PROLOGUE DE LYSISTRATA
Ils n'étaient pas tous des héros
Ces bons Grecs, pas plus que des pitres
Aristote, en plusieurs chapitres
Dont j'ignore les numéros,
Le prouve de façon congrue;
Et, quand ils allaient dans la rue
C'était avant tout des humains :
Que ce fût Phèdre ou bien Oreste,
Ils avaient des pieds et des mains.
Des cœurs, des cerveaux... et le reste.
Alors, vous allez voir des gens.
Contre l'ordinaire coutume
Pareils à vous, sauf le costume;
Soyez-leur donc très indulgents.
Ils parleront comme vous-mêmes,
Et, dans leurs conversations.
Aux plus futiles questions
Mêlant les plus graves problèmes.
Que voulez-vous? L'auteur comprit
Par leurs écrits que leur esprit
De votre esprit était l'ancêtre;
Les Grecs faisaient des à-peu-près :
Par conséquent, tenez-vous prêts.
Car vous en entendrez peut-être!
Seulement ils avaient des dieux,
C'est plutôt cela qui vous manque;
C'était leur côté radieux.
Leur temple n'était pas la Banque.
Mais depuis le vieux Parthénon
Debout sur ses colonnes blanches.
Jusqu'à l'humble rocher sans nom
Perdu sous la mousse et les branches,
Chaque endroit était habité
Par la pure divinité :
Que ce fût la Nymphe anonyme
Gardienne d'une source infime,
Ou bien la P allas- Athéné,
La sage et la victorieuse.
Veillant sur sa cité rieuse
Comme sur un bel enfant né
Sous son égide glorieuse,
Les dieux, les dieux étaient partout!
Ce n'est donc pas chose hardie
D'en mettre en cette comédie.
PROI.OGUE DE I^YSISTRATA
mr
Maintenant, pour vous dire tout, Je crois que les oreilles prudes Vont subir des épreuves rudes.
Les Athéniens, gens d'un goût. Vous l'admettrez, plutôt attique, Dans la critique dramatique Apportaient la bonne esthétique Qui rit et ne se fâche pas La pudeur était inconnue, Et la Vérité toute nue Au théâtre portait ses pas.
De même que dans leurs combats Du stade, ils exposaient leurs lignes.
Sans nulle intention maligne, Depuis le haut jusques en bas; Ils approuvaient que la pensée De tout voile débarrassée Se montrât telle qu'elle était; Et leur poète Aristophane N'était pas traité de profane Quand, sur la scène, il transportait Quelques actes d'après nature; Lorsqu'il faisait une peinture Très rigoureuse de leurs mœurs.
Il n'excitait pas de rumeurs.
Le corroyeur, comme V Archonte, Ne trouvait pas étrange, non, Qu'on donnât aux choses leur nom.
Et chacun y troiivait son compte.
Sans que jamais on empêchât La rude franchise du maître.
Franchise qui peut vous paraître Extrême, à vous qui nommez chat Ce qui n'est pas du tout un chat.
L'auteur ne vous prend pas en traître, Il vient alarmer vos pudeurs.
Salut à vous, bons entendeurs !
Il vous prévient en sa clémence, Pendant qu'il en est temps encor.
Je vois que personne ne sort, Je vais dire que l'on commence.
Cr'
jyjme GOTTE-PLOTTER, 23 ans.
M™« DE VIZAVIH, 25 ans.
jyjmc TASSOT, entre 45 et...?
Chez M"" Tassot, dont c'est le dernier vendredi.
j^jmus piotter et de Vizavih qui ont reculé, reculé pour faire leur visite à la mère Tassot, comme elles l'appellent, se sont enfin décidées; mais poiu" que la tâche soit moins rude, elles ont convenu de la faire à deux, d'arriver et de partir ensemble.
M™'' Tassot, a dû être très belle. Dans le petit salon où elle reçoit, elle tourne le dos à la fenêtre; d'ailleurs, les stores baissés tamisent le jour de façon à obtenir la lumière spéciale, dite « lumière des ruines ».
