‹ L'esprit françaisChapitre 136 sur 315 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

LIGUEIL, NOHAN. Au lever du rideau, Nohan est assis dans un fauteuil, devant le pavillon, pâle, gravement blessé. Auprès de lui, une table avec un verre d'eau et des fioles.

LIGUEIL. — Tu ne sens pas de frissons ?... Je sais bien qu'il fait chaud ici, et meilleur air que dans la chambre du garde. Mais ce n'est peut-être pas très raisonnable, tout de même, d'avoir voulu être installé ici, dehors.

NOHAN. — J'ai soif... Qu'est-ce que l'on me permet de boire ?

LIGUEIL, avec empressement. — Ce que tu voudras...

NOHAN. — Ahl... Déjà ?... Je me berçais de la pensée qu'on ferait durer un peu plus le temps de me ménager.

LIGUEIL, confus. — Tu veux rire!... Il faut bien que tu commences par désigner ce que tu veux... Et puis, là-dessus, on examine si c'est bon pour ton état, si ça ne va pas retarder ta guérison...

NOHAN. — Je voudrais de l'eau sucrée,

LIGUEIL, affectant d'être perplexe. — Heu ! Heu ! Enfin, ça ne peut pas être bien imprudent.

NOHAN. — Je ne demande cependant qu'à vivre huit jours encore (Résolument.) rien que huit jours.

LIGUEIL, préjjarant le verre d'eau sutrée. • — En dis-tu, des inepties ! (D'un ton malgré lui faux.) Mais, dans huit jours, je t'emmène au Grand Prix. (Indiquant

I lO

Les Paroles restent

ii.ne direction du décor.') Tu vois bien, dans cette tribune, là-bas... Nous n'aurons que deux jDas à franchir. {Sur un geste d'impatience de Nohan.) Oh! ne te fâche pas! Mais, vraiment, je ne peux avoir la complaisance de dire comme toi, ni de chercher à te faire du bien en te répondant des choses désespérées...

NOHAN. — Le procureur de la République a bien assuré, n'est-ce pas, que, vu Turgence, il accorderait une dispense de la seconde publication ?

LiGUEiL. - — J'ai un rendez-vous avec lui, cet après-midi, pour en remporter sa signature.

NOHAN. — Mais le délai de la publication légale unique exigerait encore une semaine! {Signe affirnmtif de Ligueil.) Que c'est long ces formalités!... Il y a pourtant des moment oii l'on ne peut guère attendre!... As-tu bien exprimé à M"" de Vesles, dans ta lettre d'hier, que je m'étais battu par... fatalité, et non point par dépit stupide, ni par jalousie ridicule, ni surtout par sa faute ?

LIGUEIL. — Oui, oui, sois tranquille.

NOHAN. — Lui as-tu bien fait comprendre avec quelle émotion, avec quelle angoisse, j'implorais d'elle la faveur d'un entretien? As-tu été très touchant?... Tu aurais dû garder un brouillon de ta lettre ! Mais ne pourrais-tu te rappeler ce que tu lui as écrit? Tâche de me répéter tout, exactement.

LIGUEIL, évcmvement. — A quoi bon ? {Xohan a une quinte de toux.) Tiens! tu vois! Ces questions... sur ce sujet énervant... Tu te surmènes inutilement.

NOHAN. — Ne me contrarie pas. C'est cela qui me ferait le plus de mal.

LIGUEIL, se résignant. — Eh bien, ça commençait à peu près comme ça : « Ma chère Régine, le marquis de Nohan s'est battu en duel, il y a quarante-huit heures... L'issue de la rencontre a été très... {Se reprenant.) n'a pas été très bonne pour mon ami. Il a reçu, à la base de la gorge, un coup d'épée qui est... {Mesurant ses expressions.) qui, sans être... qui n'est pas

tout à fait aussi excellent... » Enfin, c'était mieux rédigé, tu saisis le sens?

NOHAN. — Le tout, c'est que tu l'aies bien convaincue d'avoir à se dépêcher.

LIGUEIL, pesant les mots. — J'ajoutais que, malgré ton état, ■ — qui d'ailleurs n'est pas déjà si mauvais, — tu avais le courage... c'est-à-dire la manie insupportable... de te considérer comme perdu et, |i pourtant, de ne t'inquiéter que d'avoir le | temps, vis-à-vis d'elle... Bref! je l'avertissais que tu avais une communication immédiate à lui faire.

NOHAN. — Est-ce qu'elle n'aurait pas; eu le temps de répondre déjà? I

LIGUEIL. — Régine ne répondra pas ; et elle n'avait pas à répondre.

NOHAN. — Que veux-tu dire?

LIGUEIL. — Tu vas la voir bientôt arriver.

NOHAN. — Qui te permet de me faire espérer cela ?

LIGUEIL. — Parce que, d'elle-même, elle n'a cessé de vouloir venir depuis que tu es blessé. Ma femme et moi nous avons été en continuel échange de courriers à ce sujet ; nous avons fait l'impossible pour la contenir.

NOHAN. — Et tu ne m'en avais rien appris !

LIGUEIL. — Tu ne m'avais pas encore interrogé sur elle... Devais-je t'en parler le premier... augmenter ta fièvre... brûler moi-même ton sang ?

NOHAN. — Dis-moi encore, en ton âme et conscience : si elle veut bien s'associer à mon projet sujprême, estimes-tu alors que, malgré le nouveau scandale de ce duel, la justification do M"® de Vesles apparaîtra complète aux yeux du monde ?

LIGUEIL, hourru dans sa honte. — L'opinion... L'opinion de l'opinion! Tiens, je commence à en avoir assez ! On a dit, on dit, on dira... Qui ça, On? Ce n'est jamais tout le monde ; c'est même rarement deux interlocuteurs : ils se contredisent. C'est à peine soi... quand On, Monsieur On, est tout seul à se raconter des histoires... Sacrifier à l'opinion, vouloir la prédire, tâcher de la définir ! Et comment ï

Les Paroles restent

cola? Elle prend le bien pour le mal, le mal pour le bien et souvent encore le mal pour le mal, et quelquefois aussi le bien pour le bien... Et voilà pourquoi cette fille n'est pas muette.

NOHAN, gravement. — Non! l'opinion que nous inspirons flotte autour de nous et nous revient dans l'air que nous respirons. Ne te rappelles-tu pas, dans nos souvenirs de voyage, cette impression que nous avons eue, à la grotte du Pausilippe? Malgré soi, on dégustait son liaJeine, on s'écoutait respirer. Pourquoi?... Tout simplement parce que, là, nous connaissions la proximité d'un poison ambiant... Et c'est ainsi que moi, cette opinion dont je suis enveloppé, pour ce qui me reste encore de souffle, je la sais empoisonnée, je ne puis plus me défendre de la sentir délétère, mortelle.

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