d'avoir accompli un acte de calomnie, tellement incroyable, tellement insensé, que je voudrais me l'expliquer par un cas pathologique.

LE DOCTEUR. — Méprisez plutôt la lettre comme un vilain moyen, quelque vengeance de femme, probablement un mensonge...

LIGUEIL. — Je suis, hélas! obligé d'en tenir compte. Car cette dénonciation invoque, pour preuve, un fait certain et qui, jusqu'alors, m'avait paru incompréhensible : c'est le changement dalluxes de mon ami, sa rupture presque complète et sans motif appréciable avec moi, avec les miens.

LE DOCTEUR, tentant de s'esquiver. — ■ Vous êtes seul compétent sur ce sujet.

LIGUEIL. — C'est juste, j'agirai pour le mieux... {Retenant le docteur.) Mais vous, accordez-moi, persuadez-moi que ces effrayants commérages ont une cause nerveuse, dont les auteurs ne seraient pour ainsi dire pas responsables. Hein ? C'est une influence épidémique, que les plus sains d'entre nous... les plus chers!... peuvent subir tout d'un coup dans des milieux comme celui-ci ? Voyons, cela doit avoir un nom scientifique ?

LE DOCTEUR. — Heu ! heu ! on peut toujours se servir du nom d'influenza.

LIGUEIL. - — Non, répondez sérieusement.

LE DOCTEUR. — Ma foi, notre jargon de médecine a déjà formulé quelques termes pour définir des cas qui se rapprochent du cas en question. Nous avons la coprolalie, c'est-à-dire une impulsion irrésistible à blasphémer, à proférer des mots ignobles. On renconti-e aussi l'écholalie, qui est un besoin physique de se faire aussitôt l'écho des bruits entendus :

l'aboiement du chien, le grincement de la scie...

LIGUEIL. — Eh bien! cette rage que nos contemporains ont de dire des choses avilissantes, cette fureur de se faire l'écho de tous les bruits...

LE DOCTEUR. — La Faculté s'en occupera peut-être un de ces jours, sous le titre de fièvre débinoïde, de potinite aiguë, de cancanomanie, de diffamose... D'ailleurs, à l'époque de l'humanité que nous avons atteinte, ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des descendants d'aliénés ou d'alcooliques ?... Pensez à la quantité formidable de poisons pour le corps et pour l'âme, qui, depuis un siècle, a été bue, inhalée, fumée, injectée sous la peau, par une race voulant désormais sentir des voluptés... tout le temps, et partout!... Ah! vous m'avez fait prendre soif ; accompagnez-moi au buffet.

LIGUEIL. — Non, vous m'avez défendu toutes les boissons sucrées, acidulées, gazeuses, que sais-je encore!

LE DOCTEUR. — Ah ! mais si nos clients se mettaient ainsi à observer nos prescriptions, les médecins n'auraient bientôt plus de clientèle. Allons, allons, faites-nous un peu d'excès de temps en temps, et en tout genre... {Ils ont peu à peu gagné le fond de la scène et sortent par une haie, tandis que Régine et le baron Missen entrent par l'autre.)

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