‹ L'esprit françaisChapitre 128 sur 315 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

lEGINE, LIGUEIL, puis UN DOMES- TIQUE. Au moment où la toile se lève, Régine, devant son chevalet, est en train de peindre le portrait du comte de Ligue d. Régine est en déshabillé du mutin.

RÉGINE. — Si VOUS êtes fatigué, repoi3>z-vous un instant.

LIGUEIL, se levant. — Me permettezous enfin d'aller me contempler ?

RÉGINE. — Mon Dieu, oui, puisque vous vez la politesse d'en avoir tant envie ; lais j'aurais mieux aimé que votre prelière impression ne portât que sur un travail fini.

LIGUEIL, étant allé voir le portrait . — •h ! c'est très bien ! c'est parfait !

RÉGINE, joyeuse. — Vraiment ! vous ous trouvez ressemblant ? Vous êtes conflit ?

LIGUEIL, considérant alternativement m image, dans le portrait et dans un face-

à-main. — Etes-vous certaine que j'aie le nez tout à fait aussi fort ?

RÉGINE, comparant à son tour les deux nez. — Heu! heu! j'arrangerai cela d'un rien.

LIGUEIL, de même. — C'est très bien, très bien!... Ah! la bouche est peut-être une petite idée trop grande!...

RÉGINE, attristée. — Vous voyez, cela vous paraît mal ?

LIGUEIL, de même. — Je vous répète que c'est très réussi ! Regardez-moi les yeux, Régine. {Il se tourne vers elle.) Ne vous semble-t-il pas que je les aie un peu plus ouverts, un peu moins durs ? Je ne prétends pas avoir de grands yeux ; mais j'ai, tout de même, les yeux... grands.

RÉGINE. — Voulez-vous que je vous dise ? Vous posez si bien que vous en posez trop bien. {Elle imite Ligueil.) Vous froncez les sourcils, vous serrez les dents ; on penserait que vous êtes attentif ou préoccupé, tandis que vous n'avez rien à faire que de rester naturel et de vous montrer comme à votre ordinaire.

LiGXiEiL. — Sapristi ! je pose naturelle-

Les Paroles restent

ment, comme il m'est naturel de poser.

C'est ma façon de poser ; c'est une ressemblance de plus avec moi-même : un effort que je fais pour mieux me ressembler. Je fais quelque chose, autant que si je mettais mes éperons ou que si j'étudiais une carte d'état-major.

RÉGINE. — Il faudrait justement éviter cela.

LiGUEiL. — Mais tous les portraits que l'on expose, ce sont les images de gens qui posent. Un particulier que l'on ne remarque point s'il passe à côté de vous, en chair et en os, vous inspire tout de suite une impression à son endroit, par sa manière de se présenter dans le cadre dune toile. {II preîid une attitude.) On se dit :" « Voilà un monsieur qui doit avoir de la conversation dans les sociétés d'archéologie », ou bien {Variant d'attitude.) « Voilà un monsieur avec qui on ne doit pas pouvoir se lier en chemin de fer... » Le livret porte simplement : Portrait de M. X... Lisez : « Portrait de M. X... en train de faire faire son portrait. » Tous ces individus que l'argot du monde appelle des poseurs, leur qualification ne leur vient-elle pas de ce qu'ils se comportent toujours, au Bois, à table, au théâtre, à la salle d'armes, comme s'ils étaient au moment où l'on fixerait leurs traits pour la postérité ?

RÉGINE, se remettant à son chevalet. — Enfin, posez, en posant le moins possible.

LIGUEIL, consultant sa montre. — Ne craignez-vous pas de vous mettre en retard ? Il va bientôt falloir vous apprêter et descendre au salon, pour aider M™^ de Ligueil à faire les honneurs de son cinq o'clock.

RÉGINE. — J'ai prié ma cousine de m'en dispenser aujourd hui.

LIGUEIL. — A propos de quoi 1

RÉGINE. — Vous allez vous moquer encore de moi.

LIGUEIL. — Dites ?

RÉGINE. — La même raison qui m'a empêchée hier de vous accompagner à ce concert.

LIGUEIL, grommelant. — Toujours parce que le comte de Neuchamps vient de se laisser enterrer ! Mais, ma chère enfant,

vous damez le pion à la reine Artémis elle-même... Ah çà ! on n'est pas veuv d'un mort avec qui l'on n'a fait que devoi se marier ! Il faut avoir rempli d'autre formalités.

RÉGINE. — Mettez que je sois ridicule Est-ce ma faute si j'ai une âme qui e sent, pour ainsi dire, devenir veuve aus bien des braves gens que de belles chose des grands rêves qui finissent...

LIGUEIL. — Que diable! le comte d Neuchamps, pour couronner sa carrière s'était conduit vis-à-vis de vous avec bie de l'incohérence.

RÉGINE. — C'est possible. Il aura peut-être mieux agi en ne séloignant pî dé moi, en appréhendant que cela me cai sât du tort, après m'avoir décidée à ur résolution que j'acceptais par reconnai; sance pour lui et par discrétion envers v( bienfaits... Mais il était triste et bon. A surplus, je ne pourrai jamais avoir de rai cune ou de dépit que contre quelqu'u que j'aimerais... dune certaine façon.

LIGUEIL. — Ah ! bah ! Quelle façon

RÉGINE. — Ma façon.

UN DOMESTIQUE, entrant. — M. le ma quis de Nohan fait demander si mademo selle peut le recevoir.

RÉGINE, rangeant vivement son chevah contre le mur. — Mais certainement. Oh bien, merci, pas dans la tenue oii je suis (.4 u domestique.) Priez le marquis de mofj ter. {A Ligueil.) Vous voudrez bien m'ej I cuser auprès de lui. Je vais me dépêchej {Elle passe dans son appartement.)

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