‹ L'esprit françaisChapitre 130 sur 315 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

NOHAN, REGINE.

RÉGINE. — Je VOUS ai fait attendre, l'est-ce pas? J'ai été longue? Oh! je sais [ue je suis très longue habituellement, i uand c'est la femme de chambre qui a'habille, parce que cela m'ennuie ; et uand je m'habille moi-même, c'est encore 'lus long (confidentiellement) parce que ela m'amuse.

NOHAN, soucieux. — Mais ne vous excuez pas, je vous assure...

RÉGINE. • — • Oh ! vous vous êtes impaienté! Tenez, vous avez là, entre les yeux, n pli que je connais bien, et que je ne oudrais jamais vous voir.

NOHAN. — Pourquoi cela ?

RÉGINE. — Lorsqu'on a eu, comme moi, ieaucoup d'heures mauvaises dans la vie, 9 vous certifie que, contrairement à l'opiion courante, cela rend meilleure. Et lois on s'afflige devant la marque d'un ouci sur le front d'un ami.

NOHAN. — Vous croyez donc que je suis malheureux ?

RÉGINE. — - Oui.

NOHAN. — Et vous voudriez que je fusse heureux ? vous vous inquiétez quelquefois de cela ?

RÉGINE. — Oui.

NOHAN. — Et VOUS vous demandez de quoi je puis être malheureux et ce qui pourrait me rendre heureux ?

RÉGINE. — Oui.

NOHAN. — Ah!... Et qu'est-ce que vous vous répondez ?

RÉGINE. — Rien.

(Un temps.)

NOHAN. — Qu'est-ce qui peut faire le malheur d'un homme ?

RÉGINE. — Bien des choses, je présume.

NOHAN. — Une seule.

RÉGINE, évasivement. - — Je n'ai jamais été homme, je ne puis deviner.

NOHAN. — • Eh bien, une femme, ne concevez-vous pas ce qui pourrait faire son malheur, en une seule chose... (Régine baisse les yeux.) qui serait une personne ? (Régine fait un signe affirmatif sans relever la tête.) Alors, réciproquement, vous comprenez que c'est d'une femme qu'un homme reçoit toute peine... et que c'est d'une femme, aussi, qu'il doit espérer toute joie.

RÉGINE, souriant. — De la même ?...

NOHAN. — Généralement ! Cela dérange moins.

réginî:. — Il me semble qu'il faut ignorer qu'on fait le malheur de quelqu'un, pour ne pas faire son bonheur.

NOHAN. — Il n'y a de bonheur possible que si la femme aimée partage le sentiment qu'elle inspire.

RÉGINE. — Est-ce que cela n'est pas arrivé déjà souvent ?

NOHAN. — Sans doute. Mais, pour commencer, comment l'homme aura-t-il trouvé en lui la hardiesse d'interroger le cœur de la femme ?

RÉGINE. - — Cela doit être, en effet, bien gênant... pour tous les deux.

NOHAN. — Pour moi, je crois que je n'aurais jamais la force d'attendre la ré-

Les Paroles restent

REGINE. —

ponse à ce que j'aurais ainsi déclaré.

RÉGINE. — Quelquefois, dans des conversations pareilles, on doit être fixé avant que l'on ait achevé sa phrase...

NOHAN, se reprenant, sur le point de se déclarer. — Mais si, au moment d'exprimer son amour et de poser la question... la question redoutée, si l'on avait le sentiment d'être un coupable, un grand coupable ! envers celle que l'on voudrait prier d'être sa femme. {Tressaillement de Régine.) Et si l'on se jugeait indigne de sa propre passion, tant que l'on ne se serait pas montré tel que l'on est, réhabilité dans la mesure du possible par l'aveu de sa faute avant tout autre aveu ? Et si la lâcheté à ne pas avouer son amour venait, surtout, de ce qu'on n'osât pas d'abord avouer sa faute ?

RÉGINE. — Ma foi, mon ami, le personnage devient très intéressant. Je voudrais savoir sorti d'embarras cet homme si plein de scrupules, ce si galant homme que vous me dépeignez. Je souhaiterais que, pour arriver enfin au second et au plus cher de ses aveux, vous le soulagiez vite du poids qui oppresse sa conscience, peut-être bien sans raison, car, à moins qu'il n'ait

aiïaire à un monstre d'indifférence et d'ingratitude...

NOHAN. — Mais si cet homme était moi ? Et si le sentiment que j'implore en retour pouvait être anéanti du coup, pari ma confession première ?... Que me conseilleriez-vous ?

RÉGINE. — Dans ce cas, peut-être vaudrait-il mieux changer l'ordre des confidences et prendre d'abord le soin de vousi assurer que vous soyez aimé. (Echappant; à Nohan.) Je dis cela... je ne sais pas, celât ne me regarde pas. Nous faisons de la fantaisie, j'y prends part avec amitié. Mais je crains bien, en adoptant tour à tour vos raisons, de ne vous paraître qu'une conseillère sans conviction, pas sérieuse, par trop arrangeante.

NOHAN, se levant. — Non ! Dieu du ciel ! vous êtes bien, au contraire, telle que je vous rêve, telle qu'il faut que vous soyez. Je ne sais encore quel parti prendre, com-i ment parler ! Mais, voyons, n'en avez-vouaj pas assez entendu 1 En me prosternant de-f vant vous, en attendant votre absolution 11 comme au pied d'un autel {Lui prenant la main.) ne sera-ce pas vous avoir déclaré déjà que vous êtes celle à qui je ne veuxîj

Les Paroles restent

RÉGINE. — Vous AVEZ LAIR TRISTE... OH ! SI TRISTE!

as, je ne peux pas avoir dit, d'abord, u'elle est tout mon amour, qu'elle va être our moi la vie ou la mort ?

nÉGiNE. • — Oh ! mon ami, mon ami, 3US me faites du mal.

NOHAN. — Je...

HÉGINE, touchant son cœur. — Non, I était une façon de dire, parce qu'il n'y i pas de mot pour exjirimer que ce que 3n éprouve est ainsi meilleur que du bien.

LA COMTESSE. — Voyons, Régine, on vous attend en bas. Je vous promets que vous ne regretterez pas de vous être dépêchée.

RÉGINE. — J'y vais, chère amie. (.-1 Nohan.) Vous n'êtes pas pressé de partir, n'est-ce pas ? {Elle sort.)

Page 1