Mnie Tassot. — Qu'est-ce que vous avez fait de beau, mesdames, tous ces temps-ci? Vous devez sortir beaucoup, vous êtes très mondaines.
jyime j)E Vizavih. — Justement, nous n'avons pas fait grand'chose, et quoique ce soit la season, nous sommes restées tout le temps chez nous.
Mme Tassot. — Vous devez vous ennuyer.
M™e Flotter. — C^ n'est pas gai...
Enfin, heureusement que nous avons la semaine prochaine une grande soirée chez les Ohévlan.
jVjme Tassot. — Oui, j'en ai beaucoup entendu parler... il paraît que ce sera superbe, magnifique. D'ailleurs, on dépense un argent fou dans cette maison-là. Ils ont raison, pour le mal qu'ils ont eu à le gagner... s'ils étaient avares, ça serait monstrueux.
yime ^g ViZAViH. — Pourquoi ditesvous cela ? M. Ohévlan est un homme fort honorable et qui travaille beaucoup; mais comme il réussit, qu'il gagne de l'argent, naturellement les envieux trouvent toujours quelque chose à dire.
]^me Tassot. — Il n'en est pas moins vrai que le père Ohévlan n'avait pas une très bonne réputation et son rôle a été plus que louche dans l'affaire des Êtains. Il a été cause que le colonel Alaron s'est suicidé.
LÀ KOEALl^TE
On ne lui a jamais fait la cour; aJors, elle crève de jalousie.
M. DONNAY
LA MORALISTE
]\Xme Flotter. — Oh ! vous savez, chère madame, on dit tant de choses.
M"^p DE ViZAViH. — // faut en prendre et en laisser.
]Vime Tassot. — Certainement, mais il n'y a pas de fumée sans feu; soyez tranquilles, on ne fait pas des fortunes pareilles, sans commettre quelques adroites canailleries. On ne devient pas si riche, rien qu'en tra\-aillant honnêtement. ]\Ion mari, qui n'est pas un imbécile, je vous assure, et qui travaille du matin au soir, est loin d'avoir des millions.
Mme Flotter. — Vous n'êtes pas à
plaindre ; vous êtes dans une jolie situation.
^ime Tassot. — Je ne vous dis pas;
mais nous n'avons pas ce qui s'appelle
de la fortune.
]\Xnie DE VizAviH. — Enfin, quelle que soit la façon dont le père ait gagné son argent, ses enfants n'en sont pas responsables, d'autant plus que les Ohévlan, dont nous parlons, reçoivent très largement, font beaucoup de bien autour d'eux, et, en somme, dépensent leur galette d'une façon très chic.
Mme Tassot. — Vous savez, ce que j'en dis...
Mme DE VizAViH. — Evidemment, mais Françoise est une amie d'enfance, je l'aime comme une sœur, et je préfère que l'on ne parle pas devant moi de certaines choses qui...
Mme Tassot. — Vous défendez vos amis, rien n'est plus naturel. Et qu'est-ce qu'il y aura à cette grande soirée ?
Mme DE VlZAviH. — C'est tout simplement un grand bal avec des intermè les très originaux :
la belle Otero, et puis Lucienie de Briançon, qui jouerai? Bain de Suzanne, la pan-
tomime qui a tant de succès en ce moment aux Folies-Bergère.
Mme Tassot. —Non ! Ils vont faire re.
présenter ça chez eux?
Mme Flotter. — ^I lis oui... Vous sa^ vez que c'est le grand chic maintenani d'avoir ces numéros-là dans une soirée ça se fait beaucoup, je vous assure.
Mme Tassot. — Je veux bien; il es1 vrai que l'on a de telles façons de vivre de s'amuser, à présent ! Je comprendî très bien, quand on veut distraire seî invités, qu'on fasse venir des acteurs e1 même des actrices de la Comédie-Française.
(jji.es (jg \'izavih et Flotter se tordent.)
Vous riez, mais je parle très sérieusement... Je vais plus loin...
Mme Flotter. — Oh ! non, arrêtezvous.
Mme Tassot. — Je comprends que l'on fasse venir Yvette Guilbert parce que c'est une artiste et qu'elle a énormément de talent, quoique je n'aitne pa« toujours les sujets de ses chansons; mais ce que je n'admets pas, c'est que ['oj fasse venir chez soi des grues, de simples grues : c'est une promiscuité déplorable.
IMme Flotter. — Mais non, vous exagérez.
Mme Tassot — Oui, oui, je suis vieux jeu, je retarde. Enfin, qu'est-ce qu'il y aura encore ?
]\ime DE ViZAviH. — La Vie de Diane en tableaux vivants.
IVfme Tassot. — Est-ce que vous figurerez ?
Mme Flotter. — Naturellement...
nous figurons comme nymphes dans la scène de Diane surprise au bain par Actéon.
Mme Tassot. — Mais on ne fait que se baigner, dans cette maison-là; c'est dégoûtant !
Mme Flotter. — C'est très propre, at contraire.
LA MORALISTE
Mme Tassot. — Et qui fera Diane?
]\jme Dg \'izAviH. — C'est Françoise Dhévlan.
jVjme Tassot. — Il faut être admira- Dlement faite.
]\£me j3g VizA\T[H. — Françoise a un :orps merveilleux, des jambes de chasseresse, des pieds longs et cambrés, une poitrine divine. Si vous la vo3dez dans le tableau de Diane avec Endymion, elle a l'air d'une statue.
Mme Tassot. — Qu'est-ce qui fait Endymion ?
M"ie Pr^oTTER. — C'est M. Cergy.
Mme Tassot. — Oh ! alors ce n'est pas un tableau vivant ; c'est un tableau vécu.
Mme DE VizAviH. — Vous avez tort de dire ça.
Mme Tassot.— J'ai tort ? Allons donc ! Si ça n'est pas encore fait, ça se fera, et ça sera bien fait pour le mari. Quand on tolère que sa femme se Uvre à des exhibitions pareilles, il faut s'attendre à tout. Enfin, il faut croire qu'il aime ça... Ça le regarde et tout est pour le mieux.
Mme Flotter. — Vous êtes pessimiste.
Mme Tassot. — Mais non. Comment en serait-il autrement? Une femme qui va dans ce milieu-là est perdue d'avance. ha. maison est bien connue pour ça...
tout ce qu'il y a à Paris de femmes faciles du monde, qui sont pires que les femmes du monde facile, s'y donne rendez-vous et y donne des rendez- vous... c'est un pince-cœurs, c'est la halle aux intrigues.
Mme Dj^ ViZAViH. — Oh ! dites au moins le hall aux flirts, c'est plus anglais.
Mme Tassot. — Il est joh le flirt ! Il y règne un ton tout à fait grossier, absolument brutal, et les hommes parlent aux femmes d'une façon qui équivaut aux derniers outrages.
Mme Flotter. — Qu'est-ce qui vous a dit ça?
Mme Tassot. — C'est Mme i^étroy, qui connaît bien la maison.
Mme Y)K VizAviH. — Farbleu ! cette vieille madame Eétroy, elle en veut aux jeunes femmes, d'autant plus qu'elle a toujours été laide comme une horreur; on ne lui a jamais fait la cour, elle n'a même pas de souvenirs ; alors, elle crève de jalousie.
Mme Flotter,
— Elle est de ces femmes pour lesquelles les derniers outrages seraient les premières pohtesses.
Mme Tassot.
— C'est une femme très comme il faut, et il se-
J rait à souhaiter qu'il y en eût beaucoup comme elle, car, vraiment, je ne sais pas où nous allons. Jamais, je n'ai entendu parler de scandales comme j'en entends parler maintenant. Fresque toutes ces dames ont des amants, des gigolos, des camarades, des flirts, des fancymen, que sais-je ! D'ailleurs, les maris font tout ce qu'ils peuvent pour en faire des détraquées : ils leur apprennent tout ce qu'ils savent et elles devinent le reste; elles Hsent ce qu'elles veulent, et Dieu sait si on écrit des choses raides depuis dix ans ! Elles vont voir toutes les pièces, même les pires. Mme DE ViZAVLH. — Ce sont les meilleures : les bonnes pièces sont assommantes; ce n'est pas notre faute.
M. DONNAY
LA MORALISTE
M™e Flotter. — Mais c'est notre portrait que vous faites là ; nous protestons.
M"i«- DE ViZAViH. — Vous voyez les choses trop en noir, madame Tassot; mais c'est le défaut des générations qui précèdent de dénigrer les générations qui suivent.
Elles se lèvent. Au-revoirs. Poignées de mains. Fioite rapide. Deux minutes après, dans le coupé de M™e de Vizavih.
Mi"e Flotter. — Quelle peste, hein?
cette mère Tassot.
Mme DE ViZAviH. — Quelle teigne !
]\Xme Flotter. — Quel vieux rasoir !
Mme DE ViZAViH. — Elle dit du mal de tout le monde, la rosse, et elle a un aplomb !
Mme Flotter. — Je t'ai regardée quand elle a dit que le père Ohévlan n'était pas honnête... Et son mari à elle, qui a fait de mauvaises affaires !
Mme DE Vizavih. — Ce sont des gens très à côté.
Mme Flotter. — A côté ! Je te crois :
le père Tassot a même été dedans : il a fait deux mois de prison pour banqueroute frauduleuse.
Mme DE ViZAViH. — Et quand elle a parlé des tableaux vivants... j'ai eu une envie de rire... elle qui a montré ses jambes pendant quinze ans dans toutes les revues : car c'est une ancienne actrice.
Mme Flotter. — Une actrice ! pas même : une ancienne grue.
jVime de Vizavih. — C'est une vieille catin ! Non, ça me met en colère qu'une femme comme ça vienne vous faire de la morale. Si on avait autant de toupet qu'elle, ça serait rudement facile de lui répondre, de lui river son clou. Mais la prochaine fois, si elle se met encore à rosser, je te promets que je ne me gênerai pas. Elle a été la maîtresse de l'oncle de mon mari et j'ai des tuyaux sur elle, ma chère, épatants. Ah ! elle trouve les femmes d'à présent détraquées... et de son temps, c'était bien autre chose.
Figure- toi qu'en 1860...
E'Niii:
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ORSQUE j étais enfant, je marchais en regardant en l'air; ma mère me disait : « Regarde donc à tes pieds ! » Un jour, j'ai glissé sur rme pelure l'orange et j'ai failli me casser les reins.
Plus tard, je me suis promené dans les campagnes avec des jetmes filles sentimentales; je regardais dans leurs yeux pour y découvrir de la tendresse, mais elles me disaient : « Regardez plutôt dans l'herbe pour me trouver des trèfles à quatre feuilles. »
Plus tard encore, comme je faisais mon voyage de noce dans le Dauphiné, je gravissais des glaciers, en regardant les âpres sommets qui nous entouraient; mais les guides me disaient : « Regardez à vos pieds, rapport aux crevasses ! »
Aujourd'hui, quand je vais dans les rues, je regarde à mes pieds, et j'ai les yeux fixés sur l'asphalte; je trouve des monnaies, des porte-momiaie que je remets au beau premier commissaire. J" trouve aussi des carnets; je les feuillettt. toujours, dans l'espoir d'y trouver des singularités, puis j.e les rapporte à leur propriétaire. Avant- hier, j'ai trouvé un
Pour Lucien Descaves.
calepin contenant des notes sur le passage d'une année à une autre. Il m'a paru qu'elles avaient été écrites par im célibataire un peu mélancolique; d'ailleurs, les voici :
« Dès que les baraques s'installent sur les boulevards, je suis repris par le malaise qui me prend tous les ans à pareille époque, à l'approche du Jour de l'an. »
« Paris est tumultueux, effrayant, imbécile, trop de gens se disent : « Allons voir les boutiques ! »
« Vraiment, certains étalages sont une insulte aux pauvres gens, un outrage à la misère. »
« Il y aurait, tous ces jours-ci, une grande joie à se déguiser en vilain homme. Si j'étais le loqueteux fier qui ne demande rien, je m'écraserais le nez aux vitrines de Potel et Chabot, et, symboHque voyeur, avec des yeux d'ironique convoitise, je gênerais la cUentèle, les belles dames et les gros messieurs qui commandent les parfaits de foie gras, les faisans en belle vue, les dindonneaux du Mans, les zandres venus de la mer du Nord; et, devant les paniers de fruits savoureux, mangues, oranges de Jafïa, pamplemousses, ananas, cheremoyas, verts avocats, devant le gros colman venu